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Author: traumerei
Fiction Rated: M - French - General/Drama - Reviews: 2 - Published: 04-12-06 - Updated: 05-07-06 - id:2151711

Titre: Dear Amethyst

Auteur: traumerei

Genre: yaoi, sérieux

Dear Amethyst

Chapitre 1

‡ Purple-eyed person 1 ‡

Eire, Galway, SmallOak, home

Je déteste les cravates. On m'a forcé à en mettre une. Maman savait que je déteste ça, elle m'aurait laissé tranquille. Mais Maman est là-bas, dans le cimetière, dans son cercueil noir. C'est Papa qui l'a tué. Mais personne ne m'a cru, personne ne croit un enfant de huit ans. C'était un accident, Maman s'est noyée. Assis dans le canapé mou de notre salon, dans lequel j'ai toujours aimé sauter et retomber lourdement, aujourd'hui je ne m'amuse pas. Maman est morte, et je suis seul. Je ne veux pas vivre avec Papa. Mais ni lui ni Maman n'ont de famille, je n'ai plus que lui.

Le salon était rempli de monde. Tous vêtu de noir, le même noir profond que les yeux et les cheveux du jeune garçon. Raphaël avait hérité des cheveux de sa mère, et des yeux de son père. On lui avait toujours dit. Et on le disait encore. Les gens qui avaient assisté à l'enterrement, des voisins, des amis, des commerçants du quartier de SmallOak, passaient devant l'enfant en murmurant: “Le pauvre petit, ça doit être dur à son âge… Vous avez vu ses cheveux? Les mêmes que ceux de Rachel.” Ils avaient un sourire compatissant à l'évocation du prénom de la jeune femme, et ils reprenaient, avec une certaine crainte dans la voix: “Et ces yeux! Graham tout craché! Mais seulement les yeux. Graham est un homme tellement bien. Ça lui a fait un choc terrible, il aimait sa femme plus que tout. Il me l'a dit l'autre jour. Tiens, le voilà, allons lui parler.” Graham Lewis entra, longtemps après tout le monde; il était resté devant la tombe de Rachel Lewis, la mère de Raphaël. Il avait les yeux fermés, une expression douloureuse sur le visage; il inspira profondément, et s'avança vers le buffet pour se servir à boire. Tout le monde le regarda avec tristesse et compassion. Graham jouait très bien la comédie. Personne à part son fils ne savait qu'il avait fait du théâtre quand il était au collège. Et de toutes façons, certaines personnes sont douées naturellement pour le mensonge. Il faisait partie de ces gens-là. Il était obligé, car comme il l'avait expliqué à Raphaël, il y avait longtemps, il en avait besoin pour son travail. Raphaël croyait qu'il était avocat, avant, mais non. L'entreprise dans laquelle travaillait son père s'appelait, dans les films, la mafia. En plus, il devait être le patron, parce que ses collègues l'appelaient “Boss.” Raphaël ne savait pas très bien en quoi cela consistait d'en faire partie, mais désormais, il n'avait plus envie de le découvrir. Raphaël aimait bien ça, avant, quand Graham lui racontait sa vie, son boulot… jusqu'à ce qu'il comprenne ce qu'il faisait vraiment. Et que Rachel s'en rende compte aussi. Il ne lui avait jamais dit avant ça, et Raphaël ne trouvait pas ça bien. Et puis ils s'étaient mis à se disputer, et Graham faisait très peur quand il criait. On aurait dit qu'il allait se mettre à tout jeter dans tous les sens. Ce qu'il faisait parfois, quand on n'était pas d'accord avec lui.

Les gens partirent, ils serrèrent la main de Graham qui les remercia d'être venus. Ils vinrent coller un bisou dégoulinant sur la joue de Raphaël ou lui frottèrent les cheveux. Je les déteste tous, pensa le garçon. Ils n'ont rien compris, ils sont du côté de Papa. Graham les regarda partir de la fenêtre, et quand il fut sûr que tout allait bien, il alla s'installer dans son gros fauteuil en cuir noir et alluma la télé.

“-Raphaël, lui dit-il en desserrant le nœud de sa cravate, va me chercher une bière.”

Raphaël, ne voulant pas qu'il se mette en colère s'il refusait, obéit. Il la lui apporta, mais Graham le prit par le bras pour le mettre sur ses genoux. L'enfant se débattit, mais son père était trop fort pour lui, et il se retrouva le cou enserré de son bras musclé. L'homme lui caressa les cheveux d'un air absent.

