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Titre: Es tut weh
Auteuz': Traumerei
Genre: yaoi, violence
Es tut weh(1)Kapitel(2) 1:
† Helfen mir(3) †“Eh gamin, t'es perdu?” Je levai les yeux vers l'homme, puis hochai la tête.
Il m'indiqua où trouver un supermarché, pour que j'aille m'acheter un petit truc à manger. “Petit” n'était pas peu dire, étant donné que je n'avais sur moi que trois euros et quelque. Ça rapportait rien de faire la manche, évidemment. Mais j'avais un peu d'espoir, Munich était une grande ville, et les frontières italienne et autrichienne n'étant pas trop loin, il y aurait des touristes. Les touristes, ça avait tendance à donner plus. Je l'avais vite appris en me retrouvant à la rue, il y avait un an maintenant. Jour pour jour. Quel anniversaire, dis donc… Frohe Geburtstag, Margret...(4) pensai-je ironiquement. Ah ça, elle devait le fêter, Margret, mon départ. J'eus une terrible envie de pleurer, mais me retins en serrant les poings et entrai dans le supermarché.
Quelques minutes plus tard, je ressortais avec un sandwich, dont je ne mangeai que la moitié. Je savais économiser. Je n'étais pas sûr de manger ce soir là. Un homme sortit derrière moi et me bouscula rudement. Il se retourna et me lança un regard indifférent, puis continua sa route. Ce n'était pas parce que j'y étais habitué que je ne me sentis pas blessé, mais ce genre de personne ne se soucie pas des vagabonds comme moi. Une dame passa près de moi, et regardant mon allure avec pitié, me tendit une pièce de deux euros avec un petit sourire. Je la remerciai silencieusement. Vous avez sauvé ma soirée, madame. J'étais sûr qu'elle avait pu le lire dans mes yeux. Au début, je n'osai rien accepter, quand ce genre d'occasion se présentait, mais j'ai vite abandonné mon orgueil qui en soi n'était déjà pas énorme car mon ventre résonnait tout autrement. C'est vrai qu'à la maison, j'avais de quoi vivre… mais peut-être aussi de quoi mourir.
Je passai devant un cinéma. En mâchant mon jambon-beurre, je regardai avec attention l'affiche d'un nouveau film avec en vedette la star montante de l'Allemagne, Stefan(a) Keusch(b). Blond, de jolies boucles dans des cheveux mi-longs, des yeux verts, un visage volontaire, il était vraiment très beau, c'était indiscutable. Pas que je m'intéressais à lui, mais je ne pouvais le nier.
Je remarquai un homme qui cherchait quelque chose par terre en jurant. C'était l'homme qui m'avait heurté quelques minutes auparavant. Je sus vite ce qu'il avait perdu. Son ticket de cinéma, qui reposait dans une rainure de trottoir. Je m'en emparai et le mis dans ma poche; je voulais voir un film. Pour une fois que j'avais cette chance. Je dépassai le type et le regardai avec le même air indifférent qu'il m'avait jeté. J'étais peut-être à la rue, mais je ne valais pas moins que lui, loin de là.
J'assistai donc à la séance, redécouvrant une salle de cinéma, ce que je n'avais plus vu depuis deux ans environ. C'était justement le film avec Stefan Keusch. Bon acteur. Il jouait un strip teaser. Il me rappela que je l'avais fait quelques semaines plus tôt, parce qu'il me fallait du fric, et que l'occasion se présentait. Une femme m'avait proposé de me maquiller et de me faire danser un peu, son habitué ayant eu un empêchement. J'avais dit oui. Avec les yeux. Elle n'avait pas eu besoin de plus. Je ne sus jamais son nom comme elle ne sut jamais le mien. A quoi bon? J'eus mon fric. C'était cool. J'aurais bien recommencé. Pas pour la performance, évidemment. Bien que je me fichais éperdument de mon image sur scène. Mais je savais que l'autre reviendrait, que ce n'était qu'un boulot d'une soirée.
