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Fiction » Romance » Les larmes de Saigon font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Aqing
Fiction Rated: M - French - Romance - Reviews: 13 - Published: 02-03-06 - Updated: 02-16-06 - id:2104648

Coucou tout le monde. Voici la nouvelle histoire que j'ai mis en ligne. Je suis très fière de cette histoire car il y avait longtemps que je voulais en écrire une de ce genre. Alors, ce n'est que le 1er chapitre, mais elle en comporte trois. C'est une histoire qui a été écrite pour un concours il y a deux ans. Je vous laisse donc la découvrir, et à vous de juger si elle est bien ou non. En tout cas si vous êtes comme moi, faites brûler un bâtonnet d'encens, écoutez de la musique mélancolique du style Princesse Mononoké, et plongez-vous dans l'histoire. ( S'il pleut c'est encore mieux, lol) Bonne lecture!

Les larmes de Saigon

Chapitre 01

Comment aurait été ma vie si je n’avais pas reçu ce télégramme ? Je préfère ne pas y penser... Ce soir je suis heureux. Je cours parmi les hautes herbes en tenant la main de l’homme que j’aime. Nous rions à plein poumon, et nous courons, nous ne savons où... Mais après quoi ? Le bonheur, tout simplement...

Saigon, Avril 1975

Ca faisait un moment que je sentais Ethan me caresser la joue avec le dos de sa main, tandis que moi je fixais le ciel au-dehors, en prenant soin de détailler les pourtours de la lune. Chacun de ses rayons se déposait sur le modeste lit sur lequel nous étions étendus, et éclairait faiblement la chambre. Mon regard perdu dans le vague, je laissais mon âme s’égarer dans le néant, puisque mes pensées étaient aussi vides que je ne l’étais.

- Li Ming ? A quoi penses-tu ?

Je tournai le visage dans la direction de la voix qui venait de me sortir de ma torpeur, et tombai nez à nez face à des yeux clairs qui me fixaient dans l’attente d’une réponse. Le regard d’Ethan était si doux, je me demandais si c’était bien à moi qu’il s’adressait. Qu’est-ce que ce soldat pouvait bien faire avec moi ? La même chose que les autres, même s’il m’assurait le contraire... Sa main qui avait momentanément quitté ma joue pour se reposer sur mon torse, remonta le long de mon cou et y resta. Je le vis alors m’adresser un sourire avant de me redemander :

- Alors ? Tu ne veux pas me dire à quoi tu penses ?

Je lui souris à mon tour, et finis par lui répondre.

- A rien, je ne pense à rien.

Ethan déposa un baiser sur mes lèvres et reprit la conversation.

- Parfois je me demande qu’est-ce qui peut bien te passer par la tête quand tu as cet air si pensif. Tu sembles si éloigné à ces instants qu’il m’arrive d’hésiter à ta rappeler à la réalité. Tes pensées t’emportent avec elles.

- Pourtant je ne pense à rien de particulier.

- Alors tu es de nature rêveuse, me dit-il avec un nouveau sourire auquel je répondis.

Il m’embrassa une nouvelle fois, et je fermai les yeux comme pour effacer le lieu où j’étais et me retrouver avec cet homme seul, ses baisers et ses caresses offertes avec tant de délicatesse. Je me demandais comment il avait pu se prendre d’affection pour moi, d’amour comme il me le disait souvent. Est-ce que les gens comme moi ont le droit à tant d’égard ? Est-ce que nous avons droit à l’amour ? Je ne sais pas, mais en tout cas la seule chose que je savais, c’était que je me sentais bien avec Ethan, cet homme si différent des autres. Lui seul avait réussi à me sécuriser, lui seul s’en était donné la peine... Soudain on frappa trois coups à la porte. C’était Mme Rose qui venait me prévenir de l’arrivée d’un nouveau client.

- Il faut que tu t’en ailles maintenant Ethan.

Ethan me fixa pendant quelques instants. Il était toujours au-dessus de moi, et gardait un visage sérieux.

- Et si je ne voulais pas m’en aller ? me dit-il.

- Tu n’as pas payé assez longtemps pour ça. Et si tu t’obstines, tu m’attireras des ennuis.

- J’aurais préféré ne pas avoir à payer pour partager la nuit avec toi.

- ...

Il aurait préféré ne pas avoir à payer, mais il l’avait quand même fait.

- Quand la guerre sera terminée, j’aimerai tellement t’emmener avec moi dans mon pays.

Il me caressa la joue et ajouta :

- Je vais y aller, je n’tiens pas à ce que tu aies des ennuis à cause de moi.

Il me sourit, et m’embrassa pour la dernière fois avec la passion aveugle qui l’animait. Je sentis ensuite ses lèvres humides quitter les miennes, et je passai une main dans ses mèches blondes.

