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Fiction » Romance » Carnets Sauvages Hurlements font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Lenamei Aoi
Fiction Rated: M - French - General/Romance - Reviews: 4 - Published: 03-07-06 - Updated: 12-23-07 - id:2127462

Retrouvailles avec Fictionpress. Il y a bien longtemps que je n'étais pas venue ici, bien longtemps que je n'ai pas fait de mise à jour. Les jours passent, les semaines, les mois. Depuis ma dernière mise à jour, beaucoup de choses ont changé dans ma vie... mais pas ma passion pour écrire ! Le seul bémol reste ce vide d'inspiration, ce "syndrôme de la page blanche". Une paresse de l'esprit sans doute. Je viens de retrouver la suite de Carnets Sauvages et je ne me souvenais pas avoir écrit une suite aussi longue. Pas qu'elle soit particulièrement longue mais je pensais avoir écrit beaucoup moins que ça. L'histoire n'est pas finie, on ne devrait pas tarder à en connaître le dénouement mais ce n'est pas encore la fin. Je viens de relire ce que j'ai écrit et me suis replongée dans l'ambiance. Peut-être que Hurlements sera la prochaine histoire à être finie, qui sait.
Une fois de plus, Fictionpress me mène la vie dure avec la mise en page. Je me demande pourquoi ils n'arrangent pas ça. Bref, au moins, ça va occuper ma nuit blanche, même si après avoir refait mon site d'écrits de A à Z, j'en ai un peu marre des codes.

Je ne sais pas si je serai lue, on verra bien, mais je tiens quand même à mettre la suite, ne serait-ce que pour continuer la boucle qui devrait bientôt se fermer !
Merci à tous et bonne lecture.

- 2 -

Plus tard, alors que l’envie de voir l’enfant sauvage me prenait même dans la nuit, je passai tout mon temps libre à les chercher dans la forêt. Parfois, il me semblait même qu’ils s’amusaient avec moi, me laissant une piste facile à suivre et pourtant je ne les trouvais pas. D’autres fois, je restais des heures sur un rocher à les observer de loin, évoluant dans un pré ou un sous bois. Je soupçonnais Jien de chercher à m’attirer vers eux, il avait toujours un petit coup d’œil pour moi lorsque j’étais là, je le voyais me regarder.
Puis je commençai à passer des nuits en forêt. Seul. La nuit ne me faisait pas peur et je me savais en sécurité, au moins vis-à-vis des loups. Jamais ils n’avaient été agressifs envers moi, jamais je n’avais vraiment eu peur pour ma vie, même lorsqu’ils se trouvaient au plus près de moi.
Alors que j’étais étendu dans un pré, le vent pour seul compagnon, je l’entendis arriver. Ses pas m’étaient devenus familiers, sans que je les connaisse vraiment. Je ne bougeai pas et attendis, il était bien plus près que d’habitude, et il était seul.
Mes bras servant de coussin à ma tête, une paille dans la bouche, je tentais de contenir mon excitation et fis tout pour ne pas bouger, j’avais bien trop peur qu’il ne parte.
Je le sentis se rapprocher encore et je le vis s’asseoir à environ cinq mètres de mois. Du coin de l’œil je le regardais, j’observais ses mouvements. Il était souple et gracieux, ses gestes étaient précis, comme calculés, et il resta assis à me regarder. Je tournai légèrement la tête vers lui et nous échangeâmes un regard, un long regard. Le sien était magnifique, j’aurais pu y rester accroché des heures durant. Il ne dit rien, j’en fis autant. Pendant un long moment, je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle il était venu à ma rencontre, moi qui pour une fois ne m’étais pas lancé à leur recherche et voulais tout simplement trouver un peu de sérénité.
Je le vis bouger, comme s’il hésitait à se lever, puis il s’approcha de moi. D’un mètre mais il était déjà plus près. Il se rassit et continuait à me regarder. J’en fis de même, je le fixais. Son regard n’était pas agressif, il était au contraire empli de questions et d’intrigue. Il se rapprocha encore et fut cette fois tout près. Il prit une petite pâquerette et la fit tourner entre ses doigts fins. J’eus alors tout le loisir d’observer ses mains, des mains fines mais musclées, tout comme son corps, elles comportaient plusieurs cicatrices, certaines paraissaient anciennes, d’autres bien plus récentes.
