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Fiction » Fable » Cernuan font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Kineko
Fiction Rated: M - French - Supernatural/Fantasy - Reviews: 7 - Published: 02-05-06 - Updated: 02-05-06 - Complete - id:2106001

Cernuan

Rhian a un amant.

Un amant secret mais pas si secret en fait.

Secret, parce qu'elle ne l'a pas dit à ses parents, surtout pas à son père, ancien soldat venu du nord. Mais pas si secret, parce que les autres filles les ont vu se lutiner mutuellement près de la rivière et qu'elles en discutent en revenant au village, sans faire attention au fait que le père de Rhian les entend.

Si Rhian avait su, elle n'aurait pas été voir son amant secret aujourd'hui.

Elle n'aurait pas cherché sa silhouette au milieu des arbres touffus, essayant de distinguer la ramure de son masque d'os des branches claires.

Elle n'aurait pas poussé ce petit cri de surprise quand il est apparu près d'elle, si silencieux malgré ses sabots et les bracelets à ses poignets.

Elle n'aurait pas ri quand il l'a enlacée, posant le front de son masque contre le sien, ses grandes mains sur sa taille et ses yeux si pâles, si joyeux, plongés dans les siens.

Elle n'aurait pas plongé ses mains dans sa chevelure nattée d'os, de plumes et de perles, sale et pouilleuse, mais si douce au toucher.

Rhian a un amant qui n'est pas humain.

C'est un dieu sauvage, qui vit parmi les bêtes, ses serviteurs, qui a leurs pieds fourchus et leurs oreilles aiguisées, qui sait chanter et parler d'une voix si charmeuse, qu'elle oublie qu'elle est laide et bête, qu'elle se croit belle rien que parce qu'il le lui dit.

Il s'appelle Cernuan.

Et c'est le dieu de la forêt.

Mais ça n'empêche pas son père de le tuer, de le décapiter d'un coup de hache et de la forcer à retourner au village en portant la tête de son amant.

Quand ils arrivent sur la place du puits, elle, en larmes, lui traînant le reste du cadavre, et tout deux couverts de sang, tout le monde crie au sacrilège et au meurtre. Le chef du village, un vieil homme aux longs cheveux blancs, arrive rapidement, mais ne trouve rien à dire, horrifié par le spectacle qui l'attend.

-Qu'est-ce que tu as fait Accius? Mais qu'est-ce que tu as fait? S'exclame un homme en arrivant, reconnaissant le faune qui l'avait si souvent aidé avec ses récoltes, en échange d'un peu de cidre ou de vin.

-Ce que je devais faire en tant que père! Il a débauché cette traînée!

Il assène une telle bourrade à sa fille qu'elle tombe par terre, et le crâne ensanglanté qu'elle tient contre elle roule au sol, avant de s'immobiliser aux pieds du chef, toujours pétrifié d'horreur.

-Tu as tué le cornu... Tu as tué notre dieu, murmure une des vieilles en se tordant les mains.

-Un dieu ça?! Un démon oui! Un démon qui viole nos filles et saccage nos cultures!

-Si le cornu détruit ton champ, c'est parce que tu ne lui fais pas les sacrifices Accius, rétorque le chef, sans quitter le crâne et la tête encore liée à l'ossement.

-Et bien maintenant c'est fini! Plus besoin de sacrifice! Il est mort et c'est moi qui l'ai tué! Ajoute Accius fièrement, avant de reprendre son trophée macabre.

-Laisse cette tête Accius, il faut lui donner des funérailles appropriées…

Accius ricane, et crache sur le crâne de cerf avant de couper les attaches liant la chair et le masque.

-Des funérailles? Laisse-moi rire, Kees, son crâne finira cloué à mon âtre!

Mais la tête de chair refuse de se détacher du crâne de cerf et il a beau tirer et frapper, les deux têtes sont comme soudées. Alors il saisit sa hache encore sanglante et il l'abat sur la tête d'homme sous l'épaisse chevelure embroussaillée et le crâne jauni et poli par l'usage.

Ils se séparent enfin, mais aussi curieuse que Rhian ait été du visage de son amant, elle ne peut s'empêcher de hurler en le voyant. La chair est arraché, restée en partie collée à l'os et seule sa mâchoire et ses yeux sont intact. S'il y avait un visage sous le masque, personne ne saura jamais quel il était. Son père fait rouler la tête tranchée vers elle d'un coup de pied et lui ordonne de la reprendre.

Personne n'ose s'interposer quand il récupère le cadavre, le traînant par une des pattes. Personne n'ose contredire le géant blond depuis qu'il est arrivé au village, en armes, et qu'il s'est installé. Même le chef, qui habituellement, est le seul à se permettre de faire des remontrances à l'ancien guerrier, ne dit rien, contemplant les restes de sang sur le sol boueux. Et puis, il se redresse et se tourne vers le chasseur, aussi digne que les supérieurs d'Accius quand il était encore guerrier.

-Tu nous as condamnés Accius. Tu t'en mordras bientôt les doigts.

-De quoi tu parles? Grommelle Accius, impressionné malgré lui par le vieil homme.

-Le peuple de la forêt aimait trop son seigneur et maître pour laisser passer une telle offense.

Les anciens approuvent. Les vieilles jettent des regards sombres à l'étranger en marmonnant des malédictions, les jeunes frissonnent craignant la vengeance des bêtes, les mères appellent leurs enfants. Et tous commencent à parler contre Accius, contre ce barbare venu du nord, qui a déjà bafoué trop de croyances.

-Ha! J'ai ma hache et mon épée! Vos monstres craignent trop le fer pour m'attaquer. Je vous protégerais contre eux!

Les jeunes se calment. C'est vrai qu'Accius est robuste, plus qu'eux. Et malgré son âge, il a toujours une force de taureau. Le chef s'avoue vaincu. Accius est trop borné pour l'écouter, et les villageois, les jeunes du moins, sont de son côté.

-Ce n'est pas l'acier qui te protègera contre ce qui arrivera Accius, reprend-t-il d'une voix calme. Maintenant rentrez chez vous, ordonne-t-il avant de s'éloigner.

Accius ricane, fier de sa victoire et pousse sa fille vers leur maison. Il abandonne la chair du Dieu devant sa maison et force sa fille à lâcher la tête ensanglanté avant de lui ordonner de retourner au logis. Lui, il s'assied sur une grosse buche près de la porte et surveille les environs, sa hache à la main, au cas où quelqu'un viendrait voler le corps, son trophée.

Elle passe la porte, en titubant, les vêtements en désordre, ses nattes défaites et poisseuse du sang de son amant, et sa mère, en la voyant ainsi pousse de grands cris. Il leur faut de bonnes heures, à pleurer toutes les deux, dans les bras l'une de l'autre, pour que sa mère comprenne qu'elle n'a pas été forcée, mais que le dieu du village est mort et que c'est son homme qui l'a tué.

Que sa fille ait été l'amante du cornu ne la surprend pas, ni ne la choque. Cernuan a toujours été ainsi, lutinant les filles au lavoir, et si elles n'acceptaient pas toutes ses étreintes, il n'en avait jamais forcé une seule. Elle-même avait été courtisée de son temps, longtemps avant qu'elle ne soit mariée au grand guerrier blond, si fort, si impressionnant et qui s'était révélé être si cruel après le mariage, quand elle n'avait pu lui donner qu'une fille frêle et laide.

-Il me disait que j'étais belle, sanglote Rhian dans son sein, comme quand elle était petite et que les autres enfants, si cruels, se moquaient de son œil torve et de ses cheveux filasse. Peut-être qu'il… qu'il mentait, qu'il disait ça juste pour... Pour m'avoir mais, mais… Il me le disait et il était…il était tellement doux et... et gentil.

-Chut, chut mon bébé, c'est fini…

Elle nettoie sa fille, puis brosse ses cheveux et la met au lit, avant que son homme ne revienne. Elle tend une couverture devant le lit de sa fille, pour la cacher aux regards. C'est peut être futile, mais si son homme peut l'oublier quelques heures, peut être se calmera-t-il.

En son for intérieur, elle sait qu'il n'en est rien, mais elle veut espérer que tout ira bien pour son unique enfant désormais.

Dès le lendemain, le temps change.

Quand Rhian sort chercher de l'eau sous la surveillance de son père, il neige déjà depuis un moment. Accius n'en fait pas grand cas. Ca arrive, parfois, qu'il neige au début du printemps, ce n'est rien. Mais déjà, les anciens font provisions de bois sec et de nourriture et poussent leurs familles à faire de même. Accius se moque d'eux, de cette peuplade primitive et superstitieuse, lui qui a connu les grandes villes du Nord, aux rues pavées et dégagées.

Le lendemain, tout est couvert par la neige.

