| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
Retrouvailles avec Fictionpress. Il y a bien longtemps que je n'étais pas venue ici, bien longtemps que je n'ai pas fait de mise à jour. Les jours passent, les semaines, les mois. Depuis ma dernière mise à jour, beaucoup de choses ont changé dans ma vie... mais pas ma passion pour écrire ! Le seul bémol reste ce vide d'inspiration, ce "syndrôme de la page blanche". Une paresse de l'esprit sans doute.
Je viens de retrouver la suite de Carnets Sauvages et je ne me souvenais pas avoir écrit une suite aussi longue. Pas qu'elle soit particulièrement longue mais je pensais avoir écrit beaucoup moins que ça. L'histoire n'est pas finie, on ne devrait pas tarder à en connaître le dénouement mais ce n'est pas encore la fin. Je viens de relire ce que j'ai écrit et me suis replongée dans l'ambiance. Peut-être que Hurlements sera la prochaine histoire à être finie, qui sait.
Une fois de plus, Fictionpress me mène la vie dure avec la mise en page. Je me demande pourquoi ils n'arrangent pas ça. Bref, au moins, ça va occuper ma nuit blanche, même si après avoir refait mon site d'écrits de A à Z, j'en ai un peu marre des codes.
Je ne sais pas si je serai lue, on verra bien, mais je tiens quand même à mettre la suite, ne serait-ce que pour continuer la boucle qui devrait bientôt se fermer !
Merci à
tous et bonne lecture.
- 2 -
Plus tard,
alors que l’envie de voir l’enfant sauvage me prenait même
dans la nuit, je passai tout mon temps libre à les chercher
dans la forêt. Parfois, il me semblait même qu’ils
s’amusaient avec moi, me laissant une piste facile à suivre
et pourtant je ne les trouvais pas. D’autres fois, je restais des
heures sur un rocher à les observer de loin, évoluant
dans un pré ou un sous bois. Je soupçonnais Jien de
chercher à m’attirer vers eux, il avait toujours un petit
coup d’œil pour moi lorsque j’étais là, je le
voyais me regarder.
Puis je
commençai à passer des nuits en forêt. Seul. La
nuit ne me faisait pas peur et je me savais en sécurité,
au moins vis-à-vis des loups. Jamais ils n’avaient été
agressifs envers moi, jamais je n’avais vraiment eu peur pour ma
vie, même lorsqu’ils se trouvaient au plus près de
moi.
Alors que
j’étais étendu dans un pré, le vent pour seul
compagnon, je l’entendis arriver. Ses pas m’étaient
devenus familiers, sans que je les connaisse vraiment. Je ne bougeai
pas et attendis, il était bien plus près que
d’habitude, et il était seul.
Mes bras
servant de coussin à ma tête, une paille dans la bouche,
je tentais de contenir mon excitation et fis tout pour ne pas bouger,
j’avais bien trop peur qu’il ne parte.
Je le
sentis se rapprocher encore et je le vis s’asseoir à environ
cinq mètres de mois. Du coin de l’œil je le regardais,
j’observais ses mouvements. Il était souple et gracieux, ses
gestes étaient précis, comme calculés, et il
resta assis à me regarder. Je tournai légèrement
la tête vers lui et nous échangeâmes un regard, un
long regard. Le sien était magnifique, j’aurais pu y rester
accroché des heures durant. Il ne dit rien, j’en fis autant.
Pendant un long moment, je n’avais aucune idée de la raison
pour laquelle il était venu à ma rencontre, moi qui
pour une fois ne m’étais pas lancé à leur
recherche et voulais tout simplement trouver un peu de sérénité.
Je le vis
bouger, comme s’il hésitait à se lever, puis il
s’approcha de moi. D’un mètre mais il était déjà
plus près. Il se rassit et continuait à me regarder.
J’en fis de même, je le fixais. Son regard n’était
pas agressif, il était au contraire empli de questions et
d’intrigue. Il se rapprocha encore et fut cette fois tout près.
Il prit une petite pâquerette et la fit tourner entre ses
doigts fins. J’eus alors tout le loisir d’observer ses mains, des
mains fines mais musclées, tout comme son corps, elles
comportaient plusieurs cicatrices, certaines paraissaient anciennes,
d’autres bien plus récentes.
Puis il
fit un geste que me paralysa encore plus. Il posa la fleur sur mon
torse, au niveau de mon cœur. Je le sentais plus méfiant que
jamais, et j’avais presque peur de respirer. Je posai mon regard
sur la fleur et dégageai doucement, très doucement, mon
bras droit de sous ma tête. Je pris la fleur et l’observai à
mon tour. Le moment était magique, pas un mot et pourtant je
sentais beaucoup de douceur émaner de lui. Je lui jetai un
regard et lui retendis la fleur en lui souriant. Je faisais tout pour
lui donner une image positive, surtout ne pas faire de gestes
brusques.
