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Author: Sande
Fiction Rated: T - French - General - Reviews: 7 - Published: 03-19-06 - Updated: 04-30-07 - id:2135878

Titre: Kingyo (Poisson Rouge)

Auteur: Sande

Note: Vous ne rêvez pas, j’ai enfin le courage de reprendre la plume ! Je ne promets pas d’updates régulières, ni des chapitres très longs, mais je me dis que ça va me pousser à écrire plus régulièrement, je me suis un peu laissée aller ces temps-ci…

Cette fic m’a été plus ou moins inspirée par une chanson du groupe japonais Hanamuke. Les paroles traduites se trouvent ci-dessous. Je ne dis pas que la chanson soit exactement en rapport, mais… Je crois que le personnage principal s’y reconnaîtrait bien… Sur ce, bonne lecture !

KINGYO

Chapitre 1

(Kingyo - Hanamuke)

Chaque seconde qui passe, cela est douloureux.
Je me demande après combien de temps je posséderai un tel coeur et un tel corps.

La surface étincelante de l’eau est si loin.
Je me demande combien de fois je vais les gâcher. Toutes mes précieuses fiertés.
Il semble que je ne puisse pas mourir, même si j’en fais trop.
Je ne sais pas après combien de temps, combien de secondes, je les posséderai
Ni même si j’y arriverai jamais...

Dans mes rêves, je nage vers la surface de l’eau si lointaine, mais
A cause de mon cœur indécis, j’ai été libéré sur terre.
Poisson rouge…

Il semble que je ne puisse pas marcher, peu importe à quel point j’essaye.
C’est cruel...
Enfin, les écailles que j’arrache ne peuvent plus étinceler non plus.
Dans mes rêves seulement, je nage vers la surface de l’eau si lointaine.

Je me demande pourquoi, libéré sur terre, je ne peux simplement pas renoncer.

Je ne veux pas devenir comme ces poissons rouges qui attrapent l’appât jeté par un homme déloyal.

C’est pourquoi j’ai quitté le groupe de ceux qui se rassemblent autour de l’appât.
A la fin, je ne pouvais plus nager hors de cette mare d’élevage.
Je voulais seulement voir plus de ce vaste monde.

Je voulais juste nager sans être lié à personne.
J’ai fini par savoir trop tard que cette sorte de liberté ne se trouvait pas ici.
A nouveau, je regarde en direction de la surface de l’eau qui est hors de ma portée.
Tandis que je cherche les fragments de mon rêve brisé.
Peu importe la manière dont on me libère sur terre,
Je ne peux pas renoncer, même si je n’ai pas le corps adéquat.

Il déplie son matériel avec hésitation, regardant fréquemment vers le ciel chargé de nuages lourds et menaçants. Il risque de pleuvoir d'un instant à l'autre. Mais c'est viscéral, il a besoin de dessiner.

Deux jours qu'il n'a pas pu venir et il sent l'urgence lui tirailler les doigts. Il n'y a qu'ici, dans ce parc mal entretenu et rarement fréquenté qu'il peut laisser son esprit et ses mains vagabonder à leur guise, il n'y a qu'ici qu'on ne lui reproche rien. Aucun regard lourd de reproches lorsque ses crayons s'évadent de leur prison de lignes pour peupler les marges de ses feuilles d'Êtres mirifiques, aucune voix pour lui intimer d'apprendre ces articules indigestes de code civil quand son esprit déborde de paysages inexplorés. Personne pour rabaisser son don et sa passion au rang de simple passe-temps sans intérêt. Il n'y a qu'ici qu'il peut couvrir des feuilles vierges de lignes épurées, ici au milieu des bancs tagués, des massifs débordants de mauvaises herbes, près de l'air de jeu depuis longtemps désertée par les cris des enfants, remplacés à présent par les rires gras et les altercations d'adolescents désoeuvrés. Chaque soir, tant qu'il le peut, il fuit dès la fin de ses cours pour venir se réfugier là, avant de retrouver la pesanteur du domicile familiale.

