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Auteur : Nothing
Résumé : Il y a dix ans, Nathan a perdu une partie de sa mémoire. Mais alors qu'il croyait cette amnésie définitive, il lui revient des souvenirs, qui vont changer la vie qu'il s'est bâti depuis son accident.
Notes : C'est en fait la suite d'une autre de mes fics, mais elle peut se lire seule… Bonne lecture !
Pandora
Chapitre 01
I've been looking so long to these pictures of you…
"Ca va aller… Ca va aller."
Nathan ferma les yeux, essayant de chasser, encore une fois, le violent mal de tête dont il souffrait. Mais comme à chaque fois, il ne parvint à rien, excepté à souffrir davantage ; depuis des années qu'il souffrait de ces migraines chroniques, rien n'avait pu le guérir ni le soulager, aucun médicament, aucune formule miracle, aucune méditation post zen, rien. Il ne restait guère que les paroles de Natalie, ça va aller, ça va aller, encore et toujours ces mots rassurants, comme un mystique mantra guérisseur, pour calmer la souffrance, et ses bras fins autour de lui. Il respira profondément, une dizaine de fois, et se releva, pour faire face, encore une fois ; il n'avait pas le choix. Depuis son accident, des années auparavant, ces maux de tête faisaient partie de la routine du quotidien, et Nathan n'avait pas d'autre choix que d'accepter de souffrir régulièrement ; il avait cessé de s'énerver contre le destin depuis bien longtemps.
"Je vais bien", rétorqua-t-il, légèrement agacé, en se dégageant de son étreinte. "Je déteste ce jour, c'est tout."
"Tu vas bien, tu es sûr ?"
"Oui… Laisse-moi tranquille."
Natalie le regarda s'éloigner sans rien pouvoir faire, impuissante, désemparée. Depuis qu'elle le connaissait, rien n'avait changé, l'accident était arrivé bien avant qu'elle le connaisse ; mais elle n'était jamais arrivée à s'y faire. Elle ne lui en voulait cependant pas – en dehors de ces épisodes où le mal faisait surface, et où il se montrait parfois assez désagréable, la vie de tous les jours, leur mariage, tout allait bien. Elle retourna s'asseoir à la table de la cuisine, finit son petit-déjeuner en pensant silencieusement.
Et puis, aujourd'hui surtout, c'était différent : elle savait que plus peut-être qu'un autre jour, celui-ci était propice à faire souffrir Nathan. Nul besoin qu'elle jette un coup d'œil au calendrier pour se souvenir qu'on était le 16 mars, cette date anniversaire qui rappelerait à celui qu'elle aimait, à jamais, ce qui s'était passé, dix ans plus tôt – ce jour là, le jour de cet accident, quand tout avait basculé. C'était un accident de voiture, banal en somme, avait-on raconté à Nathan ; parce qu'il roulait peut-être trop vite, parce qu'il y avait eu cette voiture, devant, qui avait ralenti brusquement… Parce que le mauvais temps… ? Parce qu'il pensait à autre chose ? Parce que…
Ce n'étaient que des suppositions ; en réalité, il n'avait aucun souvenir de ce qui s'était passé. Le choc qu'il avait subi, les multiples traumatismes crâniens, avaient déclenché l'apparition de ces migraines dont il souffrait aujourd'hui ; mais aussi, alliés à une part, sans doute, non négligeable, de volonté d'effacer à tout jamais les blessures psychologiques enfouies dans son inconscient, ils avaient provoqué une amnésie partielle. Non seulement Nathan ne se rappelait plus des circonstances de l'accident, mais il avait également oublié une bonne partie de ce qui l'entourait, une partie de sa vie, de tout ce qui constituait son être.