“On est tous les deux maintenant, Raphaël. Mais ça va être bien, tu vas voir.” Sa voix était lente et rauque; elle faisait très peur, on aurait dit qu'il était fou. Il l'était sûrement. “Je vais t'apprendre beaucoup de choses, et plus tard, tu me remercieras. Tu m'aideras. Pas vrai Raphaël? On va s'amuser toi et moi… Mais tu vas arrêter bordel?!”

Le garçon avait continué de gigoter tout le temps qu'il avait parlé, et là, Graham le jeta au sol avec facilité. Raphaël se releva et lui fonça dedans tête baissée, visant son ventre, mais il fut arrêté d'une main. Son père le saisit par le col et lui balança une gifle, sans le lâcher. La petite tête dodelina sur son cou, et le garçon se calma. Il se mit à pleurer, mais il renifla et se retint. Il n'allait pas chialer devant lui. Graham s'assit à nouveau et recommença à caresser les cheveux sombres. Raphaël rentra la tête dans ses épaules pour l'en empêcher, en vain.

“-C'est bien Raphaël, tu es un homme, un vrai… Tu feras de grandes choses…

-Je veux pas! cria le garçon. Je veux pas devenir comme toi! T'as tué Maman! T'es plus mon père!

-Je suis toujours ton père! répliqua fortement Graham. Que ça te plaise ou non. Et tu feras ce que je te dirai.

-Tu peux toujours courir!”

L'homme agrippa l'enfant par la nuque en enfonçant ses ongles dans la chair et approcha son visage si près du sien que Raphaël put voir son reflet dans les yeux d'ébène identiques aux siens.

“Ça reste à voir, gamin. Fous le camp!” Il le poussa violemment hors du fauteuil en direction de sa chambre.

Dans sa chambre, Raphaël regardait une photo de sa mère. Il aurait tellement voulu ses yeux violets plutôt que ceux de son père. Ses yeux étaient si beaux… Il ne pardonnerait jamais à Graham de les avoir fermés à jamais. Pourtant, Raphaël n'avait pas toujours regretté d'avoir les yeux de son père, même s'il savait pertinemment qu'ils inspiraient la crainte chez tout le monde. Un jour, toute la famille était allée visiter une exposition de pierres et de minéraux. Les préférés du garçon furent immédiatement les améthystes, de la même couleur que les yeux de Rachel, et le quartz noir, comme ceux de Graham. Alors ils lui avaient acheté les deux pierres, et ils en avaient fait des pendentifs que Raphaël gardait toujours autour du cou depuis. Ils étaient en formes de gouttes, mais il préférait dire de larmes, c'était plus joli.

Aujourd'hui, ces deux pendentifs représentaient un passé détruit, quand Rachel était encore en vie, et que Raphaël voyait son père comme quelqu'un de gentil, qui n'aurait jamais fait de mal, ni à lui ni à sa mère. Parfois il se mettait en colère, et dans ces cas là il avait toujours fait peur, à cause de ses yeux surtout, mais ce n'était pas comme ce qu'il en était désormais. Et rien ne pourrait réparer ce qui était arrivé, rien. Raphaël avait perdu ses précieux yeux violets.

Eire, Galway, SmallOak, eight months later

Graham voulut un jour déménager aux Etats-Unis. C'était là-bas qu'il avait toujours bossé le plus facilement, disait-il. Raphaël s'en foutait, vivre aux Etats-Unis ou en Irlande, c'était de toutes façons la torture puisque c'était avec son père. Mais il préférait quand même l'Irlande. Quand il était vraiment petit, trois ou quatre ans, les Lewis avaient fait un voyage en Amérique, et même si ça avait été sympa, le garçon avait été content de retrouver son pays natal.

Cependant, il ne dit rien. Il ne parlait plus beaucoup depuis la mort de Rachel. Plus rien ne l'intéressait, il ne sortait plus, ne jouait plus, ne regardait même plus la télévision. Il ne faisait que tourner et retourner son améthyste entre ses doigts toute la journée.