- Allez, va t’en, lui murmurai-je.

Il se leva alors du lit, prit ses vêtements et se rhabilla. J’en fis de même, car je devais accueillir le prochain client de la manière la plus décente qui soit. J’allai allumer la petite lampe à pétrole qui illumina rapidement la pièce, et je refis le lit défait. Ethan me regardait faire patiemment, et une fois que j’en avais terminé, il se rapprocha de moi et me prit par la taille.

- Je t’aime Li Ming. Et toi, m’aimes-tu ?

- ...

Comme d’habitude lorsqu’il me faisait ce genre de déclaration, je baissais les yeux, incapable de lui répondre. Ethan me souleva légèrement le menton et me regarda avec son visage souriant. Il m’avait toujours présenté cette expression de gentillesse, et moi je me sentais mal dans ces moments-là de ne pouvoir lui donner la réponse qu’il attendait. Il voulait m’emmener avec lui une fois la guerre terminée. Autrefois quelqu’un m’avait dit la même chose. Mais la guerre n’était toujours pas terminée, et cette personne n’était toujours pas revenue. Elle ne reviendrait probablement plus jamais... On cogna encore trois coups à la porte. Mme Rose devait s’impatienter. Elle n’aimait pas qu’on fasse attendre les clients.

- Je crois que ta patronne s’impatiente, je vais réellement te laisser, me dit Ethan.

Il déposa un léger baiser sur mes lèvres avant de me murmurer :

- J’attendrai ta réponse, je serai patient.

Et il se dirigea vers la porte, et disparut derrière elle. Je soupirai. Jusqu'à quand allait-il pouvoir être patient ? Ethan était une drôle de personne. Alors que la guerre faisait rage, et sachant très bien que les Américains s’étaient opposés au Viêt-minh deux ans auparavant, il avait trouvé le moyen de tomber amoureux de l’un de ses ennemis, en quelque sorte, bien que je n’aies jamais été de nature belliqueuse. Ca faisait trois mois maintenant qu’il était passé par hasard dans cet endroit, errant à la recherche de chaleur humaine. Et même si ce lieu n’était pas le plus approprié pour ce genre de réconfort affectif, il semblerait qu’il l’ait trouvé auprès de moi. Il aurait été plus judicieux d’inverser les rôles. C’est lui qui s’avérait être mon réconfort. Et en ces jours où la rébellion se faisait de plus en plus forte au sud du Viêt-nam, là où je me trouvais, je sentais ma perdition encore bien plus grande au fond de moi. Quelques minutes après qu’Ethan ait quitté ma chambre, je vis Mme Rose y entrer. C’était une femme d’une cinquantaine d’année au visage encore bien jeune pour son âge. Des rides à peine visibles lui dessinaient des petites pattes d’oie au coin des yeux. Ses lèvres étaient toujours peintes de vermeil, et ses cheveux de jais étaient toujours attachés en un chignon superbement bien arrangé. La peau aussi pâle que la nacre, elle me faisait penser à un personnage tout droit sorti d’un théâtre traditionnel. Cette femme marâtre d’apparence était notre matrone, et la propriétaire des lieux. Mince comme un fil, et d’une féminité austère, elle menait son domaine d’une main d’homme, avec toute la poigne et la fermeté qui lui valaient le respect. C’est elle qui m’avait recueilli il y avait dix ans de cela, lorsque je me sentais le plus perdu. « Les belles-de-nuit » était devenu mon nouveau logis, une tanière où je me cachais. Mais rien n’est gratuit en ce monde, et j’ai dû « travailler » comme toutes les autres logées.

- Ton nouveau client est arrivé, me dit Mme rose tout en me fixant. Je vais lui dire que tu es prêt à l’accueillir.

J’acquiescai de la tête. J’avais toujours une impression étrange lorsque je me retrouvais en face de cette femme. C’était comme si elle jouait le rôle de la mère, et moi de l’enfant docile craignant de la contredire. Ca devait sûrement être la même chose pour les filles qui cohabitaient avec moi. Après tout, nous étions un peu comme...ses enfants. Mme Rose finit par se retourner, et se dirigea vers la porte. Avant de l’ouvrir elle me dit :

- Tu sais ce que je pense de cette relation avec cet homme, Li Ming. Je ne sais pas quels sont tes sentiments, mais les siens pourraient peut-être compromettre ta place ici.

Elle ouvrit la porte et me lança :

- Je t’envoie Mr Pei, avant de la refermer derrière elle.