Ca fondra, prétend Accius, même s'il décide d'aller chasser et ordonne aux femmes de ramasser du bois.

Ca ne fond pas.

Tous les jours il neige, au moins un petit peu. Les champs tout juste labourés sont inutilisables, à peine dégagés, ils sont tout de suite recouverts de neige, ou piétinés par des animaux, des sangliers énormes, des cerfs, des pieds d'enfants… ou d'elfe.

Pour nourrir les bêtes, il faut creuser la neige, arracher les feuilles des arbres, broyer des jeunes pousses gelées.

Pour se chauffer, il faut sans cesse abattre de nouveaux arbres, et le peuple de la forêt n'aide pas les bucherons, brisant leurs outils, saccageant les cabanes au fond des bois, revanche mesquine, mais agaçante, pour le meurtre de leur dieu et maître.

Le cadavre de Cernuan reste longuement jeté devant la maison, mais chose curieuse, personne n'en approche, même les charognards. Les corbeaux restent à prudente distance du corps recroquevillé au sol, les rats semblent attendre, rassemblés autour de la chair du dieu, et les chiens restent assis devant, comme pensifs. Finalement, Accius se lasse de la vue du cadavre qui refuse obstinément de pourrir et jette les restes dans une fosse creusée à la va-vite, qu'il referme aussitôt. Il a cloué le crâne au dessus de son âtre, avec un gros clou de fer qui a craquelé le front du masque et Rhian est forcée de manger en le regardant.

Un mois passe ainsi, et jamais la neige ne fais mine de fondre ou d'arrêter de tomber. Rhian est souvent malade, l'odeur de la viande rôtie lui donne la nausée et elle est encore plus faible qu'avant. Elle se traîne, toujours fatiguée, malgré les bourrades de son père.

Sa mère comprend ce qui se passe quand son cycle ne vient pas.

Elle l'amène à la vieille du village, celle qui aide les enfants à naître ou à devenir des elfes quand les mères ne peuvent pas les élever. La vieille est douce et gentille et mâche une chique noire comme la nuit. Elle observe bien attentivement Rhian, tâte son ventre et sa poitrine et finit par hocher la tête. Il y a une petite graine dans le ventre de la fille. Elle est jeune, ma foi, mais il y a eu des mères plus jeunes.

La mère de Rhian ne veut pas que le bébé naisse, elle sait qu'Accius le tuera à la naissance, pour restaurer son honneur mais la vieille refuse d'en faire un elfe.

C'est un fils de Cernuan, aussi sacré que son père. Il faudra bien trouver quelque chose pour lui éviter la mort, mais la vieille refuse d'en être l'instigatrice.

Mais elle sourit à la jeune fille effrayée, qui vient d'apprendre qu'elle va être mère et qui craint pour sa vie.

-Tout ira bien, ment-elle pour la rassurer, ne t'en fais pas, tout les pères râlent quand leur fille tombe enceinte, mais ils sont tous heureux du petit fils, qu'il ait un père ou non.

Rhian ne la croit pas, elle connaît son père. Elle sait qu'il ne l'a jamais aimée et que même un petit fils ne réparerait pas l'affront qu'il a subi. Et puis, Cernuan… Il n'était pas humain, que sera le bébé?

-J'ai peur… A quoi va-t-il ressembler? Si… S'il devient comme le Cornu mon père va le tuer…

-Ne t'inquiète pas mon enfant, déclare la vieille, ce n'est pas la première fois que Cernuan sème des enfants dans le ventre des filles de ce village.

-C'est vrai?

Ca lui semble tellement surprenant… Et ça la rend un peu triste aussi. Elle avait beau savoir que le cornu avait probablement eu d'autres filles avant elle, doux et gentil comme il était, elle avait espéré être un peu plus pour lui.

-Oui, affirme la vieille avant de cracher sa chique, de mon temps, une fille a mis au monde un enfant du cornu, qui est devenu un bel homme, aussi cavaleur que son père, aussi sage et savant que lui.

-Que lui est-il arrivé? Il est mort?

-Bien sûr que non, rétorque la sage-femme avec un sourire amusé, je ne suis pas si vieille pour avoir enterré le premier enfant que j'ai aidé à naître. Tu le connais…

-Qui…

-Notre chef bien aimé. Kees.

Rhian et sa mère échangent un regard éberlué. Kees, le vieux barbu aux longs cheveux, au sourire amical et au regard paisible. Le chef du village, mais aussi le rebouteux, le juge, le protecteur, le représentant au conseil des chefs.

Fils de Cernuan?

Ca ne l'étonne pas tant que ça, finalement, ils ont le même sourire. Kees est vieux, certes, mais Cernuan était sans âge. Parfois un enfant, parfois un vieillard, parfois un homme mûr, parfois un adolescent facétieux.

Et si Kees semble humain, alors l'enfant de Rhian le sera aussi.

C'est un peu soulagé qu'elle rentre chez son père avec sa mère.

Un mois passe. Puis un autre. Les nausées s'atténuent, au grand bonheur de Rhian. Le froid perdure et la neige tombe toujours. Grâce à la chasse d'Accius, la famine ne se fait pas sentir, et Rhian dévore à belles dents, toujours affamée, et toujours somnolente.

C'est peut être ça qui alerte Accius, habitué à chercher les signes de grossesse chez sa femme, espérant toujours qu'elle finira par lui donner un fils. Et puis, un jour qu'il rentre plus tôt, il surprend sa fille à la sortie du bain, les seins déjà lourds et son ventre visiblement arrondi.

Rhian a beau se couvrir rapidement, il a compris, et malgré ses dénégations maladroites, il refuse de la laisser porter ce bâtard. Les coups pleuvent aussitôt, et s'il ne l'a jamais frappée avant, tout au plus des bourrades un peu brusques, elle sait qu'il finira par la tuer, ou par tuer le bébé qui grandit là. Elle se roule en boule, pour protéger son ventre, mais son père est plus fort qu'elle et il vise la bosse derrière son nombril. Même sa mère ne peut le retenir, s'accrochant aux bras de son époux pour l'en empêcher. Elles hurlent toutes les deux, appelant à l'aide, à la pitié, au secours surtout, mais personne ne semble venir.

Mais au bout de ce qui semble une éternité, la porte s'ouvre à la volée et le froid entre comme une vague, les faisant tous les trois sursauter.

-Ne touche pas à cette fille Accius.

Le chasseur se tourne vivement et voit le chef, debout dans l'embrassure de la porte.

Kees est moins grand qu'Accius, moins fort, et un peu plus vieux aussi, ses cheveux sont presque blancs, et ses grosses nattes, ornées de pierres, d'os et de perles, sont une coiffure de femme selon l'ancien militaire.

Mais Accius n'a jamais pu s'empêcher d'avoir peur de lui.

Les champs de Kees sont toujours plus beaux que ceux des autres fermiers, ses bêtes plus grosses, mieux portantes, et le vieux bouc qui gambade en liberté dans le village semble pouvoir lire dans les pensées. Pour Accius, Kees est sorcier, alors il crache dans l'empreinte de ses pas, pour conjurer le mauvais sort, mais il n'a jamais pu monter les villageois contre lui.

Parce qu'il est bon, qu'il soigne les malades et porte de sages jugements.

-Ne touche pas à cette fille.

-C'est ma fille et je suis dans ma maison! Tonne Accius. Je fais ce que je veux d'une traînée qui s'est fait engrosser par un démon!

-Et bien, renie la dans ce cas, rétorque Kees. Si tu penses qu'elle n'est qu'une traînée et qu'elle devrait mieux mourir, chasse-la. Seule dans l'hiver, elle ne vivra pas longtemps.

Accius jette un regard mauvais à sa fille. Après tout pourquoi pas? Elle a été une déception depuis sa naissance, née fille et laide, alors qu'il voulait un garçon beau et fort, qu'il entraînerait à la chasse et au combat. Si elle met au monde son bâtard, ce serait une bouche de plus à nourrir et avec cette malédiction, la nourriture se fait rare. Il l'attrape par le bras et la pousse vers la porte d'une bourrade.

-Allez file! Je veux plus te voir ici!

Et Kees, jusque là si calme, à l'expression si neutre, se fend soudain d'un sourire horrible, qui fait dresser les cheveux d'Accius sur sa nuque. C'est un sourire effrayant, un sourire de crâne, comme celui cloué au dessus de l'âtre.

-Viens avec moi Rhian, dis le sorcier, lui tendant la main.

-Qu'est-ce que tu fais?! Rugit Accius.

-Je la recueille dans mon foyer. Tu n'en veux plus, et j'ai besoin d'une femme pour s'occuper de ma maison.

-Qu'est ce que tu feras d'une trainée faiblarde qui porte un bâtard?

-Ca, Accius, ce sont désormais mes affaires, répond Kees, avec un nouveau sourire de crâne.