Puis il fit un geste que me paralysa encore plus. Il posa la fleur sur mon torse, au niveau de mon cœur. Je le sentais plus méfiant que jamais, et j’avais presque peur de respirer. Je posai mon regard sur la fleur et dégageai doucement, très doucement, mon bras droit de sous ma tête. Je pris la fleur et l’observai à mon tour. Le moment était magique, pas un mot et pourtant je sentais beaucoup de douceur émaner de lui. Je lui jetai un regard et lui retendis la fleur en lui souriant. Je faisais tout pour lui donner une image positive, surtout ne pas faire de gestes brusques.
Alors que j’avais la fleur entre les doigts, il hésita longuement.
– Je ne te veux aucun mal.
Il me regarda et saisit la fleur. Finalement, en y repensant, il ne devait pas être tout seul, les loups devaient guetter non loin de là. Je sentis ses doigts effleurer les miens et il saisit doucement la fleur. Je décidai de m’asseoir. Dégageant l’autre bras, je me redressai, ce qui le fit avoir un mouvement de recul.
– Je ne te ferai rien, ne t’en fais pas… Jien…
Je le vis frissonner et j’en vins à me demander s’il n’avait pas plus peur de moi que je ne le craignais moi-même.
– Vincent…
Mon nom lui échappa en un murmure glissant de ses lèvres. Il leva alors le regard sur moi, le détachant de la fleur, puis se leva. Il leva légèrement son bras droit et un loup apparut immédiatement, le grand loup noir au regard clair.
– Frère.
– Ce loup est ton frère ?
– Frère Jien.
Jien pensait vraiment être un loup, il en était convaincu. Le jeune garçon posa une main sur la tête.
– Pas faire mal. Gentil.
– Et les autres ? Sont-ils aussi gentils ?
– Gentils aussi. Mais lui frère.
– Il est important alors pour toi.
– Lui protéger Jien.
Ses longs cheveux noirs valsaient doucement sous la brise, quelques mèches rebelles caressaient son visage détendu, je succombai. Il était magnifique, et le voir avec ce loup, aussi proches l’un de l’autre qu’un humain et son propre frère le rendait encore plus beau. Je décidai de lui offrir quelque chose et je détachai un collier de mon cou, un bijou qu’un indien m’avait offert.
Je tendis l’objet à Jien. Je n’aurais peut-être pas dû, pas en présence de ce loup en tout cas. Ce dernier avait dû interpréter mon geste comme une agression et me sauta sur le bras. Je sentis ses crocs transpercer ma peau nue et heurter un os. Je ne me souviens plus bien de ma réaction, tout ce que je vois est Jien écartant violemment le loup de mon bras et le retenir pour ne pas qu’il m’attaque à nouveau.
– Partir !
Je ne demandai pas mon reste et quittai l’endroit. A contrecœur, je m’éloignai de Jien. Tenant mon bras contre moi, le sang coulait sur ma chemise et gouttait sur le sol, ma blessure me faisait mal dans tout le bras, j’en titubais. Retrouvant le chemin du retour, je dus m’arrêter plusieurs fois de marcher pour reprendre mes forces. Mais je perdais beaucoup de sang, je ne m’en étais pas rendu compte. Le loup avait mordu fort et les trous ne s’arrêtaient pas à la taille de ses crocs, ils étaient bien plus grands. Le frère de Jien avait voulu protéger le jeune humain. J’en souriais presque.
Puis je m’arrêtai, je ne pouvais plus avancer. Me laissant glisser contre un arbre, j’entrepris de me bander la plaie en déchirant ma chemise. Après avoir fait ce pansement de fortune, j’attendis encore un peu, reprendre des forces et repartir était le plan. Jusqu’à ce que Jien refasse surface d’entre les arbres. Il s’approcha de moi, le pas hésitant mais le regard dur. Il était seul, enfin, je l’espérais. Il se pencha sur ma blessure et regarda autour de lui. Je n’étais pas en mesure de penser correctement, le fièvre commençait déjà à me gagner et la chaleur l’accompagnant. Jien fit soudain un geste étonnant, il posa une main sur mon front.
– Rentrer vite.
Avec toi, Jien, je te ramène avec moi. J’étais déjà fou de lui.
– Frère protéger Jien.
– Je sais…
Je fermai les yeux, comme si j’allais récupérer plus de forces par ce simple fait. Je sentais toujours la présence de Jien près de moi et il me semblait même très près de moi. Je sentis soudain un bras passer autour de ma taille et me soulever doucement. Je me levai. Jien était tout contre moi, son flanc contre le mien et son bras autour de ma taille.
– Jien aider Vincent.
Il avait de la force, par moments, tout mon poids reposait sur lui, et pas une fois il n’a flanché. Il avait la force d’un loup. Il connaissait apparemment le chemin pour aller chez moi, il ne s’était pas trompé une seule fois. Approchant de mes jardins, il ralentit.
