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Chapitre 1
Un bruit aigu et désagréable résonna dans la pièce. Elle ouvrit les yeux. Dans cette chambre où régnait l'obscurité, seuls les chiffres lumineux du réveil étaient visibles. Elle se dépêcha d'appuyer sur le bouton pour stopper ce son, insupportable, qui l'éveillait chaque matin et mettait fin à ses nuits lugubres. Elle resta allongée sur le lit un moment en contemplant le plafond. Puis, soupirant, elle se leva et se dirigea à tâtons vers la salle de bain. Dès qu'elle eut posé le doigt sur l'interrupteur, la lumière blafarde du néon fut projetée sur les murs, se réfléchissant sur la glace. Elle y jeta un vif coup d'oeil et eut le temps de constater qu'elle avait encore une mine affreuse. Elle avait des cernes et des poches sous les yeux, et bien qu'ils ne fussent pas très marqués, on le remarquait de suite et on pouvait deviner là des nuits agitées. Sans parler de ses cheveux en bataille, qui accentuait le tout et lui donnait presque un air d'illuminée. Elle se détendit et rit un peu à cette pensée.
Après avoir fait sa toilette, elle s'habilla. Au départ, elle chercha quelque chose d'un peu différent, pour briser la routine, mais sa créativité l'avait délaissée ce matin là, et elle abandonna vite, optant finalement pour des vêtements communs. Vous vous demandez peut être, « Comment ça "communs" » C'est que depuis l'Incident il était préférable de porter des vêtements aux couleurs froides. Fades même, en fait, comme le beige ou le gris. Mais pour compenser, la jeune femme décida de bien brosser ses cheveux bouclés, et de les attacher en demi-queue. Comme entre-temps elle avait ouvert les stores, la pâle lumière du jour qui se levait s'intensifiait et attira son regard. Elle s'approcha alors d'une fenêtre et observa ce qu'elle voyait de la Cité. Bien que la brume ne s'étalât pas entièrement dans toute la ville, il semblait qu'un nuage s'élevait perpétuellement au-dessus d'elle, et ainsi la lumière du soleil était sans cesse filtrée, jamais vraiment éclatante ni chaleureuse. Il y faisait donc toujours gris, et on avait aussi l'impression qu'une fine pluie s'abattait partout. Elle scruta plus attentivement les postes de garde du d'enceinte qu'elle pouvait voir de là. Les vigiles - ainsi que policiers, et soldats également - ne paraissaient pas plus agités que d'ordinaire. Elle espéra : cela signifierait que la rumeur était fausse et qu'ils n'avaient rien trouvé.
La sonnette de l'interphone l'arracha à ses réflexions. Elle couru presque jusqu'à celui-ci et enclencha le bouton.
- Qui est là ?
- C'est moi.
Elle reconnut immédiatement la voix.
- Ah Emmanuel, c'est toi ! Vas-y, monte.
Elle alla à la cuisine et commença à préparer du café. Elle sortit assiettes, tasses, cuillères et un sucrier quasiment vide et les disposa sur la table. Trois coups frappés la porte l'avertirent que le jeune homme était arrivé et attendait. Elle posa une bouteille de lait et se dirigea vivement vers l'entrée de l'appartement. Elle vérifia tout de même que c'était bien lui en regardant à travers le juda. On n’était jamais trop prudent. Ensuite seulement elle déverrouilla les deux serrures et le loquet. Il se tenait patiemment sur le seuil, un grand sourire aux lèvres.
- Bonjour Marie.
- Ne reste pas dehors, entre.
Ils s'embrassèrent sur les joues et elle reverrouilla la porte derrière eux.
Ils s’assirent à la table de la cuisine, devant leurs tasses de café, et les croissants qu’avait apportés Emmanuel. Ils avaient longtemps débattu, d’ailleurs, avant de se décider : Marie avait refusé d’y toucher en les apercevant. Et au départ, rien ne semblait la faire changer d’avis, même le sourire gêné mais encourageant du jeune homme.