Et il emmène Rhian, tremblante, qui ne comprend pas ce qui se passe exactement.

Il l'emmène et il l'installe chez lui, mais pas dans son lit. Il y a un autre lit, tout récent, dans un coin de la maison, au sommier tendu de neuf, couvert de peaux douces et finement tannée et c'est là qu'elle dort. Il ne lui dit pas grand-chose, Kees est bon, mais pas très bavard, et elle n'ose pas lui parler. Elle s'occupe de sa maison, comme il l'a dit à son père, bien qu'il ne lui a jamais rien demandé. Elle prépare les repas, et il ne dit jamais rien sur la nourriture, même s'il sourit parfois quand elle rate un plat, ou quand c'est un peu brûlé. Elle nettoie la maison, bat les couvertures et les fourrures, l'aide à préparer les pièges pour leur chasse, à traire ses chèvres. Et son ventre s'arrondit. Bientôt, il devient difficile de puiser les seaux d'eau, ou d'aller laver le linge. Et sans un mot, Kees lui prend les seaux, ou la suit au lavoir, pour briser la glace sur la rivière. Et pendant qu'elle lave les chemises et les pantalons, il reste alentour, grattant la neige pour trouver des plantes gelées, ou disparaît, juste brièvement, pour revenir avec des poissons, ou un lapin, qu'il trouve dieu sait ou.

Et un jour, au bout de quelques mois, à la fin de ce qui devrait être l'été, elle sent un petit coup dans son ventre et elle en est tellement surprise qu'elle lâche la jatte de lait qu'elle tenait. Kees, assis à la table, se tourne vers elle, et sourit gentiment quand il la voit, les mains posées sur son gros ventre, les yeux écarquillé.

-Il a bougé? Demande-t-il, et Rhian hoche la tête, éberluée.

Il ne dit rien de plus et lui fait signe d'approcher, avant de poser sa main sur le ventre. Le bébé bouge encore, un petit tressautement, et elle a l'impression d'avoir une petite grenouille dans sa panse.

Kees sourit, et caresse doucement son ventre, cherchant le bébé qui donne derechef des coups, et elle sent soudain une envie de pleurer remonter à la surface. Elle n'a plus pleuré depuis qu'elle vit chez Kees, mais c'est tellement soudain qu'elle ne peut s'en empêcher. Kees ne dit rien. Il la fait asseoir, lui donne un vieux chiffon pour se moucher et va nettoyer le lait par terre pendant qu'elle se calme.

-Je suis désolée, déclare-t-elle, une fois qu'elle a arrêté de pleurer et que le bébé s'est rendormi dans son sein.

-Pourquoi ça?

-Le Cornu… Votre p… père… Il est mort par ma faute.

-Est-ce toi qui lui as tranché la tête d'un coup de hache? Demande Kees, repoussant doucement le bouc qui traîne dans ses pattes, réclamant une caresse.

-Non…

-Alors ce n'est pas ta faute. Ton père payera bien assez tôt son crime.

-Mais c'est à cause de moi qu'il est mort, si... si je n'avais pas…

-Si aucune fille n'avait roulé dans les buissons avec mon père, je ne serais jamais venu au monde, déclare sagement Kees en s'asseyant près d'elle.

Tout d'un coup, elle se souvient que l'enfant qu'elle porte est du même père que ce vieil homme, qu'ils ont le même sang, et que malgré leurs différences d'âges, ils seront aussi proches que deux frères. Et si Kees l'aide, c'est autant pour elle, que pour son cadet, encore lové au creux de ses entrailles.

-Mon père savait qu'il y a un temps pour vivre et un autre pour mourir. Mais c'était trop tôt, continue Kees, maintenant plus sérieux, et l'hiver est notre punition.

-Il ne se lèvera pas alors?

-Non.

-Mais vous… vous ne pouvez rien faire?

-Quand j'ai atteint l'âge adulte, j'ai choisi de vivre parmi les hommes au lieu du peuple de la forêt. Ce sont mes amis, mais ils ne m'écouteront pas si je leur demande d'oublier leur vengeance. Si même je le voulais.

Elle hoche la tête. Elle comprend… Mais elle se demande aussi, ce qu'il adviendra de son bébé. Aura-t-il aussi a faire le choix entre le peuple de la forêt, libre et joyeux comme Cernuan l'était, ou celui des hommes, tellement plus morne, tellement plus violent. Est-ce qu'un jour, tôt ou tard, l'enfant partirait vers la forêt, sans un regard pour elle?

-Petite… Rhian? Tout ira bien. Ton enfant naîtra en bonne santé et tu n'auras jamais à retourner chez ton père. Je te le jure.

Et devant le sourire du vieil homme, qui ressemble tellement à celui de Cernuan, Rhian a la certitude que tout ira bien.

L'hiver ne s'adoucit pas, il se durcit même, si c'est encore possible. Arrive la fin de ce qui aurait dû être un été chaud et fertile et les greniers sont presque vides. Déjà une famille de fermiers a décidé de partir. Ils ont vendu leurs dernières bêtes, rempli leur chariot d'affaires et sont partis, vers le nord, vers les villes. Beaucoup grognent, contre le temps, contre le peuple de la forêt, qui ne perd jamais une occasion de les tourmenter, contre celui qui a provoqué la malédiction, mais personne n'ose encore s'en prendre à Accius. Après tout, il est un des seuls à chasser convenablement dans ce village de fermiers, et seul le produit de sa chasse permet encore au village de survivre. Alors tous se taisent quand il passe, même si les regards restent sombres, et que sous les manteaux, des malédictions sont lancées.

Huit mois ont passés.

Kees ne laisse plus Rhian faire grand-chose dans la maison. La cuisine surtout, mais la corvée d'eau et la lessive, il s'en occupe maintenant, le ménage, il fait le plus gros. Mais elle tient quand même à faire sa part, par gratitude envers Kees, alors elle s'occupe des chèvres, qui ne sont plus beaucoup, car ils ont mangé les plus vieilles. Le bouc traîne toujours dans ses pattes, lui fournissant un appui quand elle veut se relever, ou ouvrant la porte pour elle, d'un coup de tête bien ajusté.

Quand elle sort de l'étable, il y a un enfant devant elle.

Elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais vu, et il est nu dans la vieille neige, mais il ne tremble pas et la regarde, calme, et paisible, comme s'il l'attendait.

Il a une queue, mince comme une queue de chat, mais sans poil, et des petites oreilles pointues qu'on aperçoit à peine sous sa toison en bataille, nattée de petits os d'oiseaux et de branchettes.

Elle devrait avoir peur du peuple de la forêt, elle le sait, mais à voir l'enfant pieds nus dans la neige, elle sent son ventre se nouer. Elle ouvre son manteau et le lui tend, pour le couvrir, le réchauffer, il est si pâle.

Il a un pauvre petit sourire et tend les bras, essayant de faire le tour de son ventre avec et frotte son nez contre la bosse.

-Cernuan t'aimait, déclare-t-il au bout d'un moment. Et je vois pourquoi. Tu n'es pas belle dehors, mais tu es belle dedans et c'est le plus important.

Elle ne sait pas quoi répondre à ça, si ce n'est un petit merci timidement balbutié. L'enfant, l'elfe, pose un dernier baiser sur son ventre et s'écarte, maintenant sérieux.

-Il faut que l'hiver cesse.

-Ce n'est pas vous qui… commence Rhian avant de se taire, quand l'enfant secoue la tête.

-L'hiver n'est pas notre fait, explique le petit garçon, avec les mots d'un homme adulte, nous en souffrons autant que vous.

-Mais alors…

-C'est la mort du cornu qui l'a provoqué, et la seule chose qui peut l'arrêter est de procéder à ses funérailles, explique l'enfant.

-Mon père l'a enterré près de sa maison, explique Rhian.

Cette fois, l'expression de l'elfe se fait vraiment enfantine, presque boudeuse même.

-Je ne l'aime pas. On ne peut pas approcher de chez lui. Quand il nous voit, il essaye de nous tuer.

-Je suis désolée… Il ne voudra jamais rendre le corps du Cornu.

-Il faut pourtant que quelqu'un le fasse, déclare l'enfant.

Il y a un silence entre eux, et l'elfe plonge son regard noir dans les yeux de Rhian. C'est un regard d'animal presque, sombre, comme celui d'un oiseau. Il pose sa main sur le ventre gonflé de Rhian, puis s'éloigne, sans un bruit, sans même laisser de traces de pas derrière lui.

Quand Kees sort pour voir ce qui lui prend tant de temps, il la trouve immobile, le regard fixe, vers un point de la lisière ou l'elfe a disparu.

