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Fiction » Romance » Carnets Sauvages Hurlements font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Lenamei Aoi
Fiction Rated: M - French - General/Romance - Reviews: 4 - Published: 03-07-06 - Updated: 12-23-07 - id:2127462

Moi qui pensais que j'avais mis cette nouvelle histoire sur FP, eh bien non ! Alors voici le premier chapitre de Hurlements, histoire faisant partie des Carnets Sauvages que je projette d'écrire. J'y parle d'humains et d'animaux, mais attention, pas de zoophilie ! Donc si vous avez des moeurs bizarres, passez votre chemin ! Cette histoire date un petit peu, mais elle est toujours en cours, la suite devrait d'ailleurs être finie bientôt.

Hurlements

- 1 -

Tout a commencé avec cette maison. J'ai toujours aimé les grandes maisons, avec de grands terrains de préférences. Celle-ci était parfaite, et pour rendre le tout encore plus parfait, je possédais une partie de la grande forêt. Tout cela était à moi. Ca l'est toujours d'ailleurs, et à regarder par ma fenêtre, des souvenirs me reviennent. Lorsque j'entends des hurlements, je ne peux m'empêcher de penser à lui et à ce que j'ai vécu, il y a quelques temps.

Lorsque j'ai acheté cette maison, la première chose que je fis fut de prendre mon meilleur cheval et de partir visiter la forêt. Ma forêt. La nature m'a toujours fasciné, je n'ai jamais su la comprendre, ni même l'interpréter, mais il y a toujours eu comme une attraction.
Sur ma monture, j'aimais me dire que tout cela était à moi, cet arbre là, et ce buisson un peu plus loin. Et ce rocher à la forme un peu étrange. Dans le village voisin, j'avais entendu beaucoup de choses au sujet de cette forêt, les gens ne l'aimaient pas trop, je crois. Moi je l'adorais déjà, et je sentais même que nous allions vivre de belles aventures. Je ne savais pas encore ce qui allait m'arriver.
La nuit arrivant, je retournai enfin à mon nouveau chez moi. Les meubles étaient encore couverts, seul le lit et ma table de chevet avaient été bien installés et prêts à l'emploi. Mon cheval dans son box et mes vêtements sales à la blanchisserie, je me promenais nu dans la demeure. Quoi de choquant, j'habitais encore seul, et même mes employés n'étaient pas là. Me prélassant sur mon lit, j'ouvris mon carnet. J'y couche toutes mes journées, mes pensées, mes idées et même mes rêves. Un carnet comme une seconde mémoire, un autre subconscient. Je pris une plume, la trempai dans l'encrier et écrivis.
« Ma maison me plaît. Je crois que je vais y rester. »
J'aime dire les choses simplement, comme je les ressens. Petit, j'ai longtemps souffert de ne pas avoir de toit, et si je n'avais pas été recueilli par mon père adoptif, je serais sûrement encore dans les rues. Mon besoin de liberté vient inexorablement de cette époque sans contraintes, sans règles. J'ai besoin d'air, d'espace. Cette maison était parfaite. Et elle l'est encore plus aujourd'hui.
Le lendemain de mon arrivée, je repartis. Mon cheval aimait me voir arriver vers son box, voir que je m'apprêtais à poser la selle sur son dos le faisait toujours trépigner. Et ce jour-là, j'étais bien décidé à aller le plus loin possible dans cette forêt. Peut-être même à y passer la nuit. J'avais besoin de cette folie.
M'enfonçant dans la verdure et les arbres, je dégustais la nature. Que tant de beauté dans un lieu aussi redouté. Finalement, cela m'arrangeait que les villageois n'aimaient pas cette forêt, je pouvais – et peux encore – m'y promener à ma guise.
Ma première rencontre sauvage fut un écureuil. J'en avais déjà vus, des dizaines même, mais celui-ci fit battre mon cœur plus vite, plus fort. Un écureuil dans cette forêt… J'étais un enfant découvrant le monde ! Je continuai mon chemin, décidé à trouver d'autres animaux sauvages. Je crus ensuite voir un daim, c'était fort probable, les chasseurs du village m'avaient dit que les gibiers étaient abondants. Les chasseurs, voilà le seul problème à mon rêve sauvage. Fort heureusement, mon domaine leur était interdit, j'espérais alors créer un refuge, une sorte de sanctuaire.