Lorsqu'il avait ouvert les yeux, la première fois après l'accident, sa première vision avait été celle d'une foule d'inconnus, de gens penchés autour de lui comme sur le berceau d'un nouveau-né, des gens dont il avait pour une grande partie oublié jusqu'au nom, des visages aux significations disparues. L'incompréhension ; la sienne, mais celle aussi de tous ceux qui l'aimaient, qui ne comprenaient pas qu'il ait ainsi pu les chasser de ses souvenirs – comme s'il en était responsable. Les jours suivants, sa mémoire avait commencé à se reconstituer, peu à peu ; mais il restait, et il resterait toujours des zones d'ombre, des fragments de sa vie, de son passé, qui avaient disparu pour toujours. S'il y avait une grande part due au choc physique, Nathan savait que son subconscient en était également responsable ; mais des années de psychothérapie n'avaient pas servi à grand-chose, et il avait fini par laisser tomber, en espérant – ou en craignant – qu'un jour, les souvenirs reviennent. Qu'y aurait-il, alors, dans cette boîte de Pandore… ? Qu'est-ce qu'il avait pu désirer oublier, si profondément ?
Au final, cependant, on avait considéré qu'il avait plutôt eu de la chance ; sa copine de l'époque, une certaine Olivia, était morte dans l'ambulance. Nathan s'en était bien tiré, quand on y songeait… Même si parfois, il prétendait le contraire, et affirmait qu'il aurait préféré le sort d'Olivia plutôt que le sien. Et même si Natalie ne pouvait décemment pas lui donner raison de vive voix, elle n'en pensait pas moins, au fond d'elle. Mourir aurait été une solution préférable, par bien des côtés ; il n'aurait pas eu à affronter la vie, de nouveau, en ne sachant rien d'elle. Personne n'aurait aimé être à sa place, aujourd'hui.
"Tu ne vas pas travailler aujourd'hui ?" demanda-t-elle en allant se préparer.
"Je dois être à la boutique à dix heures, ça presse pas…", dit-il, absorbé par la contemplation du paysage urbain, qui se déroulait par la fenêtre de leur appartement parisien.
Brumes grises. Façades de béton découpées au cutter dans les ombres matinales. La foule qui se pressait, sur les trottoirs, cheveux noirs et vague murmure de mandarin, dans le lointain.
Et des fantômes du passé, et rien d'autre… De vagues sentiments, parfois une parole qui lui échappait, d'étranges cauchemars, … Une note de musique, des fois. Des souvenirs qui ne lui appartenaient plus. Nathan ne s'évertuait plus à les chasser, à les chercher, à les classer ; au fond, ils l'effrayaient.
"J'y vais, moi", dit-elle. "A ce soir."
"A ce soir", répondit-il vaguement.
"Teddy devrait rentrer assez tôt", fit Natalie avant de s'en aller.
"Ok."
Peu après son accident, Nathan avait laissé tomber en bloc sa vie d'avant, celle dont il ne se rappelait de toute façon même plus. Quelques amis étaient venus le voir, lui avaient téléphoné ; mais s'il se rappelait de certains d'entre eux, la grande majorité lui était totalement inconnue, et il avait au moins eu la franchise de ne pas faire semblant. Il aurait pu tenter de recoller les fragments du miroir brisé, s'y atteler avec courage et détermination ; mais il ne savait pas par où commencer, et il avait déjà eu tant de mal à mettre un peu d'ordre dans ses pensées… Ce jour-là fut sa fin prématurée, sa mort en quelque sorte. Et puis, Nathan avait passé des heures, des jours, des semaines entières, le regard aveuglément fixé sur des photos d'antan, en essayant de se rappeler leur signification, sans jamais y parvenir.