Alors que
j’avais la fleur entre les doigts, il hésita longuement.
– Je ne
te veux aucun mal.
Il me
regarda et saisit la fleur. Finalement, en y repensant, il ne devait
pas être tout seul, les loups devaient guetter non loin de là.
Je sentis ses doigts effleurer les miens et il saisit doucement la
fleur. Je décidai de m’asseoir. Dégageant l’autre
bras, je me redressai, ce qui le fit avoir un mouvement de recul.
– Je ne
te ferai rien, ne t’en fais pas… Jien…
Je le vis
frissonner et j’en vins à me demander s’il n’avait pas
plus peur de moi que je ne le craignais moi-même.
–
Vincent…
Mon nom
lui échappa en un murmure glissant de ses lèvres. Il
leva alors le regard sur moi, le détachant de la fleur, puis
se leva. Il leva légèrement son bras droit et un loup
apparut immédiatement, le grand loup noir au regard clair.
– Frère.
– Ce
loup est ton frère ?
– Frère
Jien.
Jien
pensait vraiment être un loup, il en était convaincu. Le
jeune garçon posa une main sur la tête.
– Pas
faire mal. Gentil.
– Et les
autres ? Sont-ils aussi gentils ?
–
Gentils aussi. Mais lui frère.
– Il est
important alors pour toi.
– Lui
protéger Jien.
Ses longs
cheveux noirs valsaient doucement sous la brise, quelques mèches
rebelles caressaient son visage détendu, je succombai. Il
était magnifique, et le voir avec ce loup, aussi proches l’un
de l’autre qu’un humain et son propre frère le rendait
encore plus beau. Je décidai de lui offrir quelque chose et je
détachai un collier de mon cou, un bijou qu’un indien
m’avait offert.
Je tendis
l’objet à Jien. Je n’aurais peut-être pas dû,
pas en présence de ce loup en tout cas. Ce dernier avait dû
interpréter mon geste comme une agression et me sauta sur le
bras. Je sentis ses crocs transpercer ma peau nue et heurter un os.
Je ne me souviens plus bien de ma réaction, tout ce que je
vois est Jien écartant violemment le loup de mon bras et le
retenir pour ne pas qu’il m’attaque à nouveau.
– Partir
!
Je ne
demandai pas mon reste et quittai l’endroit. A contrecœur, je
m’éloignai de Jien. Tenant mon bras contre moi, le sang
coulait sur ma chemise et gouttait sur le sol, ma blessure me faisait
mal dans tout le bras, j’en titubais. Retrouvant le chemin du
retour, je dus m’arrêter plusieurs fois de marcher pour
reprendre mes forces. Mais je perdais beaucoup de sang, je ne m’en
étais pas rendu compte. Le loup avait mordu fort et les trous
ne s’arrêtaient pas à la taille de ses crocs, ils
étaient bien plus grands. Le frère de Jien avait voulu
protéger le jeune humain. J’en souriais presque.
Puis je
m’arrêtai, je ne pouvais plus avancer. Me laissant glisser
contre un arbre, j’entrepris de me bander la plaie en déchirant
ma chemise. Après avoir fait ce pansement de fortune,
j’attendis encore un peu, reprendre des forces et repartir était
le plan. Jusqu’à ce que Jien refasse surface d’entre les
arbres. Il s’approcha de moi, le pas hésitant mais le regard
dur. Il était seul, enfin, je l’espérais. Il se
pencha sur ma blessure et regarda autour de lui. Je n’étais
pas en mesure de penser correctement, le fièvre commençait
déjà à me gagner et la chaleur l’accompagnant.
Jien fit soudain un geste étonnant, il posa une main sur mon
front.
–
Rentrer vite.
Avec toi,
Jien, je te ramène avec moi. J’étais déjà
fou de lui.
– Frère
protéger Jien.
– Je
sais…
Je fermai
les yeux, comme si j’allais récupérer plus de forces
par ce simple fait. Je sentais toujours la présence de Jien
près de moi et il me semblait même très près
de moi. Je sentis soudain un bras passer autour de ma taille et me
soulever doucement. Je me levai. Jien était tout contre moi,
son flanc contre le mien et son bras autour de ma taille.
– Jien
aider Vincent.
Il avait
de la force, par moments, tout mon poids reposait sur lui, et pas une
fois il n’a flanché. Il avait la force d’un loup. Il
connaissait apparemment le chemin pour aller chez moi, il ne s’était
pas trompé une seule fois. Approchant de mes jardins, il
ralentit.
–
Rentrer maintenant.
