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Fiction » General » Qui a peur du grand méchant Lou ? font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Laede
Fiction Rated: T - French - General/Parody - Reviews: 5 - Published: 02-24-06 - Updated: 02-24-06 - id:2119672

Titre : Qui a peur du grand méchant Lou ?

Auteur : Laède.

Disclaimer : Le petit chaperon rouge ne m’appartient pas, mais Lou, oui, alors on demande la permission avant de lui papouiller le manteau de fourrure. Quant à Baumhacker… là, vous n’aurez qu’à assumer tout seuls.

Rating : PG-13. Avertissements : allusions à du slash.

Notes : Fiction rédigée pour mon atelier d’écriture du premier semestre. La consigne : réécrire le conte du Petit Chaperon Rouge (version Perrault) dans le style qu'on voulait, journalistique, policier, comique... Et j'ai choisi policier, of course.


QUI A PEUR DU GRAND MECHANT LOU ?

Baumhacker (1)termina sa tasse de café – noir et surtout infect, mais indispensable si tôt le matin – et alla rejoindre Muller, qui l’attendait devant l’une des salles d’interrogatoire. L’un des néons du couloir clignotait. Nouveau, ça, remarqua Baumhacker. En même temps, tout partait à vau-l’eau ici, alors un néon de plus ou de moins, on n’était pas à ça près.

« Bonjour, commissaire, le salua Muller quand il arriva à sa hauteur. Il vous attend. »

Baumhacker hocha la tête et prit le dossier qu’il lui tendait. Lou Moreau (2), vingt-quatre ans, étudiant. Accusé de viol par une certaine S. Rousseau, vingt-deux ans, sans profession. Il s’en rappelait, c’était justement Muller qui avait pris la déposition de la fille la veille. Jeune, très mince, rouge flamboyant de la racine des cheveux aux talons hauts, ç’aurait été difficile de la manquer. Baumhacker referma le dossier et passa dans la salle d’interrogatoire.

Lou Moreau ne semblait pas vraiment l’attendre avec impatience. Sa longue silhouette drapée sur sa chaise, mains croisées derrière la nuque, il avait plutôt l’air de s’amuser à compter les fissures du plafond. Baumhacker en avait répertorié neuf dans cette pièce, plus trois qui étaient hors-jeu parce qu’elles débordaient sur les murs. En entendant la porte claquer, Moreau se tourna vers lui, déplia ses bras, réarrangea gracieusement sa posture, lui sourit. Il avait des yeux verts en amande, des dents parfaites, une fossette à la joue gauche et un manteau de fourrure qui avait sans doute connu de meilleurs jours.

« Bonjour, commissaire. Comment allez-vous ? Pour ma part, je dois vous avouer que j’ai déjà connu mieux. Une nuit en garde à vue, ça ne repose pas vraiment, surtout si elle doit être suivie d’un interrogatoire aussi matinal. Je n’ai même pas eu le temps de prendre un café.

- Vous pouvez en demander un, si vous voulez, mais il est imbuvable, répondit Baumhacker en s’asseyant face à lui.

- Comme votre collègue, dans ce cas ! répliqua Moreau, amusé. Et peut-être comme vous. Vous ne m’avez pas l’air du matin.

- C’est pourquoi je préfèrerais éviter les bavardages et en venir aux faits.

- Excusez-moi, j’essayais simplement d’être aimable, soupira Moreau. »

Baumhacker ouvrit le dossier qu’il avait posé sur la table entre lui et Moreau. Le jeune homme y jeta un coup d’œil, puis fixa à nouveau son regard sur Baumhacker, comme s’il lui semblait plus intéressant qu’un quelconque acte d’accusation.

« Vous êtes au courant, dit le commissaire, qu’une plainte pour viol a été déposée contre vous hier matin par mademoiselle Rousseau.

- Vous voulez dire Scarlett ?

- Oui.

