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Titre : Citizen lie
Auteur : Lakesis
Note : Alala, au secours… Ca vole pas haut, le niveau est vraiment vraiment bas… Mais ça me trottait dans la tête. Bonjour, les clichés mais bon…
CITIZEN LIE
Des coups sur la porte de ma chambre et une voix m’ordonnèrent de baisser le son de ma chaîne hi-fi, dont les basses hurlaient à la mort, embuant tout l’immeuble du son de mon groupe de rap. J’avais préparé la cassette, arranger tout ce qui devait être arrangé. Steve, mon meilleur ami, avait écrit les paroles, en cours, comme d’habitude. Quand nous y allions. L’école, ce n’était pas notre truc, pourtant, je ne pouvais pas dire que je ne m’y intéressais pas. C’est juste que… je faisais comme tout le monde, quand ma bande préférait sécher, j’allais avec eux. On traînait dans la cité, on faisait nos vies, on matait comme on pouvait. Parfois, les flics passaient, mais ça nous passait au-dessus, les contrôles d’identité, on connaissait, on faisait avec, même si ça nous courrait royalement sur les nerfs.
Je venais du bled, d’un trou paumé près d’Alger, une bonne partie de ma famille vivait encore là-bas d’ailleurs. J’y étais retourné pendant les vacances d’été. Je me suis bien marré avec les cousins, les cousines et tout ça. Les conneries qu’on a pu faire… A dix-sept, je redoublais ma terminale, au désespoir de ma mère, mais bon… Mon père, lui, disait juste que je deviendrais ouvrier comme lui. Moi, je voulais devenir rappeur, j’étais certain d’y arriver. J’aurais tout ce dont je rêvais, des voitures, de l’argent, des femmes. Plein de femmes.
« -Momo, bordel, tu vas le baisser, le son ! »
Mon grand frère, Yasir, s’y mettait à son tour, tout ça parce que monsieur avait besoin de calme pour travailler ses partiels. La fierté de la famille… Il avait été accepté à Sciences Po, mais il n’avait pas à se vanter, il passait sa vie à bosser. Il avait une copine depuis trois ans et ils allaient se marier dans quelques mois, j’avais été choisi pour être le témoin et le parrain de leur premier enfant. Mon père était à la mosquée en ce moment, et moi je glandais allègrement en jouant à la playstation. Ma mère se décourageait de moi et me martelait de prendre exemple sur Yasir et Fatima, ma sœur, qui allait passer sa licence d’histoire cette année et qui carburait avec une moyenne de quatorze. Onze points de plus que moi…
Mes professeurs me répétaient que je n’étais qu’un bon à rien et je l’entendais en écho aussi à la maison, alors j’avais fini par le croire.
« -Momo, y’a Steve qui est là ! hurla Fatima, avant de passer sa tête dans l’entrebâillement de la porte.
-Dis-lui de venir, lui répondis-je, en éteignant mon bazar. »
J’ai mis pause sur ma partie de PES et Steve est entré, puis m’a salué, comme d’habitude. Notre signe de ralliement, le poing serré, que l’on frappait contre celui de l’autre. Pas très original, mais bon…
« -Momo, qu’est-ce que tu fous ? On t’attend en bas !
-Vous allez où ?
-Faire un tour à Paname, draguer de la meuf. Tu t’amènes ?
-Ouais, t’inquiète. Je préviens ma daronne et on y va. »
J’ai enregistré consciencieusement puis j’ai ouvert mon placard, dans un coin de ma chambre, où trônait cd, jeux vidéos, magazines, puis mes cours ou ce qu’il en restait.
« -Fais pas ta tapette, Mohamed, t’es pas une gonzesse.
-Tu permets, je veux être stylé, tu crois que tu choppes avec du vinaigre ou quoi ? »
Je me suis installé dans le miroir, qui me renvoya l’image d’un jeune homme, les cheveux un peu trop longs, au teint mat, aux yeux noirs. Je me jugeais pas mal, j’avais de bonnes raisons de le croire. J’ai enfilé un jeans, jetant mon Lacoste en boule sur mon lit défait puis j’ai passé une veste, mis mes chaussures et j’ai suivi Steve, après avoir dit à ma mère que je n’allais pas rentrer tôt et qu’elle n’avait pas besoin de m’attendre. Je l’ai entendue se demander ce qu’elle allait faire de moi mais j’ai souri, et je l’ai laissée causer, comme d’habitude. En bas, il y avait Sébastien, Nasser, et Benjamin.
Steve, que je considérais comme mon deuxième frère, était originaire du Sénégal. Une vraie masse, adorable. Il fallait mieux le compter parmi ses amis que le contraire. Seb était venu habité à Bobigny il y a quatre ans, on allait en cours ensemble. Quant à Nasser, c’était un peu le chef, on n’osait pas franchement le contredire, il connaissait plein de monde, ce type, il savait tout avant quiconque. Dans la cité, on savait tous qui il était, il se démerdait dans pas mal de petits trafics, ce n’était pas bien méchant, puis, il valait mieux ça que de dealer auprès des gosses de douze ans, ou de s’en servir pour faire passer toutes les saloperies qui pouvaient exister. J’avais trouvé de bon ton d’essayer de me fumer un joint, un jour, et ça a suffi à me vacciner, j’avais été malade toute la journée d’après. Ce truc, ça tuait la tête, mais mes potes s’étaient foutus de moi. Et pour finir, Ben, un copain de Nasser devenu le nôtre. Il avait vingt ans, inscrit à l’ANPE, mais toujours refoulé. Il était allé à la fac, mais il avait arrêté au bout de deux ans.
Il en avait marre, il nous le répétait mais il n’avait jamais un mot de trop. J’avais vraiment du mal à le cerner, ce gars, il affichait un calme presque iconoclaste alors qu’autour de nous, tout partait de travers. Parfois, j’avais l’impression qu’il ne se rendait pas compte de ce qui nous arrivait, il vivait sa vie de chômeur, il bossait parfois à Mc do, mais il lâchait vite l’affaire et continuait de passer ses journées sur Internet, de venir squatter jusqu’à deux ou trois heures du matin en bas de l’immeuble avec nous, de se retrouver dans des galères pas possibles, où il était mêlé parfois bien malgré lui, je crois. Il y a quatre semaines, on s’était fait embarqué et on avait passé la nuit au poste, après qu’on se soit battu contre une autre bande. Ils avaient insulté la sœur de Nasser et ça n’a pas traîné, on a engagé les hostilités sans attendre. Les sœurs, c’est comme les mères, c’est sacré, si on y touche, on se prend un poing dans la gueule sans prévenir. Après la garde à vue, mon père est revenu me chercher et je m’en suis tiré avec un rappel à la loi. La punition, je l’ai reçue quand je suis rentré et mon vieux m’a fait passé un sale quart d’heure.
Je suis monté derrière, avec Sébastien et Steve et Nasser a pris le volant de la R21, tunée du coffre jusqu’aux roues. La radio a dégueulé la musique et Nasser a fait un demi-tour, dans un gros bruit de crissement de pneus. Les fenêtres ouvertes, on parlait bruyamment, on se foutait de la gueule des personnes qu’on croisait. On vivait, quoi. Un jour, je m’étais dit que j’avais de la chance d’être né homme dans ma cité, quand je voyais comment Nasser traitait quelques fois les filles, comme le faisaient aussi certains autres de mes amis ou connaissances d’ailleurs. Je n’aurais jamais pu supporté qu’un mec traite Fatima de cette façon, je lui aurais défoncé la gueule si je l’avais appris. Je ne pouvais même pas compter sur Yasir, ce con était plus préoccupé par ses études que le bonheur de sa sœur. Il me tuait. Dans la famille, on était croyants, mais pas intégristes non plus, je pense qu’on était normal. Je ne pratiquais pas, parce que ça me gonflait mais mon père par contre, faisait sa prière tous les soirs. Il n’obligeait pas ses enfants à se plier à la même voie que lui et Fatima ne portait pas le voile, elle n’était pas contrainte non plus à se trouver un petit ami musulman, même si c’est sûr que ça lui aurait fait plaisir, au vieux.
« -T’as vu la fille qui marche, là ? Tain, elle est pas mal. Si elle a des copines à ramener, je suis pas contre, lâcha Seb, avec un regard appréciateur.
-Laisse bét, garçon, répliqua Nasser, t’auras le temps de trouver en boîte. »
J’avais déjà eu des petites copines, normal, j’avais dix-sept ans quand même, je connaissais la vie, je savais comment ça marchait. Mais j’étais célibataire depuis trois mois et ça commençait à me prendre la tête. Un coup d’un soir, je ne disais pas non non plus. J’attendais la soirée et son déroulement pour me décider. On a mangé dans un fast-food, on a glandé un peu puis à minuit, on s’est ramené devant le videur. On est rentré, sans trop de problème, on était clean, propre sur nous.