Je sentis
son étreinte se desserrer et il se détacha bientôt
entièrement de moi. Je le regardai un instant et risquai à
nouveau un geste vers lui. Je tendis le bras vers son visage, je
voulais juste effleurer sa joue, juste cet infime contact. Il ne
recula pas, et le dos de mes doigts caressa fébrilement sa
joue. Pas de frère loup cette fois pour me transpercer l’autre
bras, j’étais seul avec l’enfant sauvage.
Une vague
de chaleur me rappela ma condition et je dus partir à regret.
Cela dit, j’avais énormément progressé, et je
crois même qu’un certain contact s’était établi
entre lui et moi. Arrivant aux abords de ma maison, ce furent des
cris d’enfants que j’entendis en premier, criant qu’il y avait
du sang partout. Et j’en avais vraiment partout.
Je mis
plusieurs jours pour guérir, au moins partiellement, et je
rageais de ne pouvoir aller en forêt. Je voulais revoir Jien et
encore le toucher, plus cette fois-ci. Pendant ma convalescence,
Peter, mon ami de toujours, me rendit visite. J’avais évidemment
eu droit à toutes ses remarques, il n’avait pu s’empêcher
de se moquer de moi.
– Ha !
Un enfant loup ?! Mon pauvre ami, tu devrais plutôt te trouver
un amant de bonne famille plutôt que de courir après un
sauvageon !
Il n’avait
pas tout à fait tort, je courais vraiment après lui,
peut-être même que cela était vain. Mais je ne
voulais pas laisser cette rencontre se distiller en une simple vision
d’un jour. Je voulais connaître Jien. Lorsque ma blessure fut
moins douloureuse et moins handicapante, je me remis à mes
promenades. Je n’allais pas bien loin, j’avançais un peu
en forêt mais les sentiers que je connaissais plus en
profondeur étaient encore loin de mes pas. Je retrouvai
l’endroit où Jien m’avait aidé, là où
sa force avait remplacé mes jambes. Il y avait encore quelques
traces de sang sur l’arbre contre lequel je m’étais assis.
Mais pas de Jien. Je décidai de rentrer. Mon bras en écharpe
me faisait à nouveau mal et le bandage laissait apparaître
quelques tâches de sang. Idiot que j’étais, je m’étais
rouvert la plaie, je bougeais comme un enfant, m’activais dans tous
les sens. Tout près de sortir de la forêt, j’entendis
des pas me suivre et je m’arrêtai. Je savais que c’était
lui, je savais qu’il n’y avait que lui pour me suivre de ce pas
léger. Je me retournai et lui fis face.
–
Bonjour, Jien.
– Aller
mieux ?
– Je
vais mieux, oui, merci. Ton… frère a eu un bon réflexe,
tu es bien protégé.
– Frère
Jien pas aimer humains.
– Mais
toi, tu es pourtant humain !
– Jien
loup, Jien frère loup !
Cela
confirmait bien ce que je pensais. Il se prenait réellement
pour un loup. Peut-être l’était-il vraiment en
quelques sortes, il vivait parmi eux, mangeait comme eux, chassait
aussi peut-être comme eux.
– Est-ce
que ton frère est avec toi ?
– Frère
Jien protéger famille.
– Alors
tu es tout seul.
Je décidai
de faire une expérience, il fallait que je voie sa réaction.
Je m’approchai de lui et m’arrêtai à un pas de lui à
peine. Son assurance me déconcertait, il avait ce regard
immuable, droit et dur, qui contrastait avec sa jeunesse évidente.
J’avançai doucement ma main vers son bras et le saisis par
le poignet. Je voyais bien la crainte sur son visage, son expression
avait légèrement changé mais il ne bougeait pas
et se laissa faire. Je levai son bras jusque devant lui et lui fis
ouvrir la main. Posant la mienne contre la sienne, paume contre
paume, je lui souris.
– Tu
vois, tu es comme moi, tu es un homme. Tu as des mains comme moi, des
pieds aussi, des jambes et des bras, tu es un humain !
– Jien
loup ! Jien pas humain ! Humains pas aimer loup ! Humains tuer loup !
Il ramena
vivement son bras à lui et recula de quelques pas. Son
expression venait encore de changer, il était blessé,
il souffrait. Son regard était rempli de haine et je crus même
un instant qu’il allait s’en prendre à moi. Ce qu’il ne
fit évidemment pas. Mais il disparut dans les arbres, dans les
fourrés. Je ne le suivis pas, pourquoi m’acharner à
lui faire comprendre une chose qui était impossible pour lui,
lui qui vivait jours et nuits dans la forêt. Mais depuis
combien de temps ? Ce jour-là, mes recherches allaient
commencer.