- Drôle de prénom, vous ne trouvez pas ? Sa mère l’a appelée comme ça à cause d’Autant en emporte le vent. Ca n’a pas dû l’avantager, en plus du prénom, elle a aussi hérité du caractère de Scarlett O’Hara. Insupportable. Cela dit, je suppose que ça ne vous plaît pas non plus de discuter cinéma et littérature. Vous vous appelez comment, au fait ?

- Baumhacker.

- Ah, oui, fit doucement Moreau. J’ai entendu parler de vous. Il paraît que vous êtes doué pour faire plier les gens. Mais au vu de votre réputation, je vous imaginais autrement. Plus grand, plus large, plus robuste… Plus impressionnant, en somme. »

Au lieu de quoi Baumhacker, bien qu’assez grand, n’était pas bâti en puissance. Il était mince, compact, nerveux, tout en lignes dures et épurées. Jusqu’aux traits de son visage, bien droits, bien réguliers. Et puis, à côté de ça, il avait la peau pâle, les yeux ni gris, ni bleus, mais d’une nuance entre les deux, des cheveux pas tout à fait lisses qu’il rabattait en arrière et qui ondulaient sur sa nuque, des lèvres charnues. Ca lui arrivait de trouver le mélange bizarre, parfois, le matin devant la glace. Malgré tout, l’expérience lui avait montré que ça n’avait pas l’air de déplaire aux autres.

« Vous faites jeune, continua Moreau. Vous avez quoi ? Trente, trente-cinq ans ?

- Trente-neuf.

- Marié ?

- Ca ne vous concerne pas. »

Le regard de Lou glissa sur les mains de Baumhacker, posées sur le dossier ouvert.

« Pas d’alliance, fit-il remarquer. Pas marié. Ou alors pas envie de le faire savoir. »

Il passa un bras derrière le dossier de sa chaise et continua à le fixer calmement. Les pans de son manteau de fourrure – d’un brun chatoyant, comme ses cheveux un peu longs et décoiffés – s’écartèrent ; en dessous, il portait un pull noir, sûrement trop grand pour lui, dont le col en V découvrait largement sa gorge et ses clavicules.

« Vous n’avez pas chaud, avec ça ? demanda Baumhacker en indiquant le manteau.

- Je peux aisément le porter jusqu’en avril. J’ai l’habitude. De toute façon, ce n’est pas chauffé ici. Ce qui ne m’étonne pas. Pour dire ça franchement, tout m’a l’air de foutre le camp. »

Lorsque Lou le prononça, avec ses yeux verts plantés dans les siens, Baumhacker eut l’impression qu’il ne parlait pas que des néons. Peut-être bien qu’il foutait le camp, lui aussi, à presque quarante ans, c’était raisonnable. Les Lou qui mangeaient les Scarlett, ça commençait à l’user. Surtout ce Lou-là, avec ses yeux verts, son manteau de fourrure et ses sourires, auquel il ne manquait que p à la fin. Et avec la jolie Scarlett, toute de rouge vêtue, Baumhacker trouvait que ça faisait très Perrault. Ou Grimm, il ne savait plus très bien lequel des deux.

« Revenons-en au viol, dit Baumhacker.

- Que je n’ai pas commis, ajouta Lou.

- Mademoiselle Rousseau affirme le contraire.

- Dans ce cas, mademoiselle Rousseau est une menteuse.

- L’examen médical confirme que vous avez eu des relations sexuelles avec elle dans les vingt-quatre heures qui ont précédé la plainte.

- Je n’ai pas dit que je n’avais pas couché avec elle, j’ai seulement dit que je ne l’avais pas violée. Nuance. Vous avez des cigarettes ? »

Baumhacker en sortit un paquet de sa poche et le tendit, ouvert, à Lou. Ce dernier y pêcha une cigarette, la cala entre ses lèvres et, après avoir fouillé dans les poches de son jean, demanda du feu à Baumhacker qui lui passa son briquet.

« Donnez-moi votre version des faits », dit le commissaire.