Je restai dans le cinéma toute la journée, regardant le même film tout le temps. Après la dernière séance, on vida toute la salle, moi avec. Dommage, il y faisait chaud. Je savais pas où dormir. Comme d'habitude. Il était tard, la nuit était tombée depuis longtemps. La gare. Ça pouvait être pas mal, s'il n'y avait pas de garde. Je n'avais qu'à essayer, ça ne coûtait rien.
Arrivé là-bas, après une longue marche, je voulus entrer quand une main se posa sur mon épaule. J'eus à peine le temps de me retourner que je reçus un coup de poing dans l'estomac. Je tombai, suffocant. Un coup d'œil vers mes agresseurs. Six. J'étais foutu.
“-Fouille-le! ordonna l'un d'eux, un type très maigre avec une casquette et un piercing à la lèvre inférieure.
-OK!” fit un plus gros, et plus grand.
Un autre me maintenait à terre du pied pour laisser le champ libre au gros. Il me prit mon fric, ou tout du moins ce que j'avais, ouvrit mon sac à dos et renversa son contenu sur le pavé froid. Un livre, un tee-shirt froissé, une photo, une montre cassée, et un bloc notes, un stylo et mon journal.
“-Quoi c'est tout? s'écria le grand maigre, qui devait être le chef de bande. Putain, ça craint, on se casse!
-Hey attends, regarde cette gueule! fit un autre type en montrant la photo au chef. La meuf est pas mal, nan? Je la garde ta photo!” me lança t-il en riant.
Sauf que ça, c'était pas possible. Je me relevai, et lui courus après pour la récupérer.
“Wow Ralph, attention!” le prévint le gros qui m'avait fouillé, croyant que je l'attaquais.
Ledit Ralph, dans un réflexe, se retourna vivement. Avec un couteau. Je ne sentis pas tout de suite ma poitrine me brûler, ni le sang couler sur ma chemise. Je tombai à genoux, et lui, lâcha son couteau d'une main tremblante.
“C'est pas bon! hurla le chef. Venez vite!”
Ils s'enfuirent en courant, en lâchant la photo. Je la ramassai, la remis machinalement dans ma poche, et m'allongeai sur le sol en respirant doucement pour essayer de calmer la douleur. Même si j'étais sûr que ça ne marcherait pas.
Et puis, avant de fermer les yeux, je vis deux silhouettes au-dessus de moi. Si seulement j'avais pu les voir plus distinctement…
“-Jacob!(c) cria mon frère Karl, de l'étage. Il est réveillé.
-J'arrive!”
Je finis de préparer le chocolat chaud que j'étais en train de faire, et montai avec. Devant la chambre, Karl m'attendait.
“-Comment va t-il? demandai-je.
-Moyen. Je dirais surtout qu'il a peur.
-Compréhensible, fis-je avec un hochement de tête. Je vais le voir.
-T'auras peut-être plus de chance que moi… fit Karl.
-C'est à dire?
-Il a pas ouvert la bouche. Je me demande même s'il est pas muet.”
Karl redescendit à la cuisine du restaurant, et j'entrai dans la chambre, où nous avions installé le garçon que nous avions sauvé hier soir. Assis dans le lit, il lança vers moi un regard bleu marine désemparé. Un bleu marine pailleté, très joli. Ses cheveux châtains lui tombaient sur les yeux, faute de pouvoir les couper depuis des mois de toute évidence, et je me demandai s'il le faisait exprès pour qu'on ne le voie pas bien.
