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Avertissement: allusions à une relation homosexuelle ; homophobes, passez votre chemin !
Quand demain ne signifie plus rien...
Tu erres dans les rues, sourd et aveugle au monde qui t'entoure. Le ciel d'hiver, gris et morne, se marrie parfaitement avec les sombres pensées qui occupent ton esprit.
Tes yeux te piquent, et tu voudrais pouvoir laisser couler les larmes qui menacent d'en jaillir, pour qu'enfin cette boule dans ta gorge, qui t'empêche de respirer correctement, s'en aille. Mais tu te retiens, de toutes tes forces, parce qu'en pleurant, tu admettrais que tu souffres, et jamais ta fierté ne te permettrait de faire une telle chose.
Alors, même si tu es sans cesse tenté de t'agenouiller dans un coin et de déverser toutes tes peines dans un torrent de larmes, tu continues de marcher, les mains dans les poches de ton long manteau, de petits nuages de buée s'échappant de tes narines à chacune de tes expirations.
Une jeune fillequi te croise se dit que tu es beau, et ce soir, elle rêvera de toi, et d'un amour impossible. Tu ne l'as même pas vue, et de toute façon, si ça avait été le cas, tu n'aurais pas trouvé ses yeux assez verts, ni ses cheveux assez noirs.
Tu marches, et tu penses. Tu penses que si tu marches assez longtemps, et assez loin, peut-être que tu oublieras. Mais tu ne veux pas vraiment oublier, n'est-ce pas ?
Non, tu ne veux pas oublier. Les souvenirs sont précieux. Au contraire, même, tu voudrais garder à jamais gravés dans ta mémoire le moindre murmure, le moindre sourire, la moindre carresse de ces temps heureux où tu riais chaque jour. Maintenant, tu ne ris plus que jaune.
Tu ne veux pas oublier, mais ne plus avoir mal. Seulement, ça te semble impossible.
Alors, tout ce que tu souhaites réellement, c'est retourner en arrière. Lorsqu'il était avec toi, et que tu te réveillais chaque matin à ses côtés. Tu te sentais bien, lorsque vous étiez ensemble. Aucun obstacle ne paraissait insurmontable, et chaque instant de votre quotidien était comme un trésor à veiller soigneusement.
Il t'était passé par l'esprit, parfois, que c'était trop beau pour être vrai. Mais le bonheur t'avait ouvert si grandes ses portes que tu t'étais permis d'y croire. Tu te disais finalement que, toi aussi, tu méritais peut-être d'être heureux. A tort, tu te dis, maintenant. Maintenant que tout est terminé, et qu'il n'y a plus d'espoir.
Quelle ironie.
Tes pas t'ont rammené à l'endroit que tu quittais quelques heures plus tôt, avant l'ascension de cette longue marche à travers la ville, à travers ta toute nouvelle solitude. L'imposant bâtiment occupe tout ton champ de vision, semblant te crier que non, tu n'es pas en train de faire un mauvais rêve, et que oui, tout est bien réel.
L'homme que tu aimes -ou aimais ?- est bien mort dans cet hôpital il y a quelques heures.
Tu pourrais aller acheter une rose chez le fleuriste de l'autre côté de la rue, revenir ici, pousser la porte vitrée, traverser le hall d'entrée, prendre l'ascenseur jusqu'au troisième étage, prendre sur la gauche jusqu'à la porte bleue ornée du numéro 307, et entrer sur la pointe des pieds dans la chambre aux murs clairs, comme tu l'as fait tant de fois ces dernières semaines.
Seulement, cette fois-ci, tu ne trouverais pas un beau jeune homme à l'aspect fatigué, ou bien endormi, ou en train de lire un livre, ou encore le regard perdu dans le vague en direction de la fenêtre.
Tu trouverais un lit vide, ou même déjà peut-être occupé par quelqu'un d'autre, qu'en sais-tu, d'ailleurs, tu ne veux pas le savoir, parce que ça ferait trop mal de voir qu'il aurait été remplacé si vite, sinon dans ta vie, mais dans celle des autres. Tu sais que c'est stupide, de penser ça, mais tu ne peux pas t'en empêcher, parce que tu as mal, et que tu voudrais crier l'injustice de cette sordide histoire.