Benjamin se l’a joué en solo, comme d’habitude, il a pris un cocktail au bar puis il s’est isolé sur une banquette. J’ai balancé ma pitié au loin et j’ai repéré une fille, là-bas, qui me jetait de petits coups d’oeils qui faisaient semblants d’être discrets, mais qui n’en avaient que le nom. Je ne lui ai même pas demandée comme elle s’appelait, je lui ai payée un verre, je l’ai embrassée, j’ai passé deux heures à la chauffer, mais quelque chose me gênait, Benjamin s’y intéressait aussi, apparemment. Il la connaissait déjà peut-être et j’avais ma fierté d’hommes, je ne marchais pas sur les plates-bandes des potes. J’ai pris son numéro et j’ai commandé un truc à boire, j’avais la gorge sèche. Puis je me suis assis près de Benjamin, qui m’a lancé un regard surpris.
« -Ben, elle est partie où ?
-Oh rien, c’est pas grave. Tu la connais ?
-Non, pourquoi ?
-T’as pas arrêté de la mater. Tu sais comment je suis, je ne prends pas ce qui ne m’appartient pas.
-T’es cool, comme gars.
-Ouais. Il est où Nasser ?
-Devine.
-Je vois. »
Le Nasser en question dansait à corps perdu sur la piste avec une belle femme, plus âgée sans doute, une vraie bombe sexuelle. Toujours pour les mêmes. Benjamin jouait avec le mélangeur rouge, faisant tinter les glaçons entre eux et j’ai consulté mon portable. Déjà quatre heures du matin et un seul numéro de portable. Maigre prise.
« -T’as trouvé du travail, Ben ? »
Je demandais ça juste pour ne pas qu’il y ait de silence entre nous et il m’a répondu que non simplement. J’ai manqué de lui répliquer qu’il ne cherchait pas mais je me suis retenu, ça ne servait à rien. Ca n’allait pas l’aider et je ne voulais pas me fâcher avec lui pour une connerie pareille. J’ai essayé d’apercevoir Steve et Seb mais je n’ai distingué que leurs têtes, mouvantes, ils s’éclataient. Et moi comme un abruti, je prenais racine sur ce canapé en skaï, avec un mec aussi muet qu’une tombe, avec une tête de dépressif. En y réfléchissant bien, je ne le voyais pas sourire souvent, il était un peu triste, Benjamin. Il l’est toujours d’ailleurs, mais un peu moins.
Il était blanc comme un cachet d’aspirine, les yeux bleus, les cheveux blonds, aussi maigre qu’un fil de fer. Si je levais la main sur lui, même du haut de mon mètre soixante-treize, j’avais presque l’assurance de le casser en deux. Mais jamais je n’ai eu l’envie de lui cogner dessus. On l’aimait tous bien, Benjamin.
A six heures, à la fermeture, on est reparti, avec Steve à moitié bourré, soutenu par Sébastien, qui l’insultait allègrement. Bah, les insultes, chez nous, ça n’avait souvent pas grand sens. Ca dépendait de la manière dont elles étaient lancées. Comme à l’aller, on a pris les mêmes places, Nasser en maître de cérémonie. Quand il avait un peu bu, il était encore moins prudent qu’à jeun et je bouclais ma ceinture, avec grand soin.
Et soudain, il mit un énorme coup de frein, qui s’attira les protestations molles de Steve, qui se frotta le haut du crâne, après avoir retiré son bonnet.
« -Vous avez pas envie de casser de la fiotte, les mecs ?
-Qu’est-ce que tu racontes, Nasser ?
-Là-bas. Tu les vois, les deux pédales ? »
Instinctivement, j’ai regardé comme les autres et j’ai vu deux types, qui marchaient l’un à côté de l’autre. A la maison, le mot homosexuel n’était jamais prononcé et si mon père était tolérant, il avait été clair là-dessus. Les gays brûlaient dans l’enfer et si un de ses enfants commettaient ce pécher qui impliquait la honte, il n’aurait pas hésiter à tuer de ses propres mains les fruits de sa chair. Moi, je n’avais pas d’opinion, enfin si, j’avais celle des autres, j’allais leur défoncer la tronche, avec toute la joie et la bonne humeur que cela m’inspirait.
Nasser s’est garé anarchiquement, montant sur le trottoir, et est sorti, l’air mauvais. Il s’est approché d’eux et a commencé à bousculer l’un des types, l’insultant, le faisant ployer sous une kyrielle d’injures. Je suis descendu à mon tour et je me suis joint à eux, après tout, c’était la meilleure chose à faire. Avec du recul, j’ai honte de moi, mais c’était ça et je n’avais strictement rien à me reprocher. Pas comme ces pervers. Quand Nasser a levé la main pour frapper l’un d’entre eux, l’autre s’est interposé et a pris le poing de mon pote en pleine tronche, il lui a carrément pété le nez. Il saignait abondamment, et tremblant, il a tenté d’arrêter le sang mais il n’a pas pu éviter l’autre coup, qui l’a propulsé contre le mur. La violence m’excitait, j’ai voulu frapper aussi mais je n’ai jamais trouvé le courage de regarder l’autre mec dans les yeux et de le défoncer de mes propres poings. D’ailleurs, personne ne l’a touché celui-là, ils se sont acharnés sur l’autre, ils l’ont mis terre, ils l’ont martelé de leurs pieds et je ne faisais rien. J’étais juste hypnotisé. Et soudain, les flics se sont pointés, plus loin et on n’a pas eu d’autre choix que de courir, bordel, on allait pas se faire arrêter pour deux putains de pédés qui ne méritaient même pas de vivre.
En détalant comme un lâche, je me suis demandé comment son copain avait pu prévenir les keufs, mais j’étais plutôt préoccupé par la tête que mon père allait faire si je me faisais encore embarquer et cette fois-ci, pour autre chose que du tapage nocturne. J’avais au moins pris mes papiers, ils n’étaient pas dans la voiture mais Nasser était vraiment mal barré. Je me suis retrouvé dans un tas de ruelles, qui se ressemblaient toutes, il y avait des pas derrière moi et une main m’ait tombé sur l’épaule, j’ai sursauté et j’ai donné un coup dans le vide.
« -Momo, qu’est-ce que tu fous, merde ?
-Ben… Putain, mais ça va pas ou quoi ? Faut qu’on continue, il y a les flics, je veux pas aller en taule !
-On a semé la police, c’est bon. Par contre, je crois que Nasser n’a pas eu le temps de se barrer. Les deux autres, je sais pas où ils sont.
-Putain, mon père va me tuer.
-Ils ont rien contre nous. »
J’ai regardé Benjamin dans la lumière du réverbère sale et je me suis appuyé contre le mur, puis je me suis laissé couler le long des briques, m’asseyant par terre, la tête entre les mains. Benjamin s’est assis à côté de moi et il a sorti son paquet de cigarettes. On était à deux doigts de se pisser dessus et j’ai craché, hargneux :
« -Mais merde, qui est-ce qui a prévenu les flics ? J’ai pas vu ces putains de tapettes le faire…
-T’as raison… Ils n’ont rien fait…
-On n’a vraiment pas eu de chance.
-Ils n’ont rien fait parce que c’est moi qui les ai appelés.
-Quoi ?! »
Il nous avait condamnés, comment avait-il pu nous faire ça, à nous ses amis ? Pourquoi avait-il osé aider ces hommes qui ne méritaient même pas de vivre, pourquoi avait-il pris ce risque-là, de nous mettre prison pour quelques mois, voir quelques années pour certains. Je me suis redressé, difficilement, et j’ai presque hurlé :
« -Mais t’es con ou quoi ? Qu’est-ce que ça pouvait te foutre, que ces deux types crèvent ?
-Ce sont des humains, Momo. Ils ont une vie, des parents, des amis. Ok, ils sont homos, mais je ne pense pas comme vous, moi. Je suis pas extrémiste, j’ai foi en l’égalité face à tout.
-Attends, ça veut dire quoi ça ? On n’est pas des extrémistes, on a juste du bon sens. Et le bon sens, c’est qu’un homme ça va avec une femme. Comment tu crois qu’on fait des enfants, hein ? C’est ça, l’essence même de la vie. Avoir une famille, des enfants, une maison, une femme… C’est pas moi qui le dis, c’est dieu.
-Ah, et après tu oses me dire que tu ne fais pas dans l’extrémisme ! Tu fais comme ces gens il y a soixante ans, qui ont envoyé des personnes innocentes crever dans des chambres à gaz. Tu te crois mieux, Mohamed ? Parce que tu rapes, tu fous rien en cours, tu couches à droite à gauche avec des filles que tu traites de putes après, sous couvert de ta religion. Tu es bien content de les trouver, quand tu veux tirer un coup. Tous des hypocrites. Au moins, les gars que vous avez tabassés, ils ne se voilaient pas la face.