Mon cheval se plaisait sur ces chemins de terre, je le sentais détendu entre mes jambes, son allure était paisible et ses petites oreilles, bien droites, laissaient croire à une attention entière pour son nouvel environnement. Il découvrait, tout comme moi. Et je passai la journée à me promener. J'en avais même oublié de manger, ma faim n'avait pas eu raison de moi et même sa voix fut sans réponse. Mon rêve prenait doucement forme, au diable les contraintes ! Mon cheval, quant à lui, trouvait son bonheur dans l'herbe grasse qui tapissait les bords de chemins.
L'après midi fut d'une douceur exquise, l'air était tel du satin sur ma peau, je sentais tous ces parfums de fleurs, de fruits, d'herbes et de terre, rien au monde n'aurait pu me faire plus plaisir. Rien sauf ce que j'entendis alors que la nuit commençait à vouloir reprendre ses droits. Un hurlement. Un loup… Un loup ?! Sur mon domaine ?! J'en frissonnai. Non pas de peur, ou rien qu'infime, mais avoir de tels animaux dans cette forêt… Ma monture les entendit et je la sentis beaucoup moins détendue. Pour elle, les loups restaient de parfaits prédateurs. Et pour moi ? Ma soif de découverte parla à la place de ma peur et je m'enfonçai encore plus entre les arbres.
La nuit était là, je sentais l'air changer, s'adoucir, se rafraîchir doucement alors que le ciel commençait à se piquer d'étoiles. J'étais dans mon élément, mon cheval beaucoup moins. Au bout d'un certain temps, il refusa d'aller plus loin. Un nouveau hurlement.
– Calme-toi, ils ne nous feront rien…
J'espérais plus que ne savais. Mais impossible de le faire aller plus loin. Je décidai de rebrousser chemin. Il y avait des loups, je le savais, je pouvais rentrer.
Ma seconde nuit dans ma demeure fut colorée. Mes rêves étaient faits d'odeur de bois humide, de fleurs multicolores et d'un loup. Evidemment, je n'avais pas pu rêver d'autre chose, c'était trop parfait pour que mon esprit l'écarte de mes nuits. A mon réveil, je me précipitai sur mon balcon. Vue sur ma propriété. Je remplis mes poumons de cet air aux parfums sauvages et fermai les yeux. J'adore le matin, tout a l'air nouveau, même l'air, tout est encore engourdi, tout respire doucement et s'éveille avec le soleil montant. L'air frais me fit frissonner, sur ma peau se dressèrent tous mes poils et je sentais mon corps tout entier capter cet instant magique.
Je m'appuyai sur la rambarde et posai mon menton sur mes bras. Le temps aurait pu s'arrêter, j'aurais pu rester ainsi toute une vie, même l'éternité. Ou presque, il fallait d'abord que je voie ces loups. Je m'habillai rapidement, dévalai les escaliers et partis pour les écuries.
– Sidi, nous repartons ! Et cette fois-ci, je compte bien trouver les loups !
Je ne pouvais m'en empêcher. Mais lorsque je sortis de son box pour aller chercher son harnachement, je constatai que je n'étais plus seul sur la propriété.
– Monsieur ! Nous vous pensions parti !
Niel, mon majordome, était déjà arrivé et son intérêt pour mes occupations n'était pas resté dans notre ancienne demeure.
– Je m'apprêtais à partir, oui.
– Le déménagement est terminé, tout est en train d'être installé dans la maison. Il faudrait que vous veniez nous donner vos instructions.
– Disposez les meubles comme vous le voulez, je vous donne carte blanche, Niel. J'espère avoir une bonne surprise à mon retour !