Je rentrai
chez moi et m’habillai plus décemment, il fallait que je me
rende en ville. Je ne savais pas vraiment par où commencer,
peut-être la police, leurs archives m’auraient été
utiles, mais je ne savais pas vraiment où chercher. Les
disparitions d’enfants étaient fréquentes, bien plus
qu’on ne l’entendait, certains préférant ne rien
dévoiler de leur vie par peur de mauvaise réputation.
Ma calèche s’arrêta devant un grand bâtiment
tout neuf, on pouvait presque voir les outils oubliés alors
que la peinture n’était pas encore finie. Je descendis de
mon véhicule et montai les marches du commissariat. Je ne
savais pas vraiment ce que j’allais demander, sûrement
consulter les archives des enfants disparus entre dix et quinze ans
auparavant. Il fallait que je trouve. J’avais déjà un
prénom, Jien, encore fallait-il qu’il soit le bon, que Jien
ne l’ait pas inventé. A peine entré, on m’accueillit.
Un homme d’une cinquantaine d’années m’accosta, la pipe
à la bouche.
– Vous
cherchez quelque chose, monsieur ?
Bien, il
fallait que je trouve une histoire assez banale pour pouvoir chercher
Jien, je ne pouvais pas dire qu’un jeune homme vivait parmi les
loups dans la forêt près de chez moi…
–
J’avais un ami lorsque j’étais enfant qui a disparu. Il
avait entre quatre et six ans peut-être, je ne suis pas
vraiment sûr. J’aimerais savoir son nom de famille pour
pouvoir contacter sa famille.
L’homme
me regarda d’une étrange façon, il se doutait de
quelque chose.
–
Adressez-vous à l’accueil, un homme du nom de Benson vous
donnera tous les renseignements dont vous avez besoin.
Il partit.
Je m’avançai à l’accueil et demandai à voir
ce Benson. Un jeune homme chétif à lunettes s’approcha
de moi et me salua.
–
Monsieur, vous avez demandé des renseignements sur les
archives d’enfants disparus ?
– Oui,
j’aimerais retrouver le nom de famille d’un ami d’enfance
disparu il y a environ 10 ans.
–
Suivez-moi je vous prie.
Il
m’emmena dans une sorte de bibliothèque, sûrement
l’endroit où tous les documents étaient stockés,
et me quitta quelques instants. La pièce sentait le vieux
bois, il y avait une ambiance un peu humide, assez malsaine. Benson
revint assez vite, une sorte de gros classeur dans les bras. Quelques
feuilles en dépassaient et lorsqu’il posa le classeur sur la
table près de moi, je crus même qu’elles allaient
s’envoler.
– Bien,
vous avez le nom de ce garçon ?
– Je
crois que c’était Jien.
– Jien ?
Son
sourcil gauche monta exagérément sur son front, formant
de grandes rides ondulées.
– Il y a
environ dix ans… Vous avez de la chance, les disparitions d’enfants
étaient plutôt rares à l’époque, les
gens se sont relâchés depuis…
Je
regardais ses doigts courir sur les feuilles où l’écriture
en pattes de mouche m’était totalement illisible. Il
semblait s’arrêter plusieurs fois sur des noms puis finit par
relever le visage vers moi.
– Vous
êtes sûr de ce prénom ?
– C’est
celui avec lequel je l’appelais.
– Je ne
vois aucun Jien ici, d’ailleurs, c’est un prénom assez
étrange, ne trouvez-vous pas ?
– Alors…
pourrais-je avoir la liste des noms des disparus ? Peut-être
que ça me reviendrait, que son vrai prénom, peut-être
même son nom, je ne sais pas, je l’ai peut-être oublié
avec le temps…
J’espérais
qu’il me cède une liste mais il semblait hésitant à
le faire. Il soupira nerveusement en secouant la tête.
– Bien,
vous avez de la chance, je vous les donne.
Je ne sais
pas si c’était de la chance mais j’obtins une liste d’une
vingtaine de noms. Je le remerciai et remontai en calèche. Sur
le chemin du retour, j’épluchai tous ces noms, et j’avais
même les conditions de disparition ainsi que les dates
précises. Sur vingt trois enfants, j’en éliminai
quinze. Il me restait donc huit noms à étudier. Une
idée me vint tout à coup en tête. J’avertis mon
cochet de faire demi-tour et de se rendre à la grande
bibliothèque de la ville, il me fallait les anciens journaux.
La vieille
femme de l’accueil avait été très charmante,
m’aidant même dans mes recherches. Elle connaissait bien les
journaux, elle les avait classés à la perfection, elle
avait même relevé les évènements
importants. Et parmi ceux-là, il y en avait un qui m’intéressa
au plus haut point : douze ans auparavant, un couple et leur jeune
enfant, Connor, âgé de six ans avaient disparu dans la
grande forêt, bien plus à l’ouest de ma propriété.