-Tu prends leur défense ou quoi ? Tu es une pédale toi aussi ? »
Je voulais faire mal et j’étais sûr qu’il allait le prendre mal mais Benjamin a souri bizarrement et il s’est redressé, avec lenteur. Il a écrasé son mégot au sol, il a soufflé la fumée et il est reparti sans un mot de plus. J’ai continué à vociférer :
« -C’est ça, barre-toi, connard ! Tu perds rien pour attendre, de toute façon ! Tu vas crever toi aussi, sale traître ! »
Mais il était déjà loin et le silence de la nuit qui s’évanouissant vint me cueillir, doucement. Le jour n’allait plus tarder à se lever, on était encore fin septembre et il faisait bon .Et sans raison, je me suis mis à pleurer, comme un idiot, en solitaire. Je ne savais même plus pourquoi mais j’avais besoin d’évacuer, de me lâcher, parce qu’à la maison, je n’avais pas le droit. Il fallait que je restais digne, même quand tout foutait le camp, quand je flinguais mon avenir, quand je me condamnais, stupidement. Je souhaitais réussir plus que tout, mais je rêvais trop, je ne faisais que ça.
Je rêve encore, c’est sûr, mais cette fois-ci, j’ai le droit de le faire.
Une fois calmé, je me suis traîné lamentablement jusqu’à la station de métro la plus proche, quand je suis arrivé, il était déjà ouvert depuis bien longtemps. Pareil à un zombie, je me suis installé dans un coin du wagon vide et j’ai pris une correspondance RER. La cité, étrangement calme, sembla m’accueillir, me reprenant dans ses bras protecteurs, de cette mère qui nous voyait grandir, partir parfois du mauvais côté de la barrière, sans rien pouvoir faire, juste nous accompagnés, peu importe nos choix. Mais au pied de la tour, il y avait mes parents, ceux de Nasser, et du reste. Sébastien visiblement avait pu rentrer. J’ai eu droit à une belle raclée, ma mère reprenait sa mélopée, elle me demandait ce qu’elle avait fait pour avoir un fils aussi ingrat et mon père invoquait dieu et son châtiment pour ce manque de respect. D’un côté, je n’avais pas trop peur, je n’avais pas touché à ces types, mais je ne les avais pas aidés non plus. Ma seule garantie était le silence de Nasser et de Steve. J’avais confiance mais dans une situation comme celle-ci, qui n’avais-je pas à craindre. Benjamin en était une belle preuve. Mon père m’a traîné en haut, en vociférant toujours autant, réveillant l’immeuble entier et il m’a jeté dans ma chambre, en m’interdisant d’en sortir. Je me suis rué sur mon lit, après m’être déshabillé. Je voulais me venger, je ne pensais qu’à ça.
Deux jours plus tard, j’ai appris que Nasser et Steve allaient passé en jugement. Ils ne nous avaient pas dénoncés. Eux au moins étaient de vrais amis. J’avais eu Sébastien au téléphone et il m’apprit qu’on n’avait plus de nouvelles de Benjamin. Je faillis en lâcher la raison mais je me suis retenu. Je songeais à ce qu’il m’avait lancé au visage, tous ces trucs bizarres sur la religion et tout ça. Il avait tort bien sûr, mais il m’avait fait douter de plusieurs choses, surtout en me comparant à des fascistes immondes. Je n’obéissais pas à une idéologie précise mais à la volonté de dieu.
Au bout d’une semaine, mon père me reparla enfin et ma vie reprenait son cours. Sans Nasser, je me sentais perdu, comme un chien sans son maître et ne plus voir les mêmes têtes que d’habitude me perturbaient. Je traînais parfois du côté de chez Benjamin, dans l’espoir de le trouver et de lui expliquer ma façon de penser. Mais il avait vraiment déserté la cité. Je ne pensais pas qu’il était aussi simple d’en sortir. Y entrer, tout le monde ou presque pouvait le faire, mais s’en arracher…
Je n’eus besoin que d’un coup de pouce du destin. A force de provoquer ce dernier, je le repoussais sans en prendre conscience et je décidais de me laisser porter, tout simplement. Cloîtrer dans ma chambre, j’ai recommencé à travailler un peu. Au début, ça n’a pas été facile du tout, j’avais tout autour de moi qui me tentait. Ma console de jeu, ma musique – la séparation fut atroce mais sans mes amis, je ne valais pas un clou – la télévision. Juste moi-même et mon futur.
C’est dur de regarder en face un avenir que l’on croit connaître d’avance. Et c’est dur aussi de le changer, c’est ce que j’ai appris. Yasir s’était mis martel en tête, il avait décidé de m’aider à rattraper tout mon retard et pour Noël, ma moyenne au départ catastrophique avait repris des couleurs. Mon père ne me parlait plus des incidents de septembre, il était fier à présent de son fiston et on parlait ensemble du prochain voyage que l’on ferait en Algérie, au mois de juillet prochain. Pour ça, il fallait que j’aie mon bac, absolument, et puis, je serais aussi majeur, j’aurais tout acquis.
Je sortais avec une fille depuis un mois maintenant, je l’aimais bien, on s’entendait bien. Elle ne vivait pas dans la cité, on n’appartenait pas au même monde mais cette idée de toucher à quelque chose qui d’habitude m’était interdit m’excitait, j’avais l’impression de devenir encore plus fort. J’avais eu des nouvelles de Nasser, il avait pris pour deux ans et Steve pour un an avec sursis, assorti à des travaux d’intérêt général. J’avais reconstruit difficilement mon réseau d’amis, j’avais repris ma vie comme je l’avais laissée.
Un soir, je revenais de chez Karine, ses parents s’étaient absentés et j’avais passé une sacrée bonne soirée. Je m’arrêtais pour allumer une cigarette, il faisait froid et j’enfonçais un peu plus mon bonnet sur ma tête. Puis c’est là que je l’ai bousculé. J’aurais pu avoir du mal à le reconnaître mais j’avais une mémoire à toute épreuve, je n’oubliais pas les visages, surtout ceux qui m’avaient fait du tort. Et Benjamin restait là, planté devant moi, les bras ballants. Il avait changé, il ne ressemblait plus au gamin que des vêtements trop larges faisaient apparaître, avec les cheveux en bataille, mal coiffés. Mais sur le coup, je crois que j’ai préféré de loin son ancienne image.
D’abord, il avait semblant de ne pas m’avoir vu puis il est passé à côté de moi, mais j’ai fait volte-face, d’un seul coup pour le rattraper par le poignet, crachouillant :
« -On dit plus bonjour à ses vieux potes. C’est sûr qu’à après une trahison…
-Casse-toi, Momo.
-Comment tu me parles, là, je le crois pas. »
Il tirait et tirait sur son bras pour se libérer mais je n’allais pas céder comme ça et j’ai continué, agressif :
« -Par ta faute, Nasser et Steve sont en taule. Moi aussi j’aurais pu y être. Tu crois que je vais te laisser t’en tirer comme ça. »
Ami un jour, ennemi l’autre. J’avais envie de le frapper, de lui montrer qu’on ne pouvait pas se moquer de nous impunément, et je l’ai tapé. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’il me réponde et il m’a catapulté son poing dans la figure. Je suis tombé sur le trottoir avec une insulte qui ne présageait rien de bon et il est resté debout devant moi, patientant pour la réplique qui n’allait pas tarder. Je me suis redressé lentement, j’ai enfoncé mes ongles dans la paume de ma main puis j’ai fouillé dans ma poche. Qu’il fasse le malin, ça n’allait pas durer bien longtemps. J’avais subtilisé le couteau à grand d’arrêt de mon père et face à la lame qui le menaçait, Benjamin se retrouvait désemparé. J’étais fou, fou furieux, fou de haine, et l’arme voletait trop près de son visage. A force d’esquiver, il a trébuché sur un bout de verre et a chuté lourdement sur le sol. Je me suis précipité sur lui, j’ai serré mes doigts autour de sa gorge, et il a continué de me provoquer, délibérément :
« -Vas-y, crève-moi. Ouais, ça te ferait aussi un pédé à ton actif. Allez, pourquoi t’hésites ? T’as peur ? Vas-y, de toute façon, si ce n’est pas toi, ça sera autre chose ! »
Je brûlais de l’éventrer, de lui faire mal mais ma poigne faiblissait, je n’arrivais pas à le faire taire, à blesser un de mes anciens amis. Je n’étais pas fort comme Nasser, si déterminé comme Steve, j’étais veule, comme moi. Je l’ai repoussé et il s’est tourné sur le côté, ses doigts massant sa gorge. J’ai reculé, tout doucement, j’ai rangé mon arme, puis j’ai pensé à ce qu’il m’avait dit. C’est pour ça qu’il avait voulu aider ces deux gars, il s’était dit qu’il aurait pu être à leur place. D’ailleurs, il aurait dû y être, mais à présent, tout ce que je pouvais dire ne rimait plus à rien. Il a remis sa veste, il a titubé puis il a disparu au coin de la rue. Comment avais-je pu être ami avec ça, comment ne m’en étais-je pas aperçu plus tôt ? Mais je l’ai suivi, discrètement, il n’habitait pas de l’endroit où on se trouvait et il est rentré dans un hall d’immeuble, dont la porte s’est refermée avec un bruit lent, de mort.