Je baissai la tête et fixai le sol. Je savais que Mme Rose n’appréciait pas trop le fait qu’Ethan vienne me voir aussi souvent, et elle avait tout de suite remarqué les sentiments que celui-ci me manifestait. Il n’avait rien fait pour le cacher de toute façon. Mais il payait ses visites comme tout bon client, et elle n’avait rien à redire à cela, même si le fait qu’il soit Américain n’était pas vu d’un très bon œil. Moi je risquais ma place ici, et où pourrais-je me loger si Mme Rose me mettait à la porte ? Il était hors de question que je rentre chez moi, de toute façon cela ne m’était pas permis. J’entendis des pas dans le couloir, et on ouvrit la porte de ma chambre. Mme Rose fit une courbette à Mr Pei, et celui-ci entra dans la pièce. La porte se referma derrière lui, et je me retrouvai seul avec cet homme qui aurait très bien pu être mon père. Quand on arrivait à cet instant précis, j’avais toujours envie de prendre mes jambes à mon cou. Mais pour aller où ? Où m’enfuirais-je ? Alors j’ôtai mes vêtements une nouvelle fois, malgré le dégoût que j’éprouvais pour moi, et la honte pour ces clients avides et dépourvus de sentiments. Mes gestes étaient automatiques...mécaniques. Je les avais reproduis tant de fois. Il ne me restait plus qu’à m’allonger sur le lit, et attendre que ce corps m’écrase sous son poids. Je ne devais pas pleurer maintenant, pas encore...même si les larmes menaçaient de venir. J’attendrai qu’il soit parti, et enfin je pourrai me laisser aller lorsque je tiendrai dans mes mains l’argent si dégoulinant d’aversion, celui de mon « travail ». Le même rituel, encore cette nuit...

Le lendemain je resté un long moment allongé avant de finalement me lever. Il était encore tôt, mais je pouvais entendre les rires de certaines filles dans le couloir. Ca devait sûrement être « Fleur de pêcher » qui racontait encore ses blagues. En tendant plus l’oreille, je pus reconnaître sa voix. C’était bien elle. Je l’aimais bien « Fleur de pêcher ». En fait tout le monde l’aimait bien. C’était la plus jeune des pensionnaires, et elle me faisait beaucoup penser à ma petite sœur que je n’avais pas revu depuis si longtemps. Les quelques lettres que nous nous envoyions étaient les seuls liens que nous avions, jusqu'à ce que notre père ne les intercepte. Aujourd’hui elle avait sûrement bien dû grandir. Elle aurait dix-huit ans...tout comme « Fleur de pêcher ». J’étais jusqu'à présent resté assis sur mon lit, et je me levai pour me diriger vers la vieille commode qui se trouvait dans la pièce. Il n’y avait que trois meubles qui trônaient dans cette chambre : la commode, le lit, et la petite table basse, vieille elle aussi, que j’avais acheté avec mes maigres économies pour que la pièce semble moins vide. Pendant que les autres s’achetaient des produits de beauté ou autres fanfreluches, moi je préférais me construire un nid douillet pour me sentir comme chez moi, pour m’en donner l’impression du moins. Je réduisais tout de même mes dépenses. « Il n’est pas bon de dépenser à tort et à travers ». Voilà une chose que mon père m’avait enseigné, et qui m’était bien utile aujourd’hui. Je pris le broc qui se trouvait sur la commode, et versai un peu d’eau dans une petite cuvette. Je me rinçai ensuite le visage, et une fois ma toilette terminée, je sortis de la chambre. Les filles étaient toujours dans le couloir et parlaient gaiement. Quand « Fleur de pêcher » me vit arriver, elle vint immédiatement me saluer.

- Bonjour Ling-chou ! me dit-elle dans un éclat de voix sonore.

« Ling-chou », je souris en entendant ce surnom. C’était celui dont elle m’avait affublé, une contraction de mon prénom. Je la saluai à mon tour, ainsi que les autres filles aux noms de fleurs. Ca faisait plus chic d’en porter un, mais moi je préférais garder le mien. Je n’avais pas envie de me voiler sous un masque, et perdre ainsi mon identité. Je demandai alors aux filles ce qui les faisait tant rire, et elles s’empressèrent de me conter les pitreries de « Fleur de pêcher ». Cette dernière s’amusait à imiter le comportement de ses « clients », et se moquait ouvertement d’eux.

- Tu n’as pas eu de chance Ling-chou, me dit-elle. Hier soir tu es tombé sur Mr Pei le gros cochon.

Les filles se remirent à rire, et « Fleur de pêcher » continua.

- Mme Rose n’a qu’à faire construire un parc à cochons dans l’arrière-cours, et on y mettrait Mr pei. On attendrait Noël pour le déguster. Et pas besoin de l’engraisser, avec son gros ventre on a toujours l’impression qu’il va tomber, fit « Fleur de pêcher » en simulant la gêne à marcher causé par un gros ventre imaginaire.