Les cartons s'entassaient dans la maison. Il ne restait plus dans la chambre de Raphaël que son lit et dans la cuisine, la table et deux chaises pour manger. Au dîner, Graham lui dit:

“-Demain, je t'emmène chez Mme Hobson, tu y resteras deux-trois jours en attendant que je revienne. Je vais simplement m'occuper des dernières formalités dans notre nouvelle ville, OK?

-Hn…

-T'es pas content de partir aux Etats-Unis, Raph?” Le garçon haussa les épaules en mâchonnant un morceau de poulet frit. “Tu seras bien là-bas, et tu vas adorer l'appartement. Ta chambre est violette, tu sais. J'ai fait exprès. Pour Rachel. Ça te plait?”

Raphaël jeta ses couverts dans son assiette, se leva en faisant tomber sa chaise par terre et s'enfuit dans sa chambre. La porte claqua lourdement. Comment ose t-il parler de Maman?! Après ce qu'il a fait! Je ne veux pas vivre avec lui, je ne veux pas!

Mme Hobson était la dame qui trouvait Graham si bien, comme elle l'avait dit à l'enterrement. C'était une jeune divorcée plutôt jolie, et le garçon voyait très bien que son père l'intéressait. Elle lui parlait sur le palier en hochant frénétiquement la tête à chacune de ses paroles et lui adressait des sourires éclatants. Quand Graham essayait d'être drôle, elle rigolait à tous les coups. Raphaël trouvait les tentatives de son père grotesques. L'humour ne lui allait pas. Il était le seul à le voir, mais c'était comme si son père ne portait aucune couleur en lui. Que du sombre, du lourd. Pas du noir; le noir pouvait être magnifique. Son père ne l'était pas, il était menaçant.

Graham dit au revoir à Mme Hobson, puis lança un clin d'œil à son fils.

“A dans trois jours, Raphaël!”

En refermant la porte, Mme Hobson soupira d'un air rêveur.

“Qu'il est gentil ton père, dit-elle au jeune garçon. Et il t'aime tellement! Quel dommage que vous partiez si loin…” Raphaël ne répondit pas à ces inepties, et se contenta de la regarder fixement, ce qui finit par la mettre mal à l'aise. Elle tenta une autre approche: “Tu veux venir voir la télévision?” Il hocha poliment la tête, sans réelle envie, alors elle le conduisit au salon où il s'assit à côté de Dona, la fille de Mme Hobson, qui était dans la même classe que Raphaël mais à qui il ne parlait que rarement.

“-Salut! lança Dona. Ça va?

-Hum…

-Tu veux voir un dessin animé?

-Comme tu veux…” Elle le regarda en fronçant les sourcils d'un air perplexe et mit une chaîne qui lui plaisait en haussant les épaules.

En revenant de la salle de bain où Raphaël s'était lavé les mains avant de passer à table, il entendit Dona dans la cuisine qui parlait à sa mère.

“-Il est bizarre, Raphaël, il ne répond presque jamais à ce que je lui dis, et puis quand il me regarde, il me fait peur.

-Ecoute ma chérie, en ce moment Raphaël ne va pas bien parce qu'il vient de perdre sa maman, alors il faut être gentille avec lui, tu veux?

-D'accord.”

Le garçon entra peu après dans la cuisine et tenta un sourire à Dona qui le lui rendit. Elle se tourna vers sa mère et lui chuchota:

“T'as vu Maman? Il m'a sourit!” Alors Mme Hobson rit et elle commença à servir.

Trois jours plus tard, Graham ne revint pas chercher Raphaël. Mme Hobson était terriblement inquiète, elle se demandait ce qu'il avait pu lui arriver. Raphaël aussi était intrigué, car il savait que son père ne l'aurait pas laissé ici. Il ne parlait que de faire de son fils son successeur, il voulait absolument de lui, malgré la réticence du principal concerné. Si l'un des deux avait envie de partir c'était bel et bien Raphaël. Mais il décida de profiter de ce séjour prolongé. Après tout, n'était-il pas mieux le plus loin possible de Graham?

Le lendemain, le garçon apprit enfin, par Mme Hobson encore sous le choc, que son père avait été arrêté par la police américaine. Il devait aller en prison très longtemps, et Raphaël serait envoyé à l'orphelinat. Le garçon ne pensait pas qu'on avait découvert que son père avait tué sa mère, parce que ça s'était passé ici, en Irlande, alors comment la police américaine aurait-elle pu découvrir cela? Non, cela devait être à cause du travail de Graham.