Il y a beaucoup de malades dans le village, à cause du froid. Et parfois, des blessures ou des mauvais charmes lancés par le peuple de la forêt sur les inconscients qui se promènent seuls dans les bois. C'est toujours Kees qui les soigne. Il dénoue les charmes, soigne les toux et les engelures, bande les plaies faites par les petites flèches des elfes et les ronces noires des nymphes. Rhian l'aide, du mieux qu'elle peut. Il lui apprend les herbes qui soignent, et aussi celles qui tuent, parce qu'il faut connaître les deux. Il lui montre comment refermer une blessure en la cousant et comment remettre un os droit, et parfois, quand il faut défaire un charme, elle l'aide, en allant chercher un lapin dans le clapier qu'il a construit, en préparant le cuir et le bois pour ses fétiches, en brûlant les herbes.

Il y a toujours quelqu'un dans la maison de Kees, pour des soins ou pour discuter, toujours un chaudron bouillonnant, un peu de lait ou de cidre pour les visiteurs. Et malgré l'hiver, les gens ont toujours quelques choses à donner en échange. Des racines, un peu de soupe, des buches, une fourrure ou deux, quelques conseils des matrones pour Rhian qui s'est bien arrondie. Les gens se sont habitués à la voir chez Kees, s'affairer aux fourneaux ou aider à soigner. Parfois, quand son père est à la chasse, sa mère vient la voir, s'assurer qu'elle mange bien, qu'elle est bien couverte et remercier Kees d'un peu de pain ou de viande.

Rhian est heureuse chez Kees, plus qu'elle ne l'a jamais été chez son père. Elle aime rester avec lui, l'écouter lui apprendre l'utilisation des simples, les contes du peuple des bois, faire la cuisine pour lui, l'aider dans ses tâches ménagères.

Et l'enfant grandit, prouvant régulièrement à sa mère qu'il est fort et qu'il a hâte de sortir, assenant de vigoureux coups de pieds à sa vessie ou son estomac.

Elle a hâte de l'avoir dans ses bras aussi.

Et un soir, après le repas, Kees l'interpelle.

-Viens là, j'aimerais te montrer quelque chose.

Elle obéit, curieuse de savoir ce que ce sera cette fois. L'utilisation de la petite plante qu'il a ramenée la veille? Un charme de protection pour le bébé?

-De quoi s'agit-il?

Le chef désigne la planche de bois devant lui. Elle est gravée de différents petits signes, des traits, des carrés, et de croix qui semblaient s'aligner sans but et Rhian la regarde longuement sans savoir ce que c'est. Elle ne sait pas lire, comme presque tout le monde dans le village, si c'est une écriture, elle ne pourra pas la déchiffrer.

-Qu'est ce que c'est?

-Un calendrier. Ca sert à mesurer le temps.

Rhian a un petit rire à cette idée incongrue. Mesurer le temps? Pourquoi faire? Le temps s'écoule et c'est tout. Mais le regard sérieux du chef la calme aussitôt et elle se tait, penaude.

-Depuis que l'hiver s'est installé et refuse de partir, c'est la seule manière de savoir qu'elle est la vraie saison. J'ai marqué ici le jour ou mon père est… mort…

La croix est rouge à cet endroit.

-Et j'ai compté neuf lunes, pour la naissance de ton enfant. En admettant qu'il n'ait pas été conçu un peu avant, ajoute-t-il avec un petit sourire moqueur.

Elle ne peut s'empêcher de rougir, comme à chaque fois qu'il la taquine sur ses cabrioles avec le cornu.

-Voila le jour où ton enfant devrait naitre, continue le chef, désignant une autre croix rouge.

Elle comprend maintenant à quoi sert le calendrier. C'est incroyable de pouvoir prédire ainsi le jour ou le bébé viendra au monde. Malgré tout les malheurs qu'elle a subis depuis sa conception, elle a hâte de le prendre dans ses bras, de le chérir et de l'aimer…

-Quand est-ce alors? Combien de jour il reste?

-C'est le problème, reprend-t-il, soudain soucieux. Nous sommes ce jour là, explique-t-il en montrant un trait, plus loin que la croix. Cela fait deux semaines que ton bébé aurait du naître.

La sage-femme est aussi perplexe que Kees quand Rhian lui parle de ce problème. Le bébé est pourtant bien vivant, chaque fois que Rhian s'allonge, il lui donne des coups de pieds et quand la vieille femme plaque son oreille contre le ventre tendu, elle entend son petit cœur battre. Peut être qu'il y a eut une erreur, mais la vieille a beau compter les mois, elle admet que neuf lunes se sont largement écoulés. Une semaine passe, et le bébé n'est toujours pas là. Tout le monde en parle dans le village, certains se demandent même si le Cornu est bien le père du bébé, ou si… Mais Accius jure qu'il n'a jamais touché sa fille comme ça et qu'elle est bien trop laide de toute manière, seul un monstre voudrait l'engrosser. Il persifle par contre, sous-entend que Kees serait le père, mais personne ne le crois. Même si Kees a une réputation de joli cœur, tous savent aussi qu'il traite Rhian comme sa fille.

Encore une semaine. Dix mois sont advenus et la vieille décide de provoquer la naissance, parce que ça ne peut pas être sain de porter un enfant si longtemps, mais la mixture qu'elle fait boire à Rhian la rend si malade que Kees et la vieille craignent qu'elle en meure et décident de laisser faire. Elle reste alitée longtemps, parce qu'elle est épuisée, malade, et malgré les efforts de Kees, la nourriture est trop rare pour manger à sa faim.

Kees revient un jour d'une excursion en forêt, suivi par un cerf. L'animal marche à ses côtés, noble, sans crainte, devant un parterre de villageois médusés, jusqu'à chez Kees. Le vieil homme a une main sur son encolure, comme sur l'épaule d'un vieil ami, et semble morose, presque accablé. Mais il ne s'arrête pas. Devant chez lui, il caresse doucement le museau du cerf qui le pousse gentiment presque, cherchant une friandise dans la paume du vieillard et Kees a un gros soupir triste. Il rentre chez lui, prend une hache en bronze près de la cheminée et sort sans un mot, sous le regard de Rhian qui ne comprend pas.

Mais elle entend un choc, puis des cris de joie des villageois et le soir, Kees lui sert sans un mot un gros morceau de viande. Le lendemain, elle peut se lever, et la première chose qu'elle dit à Kees, est que l'enfant portera le nom de l'animal qui s'est sacrifié la veille.

Oisín.

Le cerf.

Le onzième mois s'achève. Kees mesure son ventre avec une corde, l'enroulant autour de sa taille et comparant les nœuds qu'il a fait, chaque mois depuis que Rhian vit chez lui. Le bébé ne grandit plus, mais il bouge toujours et parfois, Rhian voit son petit poing tendre sa peau. Jamais le pied par contre, elle craint un peu de voir, un jour, un sabot se découper contre sa peau.

Encore un mois passe. Plus qu'une poignée de jours, et ça fera un an que Cernuan est mort et qu'Accius a cloué son crâne sur son âtre.

Les greniers sont maintenant vides. D'autres familles sont parties, il ne reste plus grand monde au village. Les tensions se font de plus en plus vives et à plusieurs reprises, les villageois ont reproché la situation à Accius. Il y a eu des bras cassés que Kees a remis avant de sortir faire à son tour des reproches au chasseur. Il ne revient pas et Rhian est inquiète, sursautant au moindre bruit, se levant pour guetter Kees à la fenêtre toutes les cinq minutes. Le bouc tourne en rond aussi, bêlant nerveusement. Elle a fini par s'habituer à l'animal, et à ne rien laisser de plus ou moins comestible à sa portée, herbes médicinales, bouillon, cheveux… Certaines nuits, il grimpe sur le lit de Kees et elle est réveillée par les jurons du sorcier, qui laisse malgré tout l'animal dormir avec lui. Il se balade en forêt avec son maître aussi, et revient souvent avec des nœuds tissés dans son poil gris. De touts petits nœuds faits par des toutes petites mains.

Le bouc se précipite soudain à la porte, et Rhian se hisse sur ses pieds pour l'ouvrir, certaine de voir Kees arriver.

Mais ce n'est pas Kees qui attend dehors.

C'est une douzaine d'enfants aux yeux sombre, à la peau pâle, nus, ou couvert de feuilles sèches et noircies, de couronnes de fleurs fanées ou de colliers d'os fragiles. Derrière eux, des cerfs, des faons nouveau nés et tremblant, des renards, des loups, et presque à la lisière de la forêt, un énorme sanglier sombre. Il est presque aussi grand que les cerfs autour de lui, et son souffle soulève un nuage de vapeur, on dirait presque qu'il va cracher du feu, comme les dragons des légendes de Kees. Il a une marque sur le front, une empreinte de main blanche, de la taille d'une main d'enfant.