Il y avait cette fille aux cheveux rouges qui souriait devant un gâteau d'anniversaire ; ce gamin jouant sur une plage grisâtre ; cette autre fille aux allures de top model qui l'embrassait devant l'objectif – il avait même du mal à se reconnaître lui-même… - ou ce type, en train de jouer de la guitare sur une scène… Nathan présumait qu'il le connaissait, au moins un peu – sans ça, il se voyait mal prendre des photos de quelqu'un qui lui était inconnu, sous prétexte qu'il jouait de la gratte dans un groupe plus ou moins connu. Il ne se rappelait pas, et pourtant, en regardant ce garçon, il éprouvait une sorte de vague malaise, sans savoir pourquoi ; quelque chose qui tenait à la fois des remords, des regrets, et de la tristesse. Il était sur d'autres photos, aussi, qu'il retrouva plus tard…
Mais rien d'autre, pas la moindre étincelle, en regardant ces bouts de papiers imprimés… Rien qui ne lui rappelle le moindre sourire, le moindre moment qu'il ait passé avec ces personnes nées d'avant. La seule chose que lui évoquaient ces photos étaient un sentiment troublant, prenant, de solitude ; la vérité qui se faisait jour, celle que tous l'avaient abandonné, ou peut-être qu'il avait voulu être seul… Pour recommencer ? Recommencer quoi… ?
La fac, il avait abandonné, même si par un étrange tour du destin, il n'avait pas oublié le contenu inutile de ses bouquins d'informatique ou d'électronique. Il savait encore programmer dans cinq ou six languages, constata-t-il, dépité par l'absurdité de sa vie, à présent. Une bonne raison de tout lâcher, lui avait-il semblé à l'époque – une sorte de logique incohérente, qu'il affectionnait par dépit. Nathan regrettait, à présent ; mais il avait vingt-trois ans à l'époque, tout lui semblait différent, et ses neurones n'étaient pas encore bien tous reconnectés les uns avec les autres. A savoir s'ils l'étaient maintenant… ?
Dans l'évier de la cuisine, Nathan avait brûlé les photos, avait rajouté les bouquins aussi, et puis tant qu'on y était, les numéros de téléphone, les lettres d'amour, et le moindre objet qui comportait une date qui ne lui évoquait rien. Puis, une fois que tout avait été réduit en cendres, il s'était senti mieux ; toujours aussi vide, mais au moins, il n'avait rien de matériel pour le désespérer davantage.
Il avait vécu un temps comme cela, sans rien chercher, sans vouloir même donner un sens à sa vie, certain qu'il n'en trouverait pas, de toute façon, et que tout ses efforts étaient inutiles. En fait, comprit-il lorsqu'il eut un peu de recul, il avait surtout peur de se mettre à réfléchir, peur des conséquences que cela entraînerait… Et il savait, à l'époque même, que le suicide serait en tête sur la liste des choses à faire. Le problème, c'était qu'il n'y aurait pas grand-chose d'autre sur cette fameuse liste… Nathan avait continué, un certain temps, à aller chez son psy, à lui parler de ses problèmes, bref, de sa vie. Il y allait sans espoir, juste parce que quelques personnes – ses parents – le poussaient à y aller. La solitude était devenue sa meilleure amie, une compagne à laquelle il s'était fait.
Il avait vingt-six ans alors, sa vie était un chantier à reconstruire, il vivait seul, travaillait dans une boutique d'informatique, et au fond, il se disait, ç'aurait pu être pire. Non pas qu'il soit de ces béats optimistes pour qui l'essentiel est d'être encore en vie, mais parce que penser autrement aurait pu se révéler dangereux, comme autrefois.
Un jour, cependant, il avait rencontré Natalie. Un autre de ces jours où tout change, comme ça, d'un claquement de doigts, trop vite, sans qu'on s'y attende, sans qu'on puisse y faire quoi que ce soit. Mais cette fois, le changement lui plaisait.