Aucune des trois personnes n’avait été retrouvée
mais… Jien pouvait être l’enfant de ce couple, l’enfant
aurait dû avoir dix-huit ans, Jien paraissait un tout petit peu
plus jeune mais ça pouvait être lui. Aucun enfant de la
liste des disparitions infantiles ne portait le nom du couple
disparu. Heureusement que j’avais pensé à la
bibliothèque. Je remerciai la vieille femme et repartis
aussitôt chez moi.
Le couple
McKeelan venait d’Ecosse. Tous deux scientifiques, ils avaient
voulu étudier la faune et la flore du Nouveau Monde, chose qui
leur a valu la mort. Enfin, je suppose, dans tous les cas, ils
avaient disparu. En relisant l'article pour la énième
fois, le visage de Jien me revint en mémoire. Comment un si
petit enfant, à peine âgé de six ans lors de
l'accident, avait pu survivre seul dans la forêt, et surtout,
comment était-ce possible que personne ne ce soit inquiété
de lui ? Comment deux scientifiques qui paraissaient de renom avaient
pu disparaître sans qu'on ne pousse les recherches et surtout
en sachant qu'ils avaient un enfant avec eux ? Il fallait que je voie
Jien, il pouvait sûrement se souvenir de quelque chose, et
peut-être même qu'en l'appelant par son véritable
prénom, il se serait rendu compte de sa véritable
nature. Enfilant quelque chose de chaud, je partis en forêt,
mon endroit favori. Je ne mis pas longtemps avant de sentir la
présence de Jien, ses pas suivaient les miens, il avait calqué
sa vitesse sur la mienne et je pouvais même presque l'entendre
respirer. Alors je m'arrêtai. Je n'eus même pas à
bouger, il était venu devant moi tout seul, à quelques
mètres. Mon état l'avait-il inquiété ?
Avait-il pensé à moi pendant mon absence ? Son regard
était le même et il ressortait encore plus alors qu'il
avait ramené ses cheveux en une queue de cheval sauvage,
hirsute et mal attachée. Je crus rêver lorsque je vis un
semblant de sourire se dessiner sur ses lèvres, son expression
n'avait pas changé mais je pus jurer qu'il avait souri, même
imperceptiblement. Il avait un collier de fleurs rouges un peu
desséché, sa peau était propre comme venue
d'être lavée et les peaux de bête qu'il avait sur
les épaules et autour des hanches avaient changé.
–
Bonjour, Jien.
– Loups
dire Jien que Vincent venir.
– Les
loups savent lorsque je suis là ?
– Jien
pas pouvoir sentir comme loups. Loups sentir loin.
– Jien,
penses-tu que nous puissions parler un peu ?
– Parler
? Jien parler maintenant.
– Non je
voulais dire discuter. J'ai quelque chose à te demander.
Jien me
regardait avec douceur, il m'intriguait au plus haut point. Il devait
être sanguinaire comme un loup pour pouvoir vivre dans cette
forêt mais il dégageait une force si calme, et si douce,
que je n'arrivais pas à vraiment le cerner. Il fit quelques
pas sur le côté et s'assit sur le sol, dans l'herbe
grasse.
–
Demander Jien.
– Eh
bien... Je suis parti en ville aujourd'hui, pour faire des recherches
sur toi.
–
Rechercher ? Jien ici, Jien vivre forêt.
– Oui,
je sais, pas ce genre de recherches !
Je me mis
à rire. L'innocence de ce garçon était adorable,
quelque part il était resté le petit garçon de
six ans perdu en forêt, mais son regard ne mentait pas quant à
son train de vie. Il tuait pour vivre.
– Ce que
je suis parti chercher, continuai-je, c'est qui tu es réellement,
tu comprends ? Ton vrai nom, qui sont tes parents, d'où tu
viens...
– Jien
vivre forêt. Loups famille de Jien.
Je n'étais
pas psychologue mais je ravalai soudainement l'envie de lui dévoiler
quoi que ce fût, je ne voulais pas le choquer. Ce pauvre jeune
homme était un loup, rien n'y changeait. Ayant emporté
le journal avec moi - soigneusement enveloppé sans quoi la
vieille femme de la bibliothèque m'aurait sûrement
achevé -, je le posai près de moi. Depuis combien de
temps Jien n'avait-il pas vu de papier ? Et un journal, se
souvenait-il de ce que c'était ? A sa vue, il fronça
les sourcils, il était sublime. Ses yeux allaient de mon
regard au journal et du journal à mon regard, je crois que
j'avais touché quelque chose en lui, ces papiers pliés
et imprimés l'interpellaient. Je le voyais hésiter, il
voulait s'approcher mais, en animal craintif, il n'osa pas. Alors je
l'aidai.
– Tu
peux t'en approcher, tu peux même le toucher. Est-ce que tu
sais lire ?