Ils la regardent tous, sans rien dire, comme s'ils attendaient quelque chose de sa part et Kees n'est pas là pour la protéger. Elle a peur. Elle a froid. Alors elle attrape le bouc par une corne et l'entraine à l'intérieur à nouveau, verrouillant la porte derrière eux.

Quand Kees revient, après une longue dispute enflammée avec Accius, il la trouve recroquevillée sur son lit, les bras passés autour du cou du bouc, tremblant de tous ses membres.

Il faut plusieurs tasses de thé amer pour qu'elle se calme et Kees la laisse dormir, sans lui parler de son projet de tuer Accius. Il ne sait pas encore comment, probablement du poison, mais s'il fait ça, il n'aura plus le droit d'user des plantes qui soignent. Peut être que Rhian pourra prendre sa place de rebouteux, elle est douce avec les blessés, elle fera une bonne guérisseuse. Il reste longtemps assis à table, réfléchissant à son morbide projet. La nuit est tombée depuis un petit moment déjà quand il entend Rhian se lever. Il se tourne vers elle et la voit s'habiller, enfilant une paire de braies sous sa robe.

-Ou vas-tu?

-Je dois sortir, répond-t-elle en passant une tunique de laine par-dessus sa robe.

-Il fait nuit… objecte-t-il.

-Je sais, mais je dois y aller, déclare-t-elle, chaussant ses bottes de fourrures qu'elle attache ensuite, serrant des bandes de cuir autour pour les maintenir contre ses jambes.

Le procédé est rendu difficile par son ventre et il lui faut un bon quart d'heure pour finir cette tâche. Elle se relève ensuite, prenant appuis sur le bouc qui se laisse faire.

-Dans ton état, ce n'est pas prudent.

-Le bébé ne naîtra pas… Vous ne comprenez pas?

-Comprendre quoi?

Elle prend une lampe de fer, aux flancs percés de motifs d'entrelacs et la remplit de suif. Il se fait rare maintenant, mais si elle se débrouille bien, ils n'en auront peut être plus besoin.

-Ce sont eux, dehors, le peuple du cornu… Ce sont eux qui retiennent mon enfant, qui l'empêchent de naître.

-Pourquoi feraient-ils ça? S'étonne Kees en la regardant faire. Les enfants de Cernuan sont aimés et…

-Parce que… Je dois… Faire quelque chose… Je dois leur ramener Cernuan.

Kees se tait à nouveau, la regardant prendre un lourd bâton pour s'aider à marcher, et y accrocher la lanterne. Quelques mois auparavant, il avait recueilli une fille, presque une enfant, maigre, apeurée, maltraité, et maintenant c'est une femme décidé qui se dresse devant lui.

-Tu es devenue courageuse petite…

-Non, je ne le suis pas… Je suis morte de peur… avoue Rhian en prenant son manteau accroché derrière la porte. Je ne sais pas ce qu'ils me feront, s'ils se vengeront sur moi ou sur Oisín…

-Mais tu y vas quand même.

-Je dois le faire.

-C'est ça le vrai courage Rhian.

Et il est fier d'elle. Parce qu'il n'a pas eu de descendance, à part ce petit garçon, mort avec sa mère pendant l'épidémie de grippe, trente ans plus tôt, et qu'elle est tout ce qu'il a voulu pour enfant.

Il est fier d'elle, mais il a peur pour elle.

-Je t'accompagne.

-Non. Je dois y aller seule… Le village a besoin de vous, il ne faut pas qu'il vous arrive malheur, ajoute-t-elle.

-Je ne peux rien faire pour t'aider?

Elle hésite un petit moment avant d'hocher la tête.

-J'ai besoin d'un charme.

-Quel genre de charme? Demande-t-il, méfiant, parce qu'il ne veut pas qu'elle perde le droit d'user des bons charmes, pour avoir, une fois, noué un méchant sort.

-S'il vous plait, c'est pour… C'est juste pour… Je vais déterrer les os du cornu, et j'ai peur que mon père… Je veux juste… Juste un charme de silence… comme ceux des elfes pour marcher dans la neige.

Un moment, il se demande comment elle sait ça, mais il accepte. Parce que c'est un bon charme et qu'elle est sage d'y avoir pensé.

-Vas me chercher un lapin.

Quand Rhian revient, serrant l'animal apeuré contre son cœur, Kees a déjà sortit une bassine de cuivre et un couteau. Il fait vite en besogne, tuant l'animal sans le faire souffrir, puis récupère son sang et l'utilise pour tracer des signes sur les mains et les pieds de Rhian, puis, après coup, en rajoute un sur sa tunique, une rune que Rhian connaît bien, puisqu'il la trace souvent sur son ventre, pour protéger le bébé.

-Cela fait des années que je n'ai pas fait ce charme, je ne sais pas combien de temps il durera, mais ton pas sera silencieux et tes gestes discrets. Ne t'attarde pas.

-Promis.

Et elle se détourne, nouant son manteau sur ses épaules et rabattant sa capuche. La vieille porte s'ouvre et se referme en silence et elle est dehors.

Tout est silencieux, et même son pas sur la neige durcie et glacée est muet. Un an d'hiver a figé la forêt, les animaux eux même restent calme, comme s'ils attendaient, patiemment, la fin de l'hiver.

Le cœur battant, elle traverse le village, protégée du froid par sa grande cape. Elle arrive à la maison de son père, le cœur battant. Tout le monde dort et le molosse de son père, attaché devant la porte, ouvre un œil quand elle passe. Il n'aboie pas, parce qu'elle l'a toujours bien traité et que lui aussi attend le retour du dieu de la forêt. Il se contente de se recoucher et de se rendormir quand elle passe près de lui. Le trou où Accius a enterré le cornu est près du mur et elle s'agenouille lentement, creusant la neige pour le dégager. Elle découvre avec émerveillement que sous la neige, des fleurs et des plantes ont poussé, nourries par le corps enterré sous elles, et pour ne pas les abimer, elle creuse délicatement, les posant près d'elle pour les remettre plus tard. Le sol est dur, et elle doit s'aider d'une grosse pierre pour dégager le cadavre.

Il n'a pas pourri, protégé par le froid, mais elle se force à continuer et à l'arracher au sol. Ici une main, squelettique, rongée par les vers, si douce quand il la caressait alors. Là une épaule, et sur la peau parcheminée, elle voit encore un peu du tatouage de Cernuan. Ses pattes, repliées contre son torse. Le buste, écrasé par le poids de la terre et les coups de pieds d'Accius pour la tasser. Il y a sa flute aussi, miraculeusement intacte et elle passe la lanière de cuir autour de son cou pour ne pas la perdre. La queue tombe en morceaux et elle a du mal à tout déterrer, mais elle y arrive néanmoins, enroulant le long fouet de crins sur lui-même.

Et puis la tête. Enfin.

Elle n'est pas mieux conservée que le reste. Les yeux ont disparu, et sa barbe s'effiloche, les os sont à nu par endroit et la chair qui s'accroche encore sent mauvais, elle doit réprimer la nausée.

Mais elle se souvient ses sourires, secret sous le masque, mais qui plissaient ses yeux. Ses baisers sur sa peau, les chatouilles de sa barbe contre son épaule.

Elle pose religieusement la tête sur le corps recroquevillé, puis noue son manteau autour pour les transporter.

Elle se lève, difficilement, s'appuyant sur son bâton et se tourne vers la forêt.

Il ne lui faut que quelques secondes pour s'apercevoir qu'elle oublie quelque chose.

Mais que cette chose, il faudra aller la chercher dans l'antre de l'ogre.

Le masque de cerf.

Elle pose son paquet devant le chien et enjambe difficilement l'animal pour passer. Elle ne sait pas si le charme la protègera si elle tombe alors elle bouge avec prudence. La porte s'ouvre en silence et elle entre à nouveau dans la maison qu'elle a quitté, si longtemps auparavant. Ses parents dorment dans leur lit, dans le grenier juste au dessus de l'âtre. Elle avance avec précaution, guettant les respirations, au cas où l'un d'eux se réveillerait. Le crâne est toujours là, noirci par la fumée. Elle approche à pas comptés, jusqu'à le toucher. Si son père se réveille maintenant, elle n'aurait pas le temps de fuir assez vite. Pourvu que le charme tienne encore un petit peu. Elle attrape le masque par les cornes jaunies et tire, d'abord doucement, mais comme le clou résiste, elle doit se résoudre à insister.

Un coup. Deux coups.

Son père se retourne dans son sommeil et elle se fige. Elle attend, le cœur battant, certaine qu'il va se réveiller et la battre à nouveau. Mais il se remet à ronfler au bout de quelques minutes.

Elle ne tire qu'une fois, fort, et le masque lui tombe dans les mains.

