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Les derniers instants de Liouba
Encore une secousse. Je ferme douloureusement les yeux. Plus qu'une vingtaine de minutes et je serais de retour. Autour de moi, la foule s'agite. Ils devraient pourtant savoir que l'on traverse seulement quelques perturbations... Les cargos de l'ère Fandala ne les absorbent pas, contrairement aux nouveaux appareils de pointe. Pourtant, ce sont les seuls disponibles pour se rendre sur ma planète natale : Liouba. Un coup d'œil par le hublot me confirme que l'on va bientôt amerrir. Mon voisin de siège vient de se rasseoir. Sa peau est aussi bleue que la mienne mais sa corpulence est différente. Il est beaucoup plus grand et large que moi. De même, on peut apercevoir ses canines qui dépassent légèrement de ses lèvres violettes. C'est un Nocturos, un habitant des bas plateaux contrains à vivre dans des endroits sombres et froids. J'imagine à peine le dépaysement qu'il a subi en quittant ses terres natales. Alors que je le détaille, je remarque deux orbites noires qui me fixent. Un regard vide, sans expression. J'en ai déjà entendu parler, mais le voir, c'est tout autre chose. Ca en est presque effrayant... On dirait un regard de mort. Dans cet état d'esprit, quelle n'est pas ma surprise lorsqu'un sourire s'esquisse sur ses lèvres ! Tout d'un coup, son regard s'éveille, comme si une flamme de vie s'y était allumé. J'en reste muet. Que peut-il penser de moi à cet instant ?
"Bonjour..."
Sa voix est grave, presque rauque et je trouve qu'elle sied parfaitement à son personnage. Une voix profonde et mystérieuse. Il parle le lioubacien commun... Il doit s'agir d'un homme extrêmement cultivé, mais encore une fois, il devait l'être pour sortir de son milieu. En effet, pendant des années, les Nocturos ont été traqués. Traqués puis massacrés. Les Lioubaciens des plateaux supérieurs les tenaient en horreur tout simplement parce qu'ils en avaient peur. Il existe une légende qui raconte que le premier Nocturos était en fait un lioubacien. Oui, mais voilà, celui-ci avait commis le pire crime que la société reconnaissait alors : le cannibalisme. Ses dents avaient alors changé de formes, semblables à celles des animaux, et ses yeux s'étaient peu à peu emplis d'une folie jamais égalée. Il s'était par la suite réfugié dans les bas plateaux où la nuit était omniprésente et les grottes extrêmement nombreuses. On dit que quiconque s'approcherait de ses terres serait dévoré vivant.. Un frisson me parcourt alors. Balivernes ! Ce sont des histoires pour effrayer les enfants ! Cet homme ne m'a pas l'air agressif du tout... ni prêt à me dévorer, mais il risque de se fâcher si je ne réponds pas à son salut...
"Bonjour ! De retour au pays ?" Demandai-je avec un sourire triste.
Son expression s'assombrit tout à coup, et alors qu'il baisse la tête, de longues mèches brunes tombent sur son visage, révélant sa sphère auriculaire. Il reste silencieux. C'était une question stupide ! Evidemment qu'il est de retour au pays ! Il est là comme nous tous pour assister aux dernières heures de Liouba et périr avec elle...
L'appareil se met à trembler. Nous amerrissons enfin. Chacun regagne son siège, plus ou moins agité. Parmi les passagers, je peux distinguer des mutants, facilement reconnaissables par leur bracelet magnétique argenté. Ils sont obligatoires pour leur recensement, sous peine de mort. Le Conseil ne plaisante pas avec ces choses là... Il y a aussi un Batrack et deux ou trois Sarkis mais la majorité demeurent mes semblables : de petits bonhommes à la peau bleu pâle, plutôt chétifs, avec des tentacules tout le long du dos. Leur nombre et leur couleur changent en fonction du sexe et de l'âge. J'en possède dix, toutes rouges. Cela signifie que je suis un mâle qui vient d'atteindre ses 250 ans d'âge lioubacien. Je suis donc à un âge avancé de ma vie. J'ai vu et accompli énormément de choses... mais rien ne m'a préparé à ce qui m'attend. Le sasse du cargo s'ouvre lentement et je ne peux m'empêcher de laisser échapper un cri de surprise, d'effroi. Je me doutais que la planète était en piteux état, mais au fond de moi, j'espérais retrouver les paysages de mon enfance, les visions de mon adolescence... Une main rassurante se pose sur mon épaule. Je relève la tête, les larmes aux yeux. Le Nocturos se tient près de moi, le regard froid et blessé. Ensemble, nous sortons de la base d'amerrissage. Le ciel rouge est anormalement empli de fumée, de stries nuageuses. Ils arrivent.