– Rentrer maintenant.
Je sentis son étreinte se desserrer et il se détacha bientôt entièrement de moi. Je le regardai un instant et risquai à nouveau un geste vers lui. Je tendis le bras vers son visage, je voulais juste effleurer sa joue, juste cet infime contact. Il ne recula pas, et le dos de mes doigts caressa fébrilement sa joue. Pas de frère loup cette fois pour me transpercer l’autre bras, j’étais seul avec l’enfant sauvage.
Une vague de chaleur me rappela ma condition et je dus partir à regret. Cela dit, j’avais énormément progressé, et je crois même qu’un certain contact s’était établi entre lui et moi. Arrivant aux abords de ma maison, ce furent des cris d’enfants que j’entendis en premier, criant qu’il y avait du sang partout. Et j’en avais vraiment partout.

Je mis plusieurs jours pour guérir, au moins partiellement, et je rageais de ne pouvoir aller en forêt. Je voulais revoir Jien et encore le toucher, plus cette fois-ci. Pendant ma convalescence, Peter, mon ami de toujours, me rendit visite. J’avais évidemment eu droit à toutes ses remarques, il n’avait pu s’empêcher de se moquer de moi.
– Ha ! Un enfant loup ?! Mon pauvre ami, tu devrais plutôt te trouver un amant de bonne famille plutôt que de courir après un sauvageon !
Il n’avait pas tout à fait tort, je courais vraiment après lui, peut-être même que cela était vain. Mais je ne voulais pas laisser cette rencontre se distiller en une simple vision d’un jour. Je voulais connaître Jien. Lorsque ma blessure fut moins douloureuse et moins handicapante, je me remis à mes promenades. Je n’allais pas bien loin, j’avançais un peu en forêt mais les sentiers que je connaissais plus en profondeur étaient encore loin de mes pas. Je retrouvai l’endroit où Jien m’avait aidé, là où sa force avait remplacé mes jambes. Il y avait encore quelques traces de sang sur l’arbre contre lequel je m’étais assis. Mais pas de Jien. Je décidai de rentrer. Mon bras en écharpe me faisait à nouveau mal et le bandage laissait apparaître quelques tâches de sang. Idiot que j’étais, je m’étais rouvert la plaie, je bougeais comme un enfant, m’activais dans tous les sens. Tout près de sortir de la forêt, j’entendis des pas me suivre et je m’arrêtai. Je savais que c’était lui, je savais qu’il n’y avait que lui pour me suivre de ce pas léger. Je me retournai et lui fis face.
– Bonjour, Jien.
– Aller mieux ?
– Je vais mieux, oui, merci. Ton… frère a eu un bon réflexe, tu es bien protégé.
– Frère Jien pas aimer humains.
– Mais toi, tu es pourtant humain !
– Jien loup, Jien frère loup !
Cela confirmait bien ce que je pensais. Il se prenait réellement pour un loup. Peut-être l’était-il vraiment en quelques sortes, il vivait parmi eux, mangeait comme eux, chassait aussi peut-être comme eux.
– Est-ce que ton frère est avec toi ?
– Frère Jien protéger famille.
– Alors tu es tout seul.
Je décidai de faire une expérience, il fallait que je voie sa réaction. Je m’approchai de lui et m’arrêtai à un pas de lui à peine. Son assurance me déconcertait, il avait ce regard immuable, droit et dur, qui contrastait avec sa jeunesse évidente. J’avançai doucement ma main vers son bras et le saisis par le poignet. Je voyais bien la crainte sur son visage, son expression avait légèrement changé mais il ne bougeait pas et se laissa faire. Je levai son bras jusque devant lui et lui fis ouvrir la main. Posant la mienne contre la sienne, paume contre paume, je lui souris.
– Tu vois, tu es comme moi, tu es un homme. Tu as des mains comme moi, des pieds aussi, des jambes et des bras, tu es un humain !
– Jien loup ! Jien pas humain ! Humains pas aimer loup ! Humains tuer loup !
Il ramena vivement son bras à lui et recula de quelques pas. Son expression venait encore de changer, il était blessé, il souffrait. Son regard était rempli de haine et je crus même un instant qu’il allait s’en prendre à moi. Ce qu’il ne fit évidemment pas. Mais il disparut dans les arbres, dans les fourrés. Je ne le suivis pas, pourquoi m’acharner à lui faire comprendre une chose qui était impossible pour lui, lui qui vivait jours et nuits dans la forêt. Mais depuis combien de temps ? Ce jour-là, mes recherches allaient commencer.