Elle est dehors plus rapidement qu'elle n'est entrée et referme la porte avec un soupir de soulagement. Il ne reste plus qu'à amener les restes de Cernuan dans la forêt. Elle commence par tirer le manteau qui glisse sur la neige, mais une fois dans la forêt, les branches la gênent dans son avancée. Elle s'appuie sur le bâton d'une main, écrasant le sol pour l'égaliser, et tire son fardeau de l'autre main. Mais c'est dur, elle a déjà du mal à reprendre son souffle avec une simple marche, elle ne pourra pas le transporter au cœur de la forêt à ce rythme. Malgré les pauses fréquentes, elle commence à désespérer. Il n'y a pas une âme dans ce bois. Les elfes ne sont pas là, ni les animaux et aucune nymphe ne semble sortir des arbres pour l'aider. Elle ne sait même pas où aller en fait, la forêt est si grande et sa lanterne n'éclaire qu'à quelques pas.

Et puis un bêlement retentit derrière elle et elle sursaute.

Une barbichette poilue qui vient se frotter à sa cuisse mais c'est le bouc de Kees qui lève son regard de sage vers elle. S'il est venu seul ou que son maître l'a envoyé pour l'aider, elle ne sait pas. Mais elle sait qu'il est dressé pour tirer une charrette. Que Kees lui a appris pour pouvoir transporter du bois facilement.

Elle noue sa cape autour de lui, improvisant un petit traineau, mais prend soin de bien envelopper le corps de Cernuan, pour ne pas qu'il tombe. Elle garde la tête et le masque avec elle néanmoins, posés contre son gros ventre, et suit le bouc, qui a l'air de savoir où il va, avançant sans hésitation au milieu des buissons.

Il y a un trou au milieu de la forêt. Un grand trou, assez large pour y déposer un corps, fraîchement creusé, puisque la neige journalière n'est pas encore tombée, et le bouc s'arrête devant, attendant patiemment que Rhian le décharge. Les bords de la fosse sont en pente douce et elle se laisse glisser jusqu'en bas, traînant le corps de son amant après elle. Elle reconstitue son cadavre, reposant la tête sur les épaules, puis place le masque sur le visage ravagé. Elle pose un dernier baiser sur l'os poli, en guise d'adieu, puis se retourne pour sortir de la tombe.

Elle se fige en voyant ce qui l'attend au bord du trou.

Le sanglier géant, encore plus impressionnant de près, avec son poil hirsute, orné ça et là de petites nattes d'elfes, la marque blanche sur son front, ses sabots fendillés par l'âge, chacun aussi gros qu'une tête d'enfant, son souffle puant que Rhian sent même de là où elle est, et ses énormes défenses, qu'elle sait dangereuses.

La bête tend le cou et elle recule, trébuchant contre Cernuan et s'affaissant contre la paroi opposée du trou.

Mais il ne fait pas mine de se précipiter vers elle pour l'éventrer.

Comme elle ne bouge pas, il soupire, renâclant un peu avant de s'agenouiller, et sa masse fait trembler et s'effriter la terre sous ses genoux.

Il fait de nouveau un petit geste de la tête vers elle, tendant ses défenses.

Rhian lève une main tremblante vers lui, surveillant le moment où il se ruera vers elle pour la piétiner, mais il reste immobile, à part le mouvement de ses flancs quand il respire. Elle pose la main sur une défense, et a tout juste le temps de s'agripper qu'il la hisse hors du trou, sans effort, reculant jusqu'au moment où ses jambes sortent de la fosse.

Et puis il agite la tête et elle le lâche, se redressant rapidement.

Ils ne sont plus seuls dans la clairière. Tout ce que le bois compte d'elfes et d'animaux s'affaire autour d'eux, le pas silencieux. Il y a des nains, à la peau dure et grise comme la pierre, qui trainent des lourdes branches après eux. Il y a des arbres qui marchent, ou peut être des femmes, toutes vêtues d'écorces et couronnées de branches, c'est dur à dire, dès qu'elle les regarde, elles sont de nouveau des arbres. Il y a une femme, qui est belle comme les dames du nord, à la peau blanche, aux cheveux blonds comme les blés et aux yeux vert d'eau, mais sous la taille, c'est un serpent aux ailes de dragons. Elle avance en rampant, s'aidant des mains pour ne pas se déchirer le ventre contre le sol glacé, et le peuple de la forêt s'écarte sur son chemin, respectueusement.

Tout le monde s'affaire, la poussant doucement en passant, pas méchamment, juste parce qu'elle est dans le chemin. Et elle recule, s'éloigne, fait des pas de côtés, sans savoir vraiment où se placer pour ne pas gêner. Elle finit au pied d'un arbre, blottie entre deux racines. Oisín bouge, et elle caresse son ventre pour le calmer. Autour de la tombe, l'agitation se calme. Le sanglier est toujours posté au bord du trou, à regarder le cadavre de Cernuan recroquevillé au fond. Des elfes sont amassés autour de lui, agrippés à ses pattes et sa fourrure, et un nain lui parle à l'oreille, sa grosse main rocailleuse posée sur son encolure, un couteau de bronze dans l'autre. Le sanglier souffle bruyamment puis s'ébroue, bousculant les elfes accrochés à lui. Il tombe à genoux comme quand il a aidé Rhian à sortir et tend le cou au dessus du cadavre.

Et c'est là que le nain lui tranche la gorge.

Rhian se lèverait d'un bond si elle n'était pas si lourde, mais elle ne peut retenir un cri d'horreur en voyant l'animal s'effondrer, la blessure béante déversant un flot de sang sur le corps du Cornu.

Deux bras rugueux se nouent autour d'elle, l'empêchant de se lever et de courir au secours de l'animal. Elle panique d'abord, tordant la nuque pour voir d’où viennent ces membres, mais le visage raviné d'une dryade lui sourit, par-dessus son épaule.

-Reste calme… Murmure-t-elle. Biyul a toujours su qu'il serait sacrifié sur la tombe de Cernuan.

Devant la tombe, les nains retiennent le sanglier, Biyul, le temps qu'il se vide de son sang dans la fosse. Les elfes l'entourent, murmurant de leur voix flutée, caressant son mufle et ses paupières, pour l'apaiser peut être, pour l'aider à mourir en paix.

Cela semble fonctionner, puisqu'il ne se débat pas. Il se laisse mourir, paisiblement, au dessus du cadavre de son dieu.

Finalement, il cesse de bouger, et le flot carmin de s'écouler. Les nains traînent son cadavre à l'écart, pendant que les autres, elfes, blaireaux, renards, viennent combler le trou de terre et de branches.

-Que font-ils? S'étonne Rhian quand ils allument un bûcher directement sur la tombe.

-Ils préparent le festin funèbre, répond la dryade, arrangeant ses racines sous Rhian pour la mettre à l'aise.

Rhian ouvre à nouveau la bouche pour demander ce qu'ils vont manger, mais son regard tombe sur les nains, en train de dépecer Biyul. Les elfes attendent en piaillant de recevoir leur part, chacun leur tour, un morceau ou deux, qu'ils vont redistribuer. Aux animaux d'abord, et même les herbivores goûtent une bouchée de la viande avant de s'éloigner, laissant place aux carnivores, puis aux peuples de la forêt, qui jette les morceaux dans le feu, les récupérant à mains nues pour les plus courageux, et bientôt, tout le monde mange de bon cœur, les mains couvertes de graisses. Des outres de vin passent entre toutes les mains, et quand une nymphe un peu pompette l'envoie à la dryade, Rhian reconnaît les outres d'un des villageois, qui avait subit un raid du peuple de la forêt au début de l'hiver. La serpente approche en rampant, serrant contre elle un quartier de viande fumant et le lui tend.

Elle hésite à refuser. D'un côté, voir Biyul se faire sacrifier ainsi puis manger sa chair à quelque chose de répugnant, mais elle sait que le peuple de la forêt n'aime pas qu'on refuse ses cadeaux. La serpente semble lire ses pensées, puisqu'elle sourit et lui met la viande dans les mains.

-Mange petite. Tu vas en avoir besoin.

-Heu... Merci Madame… Mais…

-Le vrai crime dans la mort de Biyul, serait de refuser la chair qu'il a offerte, déclare sagement la femme serpent.

Ca ressemble à la philosophie de Kees, qui aime les bêtes et leur parle comme à des égales, mais les tuent pour manger quand même.

Parce que c'est la loi de la nature et qu'elles y obéissent, sans haine pour le chasseur.

La chair de Biyul est plus tendre qu'elle ne l'aurait cru. Cela fait des semaines qu'elle n'a pas mangé de bonne viande, et son aventure dans les bois lui a creusé l'appétit, elle est affamée. Elle finit par lécher ses doigts après avoir rongé les os qu'un elfe vient récolter, pour les jeter dans le feu. La serpente est restée à ses côtés, et, elle ne sait pas à quel moment, mais la queue écailleuse est lovée sur ses jambes, entourant son ventre gonflé.