Il avait tant espéré son bac passé, tant prié pour s'échapper, pour sortir de la voie toute tracée par son père. Il rêvait, les beaux-arts, un studio minuscule dont le sol disparaîtrait sous les esquisses. Mais la réalité paternelle l'avait bien vite rattrapé. L'art… L'art? Ce n'était pas des études, ce n'était pas un métier. Un jour, il reprendrait le cabinet familial et serait un grand avocat. On ne lui avait pas demandé son avis qu'il était déjà inscrit en droit, sans échappatoire. Pour la première fois, il avait tenté de protester et le sourire aux lèvres, l'autorité paternelle l'avait informé de ce que serait sa vie s'il s'obstinait, seul, dans le dénuement le plus complet. Alors, il avait cédé, une fois de plus et depuis deux ans, il subissait ces études qu'il abhorrait et se cachait pour s'adonner à sa seule passion.

Une goutte d'eau s'écrase soudain sur sa feuille. Il s'obstine encore quelques minutes avant de ranger ses feuilles de peur que la pluie n'abîme ses dessins. Si même les éléments se liguent contre lui. Il frissonne en sentant les gouttes s'insinuer entre les mailles de son pull déformé. Son look négligé et ses cheveux légèrement trop longs, c'est bien la seule rébellion qu'il s'accorde.

Relevant la tête pour considérer le paysage alentour quelques instants encore avant de rentrer, son regard accroche la silhouette sur le banc en face. Elle est encore là. Cela fait maintenant plusieurs semaines qu'elle vient régulièrement et qu'elle le regarde dessiner avec une discrétion toute relative. Il la détaille une fois encore. On dirait presque une gamine dans sa jupe plissée avec ses chaussettes hautes et sa chemise blanche dont les pointes dépassent de sa veste noire. Elle paraît tout droit sortie du premier manga venu. Il trouve ses couettes et la multitude de bracelets colorés à ses poignets du plus pur ridicule. Mais elle a de jolis traits fins, la peau lisse typique des Asiatiques et ses yeux bien trop maquillés n'effacent pas tout à fait leur forme bridée. Elle n'est peut-être pas si jeune que ça, sans doute plus près de la vingtaine que des quinze ans. Peut-être est-ce cela qui accentue encore le ridicule. Elle reste assise là, les jambes battant dans le vide, à lui jeter des coups d'oeil l'air de rien. Et il l'ignore. Sans mal d'ailleurs, tellement il est plongé dans ses dessins. Un jour pourtant, il l'a dessinée. Elle avait abandonné son habituel uniforme de parfaite petite collégienne pour un jean et un t-shirt unisexe à manches longues. Ses cheveux s'étalaient épars sur ses épaules, et sans son habituel maquillage, il aurait peiné à la reconnaître. C'est là qu'il avait décidé qu'elle n'était pas si jeune. C'était sans se rendre compte qu'il l'avait dessiné sur son banc, elle avait l'air perdu ce jour-là. En partant, il avait laissé le dessin sur le banc. Arrivé au bout de l'allée, il s'était retourné et l'avait vue le prendre et le contempler longuement.

Là s'est arrêtée toute tentative de communication. Il n'a ni le besoin, ni l'envie de connaître qui que ce soit. Cette fille fait à présent partie du paysage étrange de ce parc déserté, il la tolère comme il tolère les mauvaises herbes et la dégradation ambiante. Tant qu'elle ne s'approche pas... Mais ça ne semble pas faire parti de ses intentions, elle reste juste là à lui jeter des regards en coin, comme si elle pouvait voir en transparence à travers ses feuilles, les motifs qui naissent chaque soir de ses doigts.

Il se lève finalement, lui jetant un dernier regard alors qu'il passe la lanière de sa besace par-dessus son épaule. Elle doit avoir froid les cuisses à l'air, et sa veste n'a pas l'air très épaisse. Quelle idiote !