Tu restes quelques instants à fixer la porte sans la voir, et puis tu sors de ta torpeur, et tu reprends ta marche, te dirigeant cette fois vers votre appartement. Enfin, c'est le tien, maintenant. A toi tout seul. Mais tu ne le réalises pas encore, peut-être parce que tu ne le peux pas, ou tout simplement, parce que tu ne le veux pas. C'est trop tôt, certainement.
Tu te forces à glisser la clef dans la serrure, et à pénétrer dans le lieu qui, il y a quelques temps encore, représentait tous tes espoirs. Mais, il n'est pas là. La pièce dans laquelle tu pénètres est vide de toute présence, et silencieuse.
Tu avances jusque dans le salon, et t'assois sur le canapé. Tu ne t'y laisses pas tomber, non, ça serait bien trop... désinvolte. Or, en ce moment, tu es tout sauf désinvolte. Tu es choqué, tendu, triste, desespéré peut-être, mais sûrement pas désinvolte.
Le chat, d'un bond léger, vient s'installer sur tes genoux, quémandant quelques caresses. Ses beaux yeux verts et son pelage noir de nuit te rappellent bien trop l'homme qui vient de te quitter, alors, tu le repousses, rejetant le peu de réconfort que son corps doux et chaud aurait pu t'apporter.
Tu cherches quelque chose à faire, mais tu ne veux pas encore vider l'armoire de ses vêtements, ou la salle de bain de ses produits de toilette. Ca rendrait les choses bien trop définitives.
Car, même si tu ne veux même pas te l'avouer à toi-même, tu espères encore. Que, peut-être, tout ceci n'était qu'une vaste plaisanterie, et que, lorsque tu te réveilleras demain matin, il sera à côté de toi dans votre grand lit douillet, et son sourire rayonnant te fera remercier le ciel et tous les dieux que tu connais de l'avoir ammené dans ta vie.
Oui, peut-être. Alors, tu te lèves, et te rends dans votre chambre. Tu t'allonges sur le lit défait, de ton côté habituel, sans même prendre la peine de fermer les rideaux, ou de te déshabiller. Tu veux juste dormir le plus vite possible, pour que le temps semble moins long jusqu'à demain matin.Mais, tu n'y arrives pas. Le sommeil te fuit, et tu continues de souffrir, et soudain, tu as l'impression d'étouffer, dans cette pièce où tu peux encore sentir sa présence, et même, presque, la palper.
Tu étouffes, parce que tu viens de réaliser que tu es ridicule, que demain, rien n'aura changé. Tu seras toujours seul dans ce lit à présent trop grand. Alors, tandis que la réalité te frappe de plein fouet, tu craques. Un sanglot soulève ta cage thoracique, vite suivi par un autre, et un autre encore. Les larmes que tu retenais si bien depuis que tu avais vu ses yeux se fermer pour la dernière fois, commencent à couler de tes yeux, dégoulinant sur tes joues et venant se perdre dans ton cou, ou sur tes lèvres.
Tu pleures, comme tu n'avais encore jamais pleuré. Parce que tu es perdu, et seul, et que tu ne sais pas quoi faire, et que tu n'as jamais eu aussi peur et aussi mal de toute ta courte vie.
Tu offres un bien triste tableau, mais tu ne le sais pas, et tu n'en as rien à faire. Plus rien n'existe pour toi que le vide créé par son absence, et peut-être même crois-tu que le temps s'est arrêté. Tu es comme déchiré de l'intérieur, et aucun fil ne serait assez solide pour raccomoder ton âme desespérée d'avoir perdue sa soeur.
Tu pleures longtemps, tes frêles épaules secouées de spasmes, ta gorge harcelée de hoquets douloureux, jusqu'à ce que, d'épuisement, les larmes se tarissent et ta respiration ragée devienne de nouveau régulière.
Alors, à ce moment là seulement, tu t'endors, les joues trempées et les lèvres sèches, ton corps frissonnant parfois sous la fraîcheur de la pièce.
Quand tu te réveilleras demain matin, par habitude, tu chercheras un corps chaud près du tien. Celui de cet homme, que tu aimes si fort. Seulement, il ne sera pas là. Alors, tu te souviendras. Tu pleureras encore, et les jours d'après aussi.
Et, des centaines de fois, tu voudras tuer le Sida, qui, en tuant nos amants, détruit leurs vies, mais sans crier gare, les nôtres aussi.
mEl