Je sellai Sidi et partis. Je ne voulais pas renoncer à cette petite promenade que j'attendais même dans mes rêves de la nuit passée. J'empruntai les mêmes chemins que la veille, plus rapidement cette fois, poussant mon cheval à galoper au lieu du pas tranquille. Je ne voulais plus découvrir, je voulais trouver. Les loups occupaient mes esprits. Mais le soleil du matin avait été trompeur et je dus faire demi tour sous une pluie battante. Trempé et déçu, je retrouvai tous mes employés dans ma demeure.
– Monsieur ! Vous allez tomber malade ! Il faut vous sécher !
On prenait soin de moi, bien trop à mon avis mais je ne m'en plaignais pas. Le repas était prêt, la cheminée allumée (ce qui me rappelle que j'avais dormi sans feu), et je fus bientôt dans des vêtements secs, assis à la table devant une soupe.
Un des enfants de mes employés se tenait près de la porte menant aux cuisines et me souriait. Benjamin. Ce petit garçon ne cessait de me regarder, dès que je passais dans son champ de vision, je pouvais être sûr d'être dévisagé comme une statue dans un musée. Je lui souris. Il était adorable, je ne pouvais que lui sourire. Il me sourit de plus belle puis disparut derrière la porte. Etrange petit bonhomme.
Après le repas, un bon livre devant un bon feu. Mes pieds à quelques centimètres des flammes, je savourais ce moment de pure paresse, je n'avais même pas la force de monter me coucher alors que Morphée me rappelait déjà dans son étreinte. Les bras de Morphée… Cela me rappela aussi que mon lit était vide depuis fort longtemps, mes conquêtes se faisaient bien plus rares, et les amants de qualité l'étaient davantage. Ma dernière relation avait été une totale catastrophe, les penchants de mon jeune amant avaient été dévoilés à ses parents qui, estomaqués, l'avaient envoyé en Angeterre pour poursuivre ses études. J'aurais sans doute dû choisir un amant majeur, les choses auraient été sûrement moins compliquées. Mais mon attirance pour les jeunes hommes était plus forte que la raison, et mon âge me permettait encore de prétendre à de toutes fraîches conquêtes.
Ma gouvernante ne tarda pas à me rappeler qu'il était tard, et alors que j'avais à peine tourné quelques pages de mon livre, l'esprit bien trop encombré par diverses choses, je finis par écouter ses conseils et montai me coucher. La nuit fraîche était encore chargée de parfums et la Lune offrait ses plus beaux rayons à ma chambre. Quel délice de vivre ici, j'étais à l'aise comme si j'y avais toujours vécu. Soudain, au loin, un hurlement. Puis un deuxième, suivi d'un troisième mêlé à un autre. Mon cœur bondit et je sentis la pression s'accentuer dans mes veines. Je ne pouvais plus rester coucher, il fallait que j'aille sur mon balcon. Je sautai de mon lit et me précipitai dehors. Evidemment, les loups étaient bien trop loin pour que je puisse espérer en voir un, mais le simple fait de savoir qu'ils étaient là, quelque part, me donna des frissons.
Le lendemain matin, j'eus droit à toute l'inquiétude de mes employés.
– Les loups vont venir jusqu'ici !
– Les loups vont manger les chevaux ! Ils prendront même nos enfants !
Voilà pourquoi j'ai toujours eu horreur des croyances populaires. Les loups étaient des bêtes à abattre, éliminez-en un et vous devenez un héros. Je ne serai jamais héros de toute ma vie alors, ou bien alors pour une toute autre raison. Je tentai de rassurer la maisonnée, de leur expliquer que les loups ne sortiraient pas de la forêt mais aucun ne semblait convaincu. Seul mon palefrenier semblait du même avis que moi et sourit alors que je tentais d'expliquer aux plus jeunes qu'ils n'avaient pas à craindre les loups.
L'après-midi, je repartis. Evidence même, je n'allais pas rester chez moi à attendre qu'un loup vienne se perdre dans mes jardins. Il me sembla que ma monture commençait déjà à connaître notre destination, et je m'enfonçai à nouveau dans la forêt. Le ciel était gris et les nuages bas, il régnait une ambiance excitante, et même sous les conseils de ma gouvernante qui voulait me garder à l'intérieur, je partis.