Je suis rentré, aussi hagard qu’il y a quatre mois. J’étais en vacances de Noël. L’appartement paraissait désert, tout le monde dormait et je me suis glissé dans mon lit mais je n’ai pas pu dormir. Tout chez moi s’ébranlait, je ne comprenais plus, je ne voulais plus comprendre. Pourquoi quand j’étais avec Karine, je n’arrivais à me dire qu’elle était jolie, qu’elle me rendait heureux ? Peut-être parce que ce n’était pas la bonne, mais alors toutes les autres, toutes celles d’avant ?
Je serrais la boîte de chocolat que j’avais achetée dans un super marché sur le chemin. Je n’avais aucune imagination et je n’avais strictement pas d’idée sur ce qui pourrait lui faire plaisir. Alors, j’ai opté pour le classique, mais efficace. Le papier cadeau était moche, mais j’espérais que ça allait passer. J’attendais depuis quarante-cinq minutes quand la porte s’est ouverte sur une petite vieille, qui a enfermé son sac contre elle quand elle m’a vu. Son sale cabot aboyait à s’en péter les poumons et poliment, avec le sourire, je lui ai dit :
« -Bonjour, madame. Excusez-moi, je voudrais venir voir un de mes amis. »
La vieille s’est écartée, par peur, et je suis rentré, après avoir jeté un coup d’œil aux boîtes à lettres. Troisième étage, pas d’ascenseur. J’ai monté les marches avec lenteur, la gorge serrée et une petite voix me soufflant que je faisais quelque chose que j’allais regretter mais une fois arrivé, je n’ai pas fui, j’ai frappé et j’ai attendu, certainement comme un idiot. On vint enfin m’ouvrir et Benjamin apparut. Son visage se ferma aussitôt, ses sourcils se froncèrent et sa bouche allait se déformer pour me jeter une phrase désagréable, mais je l’ai arrêté, précipitamment :
« -Je… Je suis venu pour… pour m’excuser.
-Ah ouais ? Tu es plutôt revenu me finir avec tous tes amis de la cité, non ? Faites ça vite, ça m’arrangerait. »
J’avais pris sur moi pour venir ici, dépensé de l’argent pour monsieur et tout ce qu’il trouvait à me répondre, c’était des conneries plus grosses que lui. Sur le coup, j’ai vraiment eu envie de faire ce qu’il m’ordonnait, mais j’étais seul, et je me suis retenu, difficilement.
« -T’es bien un sale con ! J’arrive pas à croire que j’aie perdu mon temps pour toi ! Tu…
-C’est bon, Momo, c’est bon. Je ne veux pas d’histoire.
-Mais c’est toi qui as commencé.
-Tu veux rentrer ? »
Benjamin passait du tout au rien, comme un éclair et j’ai obéi, je l’ai suivi dans le tout petit appartement où il semblait vivre seul. Dans le salon, trônait le canapé, qui lui servait aussi de lit, sans doute, une télévision posée sur une minuscule table basse, son ordinateur, branchée à une prise. J’apercevais la cuisine un peu plus loin et une autre porte, certainement la salle de bain et les toilettes. Je me suis assis ou plutôt vautré sur le divan et la boîte de chocolat que j’avais encore dans les mains parut se rappeler à moi. Benjamin est revenu avec deux verres et une bouteille de coca et comme un idiot, je lui ai tendu mon cadeau, qu’il a pris avec un sourire. Il ne l’a pas ouvert tout de suite et il m’a dit :
« -C’est gentil d’être venu, mais c’est juste parce que tu te sens coupable.
-Exact… Mais il y avait de quoi. Et, euh…
-Oui ?
-Ce que tu m’as dit il y a une semaine, c’était… euh ?
-Vrai ? Bien sûr que oui, Mo. Pourquoi je t’aurais menti ?
-Je ne sais pas… C’est bizarre.
-Ah… Ce n’est plus contre-nature maintenant ? »
Bien sûr que si, ça l’était encore, mais je n’ai pas trouvé le courage de le reprendre et j’ai bu mon coca à petites gorgées. Parfois, je fixais la boîte dans son papier argenté de mauvais goût, puis je jetais un coup d’œil autour de moi avant de retrouver les yeux de Benjamin et pour faire la conversation, je demandais :
« -Tu vis seul ?
-Depuis deux mois, oui.
-Il y avait quelqu’un d’autre avant ?
-Oui.
-Et maintenant ? »
Il s’est contenté de sourire mais il ne m’a pas répondu et il a reprit :
« -Tu as fait ta bonne action, Momo. Tu n’as pas besoin de rester plus longtemps.
-Mais, je…
-Retourne à ta vie, ne viens pas te « pervertir » auprès d’une tapette, comme tu le dis si bien.
-Mais non, mais je… »
Il s’est levé, c’était la fin. Et cinq minutes plus tard, j’étais de nouveau dehors, hagard, perturbé. Je me suis traîné sur le chemin du retour, pour la première fois de ma vie, je n’avais pas envie de rentrer chez moi, au contraire. J’avais envie de courir, jusqu’à ce que mon cœur ne danse plus dans ma poitrine, qu’il s’essouffle et qu’il tombe en morceaux. Tout me semblait futile, ma famille, juste des yeux sur des photographies, des sourires, des rires dans le passé. Du haut de dix-sept années que j’avais vécu dans l’ombre du bonheur, je me retrouvais tiraillé. Tiraillé entre un ami et mes convictions. Comment concilier les deux, admettre qu’une personne qu’on apprécie n’est pas comme on le croyait, comme on le désirait. Je répugnais d’avoir un ami comme ça, mais Benjamin demeurait Benjamin, un type discret que j’appréciais. Et aussi loin que remontais ma mémoire, je n’avais d’abord jamais imaginé la vie autrement que par le mariage, la famille, la normalité. Etre homosexuel n’était rien d’autre qu’une déviance, une maladie qu’il fallait soigner. On me l’avait répété, on me l’avait imprégné dans le cerveau et ainsi coulait le temps.
J’ai ignoré ma mère qui s’inquiétait de me voir avec une tête pareille puis je n’ai pas dîné. Je détestais ce sentiment, pire que tout, pire que la jalousie, pire que la colère. J’étais coupable, auprès de Benjamin, j’étais coupable auprès de mes parents et j’étais coupable auprès de moi-même. Transformé en odieux menteur, je n’ai fait qu’affabulé depuis l’âge de mes treize ans, j’ai joué mon rôle. Si souvent répété et maintenant comme une seconde peau, un masque qui serait devenu au fil des années ma véritable expression.
J’étais Momo, je venais d’Algérie, j’étais musulman, j’aimais ma mère, mon père, mon frère et ma sœur, j’étais nul en cours, j’avais plein d’amis, j’étais peureux, mais je n’étais pas gay. J’en avais envie de vomir, je me dégoûtais et j’ai craqué. Je me suis précipité vers les toilettes et penché au-dessus de la cuvette, j’ai recraché ma répulsion, j’espérais voir sortir tout ce que je rejetais. Ma mère paniquait derrière moi, elle a appelé le médecin et m’a ramené dans ma chambre, me serrant dans ses bras. Elle m’écrasait contre sa poitrine, j’en avais du mal à respirer.
J’avais attrapé la crève, voilà tout. A force de rester à attendre dans le froid, j’étais tombé malade. Cloué au lit pendant les vacances, il n’y avait que moi pour faire ça. Et seul, accablé, tout revenait au galop, s’arrimait à mon esprit et continuait de me harceler. Depuis ce mois où une ridicule bagarre avait tout changé. Qu’est-ce que j’avais à faire de ça, qu’est-ce que ça pouvait me foutre de les voir en sang, à nous défier de leurs yeux qui ne suppliaient pas mais qui nous accablaient ? J’aurais dû leur cogner dessus moi aussi, je leur aurais rendus ce dont je ne voulais pas.
J’avais peur.