“Salut, fis-je en posant la tasse de cacao sur la table de nuit. J'm'appelle Jacob. Jacob Niehaus(d). Et toi, c'est comment?” Pas de réponse. Je m'y attendais. “Tout à l'heure, c'était mon frère, Karl. Je t'ai apporté un chocolat, si tu veux, ajoutai-je en le désignant du menton. Il est pas empoisonné, tu sais. Je peux le goûter, pour te le prouver.” Je m'exécutai, puis lui tendis la tasse, qu'il prit à ma plus grande surprise et commença à siroter, en me remerciant du regard. “De rien.” Finalement, il but la tasse d'un trait, bien qu'elle soit brûlante. J'approchai ma main de son torse, pour vérifier le bandage. “Pas joli, hein? fis-je avec un sourire compatissant. Ça va te faire une belle cicatrice horizontale. En plus, tu en avais déjà une, dans l'autre sens, ça te fait une croix…” Il repoussa violemment ma main et recula dans le lit en se couvrant la poitrine des deux mains, comme si je venais de violer un de ses secrets. “Je suis désolé, je voulais pas te blesser.” Il secoua lentement la tête, comme pour dire “C'est pas ta faute”. Il avait l'air tellement désolé que ç'en était navrant. “Tu viens de loin?” fis-je. Il hocha la tête. J'avais compris que si je voulais des réponses, ce serait par oui ou par non. “T'as fait une fugue?” Il tourna la tête et haussa les épaules. “J'ai pas appelé les flics. J'ai bien fait?” Il me jeta un regard reconnaissant en hochant vigoureusement la tête. “OK, tant mieux. Ecoute… tu vas rester ici quelques temps. Au moins le temps que tu guérisses. T'en fais pas, Karl c'est un bon infirmier. Il s'est toujours bien occupé de moi, même si c'est lui le plus jeune. J'ai vingt et un ans, au fait. Et toi? Laisse-moi deviner… Dix-sept?” Il hocha la tête une nouvelle fois. “Bingo! Je suis plus doué que je ne pensais. Bon, je dois y retourner, j'ai des clients. Je m'occupe d'un hôtel, en l'absence de mes parents, avec Karl bien sûr. Ça te va, ici?” Son regard s'agrandit, comme si je racontais vraiment n'importe quoi. “Bien sûr que ça va!” me répondirent ses yeux. “Si tu as besoin, tu peux… non, tu m'appelleras pas, je parie. Bon, de toutes façons, je repasserai bientôt.” Avant de refermer la porte, je le regardai encore une fois. “T'es sûr que tu veux pas me dire ton nom?” “Désolé…” murmurèrent ses iris pailletés. Je souris. “C'est pas grave. Je vais t'appeler ‘Engel’(5)(e), OK? Avec ta croix, ça sera parfait.” Il eut un petit sourire timide. “Allez dors, Engel, tu dois te reposer.”
J'ouvris une nouvelle fois les yeux quand Karl entra dans la chambre et s'assis sur le lit.
“Salut Engel,” fit-il avec un sourire. Ça y est, mon nouveau nom était installé. Je l'aimais. On ne m'avait jamais appelé comme ça. “Tu as mal? demanda Karl en approchant les mains de ma blessure, puis, avec hésitation: Je peux?” Je hochai la tête. Il défit les bandages, avec délicatesse. Je grimaçai quand il passa les doigts dessus. “Bon, on va nettoyer tout ça et remettre de nouveaux bandages, OK? Après, Jacob t'apportera à manger, il est aux cuisines en ce moment. Il est très doué, tu verras.” Un regard vers la fenêtre m'apprit qu'il était tard dans l'après-midi, déjà. Karl avait apporté une petite bassine d'eau et du savon, et s'appliquai à laver ma blessure. Je ne grimaçais plus. Je ne voulais pas montrer que j'avais mal, ç'aurait été trop ingrat de ma part. Il me remit ensuite des bandes, tout autour de la poitrine. “Tu me dis si je serre trop fort”, fit Karl. D'accord. Je l'observai un peu mieux. Il avait des longs cheveux très raides et blonds, mais dus à une décoloration. Il devait avoir les mêmes cheveux bruns que son frère, en réalité. Dommage en ce cas qu'ils n'aient plus leur vraie couleur, mais en fait, le blond n'allait pas mal à Karl. Ses yeux étaient noisettes, et en amande. Il n'était pas aussi beau que Stefan Keusch ou que Jacob, mais il l'était. Et puis il avait des mains de fée. “Voilà! s'écria t-il quand il eut fini de panser ma blessure. Ça va?” Je répondis positivement. “Parfait. Tu as besoin de quelque chose? Tu as soif, par exemple?” J'hésitai à le lui dire, je ne voulais pas l'embêter. “Je t'en amène, au cas où, OK?” Je hochai la tête.