Découvrant un nouveau chemin, une bifurcation du chemin que je connaissais déjà, je m'y aventurai. Il était beaucoup plus sauvage, la verdure y avait déjà beaucoup plus de droits et je fus vite forcé de descendre de Sidi pour pouvoir continuer. Le tenant par la bride, je découvrais à cet endroit magnifique des facettes que je n'aurais jamais soupçonnées. Tout était trop beau, trop parfait, exactement comme je me l'étais imaginé alors que j'embellissais mes visions. Nous arrivâmes dans un endroit plus dégagé et je remontai sur le dos de Sidi. Marchant doucement dans l'herbe grasse, il s'arrêta brusquement. Je n'entendais rien mais lui avait senti quelque chose, je pouvais le sentir frissonner sous la selle, ses muscles étaient bandés, prêts à déployer toutes leurs forces pour fuir. Soudain, une ombre, à quelques mètres devant nous, alors que la petite clairière dans laquelle nous venions d'arriver finissait pour laisser la forêt recommencer. Il n'y avait pas qu'une seule ombre, il y en avait deux, trois, quatre, je ne comptais plus. Peut-être n'y en avait-il qu'une poignée, mais il me sembla en voir partout. Sidi fit quelques pas en arrière, je ne pouvais déjà plus le faire avancer. Je descendis de selle.
Une fois le pied à terre, je le tirai par les rênes, mais il refusait toujours d'avancer. Me risquant un peu en avant, je laissai vite la forêt m'entourer, laissant Sidi seul dans la clairière. J'entendais des bruits de branches brisées sous des pas, des souffles, il me sembla même avoir vu une nouvelle ombre filer à ma droite aussi m'arrêtai-je. Mon cœur était prêt à exploser, jamais je n'avais approché de loups, car de loups il s'agissait, j'en étais persuadé sans même les avoir vus. Mes yeux marchaient pour quatre, mes jambes devenaient coton et j'en vis un. Il était gris, très grand, musclé. Je me figeai littéralement, je pensai même un instant ne jamais ressortir de la forêt. Un autre loup fit son apparition plus loin, derrière le premier. J'en vis d'autres filer autour de moi et je pensai soudainement à Sidi. Me retournant, je le vis dans la clairière. Pas de loups autour de lui, peut-être allaient-ils s'en prendre uniquement à moi, Sidi allait toujours pouvoir fuir.
Je me pris à trembler. Le loup gris fit un pas en avant mais un autre lui passa devant. Un magnifique loup noir, irréel, ses yeux clairs me fixaient alors qu'il s'approchait de moi. Ses babines se retroussèrent légèrement alors qu'il décrivait lentement un cercle autour de moi. Je ne bougeai toujours pas, je ne respirais même presque plus, je voulus même fermer les yeux mais ce loup me fascinait. Je pensais que j'allais mourir, mangé par un loup ou d'une crise cardiaque.
Puis je vis une autre ombre, totalement différente, presque humaine, elle en avait la taille en tout cas. Un claquement de langue se fit entendre à travers les arbres et le loup noir se figea. D'autres loups étaient arrivés entre temps, j'eus le temps d'en compter six, mais il devait y en avoir d'autres. Sans compter cette ombre, qui bougeait autour de moi. Sa vitesse était plus lente que celle des loups, mais je n'arrivais pas à capter ses mouvements. Un autre claquement de langue et les loups se dispersèrent doucement. Partant d'un pas rapide, je vis l'ombre se rapprocher de moi et tous filèrent. Dieu… c'était un jeune homme…
Je restai encore quelques minutes debout au milieu des arbres, totalement interdit par ce que je venais de voir. Des loups et un garçon… Je n'étais pas vraiment sûr, mais qu'aurait-il pu être d'autre ? Il n'existe pas d'hybride entre l'homme et le loup, il n'existe même aucun hybride entre l'homme et l'animal, mais en le voyant passer devant moi dans un souffle de vent, je ne sus quoi penser. C'était un jeune homme mais… c'était un loup.