-Et son crâne à moitié dégarni, vous l’avez vu ? Je suis sûre qu’il le lustre tous les jours pour qu’il brille comme un miroir, reprit une des filles entre deux éclats de rire.

Tout le monde riait, et je fis de même. Bien que notre travail ne soit pas très plaisant, nous avions l’habitude de le tourner en dérision. C’était un moyen pour nous de le rendre plus supportable, surtout pendant les jours où l’on trouvait que l’on ne valait vraiment rien. Oui, c’était bien pendant ces jours que le rire était notre meilleure arme. Quelqu’un vint finalement nous interrompre. C’était « Fleur de jasmin » qui arrivait en courant et en criant :

- Est-ce que Li Ming est réveillé ?

Elle s’arrêta alors en me voyant, et s’approcha de moi, un large sourire sur les lèvres.

- Ah, te voilà ! Je te cherchais ! Allez viens vite ! me dit-elle avant de me prendre par la main et de me tirer jusqu'à la porte d’entrée.

Toutes les autres filles nous avaient suivis, se demandant ce qui se passait.

- Ton ami américain est venu te voir, lâcha enfin « Fleur de jasmin ».

- Toute cette agitation pour ça ? lui demandai-je.

- Bah oui, c’est pas tous les jours qu’on a des amis étrangers qui s’éprennent de nous de la sorte.

Les autres pensionnaires la soutenèrent et acquiescèrent face à sa remarque.

- Elle a raison Ling-chou. T’as de la chance d’avoir un bel Américain pour amoureux. Dommage que « Mister Darling » n’ait pas d’autres copains à nous présenter, fit « Fleur de pêcher » en s’adressant aux autres filles.

- Dis Ling-chou, tu ne voudrais pas demander à « Mister Darling » s’il n’a pas des amis pour nous ? Vous en dites quoi les filles ? reprit-elle en se retournant vers les autres pour qu’elles lui donnent leur approbation.

- Arrêtez vos gamineries ! finis-je par lancer. Ce n’est pas mon amoureux, et il ne s’appelle pas « Mister Darling ».

- Si ce n’est pas ton amoureux, qu’est-ce que c’est alors ?

- ... Je ne sais pas, dis-je plus sérieusement.

Tout le monde m’imita, et leurs visages devinrent sérieux à leur tour, avant que « Fleur de pêcher » ne ramène la bonne humeur.

- Bah, c’est pas grave si tu ne sais pas ce qu’il représente. Tu n’as qu’à profiter de l’instant présent avec le beau « Mister Darling », me dit-elle avec son visage souriant. Puis elle reprit :

- Les filles, je crois bien que si nous voulons trouver de beaux Américains, nous n’avons plus qu’à nous rendre au cabaret. Là-bas il y a toujours des étrangers, et aussi des gens fortunés. On se fait embaucher comme danseuse, et à nous les étrangers.

Toutes les filles furent d’accord avec elle, et certaines applaudirent même. Il n’y avait pas de doute, « Fleur de pêcher » était bien le clown du groupe, notre rayon de soleil.

- Et si tu rencontrais un de ces Américains, comment ferais-tu pour le comprendre ? Tu ne parles même pas leur langue, et tu as déjà un copain il me semble, lui dis-je alors.

- Hum ! Il est beaucoup trop jaloux, et il commence à m’agacer, me répondit-elle avec un air dédaigneux. Je vais le laisser tomber et me trouver un bel Américain moi aussi. Et puis je sais dire quelques mots dans leur langue. « Mister Darling », « thank you »...

- C’est tout ce que tu sais dire ! lança une des filles, avant que tout le monde n’éclate de rire.

« Fleur de pêcher » rit aussi.

- Ce n’est pas de ma faute, je ne retiens jamais ce que Mme Rose m’enseigne, dit-elle. De toute façon, je ne crois pas que j’aurais besoin de parler pour ce qu’on aurait à faire.

Tout le monde se remit à rire sous l’aveu de « Fleur de pêcher ». Je les accompagnai et ris de bon cœur aussi. La journée commençais bien. Je secouai la tête en les regardant toutes en train de déblatérer leurs plaisanteries salaces, et finis par ouvrir la porte derrière moi. Je sortis le sourire aux lèvres, et en levant la tête, je pus voir Ethan debout à quelques pas de moi. Il m’attendait. Les clients n’avaient pas le droit d’entrer dans notre domaine pendant la journée. Seuls les amis ou la famille y étaient autorisés, et si je commençais à inviter Ethan à venir me voir ici, je ne saurais plus où j’en suis. Quelle place jouerait-il dans ma vie alors ? Resterait-il un simple client ? Ou deviendrait-il plus important à mes yeux ? se voir à l’extérieur était un moyen pour moi de le garder à distance, mais je m’étais déjà compromis en acceptant de le voir ailleurs que dans ce lieu... Ethan me souriait comme toujours, et je lui rendis son sourire.