Il sortit. J'examinai plus attentivement la pièce dans laquelle je me trouvais. Il y avait une belle armoire en bois clair en face de moi, un bureau sous la fenêtre à ma droite, une table de nuit juste à côté du lit, une chaise et trois posters. Un film, deux groupes de musique. Et dans l'encadrement de la porte, Stefan Keusch. Pas un poster. Le vrai. Avec un verre d'eau. Je fermai les yeux, puis les rouvris. Il était toujours là.
“Abruti de Jacob! A peine j'arrive qu'il me file déjà des trucs à faire! Salut, t'es Engel, c'est ça? On m'a dit de te donner ça, ajouta t-il en me tendant le verre. Karl a été retenu. Je m'appelle Stefan.” Je hochai la tête. “T'es au courant on dirait, fit-il avec un petit sourire amusé. Tu m'as vu jouer, ou quoi?” Comme je répondis positivement, il s'étonna. “T'es pourtant pas le genre de gars à pouvoir se payer le cinoche en ce moment, à ce qu'on m'a dit. T'as dû voir mes premiers films. Jungheit(6)? Kleine Prince(7)? Der Löwe von Dresden(8)?” Je niai à chaque fois. “Quand même pas Verbotene Grenze(9)?” Je hochai enfin la tête. Je me levai doucement, avec une grimace douloureuse et allai fouiller dans mon sac.
“C'est pas vrai!?” Je sursautai. Jacob venait d'entrer avec un plateau, qu'il plaça de force dans les mains de Stefan. “Engel, tu dois rester couché! Je t'avais dit de ne pas le laisser se lever!” fit-il à Stefan en me reconduisant au lit.
L'acteur haussa les épaules d'un air blasé.
“-J'avais oublié, dit-il en cherchant des yeux un endroit où poser le plateau pour s'en débarrasser.
-C'est ça… fit Jacob en levant les yeux au ciel. Qu'est-ce que tu voulais, Engel?” me dit-il gentiment. Je lui montrai mon sac, que j'avais fait tomber. “Tiens.” Je cherchai le ticket de cinéma que j'avais gardé, puis le tendit à Stefan Keusch, qui le prit et puis sourit.
“Alors c'était vrai. T'as aimé?” Je lui répondis que oui, de la tête, ce qui le fit d'autant plus sourire. “Pas étonnant.
-Ouais, génial, soupira le brun. Au lieu de te vanter, vas donc voir Karl en bas. Allez dégage, fous-nous la paix.
-C'est bon, c'est bon… râla Stefan en sortant. Qu'est-ce que tu peux être coincé!”
Jacob eut un rire jaune.
“Quel prétentieux, non mais je te jure! T'es pas d'accord, Engel?” Je souris avec un petit signe de tête positif. “Tu as vu un film de Stefan, alors? On se connaît du lycée, alors quand il passe à Munich, il vient chez nous, c'est plus sympa pour lui. Pas tellement pour nous, parce qu'il a la grosse tête, mais on fait avec, ajouta t-il en riant. Au moins il paye son séjour, c'est l'essentiel. Bon, voilà pour la petite anecdote. Je t'apportais à manger, Karl a dû te le dire, nan?” Il alla chercher le plateau sur le bureau et vint me le mettre sur les genoux. “Tu ne dois pas encore te lever, ta blessure est toute fraîche, tu sais. Vas-y, tu me diras ce que t'en penses.” Je commençai à manger et le regardai pour lui dire combien c'était bon. Il sourit. “Ça te dérange si je fume? me demanda t-il. Ah, mais non, qu'es-ce que je raconte comme conneries? On fume pas à côté d'un malade.” Je secouai fortement la tête. Ne te gêne pas pour moi! “OK, merci.” Mais il alla quand même près de la fenêtre, qu'il ouvrit, pour s'allumer une clope. Tout en mangeant, je le regardai comme je l'avais fait pour Karl. Jacob était grand et brun. Ses cheveux étaient courts, lui recouvrant la nuque et il avait une belle frange dégagée. Quatre boucles d'oreille à l'oreille gauche, et des lunettes rectangulaires à monture gris métallisé, derrière lesquelles on pouvait apercevoir des yeux d'un orangé profond. Il se tourna vers moi.