Je pivotai sur place et regardai la clairière. Sidi était toujours là, l'air peu assuré mais il m'avait attendu. Je me dirigeai vers lui presque en titubant, je ne mesurais même plus les risques que je courais en marchant ainsi à découvert. Je caressai le nez de Sidi d'un geste distrait et l'enfourchai. Il rentra de lui-même et je me retrouvai vite dans ma cour. Les enfants de mes employés m'accueillirent à grands renforts de rires et de cris. Ils ont toujours été plein de vie. Et moi j'étais dans un autre monde.
Mon palefrenier s'occupa de Sidi. Il dut remarquer mon manque d'attention à mon entourage, et je devais en plus avoir un air étrange, je me sentais moi-même étrange.
– Monsieur, tout va bien ?
Tout allait très bien dans le meilleur des mondes. Je venais de voir des loups, j'avais même été la proie à un jeu qui aurait pu m'être mortel mais je n'en étais pas moins stimulé, et l'envie d'y retourner me rongeait déjà. Je montai à ma chambre et couchai tout ce que je pus sur mon carnet. Tout ce qui me passait par la tête, des phrases parfois sans aucun sens, des mots orphelins, tout mon esprit et mes sensations sur le papier.
Je m'étendis sur le lit, le carnet sur mon ventre. Comment était-ce possible ? Non seulement des loups mais ce garçon ! Comment un être humain pouvait-il évoluer parmi ces animaux sauvages ?! A partir de ce jour, ce visage sauvage occupa mon esprit du matin au soir, toutes les nuits. Je dus restreindre mes sorties en forêt pour m'occuper des mes affaires, le travail, toujours le travail. A l'époque, je tenais encore l'entreprise de mon père adoptif, je faisais de l'import de produits de luxe. Et ça marchait, j'étais riche, très riche. Mais l'argent ne faisait pas ma vie, la nature oui.
Pendant près d'une semaine, je ne posai pas un seul pied dans la forêt, et pourtant les hurlements semblaient m'appeler, ils m'envoûtaient. Un soir, après une soirée chez un actionnaire, je ramenai un jeune homme chez moi. Un exquis petit bourgeois sans pudeur. Ses cheveux blonds, délicats, soyeux, me paraissaient incroyablement faux, et pourtant, sous mes mains ils étaient d'une douceur incroyable. Tout comme sa peau, veloutée et souple, légèrement parfumée. Il devait être adepte de ce genre de pratiques, se faire inviter pour la nuit et repartir le lendemain avec pour seul remerciement les remords que l'on éprouve à retrouver son lit vide la nuit suivante.

Le temps passa doucement et je me rendis compte qu'il s'était écoulé près d'un mois depuis ma dernière excursion. Un mardi matin, je pris Sidi et partis. Au diable le travail, les papiers et rendez-vous, je voulais revoir cet être étrange. Mes souvenirs altérés, je le revoyais homme loup, hybride aux grandes oreilles et mains griffues. Il n'en était rien en vérité, mais ce jeune sauvage éveilla en moi l'imagination d'un écrivain à l'inspiration fantasmagorique.
M'enfonçant dans les bois, j'entendis les hurlements, ils étaient tout autour de nous. J'arrêtai Sidi et descendis de selle.
– Rentre, Sidi.
Je ne sais pas pourquoi mais je sentais qu'il risquait quelque chose. Les loups ne tuent que très rarement les humains, pas les bêtes. Sidi ne bougea pas, et je dus lui donner une grande tape sur la croupe pour qu'il fasse chemin inverse. Je me retrouvai seul. Et je sentais les loups. Je ne possédais aucune arme, pas même la moindre petite lame.
Le même loup noir au regard clair sortit d'un fourré. Et les autres ne tardèrent pas apparaître dans les alentours. J'aurais plutôt eu tendance à croire qu'ils auraient évité mon contact, se tenir loin de moi aurait en fait été le meilleur moyen pour que je n'insiste pas autant pour les trouver. Mais ils étaient là et j'étais au milieu de leur meute. Certes il y avait les loups, mais où était ce jeune homme ? J'ai appris avec le temps qu'il ne fallait jamais regarder un animal sauvage dans les yeux, signe de défi, ils m'auraient aisément réduit en charpie. Gardant le regard bas, je me contentai d'écouter et ce que j'entendis fit s'accélérer mon cœur au point qu'il résonne dans mes oreilles en un battement de tambours de guerre. Des pas arrivaient, une allure humaine, assez légère. Je risquai un regard et je ne regrettai pas.