Je rentrai chez moi et m’habillai plus décemment, il fallait que je me rende en ville. Je ne savais pas vraiment par où commencer, peut-être la police, leurs archives m’auraient été utiles, mais je ne savais pas vraiment où chercher. Les disparitions d’enfants étaient fréquentes, bien plus qu’on ne l’entendait, certains préférant ne rien dévoiler de leur vie par peur de mauvaise réputation. Ma calèche s’arrêta devant un grand bâtiment tout neuf, on pouvait presque voir les outils oubliés alors que la peinture n’était pas encore finie. Je descendis de mon véhicule et montai les marches du commissariat. Je ne savais pas vraiment ce que j’allais demander, sûrement consulter les archives des enfants disparus entre dix et quinze ans auparavant. Il fallait que je trouve. J’avais déjà un prénom, Jien, encore fallait-il qu’il soit le bon, que Jien ne l’ait pas inventé. A peine entré, on m’accueillit. Un homme d’une cinquantaine d’années m’accosta, la pipe à la bouche.
– Vous cherchez quelque chose, monsieur ?
Bien, il fallait que je trouve une histoire assez banale pour pouvoir chercher Jien, je ne pouvais pas dire qu’un jeune homme vivait parmi les loups dans la forêt près de chez moi…
– J’avais un ami lorsque j’étais enfant qui a disparu. Il avait entre quatre et six ans peut-être, je ne suis pas vraiment sûr. J’aimerais savoir son nom de famille pour pouvoir contacter sa famille.
L’homme me regarda d’une étrange façon, il se doutait de quelque chose.
– Adressez-vous à l’accueil, un homme du nom de Benson vous donnera tous les renseignements dont vous avez besoin.
Il partit. Je m’avançai à l’accueil et demandai à voir ce Benson. Un jeune homme chétif à lunettes s’approcha de moi et me salua.
– Monsieur, vous avez demandé des renseignements sur les archives d’enfants disparus ?
– Oui, j’aimerais retrouver le nom de famille d’un ami d’enfance disparu il y a environ 10 ans.
– Suivez-moi je vous prie.
Il m’emmena dans une sorte de bibliothèque, sûrement l’endroit où tous les documents étaient stockés, et me quitta quelques instants. La pièce sentait le vieux bois, il y avait une ambiance un peu humide, assez malsaine. Benson revint assez vite, une sorte de gros classeur dans les bras. Quelques feuilles en dépassaient et lorsqu’il posa le classeur sur la table près de moi, je crus même qu’elles allaient s’envoler.
– Bien, vous avez le nom de ce garçon ?
– Je crois que c’était Jien.
– Jien ?
Son sourcil gauche monta exagérément sur son front, formant de grandes rides ondulées.
– Il y a environ dix ans… Vous avez de la chance, les disparitions d’enfants étaient plutôt rares à l’époque, les gens se sont relâchés depuis…
Je regardais ses doigts courir sur les feuilles où l’écriture en pattes de mouche m’était totalement illisible. Il semblait s’arrêter plusieurs fois sur des noms puis finit par relever le visage vers moi.
– Vous êtes sûr de ce prénom ?
– C’est celui avec lequel je l’appelais.
– Je ne vois aucun Jien ici, d’ailleurs, c’est un prénom assez étrange, ne trouvez-vous pas ?
– Alors… pourrais-je avoir la liste des noms des disparus ? Peut-être que ça me reviendrait, que son vrai prénom, peut-être même son nom, je ne sais pas, je l’ai peut-être oublié avec le temps…
J’espérais qu’il me cède une liste mais il semblait hésitant à le faire. Il soupira nerveusement en secouant la tête.
– Bien, vous avez de la chance, je vous les donne.
Je ne sais pas si c’était de la chance mais j’obtins une liste d’une vingtaine de noms. Je le remerciai et remontai en calèche. Sur le chemin du retour, j’épluchai tous ces noms, et j’avais même les conditions de disparition ainsi que les dates précises. Sur vingt trois enfants, j’en éliminai quinze. Il me restait donc huit noms à étudier. Une idée me vint tout à coup en tête. J’avertis mon cochet de faire demi-tour et de se rendre à la grande bibliothèque de la ville, il me fallait les anciens journaux.