La
dernière question était de trop, il était déjà
en train de s'approcher pour se saisir du journal. Il s'accroupît
à côté de moi, de l'autre côté du
journal et attendit.
–
Journal ?
Je voyais
l'enfant qui était en lui, son regard s'était arrondi
et ses yeux pétillaient. Il posa la main sur le papier et la
fit glisser doucement. Sa tête était légèrement
penchée sur la gauche, comme un petit chien l'aurait fait pour
mieux comprendre les paroles de son maître, et ses yeux
s'agrandirent alors qu'il prit le journal à pleine main. Il ne
l'ouvrit pas tout de suite et se contenta de le tourner dans ses
mains. Je l'avais plié de manière à ce que
l'article sur la disparition de ses parents, et donc de lui,
apparaisse comme la première page, je voulais qu'il voit les
mots, mais surtout les noms.
– Jien
se souvenir de journal.
Il n'en
dit pas plus et se mit à parcourir la page, la bonne. Ses yeux
dansaient sur les lignes, il avait pris une mimique purement
enfantine, qui changea vite lorsque son regard se vissa sur son nom
de famille supposé.
– Tu
reconnais quelque chose ? lui demandai-je alors
– Nom
Jien. Papa Jien apprendre quand Jien petit... ?
Il
doutait, et moi aussi. Etait-il vraiment bon de lui imposer cela ? Il
se laissa glisser sur le sol jusqu'à être complètement
assis. Je commençai alors l'histoire.
– Il y a
douze ans, tes parents sont venus dans cette forêt pour
l'étudier. Et tu étais avec eux. Puis un jour ils
disparurent, et apparemment, toi aussi. J'aimerais que tu me racontes
ce dont tu te souviens... Connor...
Son regard
se durcit en se plongeant dans le mien, il était redevenu
sauvage, il me fit presque peur. Il jeta le journal sur le sol et se
leva.
– Jien
pas Connor. Jien avec loups.
– Mais
pourquoi ? Que s'est-il passé ? Où sont tes parents ?
–
Humains mauvais.
– Tes
parents étaient mauvais ?
–
Humains tuer loups ! Jien détester humains !
Et il
s'enfuit. En fait, c'était plus que prévisible, ma
tentative d'entrer en force dans son passé n'avait pas été
très concluante et je m'en voulus de ne pas avoir fait preuve
de plus d'ingéniosité, mais surtout de délicatesse.
J’attendis encore un peu puis repris le journal. Le nom de McKeelan
allait devoir parler, il fallait que je sache plus de choses.
De retour
chez moi, je n’avais aucune idée de la manière par
laquelle j’allais savoir la vérité. Jien ne pouvait
pas être un enfant de la nature, cela n’existait pas, il
avait forcément une famille, une histoire en dehors de ces
loups. Ma gouvernante vit tout de suite mon visage perplexe dès
mon retour et ne tarda pas à me poser les questions auxquelles
je n’avais aucune réponse. Cela ne manqua pas, elle me posa
des questions sur Jien et sur ce qu’il était. Sur qui il
était. Comment pouvais-je lui répondre ?
– Je ne
sais pas, Margaret, je ne sais rien du tout. Je ne sais même
pas si ce que j’ai trouvé correspond à ce que je
crois.
Je n’étais
plus sûr de rien. La seule piste que je pouvais exploiter était
le nom des McKeelan. Mais par où chercher ? A qui
demander pour avoir des renseignements ? La fatigue eut raison
de moi et je remis mes recherches au lendemain. Peter me rendit
visite alors que je me préparais à me rendre à
nouveau en ville. Il aimait rire de moi alors qu’il estimait que je
perdais mon temps avec toutes ces recherches. Une idée me vint
alors. Pourquoi ne pas emmener Peter en forêt ?
– Peter,
mon ami, je te propose une sortie. Ce dimanche nous irons en forêt
et je pourrai ainsi te montrer pourquoi ce garçon me fascine.
– Tu
espères sans doute me convaincre ?! Il n’y a aucune
chance, Vincent. Je ne saurais me laisser charmer par quelqu’un
d’autre. J’ai épousé Liz, ce n’est pas pour
m’attarder sur une autre personne.
– Je ne
te parle pas de te laisser charmer, enfin, pas de ce genre de charme.
Jien est exceptionnel !
– Il est
évident que tu es charmé, et dans le sens où je
l’entends…
–
Evidemment que je le suis ! Je n’ai jamais vu beauté
pareille avant ! Si tu le voyais au moins une fois, tu
comprendrais au lieu de rire sans cesse.
– Je ris
parce que tu es risible, mon bon Vincent ! J’espère
pour tes affaires que personne ne viendra à être au
courant de tout cela !
– Je me
fiche de ce que peuvent penser tous des aristocrates répugnants.