- Bonjour, me dit-il. Vous avez l’air de bonne humeur ce matin. Je vous entendez rire à travers la porte.

- C’est « Fleur de pêcher » qui nous racontait ses plaisanteries. Elle a toujours eu un don pour faire rire les autres avec ses bêtises, répondis-je.

Au même moment cette dernière ouvrit la porte, et accompagnée des autres filles, elle cria un :

- Bonjour « Mister Darling » !

Ethan leur fit un signe de la main et leur sourit.

- « Mister Darling » ? C’est moi ? me demanda-t-il, amusé.

Je secouai la tête dans un signe affirmatif et lui souris, un peu embarrassé. Ethan me sourit aussi et posa une main sur ma joue. Il mit son visage à hauteur du mien et me dit :

- Toi aussi tu m’appelles comme ça ?

Mais je n’eus pas le temps de lui répondre, les filles m’assaillaient déjà de sifflements. J’ôtai la main d’Ethan de ma joue, et me retournai vers elles en leur faisant des signes pour qu’elles s’arrêtent. Je proposai ensuite à Ethan d’aller autre part, les taquineries des filles commençaient à me mettre mal à l’aise, contrairement à lui qui semblait s’en amuser. De toute façon il ne comprenait rien à ce qu’elles disaient, et ne pouvait se baser que sur mon agacement pour déduire qu’elles se moquaient de la relation que j’avais avec lui. Nous nous éloignâmes donc des « Belles-de-nuit », et commençâmes à marcher sur le chemin caillouteux.

- Pourquoi tes amies se moquaient-elles ainsi de toi ? C’était bien ce qu’elles faisaient, hein ? D’après les rires que cela engendrait et ton air agacé, me demanda Ethan.

- Hum, elles pensent que tu es mon petit ami et n’arrêtent pas de m’embêter à ce sujet.

- Ah, et qu’est-ce que tu en penses toi ?

Je regardais alors Ethan. Toujours ce même visage souriant... Est-ce qu’il m’offrirait toujours ce sourire ? Ou est-ce que celui-ci finirait un jour par disparaître lorsque je l’aurais blessé pour de bon ?

- Je ne sais pas, finis-ja par lui répondre, après avoir baissé la tête.

Je sentis la main d’Ethan glisser sur ma nuque, sous mes cheveux.

- Ce n’est pas grave, me dit-il. Je t’ai dit que j’attendrais.

- Je suis désolé, fis-je à mi-voix, pour m’excuser de mon indécision.

Mais les lèvres d’Ethan avait déjà gagné les miennes, et quand elles me quittèrent, je m’empressai de regarder autour de moi si quelqu’un nous avait vus. Il n’y avait personne à cette heure du matin, il était bien trop tôt, et les passants se faisaient rares. Je jetai un coup d’œil à Ethan, il avait toujours son air détendu, et cela ne le gênait nullement que j’aies paniqué pendant quelques instants. Il souriait, encore... Il finirait par me fendre le cœur un jour à me sourire ainsi, et à m’envoyer par la même occasion toute cette gentillesse qui me faisait du bien, mais aussi du mal. Oui...je le sentais se serrer, mon cœur broyé par l’amour de cet homme, prêt à se briser sur le sol comme du verre...

- J’espère que tu n’as pas encore mangé, reprit Ethan. Ce matin j’étais venu t’inviter à prendre le petit déjeuner avec moi.

- Non, je n’ai encore rien mangé, et je meurs de faim, répondis-je tout souriant.

- Bien, alors allons nous remplir l’estomac !

Je fis un signe affirmatif de la tête à Ethan en guise de réponse, et nous continuâmes notre route jusqu'à ce que nous arrivions à un petit restaurant. Parfois en chemin nous rencontrions quelques soldats. Nous étions en temps de guerre, il ne fallait pas l’oublier. Et ces soldats devaient sûrement avoir du fil à retordre avec le GRP. C’était ce que l’on entendait partout en ville. Le gouvernement révolutionnaire provisoire se battait toujours aussi férocement, et l’offensive qu’il avait lancé avec l’aide des forces du nord depuis le mois de janvier, s’amplifiait de jour en jour. Ils commençaient à prendre le dessus, et peut-être que le Viêt-nam du sud allait enfin être libéré. Cela voudrait dire que la guerre prendrait fin... Ethan et moi avions pris place à une des tables du petit restaurant, et nous avions commencé à parler de choses et d’autres. Mais tout au long de la conversation, je ne pouvais m’empêcher de regarder discrètement autour de moi. Je sentais le regard de certaines personnes présentes peser sur nous, et ça me mettait mal à l’aise. Un Vietnamien discutant avec un Américain... Je devais sûrement être un traître à leurs yeux. Je discutais avec quelqu’un qui avait été à un moment leur ennemi. Encore cette maudite guerre. S’ils savaient ce que je faisais comme « travail » la nuit, et qu’Ethan était un de mes clients, ils nous mépriseraient encore plus. Heureusement que nous ne sommes pas restés longtemps. Ethan aussi avait senti le malaise, c’est pourquoi nous nous sommes rendus à un parc non loin de là, dès que nous avions fini de prendre nos petits déjeuners. Ici, nous étions à l’abri des regards indiscrets, et il faisait bon y prendre l’air. Nous étions au printemps, les arbres reprenaient leur éclat verdoyant, et les fleurs bourgeonnaient. C’est avec une certaine sérénité que je marchais dans cet endroit, et cela s’y prêtait bien. Je profitais de la brise matinale et de l’air pur qui abreuvait mes poumons.