Lou, le visage penché sur la flamme du briquet, le regarda de dessous ses mèches brunes en haussant un sourcil. Il finit par allumer sa cigarette, aspira sa première bouffée de fumée, et répondit en l’expirant :

« Vous m’avez l’air bien sûr de vous pour penser que je vais vous en dire plus qu’à votre collègue.

- J’ai tort ?

- Non, sourit Lou. Vous êtes beaucoup plus séduisant. »

Il fit glisser le briquet de Baumhacker sur la table et resta silencieux de longues secondes, le temps de savourer quelques autres bouffées de cigarette. En le regardant, Baumhacker pensa à toutes les fois où il avait essayé d’arrêter, en vain. Ca ne lui paraissait plus si grave. Lou fumait sa première cigarette du matin, la meilleure. En expirant, il baissait les paupières, lèvres entrouvertes. Non, la meilleure, c’était la cigarette juste après l’amour, celle qu’on fume délicatement, en chancelant un peu sur les premières bouffées, le corps encore chaud et tendre.

« Je ne connais pas très bien Scarlett, dit enfin Lou. On habite le même immeuble, on se croise dans l’ascenseur ou dans la rue et on discute de temps en temps, comme avec n’importe quel autre locataire. Tout ce que je sais d’elle, c’est qu’elle a mauvais caractère, une grand-mère riche et des vues sur moi. Enfin, pour les vues, je suppose qu’elle en avait. Elle m’avait déjà invité deux ou trois fois à venir prendre un verre chez elle, mais j’avais toujours décliné. Elle n’est… (Il prit lentement une nouvelle bouffée de cigarette avant de continuer :) pas vraiment mon genre. »

Etant donné la manière dont il avait prononcé cette dernière phrase, Baumhacker n’eut pas besoin de lui faire préciser que les filles en général n’étaient pas son genre.

« Je vous fais un résumé de ce qui a déjà été recopié dans le dossier ? demanda Lou. Après tout, ça ne doit pas être passionnant de réentendre tout le temps la même histoire. Autant abréger. »

Baumhacker haussa les épaules et poussa simplement sa tasse de café vide vers Lou en guise de cendrier. Ce dernier y fit tomber les cendres de sa cigarette d’un léger mouvement du poignet, une tape distraite de l’index, avant de reprendre.

« Ce jour-là, en sortant de l’immeuble, j’ai croisé Scarlett qui attendait son taxi. Elle a proposé de le partager, j’ai accepté. Elle m’a parlé de sa grand-mère qui était tombée malade, qui passait son temps à dormir et qui, malgré ses moyens, ne s’offrait même pas le luxe d’une infirmière à domicile – ce qui obligeait Scarlett à venir la voir très régulièrement. De mon côté, la fin du mois s’annonçait particulièrement difficile, et c’est comme ça que j’ai eu ma mauvaise idée. Je dis mauvaise, ajouta Lou, parce que les choses, vous le voyez bien, se sont un peu compliquées, mais sur le coup ça ne semblait pas trop mal.

- Ca ne vous semblait pas trop mal de voler une vieille femme seule et malade ? lança Baumhacker.

- Si vous vous êtes un peu renseigné, vous savez que cette vieille femme est non seulement seule et malade, mais aussi riche à ne plus savoir qu’en faire, répliqua Lou. Un mois de mon loyer, ça ne vaut même pas sa plus petite paire de boucles d’oreilles. »

Il s’interrompit pour prendre une bouffée de cigarette, sèche, nerveuse.

« Bref. Je me suis arrangé pour que Scarlett ne me dépose pas trop loin de l’immeuble de sa grand-mère, puis je n’ai eu qu’à charmer la concierge pour qu’elle me laisse entrer sans m’annoncer, en prétextant venir de la part de Scarlett et ne pas vouloir déranger Mme Rousseau. Une fois dans l’appartement, je suis allé m’assurer que la grand-mère était bien endormie. C’est là que j’ai vu son coffret à bijoux. En arrivant, je ne savais pas vraiment ce que j’allais faire. J’avais déjà du mal à croire que j’étais allé aussi loin. Et puis je me suis retrouvé devant cette masse de bijoux, or, argent, platine, pierres précieuses, et j’ai pris deux bracelets, une montre et une bague.