La vieille femme de l’accueil avait été très charmante, m’aidant même dans mes recherches. Elle connaissait bien les journaux, elle les avait classés à la perfection, elle avait même relevé les évènements importants. Et parmi ceux-là, il y en avait un qui m’intéressa au plus haut point : douze ans auparavant, un couple et leur jeune enfant, Connor, âgé de six ans avaient disparu dans la grande forêt, bien plus à l’ouest de ma propriété. Aucune des trois personnes n’avait été retrouvée mais… Jien pouvait être l’enfant de ce couple, l’enfant aurait dû avoir dix-huit ans, Jien paraissait un tout petit peu plus jeune mais ça pouvait être lui. Aucun enfant de la liste des disparitions infantiles ne portait le nom du couple disparu. Heureusement que j’avais pensé à la bibliothèque. Je remerciai la vieille femme et repartis aussitôt chez moi.
Le couple McKeelan venait d’Ecosse. Tous deux scientifiques, ils avaient voulu étudier la faune et la flore du Nouveau Monde, chose qui leur a valu la mort. Enfin, je suppose, dans tous les cas, ils avaient disparu. En relisant l'article pour la énième fois, le visage de Jien me revint en mémoire. Comment un si petit enfant, à peine âgé de six ans lors de l'accident, avait pu survivre seul dans la forêt, et surtout, comment était-ce possible que personne ne ce soit inquiété de lui ? Comment deux scientifiques qui paraissaient de renom avaient pu disparaître sans qu'on ne pousse les recherches et surtout en sachant qu'ils avaient un enfant avec eux ? Il fallait que je voie Jien, il pouvait sûrement se souvenir de quelque chose, et peut-être même qu'en l'appelant par son véritable prénom, il se serait rendu compte de sa véritable nature. Enfilant quelque chose de chaud, je partis en forêt, mon endroit favori. Je ne mis pas longtemps avant de sentir la présence de Jien, ses pas suivaient les miens, il avait calqué sa vitesse sur la mienne et je pouvais même presque l'entendre respirer. Alors je m'arrêtai. Je n'eus même pas à bouger, il était venu devant moi tout seul, à quelques mètres. Mon état l'avait-il inquiété ? Avait-il pensé à moi pendant mon absence ? Son regard était le même et il ressortait encore plus alors qu'il avait ramené ses cheveux en une queue de cheval sauvage, hirsute et mal attachée. Je crus rêver lorsque je vis un semblant de sourire se dessiner sur ses lèvres, son expression n'avait pas changé mais je pus jurer qu'il avait souri, même imperceptiblement. Il avait un collier de fleurs rouges un peu desséché, sa peau était propre comme venue d'être lavée et les peaux de bête qu'il avait sur les épaules et autour des hanches avaient changé.
– Bonjour, Jien.
– Loups dire Jien que Vincent venir.
– Les loups savent lorsque je suis là ?
– Jien pas pouvoir sentir comme loups. Loups sentir loin.
– Jien, penses-tu que nous puissions parler un peu ?
– Parler ? Jien parler maintenant.
– Non je voulais dire discuter. J'ai quelque chose à te demander.
Jien me regardait avec douceur, il m'intriguait au plus haut point. Il devait être sanguinaire comme un loup pour pouvoir vivre dans cette forêt mais il dégageait une force si calme, et si douce, que je n'arrivais pas à vraiment le cerner. Il fit quelques pas sur le côté et s'assit sur le sol, dans l'herbe grasse.
– Demander Jien.
– Eh bien... Je suis parti en ville aujourd'hui, pour faire des recherches sur toi.
– Rechercher ? Jien ici, Jien vivre forêt.
– Oui, je sais, pas ce genre de recherches !
Je me mis à rire. L'innocence de ce garçon était adorable, quelque part il était resté le petit garçon de six ans perdu en forêt, mais son regard ne mentait pas quant à son train de vie. Il tuait pour vivre.
– Ce que je suis parti chercher, continuai-je, c'est qui tu es réellement, tu comprends ? Ton vrai nom, qui sont tes parents, d'où tu viens...
– Jien vivre forêt. Loups famille de Jien.
Je n'étais pas psychologue mais je ravalai soudainement l'envie de lui dévoiler quoi que ce fût, je ne voulais pas le choquer. Ce pauvre jeune homme était un loup, rien n'y changeait. Ayant emporté le journal avec moi - soigneusement enveloppé sans quoi la vieille femme de la bibliothèque m'aurait sûrement achevé -, je le posai près de moi. Depuis combien de temps Jien n'avait-il pas vu de papier ? Et un journal, se souvenait-il de ce que c'était ? A sa vue, il fronça les sourcils, il était sublime. Ses yeux allaient de mon regard au journal et du journal à mon regard, je crois que j'avais touché quelque chose en lui, ces papiers pliés et imprimés l'interpellaient. Je le voyais hésiter, il voulait s'approcher mais, en animal craintif, il n'osa pas. Alors je l'aidai.