Elle était entrée dans la boutique, un matin de septembre. Une grande fille d'une trentaine d'années, un peu Ally Mc Beal sur les bords, longs cheveux couleur automne, yeux bleus et souriants, en long manteau violet de velours sur un jean noir. Rien qu'en fermant les yeux, il pouvait encore la voir, elle, ce jour là… Un regard, et puis, c'était assez étrange, mais Nathan s'était senti presque immédiatement attiré par elle. Natalie lui avait confié, un peu plus tard, qu'elle avait ressenti la même chose. La discussion s'était nouée, et au-delà du petit problème de disque dur de Natalie, c'était une amitié, un amour qui avait pris forme sur tout ce qu'ils avaient en commun ; une relation sous le signe de ce qui les liait, la disparition, la mort, l'oubli. Aspects d'autant plus sombres qu'ils devaient préfigurer un amour, la lumière, qui changerait leur vie, là où tous deux, ils s'y attendaient le moins.
C'était toujours un peu la même chose, à la boutique ; monter les unités centrales, câbler, ranger les stocks, accueilir les clients. Et puis même un peu de temps libre ; avant sa rencontre avec Natalie, Nathan l'occupait à coder des petits jeux en Java, à lire de l'assembleur et à jouer les pirates débutants, des activités fort passionnantes qui lui évitaient de penser un peu plus sérieusement au désastre de sa vie. Ca allait mieux, maintenant.
Lorsqu'il rentra, Natalie n'était pas encore là. Elle était secrétaire dans une compagnie d'assurances, et finissait à peu près à la même heure que lui, à la différence que son lieu de travail était assez loin, alors que Nathan n'était qu'à un quart d'heure de métro. Ils habitaient un petit appartement dans le XIIIème arrondissement, et Nat travaillait à Suresnes, n'ayant pas trouvé de travail plus près.
Teddy, par contre, était là, rentrée du lycée. Elle était assise en tailleur sur la moquette devant la télé, en short beige, plongeant de temps à autre la main dans un paquet de chips ; elle bougeait la tête au rythme de la musique, les clips musicaux qui passaient sur MCM, l'air très concentrée. Comme bien souvent, il y avait à ses pieds un bouquin de cours qu'elle feuilletait une fois toutes les demi-heures.
"Salut, Teddy", fit Nathan en se penchant pour lui faire la bise.
La jeune fille sursauta, ne l'ayant pas entendu rentrer, et tourna rapidement la tête, lui envoyant de longues mèches rouge vif dans la figure. En réalité, elle ne s'appelait pas Teddy, mais Julie ; quoi qu'il en soit, depuis sa petite enfance, tout le monde, parents et amis, l'appelaient ainsi, un surnom qui lui était resté collé à la peau. Gamine, elle trimbalait partout avec elle un ours amoché appelé Teddy ; quelqu'un, un jour, avait cru qu'il s'agissait d'elle, et ses parents en avaient été tellement amusés qu'ils avaient gardé le surnom.
Ted était la fille de Natalie et d'un autre homme, avec qui elle s'était mariée plus jeune. Et tout allait bien ; jusqu'au jour où sans prévenir, il avait disparu. On l'avait retrouvé une semaine plus tard, sa voiture écrasée en bas d'une falaise, lui dedans. Suicide, accident ou meurtre, les paris étaient ouverts ; la vérité n'avait jamais été totalement établie, même si de l'avis de Natalie, c'était la première option, pour diverses raisons, dont les problèmes psychologiques de cet homme, qui apparaissait la plus plausible. Elle et Ted avaient déménagé loin, avaient essayé de tirer un trait sur leur passé – un peu comme Nathan, voilà qui les rapprochait ; voilà qui expliquait peut-être leur attirance l'un pour l'autre.
"C'a été au lycée ?" demanda Nathan distraitement en allant dans la cuisine se servir un coca.
"Ouais, ouais", grogna Ted. "Comme tous les jours dans ce putain de lycée de merde."