Sans plus s'en préoccuper, il tourne les talons et se dirige lentement vers le domicile familial, rentrant sa tête entre ses épaules pour échapper quelque peu aux gouttes de pluie. La nuit tombe rapidement en ce mois de novembre, mais il ne presse pas le pas. Tout plutôt que l'étouffement habituel, que les questions incessantes de son père sur chaque cours suivi dans la journée, tout plutôt que le babillage de sa mère, ses commérages, sa fierté déplacée pour ce fils pour qui elle n'a jamais rien fait. S'il avait seulement pu être médiocre, on l'aurait laissé en paix, et si seulement... Tant de choses auraient pu être différentes.

Il serre plus fortement ses poings au fond de ses poches. Tout lui paraît tellement absurde. Tout tourne autour de lui sans qu'il en saisisse le sens. Il se demande souvent comment il peut encore se lever chaque jour, pour aller suivre des cours qui ne l'intéressent pas, comment il trouve le courage de rentrer chaque soir. S'il partait, s'il s'enfuyait... Mais pour faire quoi ? Sans ce don, sans les mondes merveilleux peuplés d'Êtres mirifiques qu'il sait faire naître sous ses doigts, sa vie n'aurait vraiment aucun sens. Il n'a aucun ami, aucune envie, juste celle de venir se réfugier une heure ou deux dans le parc chaque soir.

Il se sent si froid, dans le fond, il n'aime personne. Il n'aime pas ses parents, rien, pas même un semblant d'affection, il les subit, leur obéit, mais il ne les aime pas. Il n'a jamais noué aucun lien avec personne, parce qu'il n'en a jamais ressenti le besoin. Il n'a jamais aimé de filles, il en a étreint quelques-unes, mais jamais aimé aucune. Plus de vingt années pour atteindre une si parfaite vacuité. Cette idée semble insupportable à elle seule, il la ressasse, mais il ne fait rien contre. Que peut-il faire d'autre que se lever chaque jour et de continuer ainsi dans cette voie toute tracée? Il n'y a rien dans sa vie, rien si ce n'est le dessin qu'on lui interdit.

La maison familiale se dresse finalement face à lui, imposante, bourgeoise, étouffante. Tout n'est que faux semblant, des parterres de fleurs parfaitement taillés à la façade d'un blanc rutilant. Pourquoi rentrer ? Pourquoi pousser cette porte pour subir encore ? L'inertie.

Lentement, il monte les quelques marches et pousse la porte. L'odeur du repas qui cuit, le bruit des informations à la télévision. Le plus doucement du monde, il se dirige vers l'étage.

— Néhémie, tu es rentré ?

Il s'immobilise un long instant, sans répondre, attendant que la tête familière de sa mère apparaisse par la porte de la cuisine.

— Le dîner est bientôt prêt, va te changer.

Se changer. Une coutume bien stupide encore. Tant de solennité pour un tel moment. Une connerie d'idée petit-bourgeois.

Il file vers les escaliers et se précipite dans sa chambre.

Il étouffe, il étouffe tellement. Cela si soudain, ce malaise qui lui broie la poitrine. Il attrape la télécommande de sa chaîne hi-fi et l'allume, poussant le son à fond contrairement à son habitude, avant de se laisser tomber à plat ventre sur son lit, enfouissant son visage dans l'oreiller pour retenir un cri de frustration. Oh oui, l'étouffement. Comment pourrait-il vivre encore une journée de la sorte ? Il tente de se calmer dans la pénombre de sa chambre, ses oreilles emplies par le bruit qui jaillit des enceintes.

Mais déjà, les coups à la porte.

— Néhémie ! Baisse le son ! C'est un peu fort mon chéri ! Et descends d'ici cinq minutes, veux-tu ?