– Tu peux t'en approcher, tu peux même le toucher. Est-ce que tu sais lire ?
La dernière question était de trop, il était déjà en train de s'approcher pour se saisir du journal. Il s'accroupît à côté de moi, de l'autre côté du journal et attendit.
– Journal ?
Je voyais l'enfant qui était en lui, son regard s'était arrondi et ses yeux pétillaient. Il posa la main sur le papier et la fit glisser doucement. Sa tête était légèrement penchée sur la gauche, comme un petit chien l'aurait fait pour mieux comprendre les paroles de son maître, et ses yeux s'agrandirent alors qu'il prit le journal à pleine main. Il ne l'ouvrit pas tout de suite et se contenta de le tourner dans ses mains. Je l'avais plié de manière à ce que l'article sur la disparition de ses parents, et donc de lui, apparaisse comme la première page, je voulais qu'il voit les mots, mais surtout les noms.
– Jien se souvenir de journal.
Il n'en dit pas plus et se mit à parcourir la page, la bonne. Ses yeux dansaient sur les lignes, il avait pris une mimique purement enfantine, qui changea vite lorsque son regard se vissa sur son nom de famille supposé.
– Tu reconnais quelque chose ? lui demandai-je alors
– Nom Jien. Papa Jien apprendre quand Jien petit... ?
Il doutait, et moi aussi. Etait-il vraiment bon de lui imposer cela ? Il se laissa glisser sur le sol jusqu'à être complètement assis. Je commençai alors l'histoire.
– Il y a douze ans, tes parents sont venus dans cette forêt pour l'étudier. Et tu étais avec eux. Puis un jour ils disparurent, et apparemment, toi aussi. J'aimerais que tu me racontes ce dont tu te souviens... Connor...
Son regard se durcit en se plongeant dans le mien, il était redevenu sauvage, il me fit presque peur. Il jeta le journal sur le sol et se leva.
– Jien pas Connor. Jien avec loups.
– Mais pourquoi ? Que s'est-il passé ? Où sont tes parents ?
– Humains mauvais.
– Tes parents étaient mauvais ?
– Humains tuer loups ! Jien détester humains !
Et il s'enfuit. En fait, c'était plus que prévisible, ma tentative d'entrer en force dans son passé n'avait pas été très concluante et je m'en voulus de ne pas avoir fait preuve de plus d'ingéniosité, mais surtout de délicatesse. J’attendis encore un peu puis repris le journal. Le nom de McKeelan allait devoir parler, il fallait que je sache plus de choses.
De retour chez moi, je n’avais aucune idée de la manière par laquelle j’allais savoir la vérité. Jien ne pouvait pas être un enfant de la nature, cela n’existait pas, il avait forcément une famille, une histoire en dehors de ces loups. Ma gouvernante vit tout de suite mon visage perplexe dès mon retour et ne tarda pas à me poser les questions auxquelles je n’avais aucune réponse. Cela ne manqua pas, elle me posa des questions sur Jien et sur ce qu’il était. Sur qui il était. Comment pouvais-je lui répondre ?
– Je ne sais pas, Margaret, je ne sais rien du tout. Je ne sais même pas si ce que j’ai trouvé correspond à ce que je crois.
Je n’étais plus sûr de rien. La seule piste que je pouvais exploiter était le nom des McKeelan. Mais par où chercher ? A qui demander pour avoir des renseignements ? La fatigue eut raison de moi et je remis mes recherches au lendemain. Peter me rendit visite alors que je me préparais à me rendre à nouveau en ville. Il aimait rire de moi alors qu’il estimait que je perdais mon temps avec toutes ces recherches. Une idée me vint alors. Pourquoi ne pas emmener Peter en forêt ?
– Peter, mon ami, je te propose une sortie. Ce dimanche nous irons en forêt et je pourrai ainsi te montrer pourquoi ce garçon me fascine.
– Tu espères sans doute me convaincre ?! Il n’y a aucune chance, Vincent. Je ne saurais me laisser charmer par quelqu’un d’autre. J’ai épousé Liz, ce n’est pas pour m’attarder sur une autre personne.
– Je ne te parle pas de te laisser charmer, enfin, pas de ce genre de charme. Jien est exceptionnel !
– Il est évident que tu es charmé, et dans le sens où je l’entends…
– Evidemment que je le suis ! Je n’ai jamais vu beauté pareille avant ! Si tu le voyais au moins une fois, tu comprendrais au lieu de rire sans cesse.
– Je ris parce que tu es risible, mon bon Vincent ! J’espère pour tes affaires que personne ne viendra à être au courant de tout cela !
