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Author: Sande
Fiction Rated: T - French - General - Reviews: 8 - Published: 03-19-06 - Updated: 04-30-07 - id:2135878

Titre: Kingyo (Poisson Rouge)

Auteur: Sande

KINGYO

Chapitre 9

Depuis plusieurs minutes déjà, la petite vieille les fixe avec un air mauvais et Néhémie finit par se sentir carrément gêné. Un frisson le parcourt et arrache un gémissement de mécontentement au blond qui se sert de lui comme d'un oreiller depuis qu'ils se sont assis dans le métro. Il tente un haussement brusque de l'épaule pour le déloger, mais la tête du petit serveur roule au creux de son cou, entraînant son corps que Néhémie ne peut que retenir de justesse de peur de le voir s'étaler totalement sur lui.

La bouche de la vieille se pince un peu plus, et il pourrait presque entendre ses pensées, sans doute une diatribe acide contre cette jeunesse sans vergogne. Mais dans le fond, il ne sait pas ce qui le gène le plus, le regard mauvais que les gens jettent à l'excentrique Miki et leur réprobation muette à le voir se blottir avec une candeur désopilante contre le corps de son ami, ou bien sa totale incapacité à le repousser d'une bourrade virile qui lui rappellerait enfin que les garçons ne se prennent pas dans les bras.

Pourquoi tout ce qu'on lui a toujours appris semble soudain si inadapté face à Miki ? Son regard suit une mèche de cheveux décolorée qui serpente sur la peau ambrée de son visage jusqu'à sa bouche légèrement entrouverte. Il dort comme un gamin, encore un peu et il s'attendrait presque à le voir glisser son pouce entre ses lèvres. Il s'efforce de le remettre en position assise et le secoue légèrement. S'il se rappelle les explications confuses de Miki entre deux monologues improbables, ils sont censés descendre à la prochaine station. La bouche du blond remue et quelques mots s'en échappent dans une langue inconnue. Il semble en tout cas avoir réussi l'exploit de s'endormir profondément en pleine rame de métro. L'agacement gagne Néhémie, il commence à en avoir marre de traîner un gosse avec lui et peu importe les gens autour.

— DEBOUT MIKI !

Le petit serveur sursaute et regarde autour de lui, affichant son air le plus stupide, ses yeux bridés ouverts en grand et sa moue façon carpe koï. Le brun n'a pas le temps de le laisser reprendre ses esprits et il lui attrape une fois de plus un peu rudement le poignet pour le traîner sur le quai avant que les portes du métro ne se referment.

— On est déjà arrivés ? Je crois que je me suis endormi !

Miki glousse en se frottant les yeux.

— Non, sans blague ? Je ne l'avais pas du tout remarqué... Les gens nous regardaient bizarrement...

— Ah bon ? Pourquoi ?

Néhémie le fixe, interdit, il n'a même pas l'air de blaguer.

— Non, rien, laisse tomber... Bon, on va chez toi alors ? Il fait froid...

— Oh oui ! Tu vas voir, ce n'est pas loin ! J'espère que ça te plaira, j'ai tout redécoré le week-end dernier !

Il ne sait pas pourquoi, mais il sent qu'au contraire, cela ne va pas du tout lui plaire. Il lève les yeux au ciel, un ciel de béton souterrain, alors que le petit blond glisse son bras sous le sien et le traîne vers la sortie du métro. Quelques minutes de marche et les voilà à grimper l'escalier sans fin d'un immeuble plutôt cossu. Miki lui explique tout en sautillant de marche en marche, à peine essoufflé, qu'il occupe un grand studio sous les combles, formé de deux anciennes chambres de bonnes rassemblées et réaménagées par ses parents avant qu'ils ne rentrent au Japon. Néhémie essaye vaguement d'imaginer le prix d'un studio dans le coin, mais dans le fond, rien qu'à voir les vêtements de Miki qui malgré leur laideur indéniable doivent valoir une fortune, il se doute bien que son salaire de serveur ne doit constituer que son argent de poche. Mais rien n'aurait pu le préparer au spectacle de l'intérieur de la chambre. Le seul mot qui lui vient à l'esprit alors qu'il contemple la pièce est plein. Les murs et jusqu'au plafond couverts de posters et de photos de créatures étranges à mi-chemin entre le manga et la science-fiction, le grand futon deux places envahi par les peluches, les étagères murales croulant sous les CDs et les bouquins, manga, BDs et romans en tout genre, le bureau en verre où trône un ordinateur portable au blanc immaculé, le gros fauteuil club face à l'écran plat entouré de plusieurs consoles et d'un lecteur DVD, l'impressionnante armoire aux portes de verre sérigrafiées qui laissent deviner une multitude de vêtements, la kitchenette rouge et noir qui contraste vivement avec le blanc des murs autant qu'on puisse encore le deviner sous la décoration surchargée, séparée du reste de la pièce par un comptoir façon-bar agrémenté de tabourets hauts.