L'inconnu des bas plateaux me souhaite bonne chance avant de se mettre en route. Je le regarde s'éloigner, si bien que bientôt, je me retrouve seul au milieu de la rue déserte qui m'était jadis si familière... Je peux encore entendre les cris des plus jeunes d'entre nous... Mais tout cela fait parti du passé. Aujourd'hui, tout est en ruine. Des speeders sont entassés dans les rues. Personne n'a pris la peine de les enlever après leur collision... les vitrines des boutiques sont éventrées... Je m'arrête devant l'une d'elles. Le marchand de sillocks ! C'était un vieux lioubacien... il nous traitait de chenapans, mais je suis persuadé qu'il nous aimait bien, au fond... et ce fumet qui s'échappait de sa boutique tous les matins ! Ca valait bien les chummas fumées de maman ! Mais à présent tout ceci est fini... Il ne reste plus que des maisons vides... Une pensée terrible traverse soudain mon esprit. Et si je ne les retrouvais pas ? Jusqu'à présent cela m'était apparu comme une évidence... mais... et si ma famille n'avait pas survécu à tout ça ? Je me mets à courir frénétiquement en direction de mon quartier où j'ai vécu durant toute mon enfance et même d'avantage... Encore un pâté de maison et... Je m'arrête, atterré. Mes jambes cèdent sous mon poids. Mes genoux s'écorchent contre le sol rocailleux, mais ça m'est complètement égal. Mes poumons sont en feu si bien que je n'arrive plus à respirer... ou bien est-ce à cause de la peine qui m'envahit devant ce spectacle désolant ? Ma maison est totalement détruite. Il ne reste plus rien. Des larmes coulent bruyamment le long de mes joues alors que je lève les yeux au ciel, dans un geste d'espoir... mais la seule chose visible pour l'instant, c'est l'arrivée imminente de l'escadrille du Conseil... Fichue organisation ! Si je le pouvais, je les tuerais tous un à un de mes propres mains, et je n'en ressentirais pas le moindre remord...
"Psst !"
Je me retourne vivement. Un mutant se tient à quelques mètres de moi, dissimulé derrière la carcasse d'un speeder.
"Qui es-tu ?" demandai-je sans me relever.
"Aucune importance. Je peux te conduire jusqu'à ceux de ton espèce..."
L'être s'approche lentement de moi, ses yeux verts me détaillant de haut en bas. Mon regard se pose sur un détail... Son poignet. Il ne possède pas de bracelet. Un hors-la-loi... Mais pouvait-on encore parler d'ordre à l'heure actuelle ?
"Pourquoi te ferais-je confiance ?"
"Je suis ton seul espoir, lioubacien. Tu n'as aucune chance de les retrouver sans moi avant la fin"
Je ne sais pas trop quoi penser... Bien sûr que je serais incapable de les retrouver seuls avant la fin... Elle est tellement proche ! A présent, je peux entendre les vrombissements des moteurs qui approchent. Je lance un regard en biais au mutant. Il attend ma réponse patiemment... je me demande pourquoi il fait ça... De toutes façons, il est ma seule piste... Ma décision est prise.
"Très bien. Je te suis."
Il me lance un sourire moqueur, signifiant sûrement : tu en as mis du temps ! Et se met en route.
"C'est par-là !"
J'ai à peine le temps de me relever qu'il a déjà franchi une grande distance. J'avais oublié que les mutants étaient d'une rapidité exceptionnelle. Sans même regarder autour de moi, je me mets à courir derrière lui. Il me mène vers le centre des terres. Je peux apercevoir la brume qui remonte des bas plateaux. Je suis fatigué ; cette course poursuite ne s'arrêtera donc jamais ? Le paysage autour de nous change petit à petit. Et ce n'est qu'après quelques temps que je m'aperçois que la luminosité a énormément baissé elle aussi. Je ne me suis jamais aventuré aussi loin dans cette partie de ma planète. La végétation se fait de plus en plus rare laissant place à des forêts de rochers plus menaçant les uns que les autres. Les bas plateaux. Un frisson me parcourt. Il m'emmène sur les terres des Nocturos. Je le vois s'arrêter au bord d'une falaise devant moi. Je m'approche aussi rapidement que ma fatigue et mes poumons en feu me le permettent. Ses yeux verts semblent fluorescents dans cette obscurité grandissante, ce qui donne un aspect encore plus irréel à ce que je suis en train de vivre. Il tend sa main devant lui et me murmure :
"On est arrivé..."