Trois jours plus tard, j’étais sur pied, opérationnel. Je retrouvais mes amis dans le square et on a discuté sur un banc. On en est venu à parler de Nasser, les nouvelles circulaient vite. On discutaillait, encore et encore, puis Fouad, mon voisin s’est exclamé, vindicatif :
« -Et tout ça à cause de pédés. On aurait dû le remercier, le Nasser, mais non, on le fout en zonzon. Moi, j’aurais fait pareil que lui, ça n’aurait pas traîné. Tu comprends toi, Momo, ce genre de choses ? »
Je secouais la tête mais je restais silencieux, je traçais du bout d’une brindille de petits ronds dans la poussière et les graviers. Ce fut en cet instant que j’ai eu envie d’aller voir encore une fois Benjamin, pour sortir de ce climat de haine et de clivage. Je leur ai menti, encore, je leur ai dit que je devais aller voir Karine et Fouad m’a chambré, mais ils m’ont laissé partir. Je ne comprenais plus très bien pourquoi on s’acharnait sur eux, nous aussi, on était victime de discrimination, de racisme, on le revendiquait, on manifestait contre, mais on faisait pareil. Je crois que c’est là que j’ai changé, quand je me suis posé cette question. On n’était pas tout comme ça, mais la cité était un univers qui se voulait masculin, qui appelait à l’effusion de la virilité, on essayait d’être plus fort que l’autre, meilleur que lui.
En allant vers le RER, je passais devant les murs d’une vieille usine, tagués. Il y volait de nombreux dessins, de toutes les couleurs, des personnages, des mots, des signateurs, des insultes. Je songeais que Benjamin en avait sans doute pris pour lui et les mains dans les poches, je m’éloignais.
Cette fois-ci, je n’eus pas à attendre bien longtemps, car il rentrait chez lui quand j’arrivais et je me précipitais à sa rencontre. Il sursauta et s’écria :
« -Momo, tu m’as fait peur ! Qu’est-ce que tu fais là ?
-Euh, je passais…
-Ah ouais. Je présume que tu veux monter.
-Pas de refus. »
Je grelottais et je ne fus pas fâché de trouver la chaleur du petit radiateur qui brûlait contre un mur. Benjamin s’est assis en tailleur, sur un coussin rayé, et il s’est étonné de me trouver ici.
« -C’est que… Je voulais savoir si le cadeau t’avait plu… »
Il a souri et a hoché la tête puis il s’est penché pour attraper la boîte de chocolats qu’il avait ouverte. Il m’a proposé de me servir et j’ai mâchonné le pavé praliné. Je cherchais patiemment quelque chose à dire et j’ai tendu la main pour prendre un cadre photo, posé sur la table, où trônait aussi le téléphone. Je l’ai regardé puis j’ai murmuré :
« -Qui est-ce ? »
Sous un grand soleil, appuyés à une rambarde en pierre, derrière laquelle s’étendaient une forêt puis une mer, je voyais Benjamin, tout sourire, élégant, avec un jeune homme de son âge, qui le tenait dans ses bras. Ma question était stupide, évidemment, cela devait être son copain, mais sur cette image, il était si différent, si… Je n’aurais su l’expliquer, mais il m’a repris la photo pour la remettre à sa place et il m’a répondu :
« -C’était mon petit ami, pendant notre voyage dans le Sud.
-C’était ?
-Il est mort il y a six mois. C’est pour ça que je vis seul, maintenant.
-Oh, euh… Oh…
-T’excuses pas, cache juste ta joie…
-Mais arrête ! Je n’ai pas dit que j’étais heureux.
-Tu l’as pensé, c’est suffisant. »
Qu’est-ce que je pouvais faire pour ne pas qu’il s’imagine de telles horreurs. C’est vrai, il y a encore six mois, c’est ce que je me serais dit. Mais alors que je l’avais en face de moi, je n’arrivais pas à l’affirmer. Et, alors que le sujet devait être sensible, j’ai demandé :
« -Comment il est mort ?
-Il avait le sida. Il est mort à vingt-quatre ans. »
De temps en temps, j’avais entendu certaines personnes, à la télévision, dans ma cité, dire que le sida était le mal que dieu avait infligé aux homosexuels et à la société ensuite pour la punir d’avoir accepté l’inacceptable. Mes parents ne m’avaient jamais mis en garde contre cette saloperie, ils pensaient sûrement que ça n’arrivait qu’aux autres et que leur fils ne risquait rien. A l’école, on en parlait parfois et je savais qu’il fallait que je me protège quelles que soient les circonstances. Puis, changeant brusquement de sujet, j’ai continué :
« -Est-ce que tu sais ce qui est arrivé aux deux mecs que Nasser a tabassés ?
-Je suis allé les voir à l’hôpital. Celui sur lequel il s’est acharné a eu le nez et l’arcade sourcilière brisés, mais ça aurait pu être pire. L’autre, juste en état de choc. Je leur ai expliqués que c’était moi qui avais prévenu la police.
-Merci pour eux.
-C’est sûr que s’ils avaient dû compter sur toi, ils seraient morts.
-Je sais… J’y repense parfois, j’ai jamais couru aussi vite de ma vie.
-Faire semblant d’être courageux et dur, ce n’est pas facile, hein, Momo. Moi, j’ai longtemps fait semblant que j’étais autre. C’est compliqué, puis un jour, tu décides d’être toi-même. Ce jour-là, c’est un des plus beaux que j’ai vécus. Pas le plus simple, c’est sûr. Mais mes parents m’ont soutenu, contrairement à ce que je croyais. Ils aimaient bien Damien, ils s’entendaient bien avec ses parents à lui.
-Pourquoi t’aimes les hommes ? »
Benjamin a éclaté de rire, d’un rire clair et franc, et essuyant les petites larmes au coin de ses yeux, il s’est repris et m’a répondu :
« -Eh bien, je ne sais pas ! C’est comme ça, je suis né ainsi, je ne vais pas me changer, même si j’ai essayé, j’avoue. C’est au fond de moi, je me sens plus attiré par les hommes. Enfin, tu ne peux pas comprendre. »
J’ai piqué du nez et j’ai secoué la tête, dehors, il faisait déjà nuit.
« Qu’est-ce que tu deviens, Benjamin ?
-Je retourne à la fac, j’ai décidé de finir ma licence. Faut que je fasse quelque chose de ma vie, l’ANPE, ça va bien deux minutes. Mais avec Damien, j’étais tellement ailleurs.
-Vous étiez ensemble depuis combien de temps ?
-Quatre ans et demi. Je savais qu’il avait le sida. Je l’ai accepté comme ça, parce que je l’aimais, c’est tout. Tu ne peux pas vraiment comprendre, parce que tes petites amies ne sont pas malades, elles n’ont pas une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. C’est pas facile à vivre, les derniers mois surtout. Le voir mourir comme ça, si horriblement, sans qu’on ne puisse faire quoi que ce soit. Vous pouvez dire ce que vous voulez, j’aimais Damien, tant pis si ça ne plaisait pas. »
Avec Benjamin, j’avais désormais la sensation que je pouvais parler d’autre chose que de musique, de filles, de voitures, d’argent. Il n’était pas comme nous tous, il vivait pour lui, pas pour et par les autres, sinon, il aurait été hétérosexuel, avec une femme, des enfants. Non, au lieu de ça, il était gay, et curieusement, fier de l’être.
« -Tu devrais rentrer, Momo.
-Je sais pas. La cité m’étouffe, je n’arrive pas à m’en libérer.
-Mais tu n’as pas le choix. Ta mère va s’inquiéter. T’es pas encore majeur, tu peux pas faire ce que tu veux.
-Ca sera pareil quand j’aurais dix-huit ans aussi.
-Sans doute.
-Je pourrais revenir te voir ?
-Si ça te fait plaisir. »
Il m’a raccompagné jusqu’à la porte et je lui ai dit au revoir, puis j’ai marché rapidement pour reprendre, inlassablement, le RER. La vie de Benjamin avait été cruelle, j’avais soudain de la peine pour lui. Je venais de le quitter et je voulais déjà y retourner, parce qu’avec lui, je me sentais en sécurité, je n’étais plus acculé, obligé de jouer, encore, toujours, sans jamais une erreur. Gagner était plus qu’une option, c’était une nécessité.
Le soir, j’étais plus apaisé, j’ai raconté n’importe quoi à ma mère, elle n’allait pas vérifier, elle ne connaissait pas Karine. J’étais allongé sur mon lit, en train de lire un magazine, chantonnant, mon baladeur sur les oreilles, quand Yasir est entré dans ma chambre, en souriant. Il a fermé méticuleusement la porte et il s’est assis sur la chaise, devant mon bureau.
« -Qu’est-ce qu’il y a ?
-Rien, rien. Tu as passé une bonne journée ?
-Mais ouais. C’est quoi cette question ? Ca va pas ?
-Si, si… Je t’ai vu avec Benjamin, c’est pour ça.
-Hein ? Quand ?
-Cet après-midi. Je passais avec des amis, au moment où vous rentriez chez lui.
-Ouais, et alors ? C’est mon pote.