Il était là, à quelques pas de moi, fier et magnifique. Vêtu d'une peau de bête (que je ne sus identifier) autour des hanches et tombant sur le haut de ses cuisses, une même peau sur les épaules, il me toisait du regard. Il était sublime, sa peau tannée, ses membres fins et musclés, son regard lagon sauvage, je ne pouvais plus le quitter des yeux. Ses lèvres fines étaient gercées, ses cheveux bruns emmêlés, ils frottaient ses épaules et tombaient dans son dos, je n'en voyais pas la vraie longueur. Il portait une sorte de couteau accroché à sa peau de bête, en os sûrement. Sa peau était sale, tout son corps l'était, il était couvert de terre, de quelques herbes et je pouvais voir plusieurs plaies à peine soignées. Ses pieds avaient été enveloppés dans une peau semblable à du cuir et ses mollets et son tibia étaient protégés par une pièce de peau identique.
Je voulus lui dire quelque chose, un mot, mais rien ne sortit de ma gorge, même pas un son. Son regard me pétrifiait, il était dur, profond, identique à celui d'un loup. Mais ce garçon était bien jeune, je lui aurais facilement donnée 15, peut-être 16 ans, pas plus. Il était robuste, musclé mais trop jeune pour se trouver ici. Et depuis combien de temps errait-il en forêt ? Depuis combien de temps vivait-il entouré de loups ? Il passa une main distraite sur le dos d'un loup et fit un pas en ma direction.
– Partir, me dit-il de sa voix fluette.
Je n'aurais jamais cru qu'il pouvait parler, et sûrement pas d'une voix aussi délicate. L'idée me vint immédiatement, il fallait que j'instaure un dialogue, un enfant vivant parmi les loups devait avoir une foule de choses intéressantes à m'apprendre.
– Bonjour… Je m'appelle Vincent…
Première approche. Je n'osai pas lui tendre une main ou même faire le moindre geste. Son air changea et son regard sembla s'adoucir.
– Jien. Partir maintenant.
Il sembla vouloir ajouter quelque chose mais se ravisa et disparut en un souffle, tout comme les autres loups. Que devais-je faire ? J'avais envie de les suivre, de courir après eux et de revoir ce regard. Jien…
Je rentrai. Sur mon chemin, j'entendis des voix crier mon nom, je reconnus tout de suite celle de Niel, mon majordome, celle de Margaret, ma gouvernante et même celle de Jack, le palefrenier. Je crois que Sidi avait effectivement dû rentrer. Je partis à leur rencontre et je les trouvai totalement affolés, pris d'une panique sans nom. Margaret se précipita sur moi et s'accrocha à mes bras.
– Monsieur ! Que s'est-il passé ?!
– J'ai vu les loups… ils étaient tout près de moi, j'aurais presque pu les toucher et… il y avait Jien…
J'étais dans mon monde et Jien y occupait une place immense. J'étais envoûté, ce jeune garçon sauvage imprégnait tous mes esprits. Je me lançai alors dans une grande aventure, la découverte de la vie sauvage, un monde inédit.

Quelques jours plus tard, je prenais le chemin de l'endroit où j'avais vu Jien la fois passée, j'en profitai aussi pour explorer un peu plus mon domaine, le notaire m'ayant assuré que je faisais une très belle affaire, me racontant même qu'il y avait une rivière traversant le morceau de bois m'appartenant. Il fallait que je voie tout cela de mes propres yeux.