Qu’ils ne viennent pas me faire une leçon de morale !
Je pourrais tout aussi bien leur causer du tort ! Ce n’est
tout de même pas moi qui prends plaisir à profiter de
l’innocence de jeunes enfants !
– Tu y
vas un peu fort, Vincent. Si tu commences à soulever ça,
tu ne sais pas à quoi tu vas devoir faire face.
– Alors
ne me dis pas que je risque à vivre cette aventure.
– Je ne
faisais que supposer, mon ami…
Et me
voilà perdu dans mes actions. Je commençais à me
prendre au jeu de mes folies et je ne savais pas où je mettais
les pieds. Je ne savais pas que Jien pouvait être en danger à
cause de moi.
Le
dimanche venu, je menai Peter en forêt. J'aimais lui détailler
tout ce qui nous entourait, lui conter toutes mes découvertes,
jour après jour alors que je parcourais l'endroit sauvage.
Peter se moquait de moi, à son habitude, il préférait
ses soirées mondaines et ses tea party au brut de la nature et
sa magnificence. Nous enfonçant toujours plus dans la verdure
s'épaississant, le doute me prit. Je savais que Jien et ses
loups se montraient sans problème lorsque je venais mais cette
fois était différente, je n'étais pas seul. Jien
allait-il tout de même venir ?
– Eh,
Vincent, ils vivent de l'autre côté du pays tes loups.
Je n'en
attendais pas moins de Peter !– Que
veux-tu ? Qu'ils vivent au seuil de nos portes ? Tu n'as vraiment pas
l'âme d'un explorateur, Peter, tu ferais un bon gardien de
musée : des choses incroyables juste à côté
de chez toi.
– Nous
sommes dimanche, demain je travaille ! Je n'ai pas envie de passer la
nuit en forêt, figure-toi !
Je
n'allais pas le tenir longtemps entre les arbres couverts de mousse,
il fallait qu'il voie ce pour quoi je perdais la notion du monde.
Pour lui faire oublier le temps, je le menai au bord de la rivière,
et je ne fus pas déçu du résultat. Peter avait
adoré, il ne pensait plus à rentrer mais à
montrer cet endroit à sa chère Liz.
– Alors
l'ami, toujours envie de rentrer ? lui dis-je.
– Pour
aller chercher Liz, oui !
– Tu
sais, lorsque j'étais petit, je rêvais de tous ces
endroits, toutes ces choses que l'on entend à droite à
gauche, ces nouvelles découvertes, ces nouveaux horizons. Le
monde ne cesse de grandir, de changer, d'évoluer, je
désespérais de ne jamais voir toutes ces merveilles et
aujourd'hui... Aujourd'hui j'ai tout ce dont j'ai toujours rêvé,
et plus encore, des choses que je n'avais même pas imaginées.
Le destin a bien voulu que ma vie change et c'est pour ça
qu'on est là, Peter, je voudrais que tu...
Jien, là,
de l'autre côté de la rivière. Un sentiment de
déjà vu me serra la poitrine, il était là,
avec ses loups, droit et fier. Il nous avait vus alors que je n'avais
même pas soupçonné sa présence. Peter ne
disait plus un mot, il était de marbre, tout comme moi la
première fois que je voyais l'enfant sauvage.
– Bon
sang, Vincent..., murmura Peter.
– Il est
beau, n'est-ce pas ?
– Ce
sont des loups...
– Et de
quoi je te parle depuis le début ?!
– Mais
là... ils sont vrais !
–
Peter... surtout ne bouge pas...
Jien
venait de plonger en une superbe courbe qui fendit l'eau en silence.
La rivière calme l'avala sans peine et nous pûmes voir
sa silhouette sombre filer sur les galets flous au fond de l'eau
claire. Il ressortit de notre côté de la rivière
avec une aisance incroyable et s'arrêta en fixant Peter.
–
Nouveau.
– C'est
un ami, Jien. Je te présente Peter.
Il n'était
pas rassuré, j'avais appris à lire dans ce regard dur.
Je vis ses yeux sauter sur la silhouette de Peter, il devait chercher
une arme.
– Il
n'est pas armé, il n'est pas là pour vous faire du mal.
Je voulais qu'il te voie.
–
Pourquoi ?
– Parce
que... parce que tu es unique ! Il n'y a personne comme toi !
– Si.
Loups frère de Jien.
Peter se
tourna vers moi en souriant.
– Il se
prend vraiment pour un loup.
– Je te
l'avais dit, Peter, je suis certain qu'il est celui que je cherche.
– Connor
McKeelan ?
– Ca ne
peut être que lui.
Peter
détailla Jien. Je vis à son expression qu'il le
trouvait tout aussi charmant que moi, Jien était parfait.