Mme Hobson s'agenouilla près de Raphaël et lui sourit.

“-Tu sais, je suis sûre que ton père n'en aura pas pour longtemps. C'est peut-être même une erreur. Et pendant ce temps-là, tu vas devoir l'attendre à l'orphelinat. Mais ça va être chouette, il y aura plein d'enfants de ton âge, tu vas te faire plein de copains.

-OK.”

Raphaël n'eut pas envie de lui dire qu'il avait envie d'aller à l'orphelinat, qu'il était content que son père ne revienne pas; il voulut qu'elle croie que ses paroles étaient rassurantes.

Eire, Dublin, orphanage

Enfin l'orphelinat. Le policier qui amena Raphaël l'accompagna dans le bureau du directeur. Celui-ci avait l'air sévère, derrière sa moustache touffue et ses lunettes ovales, mais sympathique tout de même. L'agent Geller présenta le jeune garçon et le directeur hocha la tête.

“-Nous attendions ta venue, Raphaël, dit-il. Et bien, pendant que l'agent Geller et moi remplissons les dernières formalités, pourquoi ne pas aller découvrir ton dortoir? Sœur Joanne, ajouta t-il avec un petit signe de tête à une religieuse que Raphaël n'avait pas remarquée.

-Bien,” répondit-elle.

Le directeur encouragea le nouveau venu à la suivre de la main, alors il s'exécuta. Il saisit son énorme valise et la traîna derrière lui. Dans les couloirs, il fixait discrètement Sœur Joanne. Raphaël avait toujours imaginé, en regardant des films ou en lisant des livres, que les surveillantes de dortoir dans les orphelinats étaient des vieilles dames sévères avec les cheveux attachés en chignon et les traits tirés, qui criaient à chaque petite bévue d'un pensionnaire. Sœur Joanne devait avoir la trentaine, elle avait les cheveux lisses et blonds, de longueur indéterminée à cause de sa coiffe, et elle avait un sourire doux. Raphaël était tellement étonné qu'il ne réalisa pas qu'ils étaient arrivés.

La pièce était immensément longue aux yeux du jeune garçon; elle pouvait accueillir un peu moins d'une quarantaine d'enfants, en deux rangées seulement. Ses couleurs et sa symétrie faisaient plutôt froid dans le dos. Les murs étaient blancs, les lits étaient recouverts d'une couverture grise et le sol était de carrelage marron. À côté de chaque lit, une grosse armoire brune était la touche de couleur la plus vive de l'endroit. Malgré tout, Raphaël ne regrettait pas de ne plus être chez lui.

“-Ton lit est le numéro dix-huit, le voilà, indiqua la religieuse en montrant à Raphaël le dernier lit de la rangée de droite.

-Merci. Il y a combien d'enfants ici?

-Dans ce dortoir, il y a trente-quatre places, mais vous êtes trente-deux. Non, trente-trois avec toi. Les dortoirs regroupent les enfants par tranche d'âge. Ici sont les huit à douze ans. Tu as neuf ans, c'est bien ça?

-Oui mademoiselle, depuis deux mois.

-Tous les enfants sont en cours pour le moment, expliqua la surveillante, mais comme tu viens d'arriver, tu ne commenceras que demain.

-Très bien.” Elle prit la main de Raphaël et lui remit une petite clé.

“-C'est la clé de ton armoire, tu y rangeras toutes tes affaires. Les armes sont bien sûres interdites, ainsi que les choses à caractère obscène et les choses considérées comme dangereuses. Lever à sept heures, on fait son lit le matin, couvre-feu à neuf heures; les repas sont servis à sept heures et demi, midi et dix-neuf heures précises; le linge est ramassé le vendredi, le courrier est distribué les lundis et jeudis, et toute visite doit être annoncée au directeur au moins vingt-quatre heures avant. Tu as tout compris?”

Il hocha la tête, un peu déconcerté par ce flot de paroles. Elle eut l'air de le remarquer.

“-Ne t'en fais pas, un règlement rédigé te sera remis, et toute infraction est sévèrement punie. Souviens-t'en.

-Je le ferais, mademoiselle.

-Appelle-moi ma Sœur, Raphaël. Tu peux ranger tes affaires. Je repasserai te voir dans une demi-heure.”