-C'est finit Rhian, déclare la dame blonde, une fois que la jeune fille est rassasiée. Tu as fait ta part, et le peuple de la forêt t'en est reconnaissant.

-Comment savez-vous mon nom?

-Deux hommes me l'ont dit, répond la serpente avec un petit sourire moqueur, le cornu et son fils…

Elle pose sa paume contre le ventre de Rhian et son sourire se fait plus doux.

-C'est à nous de faire quelque chose pour toi.

Et avant que Rhian puisse lui demander de libérer le bébé, elle sent son ventre se contracter brusquement. La serpente a un petit rire devant son expression surprise, et la pousse doucement contre l'écorce de la dryade.

-Détends-toi.

-Je vais accoucher maintenant? S'exclame Rhian, agrippant les racines de l'arbre à pleines mains.

-L'enfant a trois mois de retard sur sa naissance. Avec de la chance, tu ne souffriras pas longtemps.

Rhian a envie de se lever et rentrer tout de suite au village, de se réfugier dans la maison de la sage-femme, mais la seconde contraction lui coupe définitivement les jambes. Elle ne veut pas accoucher dans la forêt, mais la femme serpent défait ses bottes.

-Ca va même être très rapide, déclare-t-elle en débouclant ses braies. Surtout respire bien.

-Il faut aller chercher la sage-f… commence Rhian avant de sursauter comme un liquide chaud lui coule entre les jambes.

Elle panique à nouveau, craignant de perdre du sang, mais la serpente la repousse contre la dryade.

- Tiens-la.

-Qu'est-ce qui se passe? Demande Rhian, alors que les bras de la dryade se referment doucement mais fermement sur ses épaules.

-Calme-toi Rhian, c'est normal. Tout va bien, il n'y a pas besoin de la vieille accoucheuse.

-Mais…

-Je suis l'accoucheuse de la forêt, explique la serpente en passant sa main sur le ventre de Rhian.

Devant l'expression stupéfaite de la jeune fille, elle explique avec un sourire.

-Qui crois-tu qui aide les faons et les marcassins à naître? Qui penses-tu aide les fées à accoucher et les dryades à germer? Ne t'inquiète pas.

Rhian se tend comme une autre contraction resserre son ventre et la dryade laisse pendre ses branches dans ses mains, lui assurant qu'elle peut les briser, elles repousseront.

Le travail dure longtemps. Moins, assure la serpente, que pour un premier accouchement, mais pour Rhian, les heures durent des jours.

Elle a parfois le temps de souffler, entre deux contractions, et elle voit que le feu brûle toujours, alimenté par le peuple de la forêt, et que les elfes sont rassemblés autour d'elle, piaillant comme des oiseaux, effleurant son ventre gonflé du bout des doigts. La serpente les laisse faire, se contentant de les repousser quand ils essayent de grimper sur Rhian, ou leur demande de l'eau, ou des herbes. Les contractions se rapprochent, de plus en plus, et Rhian serre les branches de la dryade à les briser. Et puis il y a encore une douleur, plus grande que les autres et quelque chose passe. A peine le temps de reprendre son souffle et la serpente l'encourage à recommencer.

Et tout d'un coup, le bébé est devant elle, dans les mains de l'accoucheuse.

C'est si soudain qu'elle en reste muette un petit moment, à contempler la petite chose rouge et poisseuse qui hurle à pleins poumons. Les elfes piaillent de plus belle, se bousculant pour voir le bébé, essayer de le toucher, mais la serpente les repousse, posant l'enfant dans les bras de sa mère.

Rhian a du mal à prendre le bébé correctement, elle n'a pas l'habitude de tenir un enfant, est-ce qu'elle le prend bien? Il pleure tellement, c'est normal? Est-ce qu'elle lui fait mal? Et puis il est tout rouge et il n'a pas de cheveux et pourquoi est ce que sa peau est aussi fripée? Est-il laid à cause d'elle? Elle a presque envie de demander à la serpente de le reprendre, mais tout d'un coup, le bébé arrête de pleurer et la regarde.

Et elle sait qu'elle ne le lâchera plus.

Elle le soutient d'un bras, ça vient tout seul maintenant, tout en l'enveloppant dans son manteau, pour ne pas qu'il attrape froid. Et elle le regarde.

Il n'est pas si laid. Ses yeux ont l'air de regarder dans la même direction et puis les cheveux ca va pousser, sûrement. Elle compte les oreilles, le nez, les doigts, puis les doigts de pied, tout y est, pas de sabot, pas de queue.

Il est beau.

Elle est belle.

C'est une petite fille.

Rhian a envie de se mettre à rire, à rire jusqu'à en pleurer. C'est une fille. Mais elle a juré que son enfant s'appellerait Oisín, alors c'est le nom qu'elle portera. Et elle le dit à la serpente, avec un grand sourire.

-Elle s'appelle Oisín.

La serpente acquiesce, tout en coupant le cordon ombilical et retirant le placenta.

Et le bûcher s'effondre dans un grand craquement comme si la tombe se vidait soudain.

Un grand silence règne sur le peuple de la forêt.

Quelques craquements encore. Le feu qui crépite.

Et quelqu'un sort du feu, nullement gêné par la fournaise

C'est une silhouette connue, même si elle semble plus grande et plus large. C'est une silhouette avec des pattes de bouc, des longs cheveux qui volent autour de sa tête comme une crinière et des cornes majestueuses.

C'est Cernuan.

Revenu des morts.

Bien vivant et en un seul morceau.

Cernuan qui vient vers elle d'un pas décidé, et son peuple s'écarte devant lui, le saluant respectueusement. Cernuan qui a l'air plus grand qu'avant, mais aussi plus sombre, qui ne sourit pas, et qui fixe son regard inhumain sur Rhian et sa fille. Il stoppe devant elles et échange un regard avec la serpente qui ne s'efface pas comme les autres, mais le salue d'un signe de tête avant de s'écarter, très digne, mais restant proche de Rhian. Le Cornu se penche alors et tend la main vers Rhian qui resserre ses bras autour du bébé.

-Non… s'il vous plait, implore-t-elle, elle n'a rien fait… C'est... c'est ma faute… Pas elle, pas... pas Oisín…

Elle sait que s'il touche à Oisín, elle le tuera une seconde fois, mais elle ne veut pas que ça recommence. S'il le faut, s'il réclame vengeance, il peut la tuer elle. Mais pas Oisín. Pas son bébé.

-Ma flûte.

Sa voix est la même.

Toujours cette petite intonation qui donne l'impression qu'il se moque d'elle. Ou du reste du monde.

-Je voudrais ma flûte, répète-t-il, et cette fois ses yeux sourient.

Rhian met quelques secondes à comprendre de quoi il parle et décroche la flûte de pan toujours pendue à son cou. Il la reprend doucement, et passe la corde autour de son cou avant de souffler quelques notes et la reposer, bien à plat sur son torse. Puis il s'agenouille devant Rhian, une manœuvre qu'elle a toujours trouvée étrange avec ses pattes.

Et il sourit derechef.

-Quel genre de personne crois-tu que je suis? J'ai beau avoir des dizaines de bâtards, de demi-fée ou demi-homme, de demi-arbre ou demi-bête, ce sont tous mes enfants. Leurs vies m'enchantent et leurs morts m'attristent. Leur faire du mal est au-delà de mes forces.

Il tend la main et caresse la joue de Rhian, doucement, comme s'il touchait un oiseau, comme il faisait toujours après l'amour.

-Je ne suis pas ton père Rhian.

Il sourit puis prend Oisín dans ses bras, d'un geste habitué. Rhian essaye de l'en empêcher par réflexe, mais il sait ce qu'il fait, peut être plus qu'elle, et se relève, Oisín au creux du bras, la regardant comme une princesse, un trésor, un don des dieux. Ce qu'elle est probablement. Il la berce doucement, tournant sur lui même lentement, sans la quitter des yeux.

C'est aux mouvements de sa barbe que Rhian vois qu'il parle au bébé, si bas qu'elle n'entend pas ce qu'il lui dit. Oisín écoute, comme fascinée. Et puis il soulève son masque.

Tout le monde détourne le regard. Elfe, cerf, nain, renard, fée, dryade… Même la serpente tourne la tête et cache les yeux de Rhian d'une main. Puis il remet le crâne morbide sur ses yeux, et il montre Oisín à tout le monde, la levant au dessus de sa tête.

Et il leur dit bien:

-Voici ma fille, Oisín du cerf, qui sera conteuse et chanteuse. Voici ma fille, princesse du bois. Traitez-la en sœur, en fille, en amie. Elle est l'une des nôtres.