Il revint dans le salon, s'assit sur le canapé derrière elle en la regardant. Ted ressemblait beaucoup à sa mère, par bien des côtés ; une grande liane aux airs un peu maladroits parfois, mais qui possédait une certaine grâce troublante. Pour le reste, c'était le prototype de l'adolescente rebelle tel qu'il en existe des millions, et en ce moment, la compréhension de l'étrange animal nommé Teddy échappait autant à sa mère qu'à Nathan. Elle s'était teint les cheveux en rouge vif, et dressés au dessus de sa tête dans tous les sens, ils évoquaient, au choix, une crinière de lionne selon Natalie, ou un plat de spaghettis bolognaise jetés contre un mur selon Nathan. Ted arborait un anneau dans la lèvre et des t-shirts qui disaient "Anarchy now", et si la plupart du temps, en fait, elle se montrait plutôt facile à vivre, il y avait des moments où ce n'était franchement pas le cas.
"Tu peux baisser le son ?" demanda Nath, fatigué par le volume de la télévision et de la musique.
Ted obéit, à contrecoeur. Nath regarda l'écran, un moment ; que des groupes qu'il ne connaissait pas, et pas un pour l'inspirer. Des filles qui marmonnaient une pop doucement sucrée, un groupe de rap qu'il trouvait proprement inécoutable, le retour sur la scène d'un chanteur qu'il croyait mort et enterré depuis des années. Un nouveau clip. Ted releva la tête, commença à la hocher doucement, l'air intéressé, et se mit à fredonner les paroles. C'était un groupe de rock un peu trop bruyant pour ce qui passait habituellement dans le top 50 ; le chanteur/guitariste était un type aux cheveux couleur neige et aux yeux violets, shoes de dragqueen, t-shirt noir moulant "Like a virgin", qui chantait tantôt en anglais, tantôt en français, tantôt en russe, et gémissait le reste du temps comme une vache en train de mettre bas. Le clip alternait images de prières pseudo sataniques, de live et de public déchaîné, et du chanteur à demi nu dans une église en train de se faire violer par son guitariste. Bref, le summum du mauvais goût, et Nath fit la grimace.
"Je comprendrai jamais rien à ces groupes que t'adore", marmonna Nathan. "Et franchement… Tu vas encore dire que je parle comme si j'étais vieux, mais je trouve ça un peu… Heu, choquant, surtout à cette heure ci…"
"Tu comprends rien", marmonna Ted. "C'est de l'art. Du second degré."
"La musique aussi, c'est du second degré ?"
"T'es peut-être trop vieux", rétorqua l'adolescente.
Mais bizarrement, il y avait quelque chose de familier à Nathan, dans ce clip. La musique, peut-être, … ? Même si elle ne lui disait rien… Ou peut-être était-ce la bassiste ? Il ferma les yeux, eut l'impression, un instant, que des souvenirs enfouis allaient remonter à la surface. Il avait le sentiment de les connaître, étrangement, comme si au fond de lui, il connaissait ce moment, il avait toujours connu cet air… Mais rien. Il ouvrit les yeux, dépité. S'il en parlait à Teddy, elle allait sûrement le prendre pour un cinglé ; si ce n'était déjà fait.
"Ouais, de la musique", fit-il, "si on veut. Je trouve ça moyen, quand même, le coup du chanteur qui se la pète avec sa Jagstang bleu ciel, la même que Cobain… Alors que franchement, vu le son crade, c'est pas le plus approprié pour ce qu'ils jouent. Ca fait pas très rock gothique de toute façon…"
Ted se retourna plus vite que l'éclair, le dévisagea comme s'il était l'incarnation du Christ.
"Heu… Oublie ça", marmonna Nath, n'ayant aucune idée d'où il tirait une telle culture musicale grunge.
"T'écoutais Nirvana dans ta jeunesse mouvementée ?" demanda l'ado, un sourire jusqu'aux oreilles.
"Heu, non. Tu sais bien que j'écoute que de la variété… Les machins qui passent à la radio…"
"Ouais, tu l'as peut-être oublié alors… Parce que franchement, même moi, j'ai pas compris tout de suite de quoi tu parlais."