- On va s’asseoir là-bas ? me demanda soudain Ethan, montrant du doigt un petit kiosque qui s’élevait en haut d’un escalier.

- Si tu veux, lui répondis-je.

Nous contournâmes le grand bassin qui se trouvait en plein milieu du parc, et dans lequel flottaient des fleurs de lotus. Nous montâmes ensuite les escaliers et gagnâmes le kiosque. Nous prîmes enfin place sur l’un des bancs en pierre qui entourait la table. De là où nous étions, nous ne pouvions voir que ce grand bassin, le kiosque étant encerclé par de grands arbres qui empêchaient de filtrer la lumière. Nous nous retrouvions dans une sorte d’abri que nous offrait gracieusement la nature.

- On est bien ici, me dit Ethan.

- Hum...

- Mieux que dans ce restaurant en tout cas.

J’avais détourné la tête dans la direction d’Ethan en entendant sa dernière phrase.

- Le calme paisible de la nature... L’atmosphère est beaucoup plus détendue, reprit-il, un sourire aux lèvres.

Il faisait toujours allusion à ce restaurant où tous les yeux étaient rivés sur nous. Puis il tourna la tête vers moi et me fixa avec un air sérieux, mais gardant néanmoins cette douceur dans le regard.

- Dis-moi Li Ming, finit-il par prononcer. Est-ce que ça te gêne d’être avec moi ? Je veux dire vis-à-vis des gens, comme ceux qui étaient au restaurant.

- ...

- Tu peux me le dire, je ne serai pas vexé. Au contraire, je le comprendrais aisément.

Gêné ? Pourquoi le serais-je ? Je n’avais pas de préjugés, contrairement à « ces personnes » qui nous avez dévisagés. Et si j’avais éprouvé de la gêne à ce moment-là, c’était nullement envers Ethan, mais envers elles. Oui, si j’avais éprouvé de la gêne, c’était envers la curiosité indiscrète de ces gens qui nous fusillaient du regard sans ménagement. Malgré leur visage serein, je pouvais deviner les pensées qui pouvaient effleurer leur esprit. C’est ce que j’avais expliqué à Ethan.

- Et toi ? T’es-tu déjà senti gêné en étant avec moi ? m’aventurai-je à lui demander à mon tour.

Je n’avais pas osé employer le mot « honte » pour être moins direct. C’était peut-être ce qu’il éprouvait. C’était peut-être ce que je craignais qu’il éprouve... De la honte à mon égard... Est-ce que je valais la peine qu’il éprouve de la honte pour moi ? Peut-être que j’étais trop méprisable pour qu’il ait ce genre de sentiment à mon égard finalement... Cela me revint soudainement en tête, la fois où j’ai fuit la maison. Je me revoyais essayer de parer les coups de mon père en me protégeant le visage à l’aide de mon bras. Et lui il me frappait, encore, et encore... J’ai crû qu’il allait me tuer ce soir-là, et je pouvais lire de la peine sur son visage colérique, aussi étrange que cela puisse paraître. Et dans son regard voilé par les larmes, j’avais crû distinguer de la honte. De la honte pour ce que j’étais, un fils indigne... Ce fut le premier homme qui avait éprouvé de la honte pour l’être que j’étais. J’avais seize ans... Tout à coup Ethan vint me sortir de mes songes. Il me caressait le visage du revers de la main, et je voyais son regard inquiet me fixer. J’avais malgré moi replongé dans ces souvenirs si douloureux.

- Hey, qu’est-ce que tu as ? me demanda Ethan avec la plus grande des attentions.

Je le regardai quelques secondes, les yeux éperdus. Je sentais que j’avais froncé les sourcils, comme toutes les fois où je pensais à des choses déplaisantes.

- ...Rien, m’entendis-je finalement lui répondre, avec le sourire le plus faux que je pouvais lui offrir.