“Ça va?” Je lui dis que oui en continuant de manger. Il ne parla plus jusqu'à ce que j'aie fini. Je me demandais comment je pouvais les remercier, Karl et lui, de m'avoir aidé. Que pouvais-je leur donner en retour? Je n'avais rien. Un sentiment d'impuissance me saisit, suivit d'un sentiment de peur. S'ils me demandaient quelque chose? Il n'était pas dit qu'ils n'attendaient rien de moi.
“Tu as fini? Je peux prendre le plateau?” fit Jacob en jetant sa cigarette terminée par la fenêtre et en s'approchant de moi. Il me sourit. Non… ces yeux-là ne mentaient pas. S'ils avaient réellement attendu quelque chose, ils n'auraient jamais sauvé un pauvre type de mon genre, ils avaient bien vu ce que j'étais. “Tu m'as l'air bien préoccupé, Engel…” fit Jacob en s'asseyant sur le lit. “Tu vas dormir encore ce soir, et on verra demain si Karl te laisse te lever.” Je hochai lentement la tête. Il m'ébouriffa un peu les cheveux, et se dirigea vers la sortie, le plateau-repas en main. “Bonne nuit.” Bonne nuit…
Le lendemain, je fus autorisé à me lever. Karl vint changer une nouvelle fois les bandages en vérifiant ce qu'il appelait “das Kreuz des Engels ”(10). Je visitais alors l'hôtel restaurant, très joli et accueillant. Dans les escaliers, je croisai à nouveau Stefan Keusch. Je le saluai d'un signe de tête.
“-Ah tiens, Engel, fit-il. T'as pu sortir?
-On dirait… ironisa Karl avec un sourire.
-Toujours aussi drôle, Karl”, répondit Stefan avec mauvaise humeur.
Il monta dans sa chambre et s'y enferma.
“Quel susceptible! lança Karl en riant. Il a toujours été comme ça, faut pas t'en faire.”
Je souris, amusé. Dans l'après-midi, je jouais aux cartes avec Karl et Uli, un serveur du restaurant, Jacob sortit de la cuisine en s'allumant une cigarette, l'air contrarié.
“-On a un problème, fit-il. Willy(f) vient d'appeler, il peut pas venir ce soir, sa sœur est malade et il n'y a personne d'autre chez lui.
-Et merde! fit Karl. C'est samedi, aujourd'hui!”
Et samedi signifiait grosse soirée. J'interrogeai Jacob du regard.
“Willy est un de nos serveurs, et sans lui, ça va être dur, déjà qu'on a pas beaucoup de monde...” Je me levai aussitôt. Je pouvais le faire! Je voulais le faire! Leur rendre un service comme ils l'avaient fait pour moi. Je posai une main déterminée sur ma poitrine.
“-Engel? Tu es sûr?” Je hochai vivement la tête. Jacob souffla un long trait de fumée et sembla réfléchir. “Karl…
-Oui?
-T'as jusqu'à ce soir pour le former.”
Je me tournai vers Karl, le regard brillant. J'étais trop heureux de pouvoir me rendre utile. Karl se passa une main dans les cheveux avec un sourire.
“-Ça marche.