Je me tourne doucement vers la direction qu'il m'indique et reste un instant interdit devant le spectacle qui s'offre à moi. Des milliers d'yeux noirs me fixent depuis le bas de la vallée rocailleuse. La plupart de leurs propriétaires sont des Nocturos, cela ne fait aucun doute. Malgré l'absence de lumière je peux apercevoir leurs dents saillantes... mais certains d'entre eux sont des lioubaciens... Une lueur d'espoir fait son chemin dans mon esprit. Un mouvement attire mon attention sur ma droite. La foule semble dérangée. Quelqu'un fraye sa route à travers les piquets de chairs. Cette silhouette qui se dessine petit à petit... ce visage qui se lève vers moi, les yeux remplis de larmes. Je ne peux pas y croire ! Sarah ! Je me mets à dévaler la pente devant moi à vive allure sans me préoccuper des nocturos et encore moins de mon guide. La petite Sarah se jette dans mes bras, ses tentacules bleues frétillant doucement. Je ne peux m'empêcher de soupirer de soulagement. Je m'écarte légèrement regardant ma petite sœur dans les yeux et lui lance un sourire rempli de tendresse.
"Je suis contente de te revoir, Nat' " me dit-elle de sa toute petite voix.
"Moi aussi... Moi aussi."
Mon regard s'éloigne d'elle et c'est à ce moment que je m'aperçois de la présence du reste de ma famille. Ils me rejoignent rapidement sous le regard attentif de tous ces inconnus inquiétants. Que diable font-ils là ? Sans attendre que je lui pose la question, mon père me met au courant de la situation. Il y a eut un bombardement avancé au niveau des hauts plateaux. Beaucoup de lioubaciens ont perdu la vie. Nombres d'entre eux étaient mes amis... mais ma famille a réussi à s'échapper et s'est réfugiée ici auprès des nocturos grâce à un ami : Dark. Le dit Dark s'avance de moi et je ne peux retenir un gémissement d'incrédulité : Mon voisin de siège dans le cargo !
"Je suis aussi étonné que vous..." me confie-t-il.
Alors c'est pour ça qu'il m'a montré de la compassion ! Il était déjà ami avec des lioubaciens... qui n'était autre que mes parents, mais ça il ne le savait pas à ce moment là, à l'aérodrome. Je regarde autour de moi, tout le monde a repris ses occupations... On ne dirait pas que dans quelques heures toute vie aura été éradiquée de cette planète... Vous vous demandez sûrement pourquoi personne ne fuit ? La réponse est simple : Peu importe où vous vous trouvez, si votre planète de naissante est détruite, vous mourrez dans la minute qui suit... Il n'y a aucun moyen d'y échapper. Alors autant passer mes derniers instants ici avec ceux que j'aime...
Nous passons des heures à parler tous ensemble, insouciant... après tout, à quoi bon passer nos derniers instants à pleurer, à nous lamenter ? Cela ne ferait qu'accroître notre peine... Alors j'entreprends de leur raconter les quelques années que j'ai passé sur Mistille, une petite planète au sud de la galaxie. Là bas, l'air est pur, les créatures vivent en harmonie... un vrai petit paradis ! Très peu de personnes connaissent son existence car elle est la propriété d'un riche aristocrate. Je m'y suis rendu pour mon travail, je faisais parti de la garde personnel de l'être en question... mais je dois avouer que cela ne me prenait pas beaucoup de temps. Il aimait s'entourer de gardes du corps, mais il n'en avait pas besoin... je le soupçonne de nous payer seulement pour notre compagnie... Car c'était un homme bien seul, voyez-vous. Je m'arrête dans mon récit et lève les yeux au ciel. Il m'est à présent impossible de distinguer le ciel... seule une énorme étendue de métal se dessine derrière les quelques nuages épars.
Ma respiration se fait plus difficile alors que mon regard se pose sur mes camarades. Tous semblent hypnotisés par ce qu'il se passe au-dessus de leur tête. Je sens une main se poser sur mon bras. Je relève la tête. Ma mère me sourit tristement, une larme silencieuse coulant le long de sa joue.
"L'heure est venue" m'annonce-t-elle, presque solennellement.
J'hoche la tête doucement. J'ai l'impression d'être en train de rêver alors que je serre un à un mes concitoyens dans mes bras, leur faisant mes adieux respectueux. Une secousse fait trembler la terre des bas plateaux, mais nous continuons notre tâche. Puis, sans un regard pour le vaisseau au-dessus de nous, nous contemplons une dernière fois ce paysage, cette planète qui était tout pour nous. Je serre la main de ma sœur aussi fort que possible, essayant de lui transmettre une force que je n'ai pas. Nous nous devons d'accueillir cette fin avec courage pour qu'enfin ce carnage cesse... pour qu'enfin quelqu'un ose se dresser contre le conseil. Une lumière vive s'abat sur nous. Je sens plus que ne vois les nocturos tressaillirent sous la chaleur diffuse. Ils n'ont pas l'habitude d'une telle exposition ! Pourtant, ils tiennent bon. Je retiens mes larmes devant cette démonstration de bravoure. J'aurais voulu les connaître d'avantage... apprendre à vivre avec eux. Mais il est trop tard. Notre destin est scellé. La terre tremble de manière frénétique maintenant, les vaisseaux s'éloignent petit à petit, et je sens que la fin est proche. Je ferme les yeux alors qu'une douleur paralysante s'empare de mon être. Adieu.
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