- Je vois bien qu’il y a quelque chose. Tu ne veux pas me dire ce qui ne va pas ?

Pourquoi fallait-il qu’Ethan soit toujours aussi gentil avec moi ? Je ne pourrais jamais être aussi détaché que je le voudrais avec lui s’il continuait ainsi. Je voulais être fort, mais j’étais bien conscient que je ne l’étais pas. J’étais incapable de repousser cette main qu’Ethan me tendait et qui s’était posée sur ma joue, incapable d’échapper à son regard rempli de tendresse. Mais j’étais également incapable de lui donner une réponse. Est-ce que j’allais rester prisonnier de mon passé encore longtemps ? Je secouai alors la tête et finit par répondre à Ethan. La même réponse accompagnée de ce sourire faussé.

- Il n’y a rien, répétai-je.

Ethan soupira. Il ferma les yeux un court instant, et quand il les ouvrit à nouveau, il m’offrit un visage plein de cette tendresse qui lui était si propre.

- Je voudrais te répondre à propos de la question que tu m’as posé, me dit-il.

Son autre main avait rejoint mon autre joue qui restait libre.

- Sache que je ne me suis jamais senti gêné en ta présence, et que je ne le serai jamais.

Puis il ajouta dans un sourire :

- Je suis tombé amoureux du Viêt-nam en le découvrant, mais je ne savais pas que ça allait aussi être le cas pour l’un de ses habitants.

- Pourquoi t’obstines-tu à prendre soin de moi ? lui demandai-je presque désespérément.

- Je te l’ai déjà dit... Je t’aime.

Sa voix était douce et rassurante... Je laissai alors ma faiblesse éclater, et je répondis avec passion au baiser chaste qu’Ethan me donnait, l’entraînant avec moi dans l’ardeur qui m’était si étrangère habituellement. Mes mains agrippées fortement à ses vêtements, et les siennes dans mes cheveux et sur ma nuque, j’avais simplement besoin que quelqu’un prenne soin de moi. Etait-ce un appel de détresse ? Je laissai éclater ma faiblesse si facilement que j’eus peur de ne pouvoir revenir en arrière après cela. En arrière... c’était toujours là que se posait mon regard. Sur le passé... Mais en ce moment, la seule chose dont j’avais besoin c’était qu’Ethan me serre dans ses bras. Je voulais qu’il m’entoure de cet amour qu’il ne se lassait de me donner. S’il m’était destiné, il n’y avait aucun mal à ce que je le prenne, même si je le faisais égoïstement. Alors je rompis lentement le baiser et vins me blottir contre Ethan, la tête logée dans le creux de son épaule, et les bras encerclant son cou. Je me surpris à lui demander :

- Serre-moi dans tes bras...

Quand je fis le chemin du retour pour regagner « Les belles-de-nuit », le soleil était bien levé. Les rues étaient pleines de gens qui avaient repris leur activité quotidienne et qui se hâtaient dans leur tâche. Commerçants, acheteurs, mendiants, toutes ces voix se mêlèrent, et je les regardais s’activer de si bon matin. Mes yeux s’attardaient parfois sur des mères et leurs enfants. Elle me manquait... ma famille. Puis je repris ma route et arrivai enfin à mon logis Je franchis la porte et entendis les voix étouffées des filles. Elles devaient sûrement être dans leur chambre. Je distinguai aussi le bruit d’une petite radio qui jouait. Cela ne provenait pas des chambres cette fois-ci, mais plutôt de la cuisine. Je me dirigeai vers la pièce et trouvai Mme Rose accoudée à la table, elle écoutait les nouvelles de la guerre, comme chaque jour. Je m’appuyai au chambranle de la porte et la regardai. Elle était dos à moi et ne me voyait pas. Mme Rose... Je me souvins de ce qu’elle m’avait raconté à son sujet. Elle avait aimé un homme qu’elle suivit jusqu'à Saigon. Mais il la trahit, et par honte de rentrer dans sa famille, elle préféra rester ici. Et c’est comme ça qu’elle atterrit aux « Belles-de-nuit », d’abord comme employée, puis comme employeuse. Elle se démenait chaque jour pour pouvoir garder le contrôle de son domaine. C’était une femme forte et bonne, malgré son apparence sévère. J’aurais tellement voulu être comme elle, et pouvoir relever la tête face aux difficultés. Etre fier de moi... Etait-ce seulement possible ? Mme Rose éteignit soudainement la radio et se leva de sa chaise. Quand elle se retourna, elle me vit et me demanda avec un sourire chaleureux :

- Ca fait longtemps que tu es là Li Ming ? Je ne t’ai pas entendu arriver.