Les pas s'éloignent. Non, il ne veut pas, il ne veut plus. Il attrape la télécommande et baisse considérablement le volume, avant de la balancer sur le sol sans prendre garde au clapet qui s'ouvre sous le choc et aux piles qui s'échappent pour rouler sur la moquette sombre. Longtemps encore, il se retient, mais soudain, c'en est trop et sans comprendre pourquoi, il éclate en sanglots, étreignant son oreiller. Il ne sait même pas pourquoi il pleure, mais il sent le désespoir s'emparer de lui jusqu'à lui donner la nausée. Il suffoque. Partout où ses yeux se posent, tout lui semble faux, des étagères croulant sous les livres de droit, aux murs désespérément vides. Où est-il là-dedans ? Qui est-il ? Un Être malléable à souhait, un Être fait pour répondre sans cesse aux attentes des autres sans même réussir à formuler ses propres envies.

Lentement, il se tourne sur le dos, contemplant à travers ses larmes le plafond blanc, dépourvu de la moindre fissure. Comme tout dans cette maison, il est lisse et parfait, même la poussière ou les toiles d'araignées n'auraient pas l'impudence de s'y accrocher.

Avec un dernier sanglot, il se redresse et passe la manche trop longue de son t-shirt sur ses yeux avant de se diriger vers la salle de bain contiguë. Machinalement, il effectue un rituel bien trop souvent répété, se dépouillant de sa couche de vêtements, mince coquille protectrice dans ce monde si bien rangé, avant d'enfiler la tenue réglementaire, simple chemise blanche et pantalon droit, et de discipliner ses cheveux déjà trop longs pour l'autorité paternelle qui ne manque jamais de fixer intensément ces mèches qui lui voilent le regard, ou celles qui lui caressent doucement le cou, espérant sans doute les voir tomber devant sa simple désapprobation muette.

Un instant, il se contemple dans la surface polie du verre, se cherchant désespérément dans l'image lisse que lui renvoie le miroir.

— Imbécile...

Haussant les épaules, il se dirige à pas lents vers l'escalier, espérant ainsi retarder encore un peu le moment le plus pesant de la journée, ce repas qui ressemble plus à la montre d'un sage savant qu'à un simple dîner familial. Il déglutit en entrant dans le salon, baissant la tête pour éviter le froid regard paternel que lui vaut son insignifiant retard. Il est 19h32.

Il s'assoit, plus stoïque que n'importe quel martyr chrétien dans une arène du premier siècle. Il sait qu'il lui reste encore un peu de répit, l'entrée se prenant dans un silence des plus religieux. Seul le bruit des cuillères à soupe contre le bord des assiettes creuses en faïence a le droit de cité. C'est quand apparaît le rôti que s'annonce enfin le supplice. Un bombardement de questions sur les cours reçus dans la journée, imparables. L'autorité paternelle a bien pris soin d'apprendre l'emploi du temps par coeur. Il secoue la tête à chaque point abordé, ne manquant pas de temps à autre de remettre en cause l'opinion de tel ou tel professeur sur une quelconque affaire, se promettant d'en faire part au doyen de la fac la prochaine fois qu'il le croiserait. Le dessert marque l'apothéose de cette représentation. C'est avec un souci du détail que le père dresse le programme de révisions de la soirée. Généralement de quoi s'occuper jusqu'aux petites heures de la nuit. Il se lève alors, la précieuse feuille entre les mains, indispensable compagne de sa réussite et de son excellence, pour se diriger d'un pas lent à l'étage, conscient que s'il ne veut pas écourter sa nuit une fois de plus, il doit s'y mettre sans attendre.

Et les heures filent, studieuses, silencieuses, simplement troublées par le grattement du crayon sur le papier, par les articles murmurés tels des litanies. Et il est déjà tard lorsqu'enfin il referme ses livres et se glisse pour quelques heures entre ses draps, trop épuisé pour s'apitoyer sur lui-même.

(à suivre)



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