-Il est gay. »
Si je n’avais pas été allongé, je serais tombé. J’ai scruté Yasir, droit dans les yeux et il a souri, avant de reprendre :
« -Je vais être honnête, Momo. A la fac, certains de mes amis sont homosexuels, ça ne me dérange pas, je m’en fiche, ils sont juste comme ça.
-Et alors ?
-Et alors, si tu avais quelque chose à me dire, eh bien, je serais prêt à t’écouter.
-Mais ça va pas, Yasir ?! Je n’ai rien à te… dire…
-Du calme, Momo. Je te préviens juste. T’es mon frère, je t’aime et tu le sais. J’ai assez de bon sens pour savoir que dans la vie, rien n’est vraiment grave quand on est normal.
-Mais…
-T’es normal, Momo. Benjamin aussi, il l’est. Je voudrais que tu réfléchisses à ça. »
Il m’a ébouriffé les cheveux, mais je l’ai retenu quand il a essayé de partir.
« -Attends, Yasir… Je ne comprends pas. Tu crois que… Mais j’ai eu des copines, tu le sais, alors…
-Si tu n’as rien fait, ne te justifie pas… Dès lors que tu cherches à prouver quelque chose, c’est que tu as sans doute un truc à te reprocher… Façon de parler. Penses-y, avant de décider.
-Mais, Yasir, je…
-Une dernière chose, avec papa. Moi, j’ai su faire la différence entre le mythe d’un livre et la réalité, lui et beaucoup d’autres, non. »
Je restais comme deux ronds de flanc, abasourdi par les paroles de mon frère. Qu’est-ce qu’il lui prenait soudain, de m’annoncer ça, comme si j’étais un de ces monstres ! Quand il m’a laissé seul, j’ai éteint ma lampe de chevet, j’ai refermé ma lecture, j’ai coupé mon baladeur. J’ai fermé les volets et je me suis couché. Et puis j’ai pleuré…
Vacances de février. Il pleuvait. Et comme un rendez-vous à ne pas manquer, le vendredi soir, plus que les autres jours, j’étais chez Benjamin. Je lui avais raconté l’aventure qu’il m’était arrivé avec mon frère et il a simplement ajouté qu’il aurait souhaité rencontrer plus de gens comme Yasir. Plus le temps passait, plus j’avais envie d’être avec lui, pour discuter. J’avais pris de la distance avec les autres de la cité, je ne traînais plus, le plus souvent, je restais chez moi, pour travailler. J’avais dans l’idée qu’une fois mon bac en poche, je partirai, loin, aussi loin que je le pouvais, je ne supportais plus l’ambiance des trottoirs malpropres, des cages d’escaliers qui sentent la misère, qui reflètent la haine. Avec Karine, c’était fini depuis longtemps, j’étais parvenu à un stade où je ne pouvais plus la supporter. La toucher, simplement des yeux, me rendait presque malade.
Je me rappelais de ce qu’il m’avait dit. Un jour, tu décides d’être toi-même… Je détournais la tête, encore, mais plus complètement, juste de trois-quarts et je distinguais quelques contours, un pan de vérité. Ce n’était pas plus laid qu’autre chose.
J’avais baratiné ma mère, en théorie, je dînais chez un ami qu’elle ne connaissait pas, j’allais rentrer tard. En attendant, j’étais installé devant la télé, chez Benjamin, et je me grignotais le bout de pizza qui fumait dans mon assiette. Il avait changé de couleur de cheveux, de brun à un blond assez clair, mais ça lui allait bien.
Il y a deux semaines, j’avais fait le con et j’avais voulu savoir s’il avait le sida, lui aussi. Comment est-ce que j’ai pu demander un truc pareil ? Mais il m’a répondu, avec le sourire, e secouant la tête. Il n’était pas condamné. Mais avoir vu mourir Damien l’avait brisé, il avait compris que nos existences ne rimaient pas à grand-chose, et que le destin ne connaissait pas de justice, il frappait toujours les mêmes.
J’ai soudain coupé la télévision et je me suis laissé tomber en arrière, dans la multitude de coussins, qui s’éparpillaient sur le sol, en dessous du canapé. Benjamin fumait une cigarette, la tête callée sur un de ces petits oreillers colorés. La lumière feutrée de l’allogène ne nous agressait pas, tout ici était doux. Je me suis tourné vers lui et il a écrasé sa cigarette dans le cendrier près de lui, puis il a soufflé une bouffée grise. Ses lèvres s’articulaient en un petit rond, il s’est étiré comme un chat et a croisé ses doigts derrière son crâne.
« -Benjamin…
-Hum ?
-Ca fait quoi d’embrasser un garçon ?
-Momo, pose pas ce genre de question. C’est pareil que pour une fille, je présume. Moi, je suis gay, alors pour moi, embrasser un mec, c’est normal, c’est comme ça. Il n’y a que pour toi que ça serait différent.
-Tu me montrerais ? »
Je me surprenais et me terrifiais de mon audace. Benjamin a souri, comme d’habitude et a secoué la tête en me répliquant que ce n’était pas la bonne chose à faire. Pourquoi ? Je me suis redressé sur les coudes et ma tête a heurté son épaule quand j’ai roulé sur le côté. Je voulais être fixé, définitivement. Il avait une légère odeur de tabac, mêlée à son parfum, il avait les mains froides aussi. Je l’ai senti quand il les a posées sur les miennes pour m’arrêter. Ou bien pour m’inviter. Je me suis penché vers lui, mes cheveux vinrent lui chatouiller les joues et j’ai simplement déposé mes lèvres sur les siennes comme pour un premier baiser, pour voir. Ca ne me suffisait pas, et timidement, j’ai tenté d’avoir plus. Benjamin ne faisait pas un geste et moi, justement, je désirais qu’il bouge, qu’il ne reste pas amorphe. Il m’a cédé.
On s’est embrassé, et il avait raison, c’était différent des filles. Je ne ressentais pas la même chose, avec lui, cela semblait tellement plus logique, plus évident. Je devais faire comme tout le monde, voilà pourquoi je m’étais retrouvé, collectionnant les petites amies. Je les respectais, je les aimais bien mais il y avait une chose qu’elles n’avaient pas et que je continuais de chercher, mais dont je ne connaissais pas le nom. A présent, je le savais, je l’avais bien compris.
Mais Benjamin, avec autorité, a calmé ma ferveur et a décrété que cela suffisait, qu’il ne fallait pas continuer la plaisanterie.
« -Arrête, Momo, ça ne sert à rien ce que tu fais…
-J’aimais bien pourtant.
-L’interdit plait toujours aux ados, c’est bien connu.
-Ce n’est pas interdit.
-Ah bon ? répliqua-t-il, avec un sourire. »
Il me réservait tous les arguments que je lui aurais balancés avant, et je saisissais l’ampleur même de ma bêtise. Aurais-je pu continuer longtemps à ignorer toute la vérité, ma vérité ? D’un geste lent, j’ai caressé la gorge de Benjamin. Je ne pensais pas que la tendresse pouvait exister entre deux hommes, je croyais qu’il n’y avait que la violence, la possession, la soumission.
Puis j’ai exigé encore qu’il m’embrasse, pour être sûr. Sûr d’aimer ça, sûr d’en avoir encore. Il a chuchoté mon prénom et il m’a repoussé, pour s’étendre sur moi ensuite. Chaque fibre de mon corps se tendait d’un fil incandescent, chaque nerf s’effilochait pour bientôt craquer complètement. Il était léger, son poids restait agréable sur moi. Il s’est détaché de ma bouche mais on est resté enlacés, je fixais le plafond, je me demandais quelle tête ferait les autres s’ils nous voyaient comme ça, tous les deux. Je subirai le même sort que ceux qu’ils prenaient pour cible.
« -Je peux rester dormir ici ? »
Je l’ai entendu rire et il m’a dit :
« -Bien sûr, Momo, mais je crois que tu veux essayer trop de choses d’un seul coup.
-Ce n’est pas ça, ai-je soupiré. Je veux juste savoir ce que ça me ferait de dormir près de toi, puis il y a du brouillard, dehors. »
Il a relevé les yeux, et il a vu comme moi, un épais brouillard, qui était tombé en quelques minutes à peine.
« -Le temps est avec toi.
-Non, il veut que je sois avec toi, ce n’est pas pareil.
-Appelle ta mère, plutôt. »
J’ai obéi, alors qu’il dépliait le clic-clac, refaisait le lit. La conversation fut rapide, je lui promettais de revenir avant le déjeuner, le lendemain et je raccrochais, jetant mon téléphone par terre, sur mon pull que j’avais retiré. Il était parti dans la salle de bain et il est revenu en caleçon et t-shirt. Je me suis déshabillé sans tarder et je suis rentré sous la couette, comme lui. Il a mis du temps avant d’éteindre la lampe puis on s’est retrouvé dans la pénombre, tous près l’un de l’autre.