— Alors ? Ça te plaît ?

Miki affiche un large sourire en contemplant son petit monde.

— Et bien... On va dire que c'est inattendu, mais... Ça te ressemble bien...

Le petit serveur a l'air satisfait de cette réponse et il pousse Néhémie plus en avant dans la pièce.

— J'ai aussi une petite salle de bain par là.

Un coup d'oeil par la porte entrouverte révèle au brun que le terme « petite » n'est que l'un des nombreux euphémismes que Miki aime à employer. Ce dernier, s'étant débarrassé hâtivement de ses couches de vêtements rendues superflues par le chauffage poussé au maximum, se laisse tomber sur son lit, les bras en croix et ferme les yeux, comme soudain indifférent à la présence de son ami. Néhémie laisse passer quelques minutes, mal à l'aise, avant d'enlever sa veste et de faire le tour de la pièce en contemplant les murs d'un air perplexe.

— C'est quoi toutes ces filles sur tes murs ?

Il se demande ce qu'il a pu dire de si drôle en entendant Miki rire soudainement aux éclats.

— Ce sont... Des groupes de rock japonais... Mais...

Le petit serveur doit reprendre son souffle entre deux gloussements.

— Je te mets au défi de trouver une seule fille sur mes murs, ce sont tous des garçons.

Néhémie fronce les sourcils et regarde les photos de plus près. Si Miki ne brille franchement pas par sa virilité, bien au contraire, il serait sans doute facile de se méprendre sur lui la plupart du temps, les images de papier glacé punaisées ci et là ne laissent pas transparaître une once de masculinité.

— Tu es sérieux ? C'est bizarre ton truc... Ça me rappelle les groupes de glam des années soixante-dix... En pire...

Il sursaute soudain en sentant Miki s'appuyer contre lui, la joue contre son épaule. Il le voit fouiller le mur du regard avant de pointer une photo du doigt. Il regarde à son tour le flyer imprimé sur du papier de qualité médiocre et ses yeux s'agrandissent sous le choc lorsqu'il lui semble reconnaître soudain l'une des créatures improbables capturées par l'objectif. De longs cheveux savamment coiffés, un visage trop maquillé, une chemise étroite ouverte sur un nombril piercé, un mini-short, des chaussures plate-forme.

Un sentiment sourd lui tord l'estomac.

— Miki...

— J'ai été guitariste dans un groupe avant de venir en France. Oh pas longtemps, on a juste sorti une ou deux démos et joué dans quelques bars, mais c'était sympa. Enfin, au niveau des tenues, ce n'était pas trop ça, j'avoue que je trouve ça ridicule maintenant.

Malgré un certain malaise, Néhémie ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire moqueur.

— C'est sûr, le ridicule, tu ne connais plus.

Le petit blond lui tire la langue avant de s'approcher soudainement. Il tend la main pour la passer dans les cheveux du brun. Néhémie sent une décharge le parcourir lorsque les doigts de son ami frôlent presque involontairement sa joue. Il ne peut retenir un brusque mouvement de recul.

— Tu... Tu avais une poussière...

Le visage de Miki prend cet air sérieux qui le met toujours plus mal à l'aise. Il faut qu'il s'éloigne de lui.

— J'utilise ta salle de bain deux minutes...

Il s'échappe sans lui laisser le temps de répondre et va s'enfermer dans la pièce, le coeur battant. Que Miki ait réussi à s'introduire dans sa vie et à y prendre place sans lui demander son avis, passe encore, mais si le petit serveur commence à lui inspirer de quelconques sentiments, et plus particulièrement ce genre de sentiments là... Il s'approche du lavabo et se passe un peu d'eau sur le visage avant de se contempler dans le miroir. Il a changé. Assurément, il a changé. Peut-être quelque chose de plus adulte, de plus grave, de moins tourmenté... Peut-être quelque chose de presque abordable... Peut-être la trace presque invisible des sourires que Miki lui arrache de plus en plus souvent... Peut-être quelque chose d'humain...

Il secoue la tête et son regard se pose sur la tablette sous le miroir. Cette fois-ci, son coeur manque de s'arrêter. Comme au ralenti, sa main se tend et ses doigts écartent le mouchoir en papier rendu grisâtre à force de manipulations. Là, tel un insecte aux ailes arrachées, la barrette rose un peu tordue. Rien ne change jamais.

Il reste un long moment figé, puis avec un hoquet de rage, il la balaye de la main. Il le savait, bien sûr qu'il le savait. Tout est si limpide, les images qui défilent. Les mêmes yeux, ces mêmes yeux plaintifs quand le visage de Miki devient trop grave. Miki... Miki... Ce même prénom qui roule sur sa langue, ces quatre lettres qui lui brûlent presque les lèvres chaque fois qu'elles s'en échappent.

