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Le vampire s’approche lentement de l’ange prostré sur le sol froid. Immobile au milieu de ses larmes, celui-ci n’esquisse pas un geste. Ses yeux d’ambre, ses ailes gracieuses, tout son corps irradie une lumière chaleureuse. A le regarder, l’on pourrait se consoler de la froideur du monde.
Mais l’âme de cet être de lumière est en proie aux plus désespérantes ténèbres.
Jeune et enthousiaste, il est descendu sur Terre le cœur empli d’amour. Si pur. Beauté cherchant la beauté, il s’est approché des humains avec tant de candeur !
Et partout s’est blessé.
La haine l’a poignardé au cœur. Envie et jalousie ont lacéré son être. Le mépris et la honte ont couvert d’ordure l’enfant chéri des cieux.
Il pleure. Son espoir s’est perdu devant le corps mort à ses pieds, d’une indicible beauté. C’est une petite femme brune vêtu d’une robe virginale. Une coiffure recherchée dégage son profil noble. Son cou, où scintillent de coûteux diamants, est meurtri de deux marques pourpres.
L’ange pleure. Et l’assassin vient maintenant vers lui. S’il levait la tête, il pourrait lire la douleur dans ses yeux. Quelle chose étrange…
Mais il ne peut supporter de contempler encore celui qui l’a déçu. Celui qui, seul, semblait réunir toutes les perfections !
D’une beauté quasi-divine, il faisait pourtant la cour avec esprit et douceur. La jeune femme à son bras rayonnait de bonheur. Et l’ange échoué dans le jardin sombre suivit ce couple si beau, car il était un baume pour son cœur blessé. Il le suivit jusqu’au bout, jusqu’au fond du jardin où se dressait la roseraie.
Et là… au milieu du parfum étouffant de toutes ces roses… Là…
Un sanglot secoue les frêles épaules. Il ne peut chasser de son esprit l’image des mains blanches plaquant leur victime contre les pierres du mur. De la bouche sensuelle s’ouvrant sur deux crocs d’un blanc de neige. Deux dagues jumelles à la douceur mortelles. Puis ce parfum de sang, métallique, qui le révulse et le souille !
« Ne pleure pas. » C’est un chuchotement très doux qui atteint l’ange désespéré. Relevant la tête, il reste figé de surprise. Le vampire s’est agenouillé devant lui et le fixe d’un air de détresse qui l’atteint en plein cœur. « S’il te plaît, ne pleure pas… Je t’en supplie ! ». Les lèvres ont à peine remué. Ce sont des mots de l’esprit, d’une âme à une autre.
« Je sais… qu’il n’y a pas de pardon pour ce que je suis mais… » Le buveur de sang ploie à son tour la tête, et coulent ses pleurs sanglants sur son visage d’une pâleur marmoréenne. « Je ne me nourris que du malfaisant. Des tueurs, comme elle… Tu dois me croire ! »
L’ange a un mouvement de recul, mais déjà les doigts fins du vampire se referment sur son poignet. La peur s’empare de lui alors qu’il prend conscience de sa faiblesse. De l’autre main, la créature des ténèbres lui prend le menton, l’obligeant à plonger le regard dans ses magnifiques yeux verts.
Et soudain un lien se crée, presque visible dans l’air lourd du parfum des roses. Les deux êtres restent immobiles dans la poussière. Ils paraissent tous deux subjugués, ensorcelés jusqu’au point de non-retour.
Car chacun peut lire jusqu’au plus profond de l’autre.
Pour un instant, l’ange contemple le désespoir de l’enfant de la nuit, arraché à la lumière contre sa volonté. Il contemple la folie qui a presque eu raison de lui. Et sa quête sans fin d’une chose qu’il ne connaît pas lui-même. Le cœur de l’ange saigne à ce spectacle et une vague de compassion le submerge. Son âme s’inscrit dans ses prunelles ambrées. Il est si beau ! Ainsi, à genoux et le front levé, il paraît semblable à une icône. De longues mèches d’or encadrent son visage pur.
Il resplendit, et sa lumière enchaîne le vampire plus fortement que n’importe quelles entraves au monde ! Le cœur glacé de ce dernier s’emballe dans sa poitrine. Ses traits fins s’animent, un sourire éclot sur son visage pour la première fois depuis un nombre infini de nuits.
Par les yeux de l’esprit, des images s’imposent à lui. Il voit des jardins, des champs entiers de fleurs, une mer calme d’un violet profond. Il voit le Soleil ! Et devant lui, la source de toute cette beauté, éclat de rire et rayon de lumière mêlé de tendresse.
Alors, lentement, le buveur de sang tend les mains. Les doigts du séraphin s’y entremêlent. Il l’attire avec douceur sur sa poitrine, et sa chaleur efface en un instant les siècles de solitude glacée. Il enfouit sa joue dans les beaux cheveux de blé, et réprime un soupir en sentant une timide plume lui caresser les lèvres.
« Dans cette heure qui précède l’aube,
Où tout paraît plus clair et tendre,
Ils se donnèrent un baiser de feu et de glace.
-Nul n’égalera jamais l’amour qui les unissait-
Et, qui sait, ce baiser…
Peut-être avait il le doux parfum de la Rédemption. »