– Je me fiche de ce que peuvent penser tous des aristocrates répugnants. Qu’ils ne viennent pas me faire une leçon de morale ! Je pourrais tout aussi bien leur causer du tort ! Ce n’est tout de même pas moi qui prends plaisir à profiter de l’innocence de jeunes enfants !
– Tu y vas un peu fort, Vincent. Si tu commences à soulever ça, tu ne sais pas à quoi tu vas devoir faire face.
– Alors ne me dis pas que je risque à vivre cette aventure.
– Je ne faisais que supposer, mon ami…
Et me voilà perdu dans mes actions. Je commençais à me prendre au jeu de mes folies et je ne savais pas où je mettais les pieds. Je ne savais pas que Jien pouvait être en danger à cause de moi.
Le dimanche venu, je menai Peter en forêt. J'aimais lui détailler tout ce qui nous entourait, lui conter toutes mes découvertes, jour après jour alors que je parcourais l'endroit sauvage. Peter se moquait de moi, à son habitude, il préférait ses soirées mondaines et ses tea party au brut de la nature et sa magnificence. Nous enfonçant toujours plus dans la verdure s'épaississant, le doute me prit. Je savais que Jien et ses loups se montraient sans problème lorsque je venais mais cette fois était différente, je n'étais pas seul. Jien allait-il tout de même venir ?
– Eh, Vincent, ils vivent de l'autre côté du pays tes loups.
Je n'en attendais pas moins de Peter !– Que veux-tu ? Qu'ils vivent au seuil de nos portes ? Tu n'as vraiment pas l'âme d'un explorateur, Peter, tu ferais un bon gardien de musée : des choses incroyables juste à côté de chez toi.
– Nous sommes dimanche, demain je travaille ! Je n'ai pas envie de passer la nuit en forêt, figure-toi !
Je n'allais pas le tenir longtemps entre les arbres couverts de mousse, il fallait qu'il voie ce pour quoi je perdais la notion du monde. Pour lui faire oublier le temps, je le menai au bord de la rivière, et je ne fus pas déçu du résultat. Peter avait adoré, il ne pensait plus à rentrer mais à montrer cet endroit à sa chère Liz.
– Alors l'ami, toujours envie de rentrer ? lui dis-je.
– Pour aller chercher Liz, oui !
– Tu sais, lorsque j'étais petit, je rêvais de tous ces endroits, toutes ces choses que l'on entend à droite à gauche, ces nouvelles découvertes, ces nouveaux horizons. Le monde ne cesse de grandir, de changer, d'évoluer, je désespérais de ne jamais voir toutes ces merveilles et aujourd'hui... Aujourd'hui j'ai tout ce dont j'ai toujours rêvé, et plus encore, des choses que je n'avais même pas imaginées. Le destin a bien voulu que ma vie change et c'est pour ça qu'on est là, Peter, je voudrais que tu...
Jien, là, de l'autre côté de la rivière. Un sentiment de déjà vu me serra la poitrine, il était là, avec ses loups, droit et fier. Il nous avait vus alors que je n'avais même pas soupçonné sa présence. Peter ne disait plus un mot, il était de marbre, tout comme moi la première fois que je voyais l'enfant sauvage.
– Bon sang, Vincent..., murmura Peter.
– Il est beau, n'est-ce pas ?
– Ce sont des loups...
– Et de quoi je te parle depuis le début ?!
– Mais là... ils sont vrais !
– Peter... surtout ne bouge pas...
Jien venait de plonger en une superbe courbe qui fendit l'eau en silence. La rivière calme l'avala sans peine et nous pûmes voir sa silhouette sombre filer sur les galets flous au fond de l'eau claire. Il ressortit de notre côté de la rivière avec une aisance incroyable et s'arrêta en fixant Peter.
– Nouveau.
– C'est un ami, Jien. Je te présente Peter.
Il n'était pas rassuré, j'avais appris à lire dans ce regard dur. Je vis ses yeux sauter sur la silhouette de Peter, il devait chercher une arme.
– Il n'est pas armé, il n'est pas là pour vous faire du mal. Je voulais qu'il te voie.
– Pourquoi ?
– Parce que... parce que tu es unique ! Il n'y a personne comme toi !
– Si. Loups frère de Jien.
Peter se tourna vers moi en souriant.
– Il se prend vraiment pour un loup.
– Je te l'avais dit, Peter, je suis certain qu'il est celui que je cherche.
– Connor McKeelan ?
– Ca ne peut être que lui.
Peter détailla Jien. Je vis à son expression qu'il le trouvait tout aussi charmant que moi, Jien était parfait.