Sans même s'en rendre compte, il est sorti de la salle de bain et le souffle court, les poings serrés jusqu'à en avoir mal, il contemple la petite créature avachie sur son lit qui lui jette un regard interloqué. Deux orbes sombres qu'il voudrait presque crever.

— Néhémie, ça ne va p...

Ses mots se perdent dans un hoquet quand son ami l'attrape par le poignet pour le forcer à se relever.

— Qui es-tu, mais qui es-tu à la fin ? Comment tu as pu ? Pourquoi tu as fait ça ? Tu te venges, hein, ça ne t'a pas suffi de me tourmenter une fois déjà, tu veux me rendre fou ?

Le visage du blond se décompose alors que Néhémie le secoue violemment. Il a compris... Inconsciemment, il espérait qu'il ne le sache jamais... Ou plutôt... Qu'il fasse toujours comme si de rien n'était... Il savait qu'il s'avait, pas consciemment sans doute, mais bien sûr que Néhémie l'avait toujours reconnu.

— Né...hé... Non ! À quoi tu joues ?

Le petit serveur essaye de se libérer de l'étreinte alors que l'autre s'acharne sur ses vêtements.

— Je veux juste savoir ! J'ai le droit de savoir ! Tu es quoi ? Une fille ? Ça t'amuse ? Pourquoi tu me regardais ! Tout ça, c'est de ta faute ! Avant, je ne sentais rien, rien ! Et tu as commencé à venir, sur le banc ! C'est à ce moment-là que tout a commencé, même si je ne le savais pas ! Si seulement ils t'avaient tué, si seulement...

Miki tente de le repousser, il tape, il griffe, mais le brun est plus grand, plus fort, et bien trop en colère. Ses mains écartent les couches de vêtement comme elles déchireraient une chrysalide.

— Néhé...mie... Arrête...

Une plainte sans conviction. Il a déjà abandonné, accroché au corps de l'autre, le visage enfoui dans son pull, il sanglote, torse nu et frissonnant, jusqu'à sentir son jean glisser sur ses cuisses. Le brun le repousse alors et il titube, relevant son petit visage marbré de larmes vers son ami qui tremble lui aussi, sans doute plus perdu que lui encore.

— Pourquoi... Pourquoi tu... Tu es...

Le petit serveur remonte maladroitement son jean sur ses cuisses trop fines, le coeur au bord des lèvres. Bien sûr qu'il est un garçon, bien sûr, mais comment lui dire, comment lui expliquer. Qu'il s'était trouvé sur ce banc la première fois par hasard, et que le hasard encore avait ramené Néhémie à lui dans le café, un soir de décembre neigeux. Et lui expliquer d'autres choses encore, des choses si compliquées, ou plutôt bien trop simples. Une vérité incroyable et pourtant trop banale. Mais il sait que les mots mettront du temps à franchir ses lèvres et plus encore, à atteindre Néhémie.

Néhémie qui s'approche à nouveau de lui, le saisissant encore. Ses mains blessées qui serrent ses épaules, ses bras, ses poignets avec une force qui ne les avait pas habitées depuis tant de mois. Les mots tremblants et incohérents qui s'échappent entre murmures et sanglots. Quelque chose se débat au fond de lui, comme ces petits poissons rouges pris dans les épuisettes de gosses maladroits. Devant ses yeux se superposent par flash les images de deux Miki qui ne font qu'un. L'image qu'il a toujours accusée de sa perte et la petite créature qui le rend heureux bien malgré lui. Heureux oui. Le petit visage mouillé qu'il emprisonne entre ses mains et la bouche gonflée de larmes sur laquelle il écrase la sienne sans même savoir pourquoi. Les poings de l'autre qui frappent son torse, les ongles qui griffent ses poignets, le corps qui se tord jusqu'à lui échapper.

Ils se jaugent le souffle coupé par la douleur et la peur.

— Je... Je ne t'ai jamais menti exprès... Néhémie... Tu es mon seul ami... C'est le hasard... Dans le parc... Et après... Laisse-moi t'expliquer !

Mais le brun secoue la tête. Toute cette douleur qu'il croyait avoir domptée. Son regard fait le tour de la pièce et en quelques pas, il atteint l'endroit où se trouve sa veste avant de se diriger vers la porte sans un mot.

— Néhémie! Ne pars pas ! Ne me laisse pas !

Il se retourne et le contemple, misérable, le torse nu, le jean ouvert sur ses hanches étroites, le visage rougi et tremblant et ces grands yeux sombres qui ne savent que supplier.

Et lui qui ne peut que fuir, encore.

— Je... Je ne peux pas...

Et il ouvre la porte pour la franchir, avant de se retourner à nouveau, les mots lui échappant malgré lui.

— Miki... Je... Je t'appellerai...

Juste un éclat d'espoir dans les yeux de l'autre auquel il se dépêche d'échapper. Fuir, encore.

Eli, Eli, lama sabaqthani?

(à suivre)



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