Elle revint vers l'écran, l'air suspicieux, mais il se tut. Le clip se termina, mais il avait toujours cette étrange impression de déjà vu, comme si quelque part dans sa vie, il avait connu quelqu'un, qui était à présent dans cet écran de télévision.
"Ca va aller ?"
Deuxième fois de la journée que Natalie le lui demandait. Cette fois, il faisait nuit, vingt-trois heures ; elle était assise au bord du lit, et lui allongé, le regard tourné vers le plafond, toujours la même question floue en tête – toujours les mêmes images, le même son, ce groupe que Ted adorait, il ne pouvait s'empêcher d'y penser. Il voyait des guitares bleu ciel, un type aux cheveux blancs, une ombre décharnée derrière lui. Un regard. Un sourire. A force même d'y réfléchir, il était presque parvenu à se persuader que ça avait quelque chose à voir avec ses souvenirs, même s'il ne voyait pas quoi. Parfois, tout se mélangeait, il ne savait plus très bien.
"A quoi tu penses… ?"
Elle s'allongea près de lui, posa la tête dans le creux de son épaule. Nath ne répondit pas tout de suite, ne sachant pas quoi lui dire pour qu'elle ne s'inquiète pas trop à son sujet – et pour être honnête, lui-même commençait à s'inquiéter pour lui… Il l'embrassa, glissa une main sous son t-shirt pour caresser son dos froid. Natalie fit la moue, se recula.
"Je me lève tôt demain", dit-elle. "Et puis…"
Et puis ce n'était pas tout. Nathan savait ce qu'elle allait lui dire ; quelque part, il n'en pensait pas moins. Pourtant, ils s'aimaient, mais ce que Natalie pouvait bien lui dire se résumait en quelques mots : cela faisait six ans qu'ils étaient ensemble. Déjà. Les choses avaient changé, imperceptiblement, sans que ni l'un ni l'autre ne s'en rende compte, comme le temps, sournois, avait filtré entre eux pour commencer à les séparer. Un jour, il effacerait définitivement cette image, celle d'une grande fille un peu maladroite sur les bords, qui entrait dans une boutique d'informatique pour faire réparer son ordinateur, et croisait le regard du vendeur… Il ferma les yeux. Il ne voulait surtout pas penser à ce moment, celui où tout se finirait, parce que cette image aurait disparu, pour lui et pour elle.
Elle dormait à côté, le bras replié sous elle, perdue au pays des rêves. Nath essaya de s'endormir, en vain ; entre la peur de perdre Natalie et cette récente obsession de groupes de rock sataniques, le sommeil tardait à venir. Il entendait, à travers le mur de béton, le grésillement des écouteurs d'un walkman. Teddy. Pourquoi ne dormait-elle pas à cette heure-ci ? Il se leva, alla frapper à sa porte.
"Fais pas semblant d'avoir l'air endormi, Ted…"
"J'ai pas cours demain", dit l'adolescente. "Mais toi, tu travailles, non ?"
"J'ai pas sommeil…"
Teddy mâchonnait un crayon en boudant à demi, d'avoir été dérangée dans son petit univers. Elle portait juste un t-shirt noir, décoré d'un loup, lui arrivant juste sous les fesses, découvrant ses adorables cuisses couleur biscuit au lait, parsemées de taches de rousseur. Nathan releva la tête, mais trop tard – elle venait de suprendre son regard. Troublé, il en oublia ce qu'il venait faire là ; Ted, appuyée contre le battant de la porte, le regardait avec un mélange d'indifférence et de dédain. Rien à voir avec ce qui venait de se passer, du moins Nathan le pensait-il ; chez la jeune fille, c'était une expression courante, surtout vis-à-vis de lui.
"Qu'est-ce que tu voulais, déjà ?"
"Je me demandais… T'aurais pas ce disque, tu sais, le groupe que tu regardais tout à l'heure ?"