« -Benjamin…
-Oui ?
-Tu as raison, se dire enfin « je suis moi-même », ça fait du bien.
-Tu ne trouves pas ça rapide, Momo ? Me dis pas que t’es tombé amoureux en quatre mois seulement.
-Et pourquoi je ne pourrai pas ?
-Je plaisante. Simplement, tu passes de l’hétérosexuel que tu souhaitais être au gay que tu détestais.
-Je sais. Mais toi-même, tu m’as dit que tu avais eu du mal…
-C’est vrai. Je n’étais pas aussi calme que toi d’ailleurs. J’avais envie de me tuer, de tuer tous les mecs qui m’approchaient pour me draguer…
-J’ai jamais pensé à ça. Je ne serai pas capable de me tuer, quoi qu’il arrive. Et puis, personne ne m’a encore jamais dragué. Enfin, un garçon.
-Je ne compte pas, moi ?
-Tu me draguais ? »
Il a ri encore et m’a soufflé qu’il l’avait juste fait gentiment, mais qu’il n’espérait rien.
« -Tu as déjà pensé que j’étais homosexuel ?
-Honnêtement non, commençais-je. Je me disais que je n’avais pas d’amis comme ça.
-Et toi, tu avais déjà imaginé l’être ?
-Bah… Je ne me sentais pas très attiré par les filles, mais je pensais que… Je sais pas… Que c’était normal à mon âge.
-Je vois. »
On s’est tu, il s’est endormi à côté de moi. Est-ce que j’étais amoureux de lui ? Je n’en avais aucune idée, je n’avais jamais aimé quelqu’un alors comment aurais-je affirmé avec certitude que la chaleur qui m’habitait quand j’étais avec lui, que la douceur de ces mots, le voir me rendait heureux, que tout ça, c’était de l’amour. J’avais envie d’y croire, parce que ça faisait sacrément de bien.
Au matin, je m’étais accroché à lui, à moitié affalé sur sa poitrine. J’ai plissé les yeux, son réveil indiquait dix heures quarante-cinq.
« -Tu es réveillé ?
-Oui… Depuis combien de temps, toi ?
-Vingt minutes. Tu veux déjeuner ?
-Euh, oui, si toi tu le fais aussi. »
Je me suis écarté et il s’est mis debout, j’ai essayé de glaner un baiser mais j’ai échoué, il était déjà parti. Il est revenu quelques instants plus tard avec deux bols posés sur un plateau, qu’il a posé sur les draps défaits.
« -Tu as bien dormi ?
-Oui. C’est vachement calme, c’est bien.
-Si tu veux prendre une douche, vas-y, n’hésite pas. Tu vas devoir rentrer bientôt.
-Oui… Les vacances, c’est fini pour moi.
-Courage, c’est bientôt le bac, après ça ira beaucoup mieux.
-Pour toi aussi, c’est la dernière ligne droite.
-C’est quand ton anniversaire ?
-Le vingt-deux juin.
-Oh, tu auras fini, c’est parfait alors. »
J’ai déjeuné puis je me suis dépêché de me laver. Mais avant de partir, j’ai réussi à voler un autre baiser, j’étais vraiment certain cette fois-ci.
Les vacances d’avril avaient surgi si soudainement que je ne les avais pas vu arrivées. En semaine, pendant mes cours, je passais voir Benjamin dès qu j’avais un peu de temps. Je me nourrissais de sa présence, pour la première fois de ma vie, j’oubliais mes soucis, l’endroit où je vivais, la misère, les souffrances.
Le soleil était revenu peu à peu, et avec lui, un fifrelin de chaleur.
Ce soir, encore, j’étais dans ses bras, je sentais ses lèvres sur les miennes mais à présent, plus les secondes passées avec lui filaient, plus j’avais besoin d’autre chose, plus je le désirais. Je m’imaginais bien comment ça fonctionnait mais je m’en foutais royalement, ma chair brûlait de l’intérieur. Quand il me touchait comme ça, j’avais le sentiment d’être simplement en feu et discrètement j’ai glissé mes mains sous son t-shirt.
« -Mohamed, qu’est-ce que tu fais ?
-Rien, je… »
J’ai rougi mais il m’a murmuré que j’étais tellement attendrissant.
« -Tu crois que tu veux aller jusque là ? Ce n’est pas toujours par amour qu’on le fait. Pour le plaisir aussi.
-C’est pour les deux, avec toi. Plus de six mois, c’est assez pour tomber amoureux ?
-Une seconde suffit… Je disais ça pour te taquiner.
-Ca t’a suffit à toi ?
-Pour tomber amoureux de toi ? C’est bien plus qu’il ne m’en a fallu. Ah, mais qu’est-ce que tu me fais dire ? »
Il a éclaté de rire, encore. Le voir comme ça me plaisait, il était heureux. Je voulais qu’il oublie Damien et sa mort horrible, je voulais qu’il l’oublie parce que j’étais là, moi, maintenant. Ses doigts froids ont coulé le long de mes bras, que j’ai levés pour qu’il m’en libère. Lui aussi, les jambes repliées de chaque côté de mes hanches, il a balancé son t-shirt puis loin. Je l’avais déjà vu comme ça, mais j’avais bien de la peine à m’en lasser. Il avait la peau si pâle, par rapport à la mienne, le contraste était joli.
Il s’est penché vers moi pour m’embrasser, il jouait avec mes cheveux, comme je tirais sur les siens. J’en avais envie depuis longtemps, je comprenais mon désir, tout. Nous avons fait l’amour, il était beau, tiraillé dans la grâce de tout notre plaisir. Honnêtement, j’ai eu peur de lui faire mal mais il m’a calmé, il m’a assuré que ça ne durerait qu’un temps. Au-dessus de moi, le corps tendu, sa respiration hachée, Benjamin était tout ce que j’aimais. Tous mes souvenirs se trouvaient balayés, tout n’était que de la poussière.
Je ne faisais plus rien de mal, je faisais juste ma vie, j’aimais les hommes. Il venait de France, il était blanc, il ne croyait pas en dieu. Mes racines étaient en Algérie, j’étais arabe et musulman. On réunissait tous les vices, d’après eux, mais je me moquais de leur pécher…
Je l’avais eu, j’avais eu mon bac. La semaine d’avant, on avait fêté mon anniversaire, un peu en retard, avec Benjamin, on avait passé une nuit comme toutes celles d’avant, juste parfaite. Je l’avais appelé dès que j’avais su le résultat. Lui, il avait obtenu sa licence, enfin. Il y a deux semaines, j’avais vu ses parents pour la première fois. Ca m’a fait bizarre, mais ils se sont montrés si gentils avec moi. Pour ma part, je savais bien que je ne pourrais jamais présenter Benjamin à mes parents. C’était dur…
J’avais tant changé que je ne me reconnaissais plus non plus, mais je me plaisais réellement. J’avais découvert mon équilibre dans un concept bizarre, auprès de quelqu’un qui n’aurait pas dû être ce qu’il est pour moi.
Cette fois-ci, j’allais avoir tout le temps dont j’avais besoin. Un été plein de promesses avec Benjamin, et j’avais même pensé que je pourrais retourner avec lui dans le Sud, pour que la vie reprenne ses droits sur la négation et le néant. Pourtant, ce soir-là, je l’avais trouvé distant, dans ses paroles, dans ses gestes. Il ne me repoussait pas mais il était différent de d’habitude.
Le lendemain, un premier juillet, je suis revenu le voir. Je n’étais pas resté dormir, et je le regrettais. Quand je suis monté, lentement, et que j’ai frappé la porte, il n’y eut rien, si ce n’est la quiétude. J’ai frappé une nouvelle fois, plus fort mais je n’avais que la vacuité d’un appartement sans doute déserté. J’allais l’attendre quand son voisin de palier est monté et je me suis levé pour lui demander s’il savait quand Benjamin allait revenir. Il a semblé surpris, il s’est gratté la nuque puis il m’a répondu :
« -Eh bien… Il ne vous a rien dit ? Il est parti aujourd’hui, avec toutes ses affaires. L’appartement est libre à présent.
-Il est parti quand ?
-Ce matin, aux aurores…
-Il ne vous a pas dit où ?
-Non, je suis désolé. »
Et moi, alors ? J’ai dévalé les escaliers, les larmes aux yeux, et machinalement, je l’ai cherché, j’ai tourné la tête à droite puis à gauche, mais seule la rue, ses voitures, ses passants s’imposaient à moi. Je ne comprenais plus, il avait fui sans me prévenir, il m’avait jeté comme on abandonnait un chien au bord d’une route. J’avais grandi, était-ce ça la raison ? Il m’avait aidé à devenir fier de moi, et il s’enfuyait, comme un voleur.