J'avais décidé de partir à pied, Margaret priant tous les dieux existants pour ne pas que je m'en aille seul. Mais je partis. La forêt m'accepta en son sein comme elle l'avait toujours fait depuis mon arrivée ici, je ne rencontrai aucune difficulté pour avancer, les chemins étaient accueillants, certains plus difficiles à pratiquer, mais je procédais sans grande peine. Au bout de deux ou peut-être trois heures de marche, j'entendis un bruissement d'eau. La rivière était à proximité. Ma joie se gonfla et devint presque délirante. Je me mis à courir, je ne voulais pour rien au monde rater cette vision.
Je trouvai vite l'herbe plus grasse, la végétation plus luxuriante et bientôt, le reflet du soleil sur l'eau murmurante. La rivière était à quelques mètres. Essoufflé par ma course, je posai mon sac, me déchaussai et avançai prudemment vers l'eau. Tout était parfait, l'eau était fraîche, je pouvais voir quelques poissons onduler un peu plus loin, là où l'eau était plus profonde, mais limpide, si bien que je pouvais toujours voir le fond rocailleux. Je remontai mon pantalon jusque sous mes genoux et avançai un peu plus loin. J'aurais aimé partager ce moment avec quelqu'un mais personne ne me vint à l'esprit alors que je me sentais déjà ailleurs. Le cadre était magique, des arbres verts, des fleurs colorées, une berge accueillante, le ciel dégagé, seuls quelques nuages semblaient chevaucher les courants d'air les transportant doucement. J'étais dans un autre monde.
Pataugeant encore alors que le temps passait doucement, je ne remarquai que plus tard que je n'étais plus seul. Sur l'autre berge, de l'autre côté de la rivière se tenait les loups. Mes loups. Je les aimais déjà, ils étaient ma découverte, mon merveilleux secret. Deux d'entre eux buvaient alors que les autres m'observaient de leurs regards perçants. Je ne bougeai plus, j'étais une branche morte dans le cours de l'eau, qui m'aurait aisément emporté si j'étais venu à fléchir. Je n'avais plus aucun moyen et le seul mot qui me vint à l'esprit fut son prénom. Jien. Je le murmurai sans m'en rendre compte et je le vis au même moment, sortir de derrière les arbres. Il avait changé, sa peau était toujours aussi mate mais il était propre, sa peau de bête paraissait même lustrée et ses cheveux étaient encore humides. Venait-il de se laver ? Il parut étonné de me voir ici, son air interpellé me fit même sourire. Je ne pus m'empêcher.
– Jien ?
Son regard ne changea pas, il était parfaitement fixe, et il me fixait. Je me sentis mal. A cette époque, j'avais 24 ans, j'étais encore jeune et même peureux parfois. Jien me faisait peur, ou plutôt il m'intriguait, je n'arrivais pas à savoir ce que cachait ce regard. Il s'approcha de l'eau et entra doucement dans la rivière. Je reculais de quelques pas alors que je compris qu'il entreprenait de traverser… Pour me rejoindre ? Il était armé et je ne l'étais toujours pas, que risquais-je vraiment ? Et soudain, il plongea, disparut sous l'eau. Je ne bougeai pas pendant un instant puis reculai encore pour enfin sortir.
J'attendis sur la berge et je le vis émerger. L'eau ruisselait sur son torse finement ciselé, sur ses épaules musclées mais étroites, sur ses jambes solides. Il était divin. S'approchant de moi, il lança un regard aux loups puis s'arrêta. Les animaux l'observaient, ils ne bougeaient pas plus que moi. Jien se retourna alors vers moi et raccourcit l'espace qui nous séparait pour ne plus être qu'à un pas de moi.
– Chercher quoi ?
La même voix fluette et délicate, mon cœur en bondit. Il me posait une question. Que devais-je y répondre ?
– C'est toi que je cherche.
– Chercher moi ? Pourquoi ?
– Parce que… tu vis ici, avec les loups ! C'est unique !
– Les loups…
Il recula, son expression changea et il ferma son visage.
– Pas revenir. Laisser loups tranquilles.
Il y avait de la colère dans son regard, peut-être même de la tristesse mélangée.
– Mais je ne veux pas leur faire de mal !
– Partir !
Il replongea dans la rivière et en ressortit aussi vite de l'autre côté. A partir de ce jour-là, Jien fut une obsession.



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