"Pandora ? Oui, j'ai leur dernier cd – depuis quand est-ce que tu écoutes ça ?"
"J'ai juste envie d'un peu de changement, en ce moment."
Elle le fixait bizarrement ; au bout d'un moment, elle entra dans sa chambre, farfouilla dans une pile de disques posées à même le sol, en tira un boîtier, le tendit à Nathan.
"Je suis sûr que ça va pas te plaire", marmonna-t-elle, "Alors c'est toi qui m'as demandé, oublie pas, viens pas te plaindre après."
"Pourquoi tu dis ça ?"
"Ben, … ", hésita Teddy, rouge. "Comment te dire… Le chanteur et le guitariste sont un peu, heu, … Gays, et ils sont ensemble…"
"J'avais cru comprendre. Pourquoi tu me dis ça ?"
"Ca te choque pas ?"
"Pas trop, non", mentit Nathan.
"C'est bien la première fois que je t'entends dire ça", grogna Ted. "D'habitude, on t'entend râler parce que y'a des homos par-ci, des homos par-là…"
"Ouais. Occupe-toi de ce qui te concerne, ok ?"
"Bonne nuit…" soupira Ted.
Elle avait l'air malheureuse, tout d'un coup, fâchée contre lui. Nathan faillit lui demander ce qui n'allait pas, se retint ; il savait très bien qu'elle allait l'envoyer promener, comme d'habitude. Il n'était pas censé s'occuper de ses affaires, lui non plus.
La première écoute l'avait surpris. En fait, Nathan n'avait pas aimé. La musique avait réveillé en lui un mal de tête sournois qui le guettait depuis plusieurs heures déjà. Pas étonnant ; pour lui, ça s'apparentait plus à du bruit qu'à de la musique. En fait, il avait rendu le disque à Teddy, et était parti se coucher ; le lendemain, dans un moment d'ennui, il lui avait de nouveau emprunté son walkman.
Une semaine passa, une semaine comme toutes les autres. Une autre, encore. A force d'écouter les mêmes ryhtmes en boucle, Nathan finissait par penser que cet écho, qu'ils provoquaient en lui, avait forcément quelque chose à voir avec son passé, cette page de sa vie qu'il avait définitivement effacée.
Et puis, il y avait quelque chose dont il n'était pas sûr. Il y avait quelques photos, sur le livret accompagnant le disque ; et une, en particulier, qui l'intriguait depuis plusieurs jours. Une photo du guitariste, un dénommé Yoan – un grand brun, cheveux bouclés aux épaules, aussi maigre qu'une brindille, les bras recouverts de tatouages de dragons japonais, de motifs tribaux et de diverses choses. Nath aurait juré qu'il était aussi sur ce paquet de photos lui appartenant, dont il s'était débarassé dix ans plus tôt… Pas vraiment d'explication, à ça. Peut-être, qu'il se trompait, aussi ? Pourtant, à force d'y réfléchir… Mais ça ne venait pas. Même s'il ressentait une sorte d'empathie vis-à-vis de cet homme, qu'il ne s'expliquait pas.
C'était comme ça ; pas moyen d'en parler à Ted, et puis, ça faisait vraiment ado fasciné(e) par les célébrités… Après tout, peut-être qu'il l'avait connu dans son passé, et alors ? Qu'est-ce que ça changeait ? Mais des souvenirs, pour la première fois depuis longtemps, revinrent. En le voyant bouger, sur scène, cette façon qu'il avait de se déplacer comme dans la vie, évanescent, avec une grâce qui lui rappelait… Une comparaison stupide. Mais il lui rappelait Natalie parfois, par sa façon de se déplacer.