-Mais Engel!” me prévint Jacob. Je me retournai vers le brun qui tendait vers moi un index menaçant. “Si jamais ta blessure te fait mal, tu t'arrêtes immédiatement. T'as bien compris?” Je hochai la tête, le sourire aux oreilles, qui se transmit jusqu'à lui.
Le soir venu, je m'essayai serveur, sous les bons conseils de Karl. Les clients s'étonnèrent de me voir prendre les commandes sans une parole.
“Il s'appelle Engel, expliquait Uli, et il dit pas un mot.” Il m'ébouriffait les cheveux doucement et repartait de son côté. Heureusement, mon mutisme ne fut pas un obstacle à mon travail; j'étais aimable et souriant, bien que timide. Mais je savais pertinemment ce qu'il en était. Comme tous les petits boulots que j'avais eus, celui-ci ne durerait qu'une soirée, et je ne pouvais pas continuer à être serveur. Ne serait-ce que parce que je ne pouvais pas rester plus longtemps chez les Niehaus. Et en plus, serveur demandant un contact, si possible en plusieurs langues d'ailleurs, moi qui n'en parlais plus aucune, j'étais recalé d'office.
Quand il n'y eut plus qu'une table à servir, Uli me dit qu'il finirait, et que je pouvais monter. Ce que je fis, le cœur empli d'une déception sans nom. Je me sentais bien ici, j'aurais tant voulu d'un endroit comme ça où j'aurais pu m'installer. J'en avais assez de cette vie incertaine, qui me menaçait à chaque instant. J'en voulais à Margret. Je lui en voulais tellement de m'avoir mis dans cette situation… Dans ma chambre, j'ôtai le costume que m'avait prêté Jacob, le pliai, et allai chercher les vêtements que j'avais en venant, rangés dans la grosse armoire. Déchirés, mais je n'avais que ça. Je constatai en les prenant qu'ils avaient été lavés et en enfouissant mon nez dans l'agréable odeur de lessive, je me mis à pleurer. Mais j'étais vraiment trop bête. Vraiment trop… Je m'essuyai les yeux du dos de la main et continuai à ranger mes affaires, ce qui ne me prit pas beaucoup de temps, vu l'étendue de mes biens. Je décidai de partir sans bruit, pour ne pas les déranger, et pour que la séparation soit moins difficile. Mais il me fallait tout de même les remercier, je ne pouvais pas partir sans rien leur dire. Je m'assis au bureau et cherchai mon bloc et mon stylo dans mon sac à dos.
“Pressé?” Je sursautai violemment. Jacob! Appuyé contre la porte, les bras à moitié croisés, une cigarette à la main, il me regarda de haut en bas, considérant mon changement de tenue, en prenant une bouffée de nicotine. Son regard me transperça, je ne savais pas quoi faire, et j'eus peut qu'il ne me prenne pour un ingrat. Je lui jetai un regard désespéré, mais il semblait avoir déjà compris. Il s'assit sur le bureau et regarda par la fenêtre.