Les gens me regardaient, me dévisageant, pour s’assurer que oui, je pleurais bien. J’ai traversé la rue en courant et je me suis précipité dans la cage d’escaliers, j’ai grimpé jusque chez moi et je suis allé m’enfermer à double tour dans ma chambre. Et comme une tradition, j’y ai pleuré, j’y ai hurlé en silence toutes mes craintes, toutes mes douleurs, tout ce qui s’étranglait en moi. Je ne m’enlevais pas cette idée de la tête, il m’avait laissé, sans penser à la peine qu’il me ferait. Ca faisait vraiment mal, si j’avais su, je ne l’aurais pas aimé, j’aurais encore menti, je serais Momo, j’aurais dix-huit ans, j’aimerais les filles, même pour de faux, mais je ne souffrirais pas tant.
Le soir, Yasir est venu me trouver, il a fait comme s’il cherchait un jeu vidéo, puis il a amené, discrètement :
« -Tu n’as pas l’air d’aller…
-Si, si, ça va. Je suis content d’avoir eu mon bac, c’est tout.
-Et c’est pour ça que tu pleures…
-Je ne pleure pas.
-Menteur…
-Laisse-moi, Yasir.
-Pas dans cet état… Il s’est passé un truc avec des amis ? Avec… Benjamin ?
-Mais non ! »
Mais comme s’il suffisait de prononcer son nom, j’ai fondu en larmes. Mon frère a souri, gentiment et il a fermé la porte, comme à chaque fois qu’il souhaitait me parler. Confusément, j’ai soufflé qu’il était parti, sans un mot, sans une pensée pour moi, je ne savais même pas où il était à présent. Il m’écoutait et sa voix s’est levée :
« -Tu es jeune, Momo, ton ami aussi. Vous avez fait des promesses, mais vous avez oublié le reste, tout ce qu’il y a autour de vous. Essaie d’appeler ses parents.
-Ils me disent qu’ils ne savent rien non plus. Il lui est peut-être arrivé quelque chose, et… »
Et je ne finissais même plus mes phrases, Yasir ne trouvait plus rien à me dire pour me réconforter. Dire qu’il se mariait dans une semaine et que le témoin de son mariage n’était qu’une fiotte en larmes, dans ses bras. Mon été devenait bien sombre…
Je m’étais inscrit à la fac depuis le mois de juin, et dans cinq semaines, j’allais découvrir un nouvel univers. Yasir s’était marié, il vivait avec sa femme dans un appartement, loin de la cité. Il s’en était sauvé. Je n’avais plus eu de nouvelles de Benjamin mais je n’avais pas repris ma vie « d’avant lui ». Je me levais un matin, enfin, à midi et ma mère m’a littéralement sauté dessus en brandissant une enveloppe que je lui arrachais des mains. Je poussais Fatima et je m’enfermais dans la salle de bain. Les mains vacillantes, j’ai décacheté mon courrier. Il y avait une longue lettre de deux pages. C’était lui. Mon cœur a manqué d’imploser en moi et j’ai lu, patiemment. Il s’inquiétait de savoir comment j’allais. Il devait bien se l’imaginer. Puis il m’expliquait, il voulait que je comprenne pourquoi il était parti. Je ne devais pas penser qu’il m’avait abandonné, mais il avait besoin de réfléchir, Damien était mort depuis un an maintenant. Moi, j’étais en vie, pourtant.
Quand j’eus finis, j’ai froissé la lettre tant j’avais les poings serrés, pour me retenir de ne pas pleurer. Je regardais encore la provenance, c’était loin, mais… J’ai bondi dans ma chambre pour m’emparer de mon téléphone portable et j’ai appelé Yasir, mon seul soutien. Je lui ai expliqué à la hâte ce qu’il venait de se passer et calmement, il a rétorqué :
« -Veux-tu le voir ?
-Mais bien sûr que je veux, mais…
-Non, Mohamed. C’est oui ou c’est non. Sans « mais ».
-Oui, je veux le voir.
-Tu sais ce qu’il te reste à faire, alors.
-C’est loin.
-J’avais compris.
-Et papa, maman, Fatima, toi…
-Et lui ? Tu ne fais pas ta vie avec nous, Mo. Prends une décision et fais en sorte que ce soit la bonne. »
J’ai encore un peu parlé puis j’ai raccroché. Je me suis assis devant mon bureau puis j’ai saisi une feuille de papier blanche et un crayon que j’ai mâchonné une seconde, avant de me lancer. J’avais besoin d’expliquer mais je ne m’excusais pas, j’avouais mon crime qui n’en était pas un, au moins, ça leur donnera une bonne raison de ne pas me regretter.
J’ai eu de la chance, il restait une dernière place, et moi, j’avais encore de l’argent. J’ai vidé mon compte en banque puis quand je suis revenu, mes parents étaient partis faire des courses. C’est triste à dire mais j’en étais content. J’ai fait mes affaires moi aussi, la gorge serrée, mes étagères se vidaient, la pièce perdait de la vie. Je n’ai pas décroché les posters, je n’ai pas emporté les cd, écartant certaines choses de mon ancienne existence. Je me suis envolé avec un sac de sport bourré à craquer et mon sac à dos.
J’ai téléphoné à une société de taxi, et vingt minutes plus tard, j’étais dans une voiture, me tournant pour voir disparaître ma cité, cette deuxième mère qui m’avait vu grandir, qui m’avait fait pousser des ailes, quoi qu’on en pense.
Deux heures. J’ai attendu deux heures avant de pouvoir sortir. Mais bon, avec ma tête, ma nationalité, ça ne m’étonnait qu’à moitié. Je me suis faufilé à travers ce hall immense, plein de gens et j’ai fait la queue pour retrouver un taxi. Ca bougeait de partout, un brouhaha incessant emplissait chaque recoin. Il faisait un soleil magnifique, et enfin, ce fut mon tour, je grimpais dans le véhicule, après avoir mis mes sacs dans le coffre.
Dans un anglais digne d’un élève de primaire, j’essayais de lui faire comprendre où je voulais aller, je lui montrais la feuille où j’avais inscrit l’adresse et il a hoché la tête. Il a démarré et l’excitation montait peu à peu que je m’enfonçais dans la ville. Je jetais des regards émerveillés, tout était si grand, si immense, si coloré. Puis on s’est arrêté et la joie a fait place à la crainte. Je payais le chauffeur de taxi et je regardais de haut en bas l’immeuble, propre, accort, puis je montais doucement, pour pousser la porte d’entrée. Je n’ai pas pris l’ascenseur, j’ai trimballé mon fardeau, je tentais de m’alourdir pour reculer l’instant. Puis, je fus là, en face de la porte noire, sans judas. Je fondais sur place, au fur et à mesure que j’attendais, les battements de mon cœur frappaient les secondes qui s’allongeaient pour devenir des heures et enfin, on a ouvert. Il a ouvert.
Il n’a pas eu le temps de parler, je me jetais contre lui dans, et il a chuchoté mon prénom.
« -Pourquoi tu es venu ?
-A ton avis. La prochaine fois que tu pars comme ça, je te jure que ça ira mal. Même tes parents ne savaient pas où tu étais.
-Si, ils savaient. Je leur avais demandés de ne pas te le dire.
-Pourquoi ?
-Pour te rendre ta liberté, peut-être. »
On était rentré, la porte s’était refermée.
« -Combien de temps tu restes, Momo ?
-Je n’ai pris qu’un aller… A mon avis, mes parents ne voudront plus me voir et si je rentre en France, je vais me faire descendre. Je leur ai laissés un mot où je leur avouais tout. Je suis juste maître de mon destin. Tu veux que je parte ?
-Non, et en réalité, j’espérais que tu allais venir. J’avais écrit mon adresse exprès derrière la lettre, avec ce projet fou. Mais tu l’es autant que moi, puisque tu es là.
-Je n’allais pas te permettre de t’échapper. Tu vas rester ici, toi ?
-Moi, je suis à moitié américain par ma mère.
-C’est pas vrai ?!
-Si, si… C’est à elle, ici. C’est à moi, aussi. A toi, si tu veux. »
J’étais Momo, j’avais dix-huit ans, j’avais traversé l’océan, j’étais tombé en Amérique. J’avais dit adieu à ma famille, mais j’avais retrouvé Benjamin.
Je l’ai serré contre moi, il s’est réfugié timidement. Et l’ombre au loin de ses années d’angoisse se dissipait, nos mensonges s’évanouissaient. Je ne regrettais pas.
FIN
Note : Et voilà… Je peux aller me suicider maintenant. Qui me prendre en pitié, il y a encore des gens au moins :p J’ai écrit ce truc en deux jours. J’aimerais bien continuer peut-être un jour l’histoire de Momo et Ben, mais bon… Time will tell. Pour l’instant, la suite n’est franchement pas nécessaire !
Ja ne !