Des souvenirs effacés. Une plage grise, déserte. Il pleuvait ; une côté inconnue se dessinait dans le lointain, cris et sirènes de bateaux couvertes par l'horizon. Il était là, à genoux dans le sable, à tracer des lettres effacées par la marée ; ses bras étaient encore vierges d'encre et de dessins. A un instant, lorsqu'il se retourna, Nathan crut voir l'ombre d'une larme… Puis il se leva, vint vers lui ; ses cheveux étaient couverts de sable, ses bras aussi. Son visage disparut dans la brume, il plut de plus belle.
Nath se réveilla en sursaut, les écouteurs encore dans les oreilles. A quoi est-ce que tout cela menait ? Il finissait par en être plus qu'agacé… Pris d'une soudaine impulsion, il attrappa le téléphone, composa le numéro de ses parents – au moins quatre mois qu'il ne les avait pas appelés… Pas par négligence, pas parce qu'il n'en avait pas envie, simplement parce qu'il n'en avait pas le temps ; une excuse comme une autre, et pourtant, ce n'était pas le travail qui l'étouffait. Ce fut son père qui décrocha.
"Ca fait longtemps", marmonna celui-ci.
"Pas eu le temps", fit Nath, répétant l'excuse conventionnelle qu'il s'était juré de donner. "Le travail, tout ça… Tu sais ce que c'est."
"Tu vas bien ?"
"Ca peut aller. Dis-moi… Est-ce que je peux te poser une question ? C'est à propos de moi, de mon passé, tout ça…"
Nathan avait du mal à s'exprimer. Cela faisait des années que le sujet était tabou, et il ne voulait plus l'aborder en présence de ses parents, eux censés tout savoir et qui finalement ne savaient pas grand-chose sur lui… Il comprit la surprise de son père, à l'autre bout du fil. La page était tournée, pour lui, et tout ce qu'il avait pu savoir, c'était peut-être trop tard pour demander ; Nath ne savait même pas pourquoi ce geste, pourquoi demander maintenant, comme s'il s'attendait, honnêtement, à avoir une réponse. Si un de ces anciens amis était à présent une star du rock, il imaginait qu'il s'en serait rappelé, franchement. Comme ça, juste pour savoir, parce que ce serait drôle d'imaginer…
"Un ami, peut-être", fit Nathan. "Ou en fait, juste quelqu'un que je connaissais. Un grand brun, qui jouait de la guitare… Ca ne te dit rien ?"
"Pas grand-chose. Mais tu sais, tu ne nous as jamais beaucoup parlé de tes amis…"
"Je sais", dit-il – il regrettait, maintenant, évidemment, mais comment aurait-il pu prévoir ?
"Il n'est pas venu te voir, après ton accident ?"
"Je ne sais plus."
Une période qui restait très floue, pour lui. Un temps étrange, qui se limitait à un défilé de visages connus ou inconnus au dessus de lui. Des amis à lui étaient venus le voir, mais il n'avait pas revu nombre d'entre eux par la suite ; il ne savait même pas s'il connaissait ce Yoan, à l'époque… Nathan raccrocha, se sentant un peu stupide. Qu'est-ce que ça pouvait changer, de toute façon, à présent, même s'il avait su qui il était, pour lui ? Il avait fait des choix, à l'époque, il avait choisi de recommencer une nouvelle vie pour ne pas se tracasser davantage avec tout ce qui restait de l'ancienne. Des lambeaux, des fragments de lui, de moments détachés de toute signification ; à quoi bon, …?
Il vit Natalie entrer dans le salon, les larmes aux yeux, l'air décomposé.
"Qu'est-ce qu'il y a ?"
"Ted, …" dit-elle. "Qu'est-ce que j'ai fait ?"
"Qu'est-ce qui lui est arrivé ?"
"Rien", renifla Natalie. "Rien, elle n'a rien, c'est juste que… Je peux te parler ? Et promets-moi que tu te fâcheras pas contre elle."
Ted était dans le couloir, l'air boudeuse, triste à la fois. Elle leva la tête, décocha un regard noir à Nathan.
A suivre…