“Il fait froid… fit-il. Pas vrai?” Je hochai la tête d'un mouvement lent et las. Son reflet dans la fenêtre continuait de me transpercer. Il prit une profonde bouffée, et en fit des ronds qui vinrent se briser sur la vitre les uns après les autres. Lentement… trop lentement. Chaque rond de fumée me gardait plus longtemps ici. “Tu comptais partir?” me demanda soudain Jacob. Je hochai douloureusement la tête. “T'as quelque part où aller?” Je niai. “T'es bien ici?” Je fermai les yeux et hochai la tête en la baissant vers ma poitrine. “Ça te dirait de rester travailler pour nous?” Je relevai d'un coup les yeux et le regardai d'un air ébahi. “Tu veux pas?” fit-il en jetant un œil vers moi. Je hochai férocement la tête. Bien sûr que si! Il sourit, écrasa sa cigarette dans un cendrier et se leva en faisant un petit bond. “OK. Bon, ce ne sera évidemment qu'un travail au noir, vu que tu ne veux pas me dire qui tu es, mais ça ne me dérange pas. En plus, t'es pas majeur. Homme de chambre te convient?” Ma réponse fut positive. Il poursuivit d'un ton rapide et ferme: “Voici les règles: Ça, c'est ta chambre, pas de bordel dedans, pas d'alcool, pas de drogues sauf la cigarette, ça me dérange pas vu que je fume moi-même, et encore, tu devrais pas, c'est une sale manie, si tu sors avec quelqu'un pas question de ramener ton petit cœur tous les jours ici deux par semaine, pas plus, tu demandes si tu ne sais pas à Karl ou moi, tu demandes pour les sorties avec qui que ce soit, toujours à moi, et je décide de l'heure à laquelle tu rentres, je juge de ton travail, tes jours de congé seront le lundi et le mardi matin et tu sera logé et nourri sur place.” Il réfléchit, comme pour voir s'il n'avait rien oublié. “Bon… t'es d'accord?” Et puis il s'approcha de moi et essuya mes larmes. “Je suppose que ça veut dire oui, dit-il avec un sourire. Allez, repose tes affaires et suis-moi, je vais te filer un pyjama. Et tu vas me faire le plaisir de foutre en l'air tes vieilles fringues. Je me demande même pourquoi Karl les a lavées.”
Je le suivis dans une grande pièce qui me plut beaucoup. Elle était composée d'un lit à parure de ton bleu, une commode, d'un placard adjacent, d'un beau bureau et d'une petite bibliothèque. Pendant qu'il sortait des habits de sa commode, je regardai les livres alignés sur les étagères et les effleurai du bout des doigts.
“Te gênes pas, fit Jacob, emprunte ceux que tu veux.” Il me tendit un jean, un tee-shirt et un sweat-shirt. Devant mon air hésitant, il me les posa dans les mains. “Prends-les! T'as pas vraiment le choix, n'est-ce pas? Et c'est pas ça qui me dérange, crois-moi. Demain, tu commences à bosser. On va t'acheter des fringues lundi en matinée. Ce sera une avance sur ton salaire, t'es d'accord?” Je hochai la tête. Il me donna un autre tee-shirt, qu'il déplia devant moi. Il était en fondu ocre, avec des ailes dans le dos. “Rien de mieux pour un ange, fit-il en me faisant un clin d'œil. Celui-là, ce sera pour dormir, je te le donne.” Je secouai la tête. Il était tellement beau! Il fit la moue. “T'es là pour me contrarier?” Je rougis, puis balançai la tête de gauche à droite. Il me caressa les cheveux. “Alors prends-le. Et vas dormir, je pense que tu en as besoin, d'autant plus que demain, on se lève tôt.”
De retour dans ce qui serait désormais ma chambre, je mis aussitôt le tee-shirt. Je me glissai dans le lit en me disant que finalement, je n'étais peut-être pas un ange, mais la seule chose dont j'étais sûr, c'était que les Niehaus étaient tombés du ciel pour moi.
(1) (1) Ça fait mal
(2) (2) Chapitre
(3) (3) Aidez-moi
(4) (4) Joyeux anniversaire, Margret
(5) (5) Ange
(6) (6) Jeunesse
(7) (7) Petit prince
(8) (8) Le lion de Dresden (Dresden: ville allemande)
(9) (9) Frontière interdite
(10) (10) La croix de l'ange
(a) (a) J'ai décidé d'écrire la prononciation de certains noms, pour ceux qui ne connaissent pas l'allemand, parce que je trouve ça important (j'aime dire les noms avec la vraie prononciation). Donc, Stefan se prononce chté-fane
(b) (b) Keusch: koy'-ch
(c) (c) Jacob: Ya-cobe
(d) (d) Niehaus: Ni(allongé)-ha (le h s'aspire)-osse
(e) (e) Engel: Enne-gueule
(f) (f) Willy: Vi-li