Je lui souris à mon tour, et lui dit que je venais à peine d’arriver. Je vins ensuite m’asseoir sur une des chaises entourant la table. Je discutai quelques instants avec elle, avant de quitter la cuisine et de traverser le couloir menant aux chambres. Les filles s’étaient rassemblées dans l’une d’elles, et jouaient aux cartes. Je pouvais les voir grâce à la porte restée ouverte. Elles me virent aussi et me proposèrent de venir me joindre à elles. Mais je déclinai l’invitation et me rendis à la salle de bains, après avoir pris des vêtements de rechange. Je me déshabillai, et sentis un frisson me parcourir le corps lorsqu’une brise légère s’engouffra par la petite lucarne. Je me frictionnai les bras, et me décidai à quittai le béton pour poser mes pieds sur le parquet mouillé. Je m’accroupis ensuite et commençai à me savonner, tout en repensant aux souvenirs de mon passé qui m’étaient revenus en tête tout à l’heure. Je finis par prendre le seau d’eau pour me le verser sur la tête. Je me passai les mains sur le visage pour essuyer l’eau qui y dégoulinait, et m’allongeai sur le sol humide, le corps tremblant. Je me sentais terriblement seul...

Les jours se suivaient et se ressemblaient. Chaque soir la visite de clients, parfois celle d’Ethan. Il venait pour essayer de me remonter le moral. Nous parlions pendant de longues heures, et je me sentais faiblir à chaque fois qu’il posait les mains sur moi. Ces mains sous lesquelles j’avais l’impression d’exister, les siennes uniquement... Et pourtant, je m’obstinais à vouloir le considérer comme un simple client. C’était impossible, évidemment. Mais la peur me rongeait. Je me sentais anéanti à chaque fois qu’il quittait ma chambre, anéanti de devoir abandonner ses bras chaleureux contre ceux d’un client glacial. Je ressentais cette même sensation d’écoeurement, comme la première nuit où je « travaillai ». Je m’étais tellement senti sale que j’avais le cœur qui se soulevait. Aujourd’hui encore, je ne pouvais pas oublier cette sensation. J’avais juste appris à vivre avec... Une fois, alors que c’était notre soirée de repos, j’entendis « Fleur de pêcher » rentrer plus tôt que prévu. Elle qui d’habitude profitait du moindre temps libre pour sortir s’amuser ou rejoindre son petit ami. Cette fois-là elle s’était réfugiée dans sa chambre, et inquiet de ne pas la voir venir me raconter ses péripéties, j’allai la rejoindre. Je cognai à la porte, mais elle ne répondit pas. Je l’ouvris alors et l’appelai doucement. Toujours aucune réponse. Le seul bruit que je pus entendre fut des sanglots. C’était ce qu’il m’avait semblé, puisque « Fleur de pêcher » avait gardé la lumière éteinte. Je m’approchai donc de la silhouette que je pouvais distinguer. Elle était assise sur son lit.

- « Fleur de pêcher »... murmurai-je. Qu’est-ce que tu as ?

Ses sanglots redoublèrent et je m’inquiétai davantage. Je décidai d’aller allumer sa petite lampe, mais cette dernière s’empressa de m’en dissuader. Cependant je ne l’écoutai pas, je voulais voir quels sentiments ravageaient son visage d’habitude si enjoué. Et quelle fut ma stupeur quand je découvris le bleu qui lui maquillait vulgairement sa pommette gonflée. C’était son copain qui l’avait frappé sous la colère, m’avait-elle raconté. Il ne supportait plus de la voir se prostituer aux « Belles-de-nuit ». Il lui avait proposé de venir vivre avec lui, ce qu’avait refusé « Fleur de pêcher ». J’avais été très surpris de sa décision. Cet homme lui offrait une vie décente, une maison, l’amour... Tout ce que nous enlevait notre mode de vie hasardeux aux « Belles-de-nuit ». Malgré tout, je ne pouvais que la comprendre lorsqu’elle m’expliqua :

- Je n’ai plus de dignité, Li Ming. Comment cet homme pourrait-il en avoir pour moi ? Continuerait-il de me regarder avec amour quand je vivrai avec lui ? Ou finirait-il un jour par le faire avec reproche ? Il ne pourra jamais effacer ce que je suis... une personne salie.

Je ne pus rien répondre à ses mots. « Fleur de pêcher » venait de me renvoyer d’un coup à mes propres craintes, à la hantise qui m’obsédait, et qui venait si bien se calquer aux remords et aux regrets que j’éprouvais face à Ethan, face à mon passé, face à moi-même... Etait-ce si stupide d’espérer ? J’étais loin de penser que tout ça allait violemment me revenir en pleine figure, tout ce que j’avais tenté de fuir, sans que je m’y attende. J’allais devoir y faire face...

Fin du chapitre 01...



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