– Tu
dois vraiment être en manque, Vincent. Te rabattre sur un
sauvageon...
– Tu ne
comprends rien... Il est bien plus que ça, c'est comme une
pierre précieuse à l'état pur, à peine
extraite de la roche. Il a ce côté authentique...
Jien se
rapprocha de nous d'un pas. Il vint vers moi et posa une main sur le
bras que son frère, le loup noir, avait percé.
–
Blessure ?
– Je
n'ai presque plus rien.
– Frère
bien protéger, mais Vincent pas méchant.
– Oui,
je ne suis pas méchant...
– Partir
maintenant, humain pas venir ici, humain rester l...
Un coup de
feu, plus loin, dans les arbres. Jien sursauta violemment et je le
vis se tendre au maximum. Les chasseurs... Il me jeta un coup d'oeil
comme je n'en avais jamais vu chez lui. La peur la plus profonde
l'habitait. Il recula en titubant légèrement et
rejoignit ses frères sur l'autre berge.
– Peter,
les chasseurs, il faut les éloigner d'ici !
– Tu ne
pourras rien faire s'ils sont en dehors de tes terres.
– Ils
chassent les loups !
–
Vincent...
Peter me
retint par l'épaule alors que je commençais à
vouloir regagner l'endroit d'où le coup de feu était
parti.
–
Vincent, tu ne pourras rien faire s'il se passe quelque chose avec
ces loups. Si le coup de feu n'est pas sur tes terres, tu ne pourras
que constater les dégâts. Ils veulent agrandir la ville,
faire de nouvelles routes. Tu ne pourras stopper la progression des
gens.
– Quels
gens ?! Des tueurs, c'est ça ? Ils se fichent peut-être
des animaux vivant ici mais pas moi.
J'étais
hors de moi. Je ne pouvais pas admettre que Peter ait raison.
–
Peter... Tu étais au courant, n'est-ce pas ? Il y a une route
qui va passer ici ?
– Une
route et des habitations. Dwight Davenport veut étendre son
groupe, tu ne pourras rien contre lui. Cette région est vouée
à l'expansion, tu ne peux pas te battre contre ça !
–
Davenport... Qu'il aille au diable ! S'il faut que je clôture
tout mon domaine alors je le ferai, et j'y enfermerai les loups !
La rage me
pris et je partis sans même savoir si Peter me suivait ou non.
Je me mis à courir à travers les arbres, courir aussi
vite que je le pouvais. Je sentais la forêt prendre possession
de mon corps, mes poumons remplis de cet air boisé, humide et
capiteux. J'eus du mal à passer la rivière, plus en
amont, le seul tronc d'arbre qui était par chance tombé
en travers du cours n'était pas assez long pour atteindre la
rive opposé et je dû patauger dans une eau froide pour
arriver à mon but.
Mais je ne
savais pas où j'allais. Il n'y avait eu qu'un coup de feu et
dans ma précipitation, je ne sus où me diriger au bout
d'un moment. Les arbres se ressemblaient tous, les chemins façonnés
par les animaux n'étaient que de minces passages entre les
fourrés et j'avais même la forte impression d'être
allé à l'opposé du coup de feu. En fait, j'étais
perdu. Je m'arrêtai alors que les arbres étaient plus
espacés, la végétation moins dense et pris le
temps de réfléchir. Le seul moyen de retrouver mon
chemin était de retourner à la rivière mais
c'était sans compter que même ça, je ne savais
pas où le trouver.
Peter, il
fallait que j'appelle Peter, alors je commençai à crier
son nom à travers les arbres. J'ai dû effrayer toute la
forêt avec mon cri si primitif pour eux. Peter, Peter...
Pendant cinq bonnes minutes je ne cessai de l'appeler mais je n'avais
que les bruits habituels de la forêt comme réponse. Et
la nuit qui n'allait pas tarder... Et Jien ? Si j'appelais Jien ?
Cette idée incroyable me vint à l'esprit et je me mis à
crier son nom, une fois, deux fois, des dizaines de fois ! Jien, mon
garçon sauvage, mon fils de la nature, mon loup au regard
charmeur... Le jeune homme que j'étais fantasmais bien trop
souvent, Peter n'avait pas tort en disant que je devais être en
manque... Mais le désir que j'éprouvais pour Jien était
différent de tout ce que j'avais connu, il aurait pu être
amant et merveille, l'être exceptionnel devant lequel tous nos
sens s'éveillent mais pour lequel on pourrait s'éteindre
à jamais, l'unique regard dans lequel nous voyons tout un
monde, un regard à la couleur improbable, d'un bleu-vert
presque artificiel, tout mon être ne vivait que pour en savoir
plus, le connaître de l'intérieur, découvrir ce
qui l'animait, quelle magie pouvait le rendre aussi... impossible.