Et il la remet dans les bras de Rhian. Tout de suite, Rhian sait que quelque chose a changé chez le bébé. Elle a un regard de sage, ou peut être que c'est son sourire, qui ressemble à celui de Cernuan et de Kees.

Le sourire de celui qui a eu une révélation.

Et puis Cernuan s'accroupit à nouveau en face d'elles.

-Mon torque? Et mes bracelets? Demande-t-il en désignant sa gorge nue.

-Mon père, répond-t-elle aussitôt.

Elle n'a pas trouvé les bijoux de Cernuan dans sa première tombe, et après tout, qui passerait à côté de parures en or massif?

-M'en voudras-tu si je le tue?

Elle sait qu'il le fera de toute manière. Parce que même s'il est revenu à la vie, assassiner un dieu est un crime qui ne se pardonne pas facilement. Elle pourrait lui dire que oui. Qu'Accius, aussi violent qu'il soit, est toujours son père et que ça forge des liens indestructibles.

Mais elle ne le dit pas.

-Va.

Il sourit.

Il lui caresse les joues.

Et il se lève en criant.

-BIYUL! Lève-toi!

La tombe craque à nouveau et l'énorme sanglier en sort à son tour, bien vivant, et lui aussi intact, même si quelques flammèches roussissent sa fourrure avant qu'il ne réussisse à escalader la tombe. Il a l'air plus jeune qu'avant sa mort, son poil plus sombre et plus court, ses sabots plus tranchant, et sur son front, il n'y a plus la marque de main.

Mais Cernuan pose sa main sur le front de Biyul et il y a à nouveau une marque blanche quand il la retire. Puis il se hisse sur le dos du sanglier géant, s'agrippant à pleines mains à sa fourrure plus épaisse sur les épaules.

-Ce soir, nous allons chasser!!! Hurle-t-il à son peuple qui se lance aussitôt dans des vivats enthousiastes, nous allons chasser celui qui nous a condamné à l'hiver!

Il y a des cris de joies, des arcs et des flèches délicats comme des toiles d'araignées, des haches de pierres, des nymphes, des dryades montées sur des biches et des cerfs, des nains grimpés sur des ours, des loups et des renards portant des elfes. Quelqu'un met un arc dans la main de Cernuan, beaucoup plus grand que ceux des elfes, et lui tend cinq flèches dans un carquois.

-Mère Lusine. Occupe-toi de Rhian jusqu'à ce qu'elle puisse se lever et rentrer.

-Oui mon enfant, répond la serpente, que votre chasse soit fructueuse.

-Elle le sera, assure le dieu de la forêt, qui pour le moment, ressemble plus à un démon.

Et il talonne le sanglier géant qui part en courant, ravageant tout sur son chemin. Derrière lui, les cerfs et les ours le suivent, et encore après, les elfes, montés sur leurs petites montures. Puis des oiseaux, des rats, toute la vermine du bois, et enfin, la clairière redevient silencieuse. Il n'y a plus que Rhian, Oisín et la belle serpente lovée autour d'elles.

-Vous êtes… la mère de Cernuan?

La Mère Lusine secoue la tête, arrangeant le manteau de Rhian autour d'Oisín et elle.

-Non, je suis une de ses mères. Une des fées qui l'allaite quand il renait le premier jour de l'année.

En parlant d'allaiter, elle ouvre la tunique de Rhian, puis sa robe, et lui montre comment nourrir Oisín, qui, aussi éveillée soit-elle, est un petit bébé affamé.

-Il renaît?

-Cernuan meurt le dernier jour de l'année et renaît au premier. Biyul est sacrifié sur sa tombe et revient des morts avec lui, pour être à nouveau tué l'année suivante. Tant que Cernuan ne renaît pas, l'hiver règne en maître. Il naît, devient enfant, adolescent au printemps, jeune homme en été puis homme en automne, vieillit et meurt au dernier jour de l'hiver. C'est un cycle qu'il ne fait pas bon briser.

Et puis la fée attire Rhian contre elle, la faisant s'appuyer sur son épaule et souffle doucement sur ses yeux.

-Dors, tu en as besoin.

Et Rhian s'endort.

Quand elle se réveille, il fait jour. Et il fait chaud.

La neige a complètement fondu, et les arbres sont couverts de bourgeons. La Mère Lusine a disparu, et les dryades sont de nouveaux des arbres. Rhian est allongée au pied de l'arbre au pied duquel elle a accouché et Oisín dort paisiblement à ses côtés, soigneusement emmaillotée de fins tissus et couchée dans un petit berceau de bois délicatement gravé. La tombe a été rebouchée, il n'y a pas une trace de la cérémonie de la nuit dernière, ni feu, ni os, ni sang. Ce serait presque un rêve si Oisín n'était pas là, souriant de son sourire de sage.

Rhian retrouve le bouc de Kees après quelques minutes de marches, Oisín dans les bras. Il lui fait la fête et réclame de renifler le nouveau-né qui pose sa petite main sur son museau. Puis il les guide à nouveau dans le bois, les ramenant au village. Rhian traverse les champs, maintenant couverts de blé haut et fort. Les arbres croulent sous les fruits et déjà, les enfants ont sorti le bétail restant, qui engraisse presque à vue d'œil, se gavant d'herbes fraîches.

Quand elle arrive au village, tout le monde est déjà au courant de son retour, par les pâtres qui ont couru l'annoncer. Et tout le monde de venir la voir, de venir voir le bébé, le nouvel enfant sacré de Cernuan.

Kees est un des premiers à arriver et s'il ne dit pas grand-chose, elle voit bien qu'il est fatigué d'avoir veillé et heureux de la voir en vie. Elle lui met Oisín dans les bras, et la lui présente en usant des termes de Cernuan.

Voici Oisín du cerf, conteuse et chanteuse.

Voici Kees du bouc, le guérisseur.

Oisín et lui font longuement connaissance, un long dialogue silencieux qui se fait entre le frère, vieillard, et la sœur, nouveau-né.

La mère de Rhian l'attend sur le seuil de chez elle. Elle a ouvert toutes les portes et toutes les fenêtres et fait brûler une branche de sorbier sur le pas de la maison. Elle est en train de verser un peu de lait sur le feu pour l'éteindre quand elle voit sa fille et sa petite fille arriver. Elle leur fait un sourire, et les embrasse. Elle est en deuil, même si son homme était une brute, il y a toujours en elle un peu de la jeune fille amoureuse du bel l'étranger qu'il était.

Il n'y a pas une trace sur le sol, si ce n'est les empreintes des hommes. Mais pas une marque du pied des elfes, ou de la griffe des loups. Pas de sabots, ni de pieds délicats. Elle sait pourtant que Cernuan est venu chasser ici avec sa suite, comme une horde de démons venus de l'enfer. Qu'ils ont hurlés, frappés leurs boucliers de leurs épées de bronze, encerclé le village. Que Cernuan a chargé directement vers la maison d'Accius.

Et qu'il a tiré, cinq fois.

Accius est étendu devant la maison au milieu du chemin, les bras en croix.

Tuer un dieu est un crime grave, et les dieux sont connus pour leur rancune tenace. Ce n'est pas œil pour œil ou dent pour dent, mais mort pour outrage, damnation pour blessure.

Pour son crime, envers Cernuan, envers le peuple de la forêt, envers le village, envers sa fille, envers la nature elle-même, Accius a mérité de mourir cinq fois.

Il a cinq flèches dans le corps.

Une dans le front, pour oublier son souvenir.

Une dans l'œil, pour tuer son âme.

Une dans la gorge, pour effacer ses paroles.

Une dans la main, pour détruire ses actes.

Une dans le cœur, pour stopper sa vie.

Cernuan a décoché cinq flèches, pour tuer Accius cinq fois.

Et le dieu de la forêt s'est vengé et est reparti, redevenu paisible faune facétieux. Il a béni les champs et les maisons, redonné vie aux bêtes et aux plantes, souri aux femmes et taquiné les hommes.

Et il est retourné dans sa forêt, pour une autre année ou il lui faudrait vivre, vieillir, mourir et renaître.

Plus tard, quand Rhian sera devenue une vieille femme, elle écoutera le premier conte qu'elle a appris à sa fille, devenue grande et belle, malgré ses cheveux filasse et son sourire effronté. Celui que tout les enfants du village préfère, et que des chevaliers du Nord viennent écouter de la bouche même d'Oisín.

Il commence toujours de la même manière, même si Oisín aime broder, raconter toujours plus grand, toujours plus beau, qu'elle fait des gros yeux et change sa voix, qu'elle peut être tour à tour Cernuan ou Biyul, Rhian ou Mère Lusine.

Toujours les mêmes mots.

"Rhian a un amant…"

Fin


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