- Vous auriez pu en voler beaucoup plus, remarqua Baumhacker.

- Avec les revenus de toute une année, expliqua Lou, je n’aurais certainement pas pu acheter ne serait-ce que la bague. Alors vous pensez bien qu’avec les bracelets et la montre en plus, ça me paraissait déjà largement suffisant. En plus, j’étais persuadé que la grand-mère ne remarquerait pas ce petit prélèvement avant un moment.

- En tout cas, elle n’a pas encore déposé de plainte pour vol.

- Vous voyez ? S’il n’y avait pas eu Scarlett, je m’en serais plutôt bien sorti. Mais elle est arrivée alors que j’étais sur le point de partir. Pas de chance. Et, si je comprends bien, c’est là que sa version des faits diverge de la mienne, n’est-ce pas ? »

Baumhacker hocha la tête.

« Je le répète : je ne l’ai pas violée. En la voyant là, je n’ai d’abord pas su quoi faire ; ensuite, j’ai profité de la seule faille qui m’apparaissait : le penchant plus qu’évident qu’elle avait pour moi. Je lui ai dit que j’étais venu ici parce que je savais qu’elle passerait voir sa grand-mère et que j’avais absolument besoin, moi, de la voir, elle. Elle s’est laissée séduire, j’ai fait l’amour avec elle – dans le salon, oui, et je suis parti dès qu’elle s’est endormie. Je suppose que ça n’a pas dû lui plaire. Je suis rentré chez moi, j’ai caché les bijoux, j’ai pris une douche. Et le lendemain soir, je me suis fait arrêter pour un viol qui n’a pas eu lieu. Le reste, vous connaissez. »

Il termina sa cigarette en silence tandis que Baumhacker l’observait. Lou esquissa un sourire, mais n’eut pas le temps de l’accompagner d’un commentaire : quelqu’un toqua poliment à la porte avant de l’entrouvrir. C’était Müller. Il fit signe au commissaire de le rejoindre ; ils échangèrent quelques mots, à voix basse, puis Baumhacker referma la porte et se tourna lentement vers Lou.

« Vous pouvez partir », annonça-t-il.

Lou laissa tomber sa cigarette dans la tasse de café.

« Pardon ?

- Vous pouvez y aller, répéta Baumhacker. Müller était en train d’interroger mademoiselle Rousseau. Elle vient de revenir sur sa déposition. La plainte pour viol est levée. »

Lou le fixa de longues secondes, comme s’il s’attendait à ce que le commissaire lui avoue qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Ou qu’ils allaient maintenant remplacer la plainte pour viol par la plainte pour vol. Mais Baumhacker n’ajouta rien, alors Lou se leva et marcha posément jusqu’à la porte, son manteau de fourrure bruissant et ondulant à chacun de ses pas.

« Bien, murmura-t-il finalement, levant ses yeux verts pour les plonger dans ceux du commissaire. Vous avez mon numéro de téléphone. »

Et Baumhacker, accroché à la ligne souple de sa nuque, aux ondulations de son manteau, le suivit du regard tandis qu’il disparaissait dans le couloir aux néons qui fichaient le camp. Il songeait aux histoires de grands méchants loups, de grands-mères et de petits chaperons rouges. Ce Lou-ci, il les avaient tous bien eus, bien mordus : la grand-mère, le chaperon, et même le bûcheron.

Fin.


(1) Baumhacker signifie « bûcheron » en vieil alsacien. Non, je ne parle pas le vieil alsacien, mais c’est fou ce qu’on trouve sur Internet.

(2) Dans la première version, il s’appelait « Lou Dubois », mais Lou n’a pas apprécié le jeu de mots et a exigé une modification.



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