– Tu dois vraiment être en manque, Vincent. Te rabattre sur un sauvageon...
– Tu ne comprends rien... Il est bien plus que ça, c'est comme une pierre précieuse à l'état pur, à peine extraite de la roche. Il a ce côté authentique...
Jien se rapprocha de nous d'un pas. Il vint vers moi et posa une main sur le bras que son frère, le loup noir, avait percé.
– Blessure ?
– Je n'ai presque plus rien.
– Frère bien protéger, mais Vincent pas méchant.
– Oui, je ne suis pas méchant...
– Partir maintenant, humain pas venir ici, humain rester l...
Un coup de feu, plus loin, dans les arbres. Jien sursauta violemment et je le vis se tendre au maximum. Les chasseurs... Il me jeta un coup d'oeil comme je n'en avais jamais vu chez lui. La peur la plus profonde l'habitait. Il recula en titubant légèrement et rejoignit ses frères sur l'autre berge.
– Peter, les chasseurs, il faut les éloigner d'ici !
– Tu ne pourras rien faire s'ils sont en dehors de tes terres.
– Ils chassent les loups !
– Vincent...
Peter me retint par l'épaule alors que je commençais à vouloir regagner l'endroit d'où le coup de feu était parti.
– Vincent, tu ne pourras rien faire s'il se passe quelque chose avec ces loups. Si le coup de feu n'est pas sur tes terres, tu ne pourras que constater les dégâts. Ils veulent agrandir la ville, faire de nouvelles routes. Tu ne pourras stopper la progression des gens.
– Quels gens ?! Des tueurs, c'est ça ? Ils se fichent peut-être des animaux vivant ici mais pas moi.
J'étais hors de moi. Je ne pouvais pas admettre que Peter ait raison.
– Peter... Tu étais au courant, n'est-ce pas ? Il y a une route qui va passer ici ?
– Une route et des habitations. Dwight Davenport veut étendre son groupe, tu ne pourras rien contre lui. Cette région est vouée à l'expansion, tu ne peux pas te battre contre ça !
– Davenport... Qu'il aille au diable ! S'il faut que je clôture tout mon domaine alors je le ferai, et j'y enfermerai les loups !
La rage me pris et je partis sans même savoir si Peter me suivait ou non. Je me mis à courir à travers les arbres, courir aussi vite que je le pouvais. Je sentais la forêt prendre possession de mon corps, mes poumons remplis de cet air boisé, humide et capiteux. J'eus du mal à passer la rivière, plus en amont, le seul tronc d'arbre qui était par chance tombé en travers du cours n'était pas assez long pour atteindre la rive opposé et je dû patauger dans une eau froide pour arriver à mon but.
Mais je ne savais pas où j'allais. Il n'y avait eu qu'un coup de feu et dans ma précipitation, je ne sus où me diriger au bout d'un moment. Les arbres se ressemblaient tous, les chemins façonnés par les animaux n'étaient que de minces passages entre les fourrés et j'avais même la forte impression d'être allé à l'opposé du coup de feu. En fait, j'étais perdu. Je m'arrêtai alors que les arbres étaient plus espacés, la végétation moins dense et pris le temps de réfléchir. Le seul moyen de retrouver mon chemin était de retourner à la rivière mais c'était sans compter que même ça, je ne savais pas où le trouver.
Peter, il fallait que j'appelle Peter, alors je commençai à crier son nom à travers les arbres. J'ai dû effrayer toute la forêt avec mon cri si primitif pour eux. Peter, Peter... Pendant cinq bonnes minutes je ne cessai de l'appeler mais je n'avais que les bruits habituels de la forêt comme réponse. Et la nuit qui n'allait pas tarder... Et Jien ? Si j'appelais Jien ? Cette idée incroyable me vint à l'esprit et je me mis à crier son nom, une fois, deux fois, des dizaines de fois ! Jien, mon garçon sauvage, mon fils de la nature, mon loup au regard charmeur... Le jeune homme que j'étais fantasmais bien trop souvent, Peter n'avait pas tort en disant que je devais être en manque... Mais le désir que j'éprouvais pour Jien était différent de tout ce que j'avais connu, il aurait pu être amant et merveille, l'être exceptionnel devant lequel tous nos sens s'éveillent mais pour lequel on pourrait s'éteindre à jamais, l'unique regard dans lequel nous voyons tout un monde, un regard à la couleur improbable, d'un bleu-vert presque artificiel, tout mon être ne vivait que pour en savoir plus, le connaître de l'intérieur, découvrir ce qui l'animait, quelle magie pouvait le rendre aussi... impossible.


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