« QUOI ? C-comment as-tu eu ça ? Tu es fou ? Avec quel argent ? Voyons Emmanuel, tu sais aussi bien que moi à quel point c’est déraisonnable ! Par les temps qui courent, ces… « simples » croissants coûtent une véritable ! J’ai parfois du mal à m’acheter du sucre seul, alors là tu imagines ! C’est de la folie ! Tu aurais pu acheter tant de rations de base ! Et de l’eau aussi ! De l’eau bien claire… plusieurs bouteilles ! Et quoi ? Tu nous prends quatre croissants ? FOLIE ! FOLIE ! »
Elle avait le souffle court et sa poitrine se soulevait irrégulièrement. Elle fixait le paquet en papier posé sur la table de ses yeux exorbités, comme si c’eut été un instrument de mort, ou comme si elle eut contemplé un cadavre en décomposition : avec autant de peur que de dégoût. L’homme s’était levé doucement et lui s’approchait d’elle en lui parlant lentement pour l’apaiser.
« Ne t’en fais pas autant pour quatre malheureux croissants : j’avais envie qu’on se fasse plaisir aujourd’hui. Et puis, j’ai permis à quelqu’un de s’acheter quelques choses avec l’argent… Tu sais que je peux me le permettre une fois de temps en temps. En plus, je reçois mon salaire demain alors…
- Alors quoi ? Tu trouves que c’est une excuse valable toi ? Tout cet argent pour une seule personne ? Rien que le fait qu’elle les ait fabriqués ou qu’elle se les soit procurée devrait te faire hurler ! Pense à tous ceux qu’on peut aider avec cet l’argent de ces « quatre malheureux croissants » ! Avec ça, j’aurais pu acheter tant de choses pour le centre ! J’aurais pu apporter un peu de pain à tous : Ils sont si nombreux ceux qui n’en ont pas mangé depuis l’Incident ! Certains se seraient contentés de si peu… Ils l’auraient partagé entre eux ou gardé pour l’offrir à leurs parents les plus mal en point ! Les adultes ont été tellement touchés… »
On sentait beaucoup de tristesse, et surtout, du vécu. De plus, on percevait un profond désir de don de soi, d’un apport d’aide - presque démesuré – absolue, sans plus de limites. La voix de la jeune femme s’entrecoupait de sanglots, et des larmes commençaient à emplir ses yeux. Son ami l’avait attrapée/saisie par un bras et la fit s’asseoir. Il la regardait avec compassion. C’était rare que ce genre d’ «évènements » arrive, en sa présence qui plus est, mais les crises de Marie se multipliaient et se rapprochaient dans le temps. Surtout depuis que circulait parmi les dires la rumeur d’une récente rafle.
« Ecoute Marie, tu sais bien que je le fais très rarement. Je voulais juste qu’on profite ! J’avais envie que tu penses un peu à toi aussi, pour une fois… » Il s’arrêta, se demandant s’il était allé trop loin, mais il continua : « Je sais combien c’est dur pour eux. Avec le boulot, on s’en rend très vite compte. Mais on dirait que tu ne vois pas que pour toi aussi c’est difficile ! Tu ne vis plus que pour eux ! Tu es toujours fourrée là-bas, tu les aides la majeure partie de ton temps… Regarde-toi ! Tu souffres toi aussi ! Il faut que tu penses à toi, que tu te préserves ! N’oublie pas que ce n’est pas sans danger non plus… »
Elle se pinçait fortement la lèvre, comme pour se retenir de crier ou comme pour s’assurer qu’aucune de ses pensées ne s’échapperaient par là. Mais la situation, la conversation, exigeait qu’elle s’exprime.
« Enfin Emmanuel… » Elle semblait excédée, mais toute violence s’était envolée, et elle parlait à voix basse. « On ne peut pas comparer un seul instant notre place à la leur. Avec nos revenus, ces appartements, on vit presque dans le luxe par rapport à eux ! On pourrait faire le bonheur de tellement d’entre eux si on partageait tout ça…