Elle partit d'un pas rapide. Elle ne mâchait pas ses mots, mais elle avait l'air juste. Raphaël ouvrit sa valise sur son lit, en sortit les vêtements, qu'il classa un peu. La porte de son armoire grinça lorsqu'il l'ouvrit et le son lui plu. Il finit bien avant que la surveillante ne revienne, alors il décida de faire un tour de la pièce. Sur chaque armoire se trouvaient des photos, des dessins ou des cartes postales. Non… pas sur toutes. En face du lit du petit nouveau, sur le numéro dix-sept, il n'y avait aucune décoration, absolument rien. Intrigué, Raphaël se demanda si c'était le lit inoccupé du dortoir, mais il se rendit vite compte que cela ne pouvait pas être ça, puisque celui où il n'y avait personne ne possédait ni oreiller ni couverture et était plus près de la porte. En fait, Raphaël non plus ne comptait rien mettre, il aurait eut peur qu'on ne lui abîme ses affaires, et puis sans parler du fait qu'il préférait garder tout cela personnel, il n'avait vraiment pas le cœur à cela. Il n'y avait qu'une chose qu'il voulait accrocher, c'était la photo de sa mère qu'il ne quittait plus, et il décida de la mettre à l'intérieur de l'armoire, de sorte que lui seul puisse la voir en l'ouvrant tous les matins. Personne d'autre ne pourrait voir les améthystes perdues. Ah! pensa t-il soudain. C'est peut-être ce qu'à fait le numéro dix-sept, en fin de compte! Peut-être que lui aussi, il pensait que c'était bizarre d'accrocher ses affaires sur le devant de l'armoire.

Sœur Joanne revint enfin, le règlement à la main, ainsi qu'une paire de draps et de taies d'oreiller.

“-Voilà pour toi, dit-elle. Tu changeras ton lit quand ce sera le moment. Tes camarades ne vont pas tarder. Tu es libre pendant ce temps.

-Bien madem… ma Sœur.” Elle sortit, le laissant encore une fois, sans grande occupation. Ne sachant plus vraiment quoi faire, le garçon s'allongea sur son lit pour se reposer. Il soupira doucement. Allait-il se plaire, ici? Que faisait Graham en ce moment? Il avait beau le détester, Raphaël ne pouvait pas s'empêcher de penser à lui. Et encore plus à Rachel, qui lui manquait tellement. Il serra son quartz et son améthyste en retenant ses larmes. Il voulait faire bonne impression lorsque les autres arriveraient. Même s'il s'en fichait, pleurer n'est jamais quelque chose à faire devant plein de mecs de son âge. Il se frotta le nez de la manche et se redressa sur son lit.

A ce moment, une sonnerie retentit dans l'orphelinat. Peu après, un grondement sourd, le sol trembla quelque peu, et puis des dizaines d'enfants de tous âges se bousculèrent dans les couloirs, dont certains se ruèrent dans le dortoir de Raphaël. Ils se réunirent tous et le désignèrent du doigt en chuchotant. Sœur Joanne et le directeur entrèrent tout à coup, alors tous les enfants se jetèrent à côté de leur lit, bien droit, et ils saluèrent leur passage. Raphaël choisit de les imiter, et se mit debout près son lit, en regardant droit devant lui. Il remarqua alors que le numéro dix-sept n'était pas là. Etait-il à l'infirmerie? Il n'eut pas le temps d'y songer davantage, car le directeur s'arrêta devant lui.

“-Les enfants, déclara le vieil homme, voici votre nouveau camarade, Raphaël Lewis. J'ose espérer que vous lui ferez un bon accueil et que vous le guiderez au début, car il ne connaît pas encore bien l'établissement. Allez, je vous écoute.

-Bonjour Raphaël! hurlèrent la trentaine d'élèves.

-Tiens? Où est le jeune Burgess?” s'étonna soudain Sœur Joanne en contemplant le lit vide du numéro dix-sept. Il n'était donc pas à l'infirmerie.

“-Il s'est enfermé dans les toilettes, lui chuchota le numéro seize, le voisin de Burgess.

-Quoi, encore?! s'écria la surveillante d'un air désolé. Que s'est-il passé cette fois?

-Comme d'habitude, répondit numéro seize.

-Très bien, je vais essayer de le raisonner. Monsieur le directeur…

-Faites, faites, fit le directeur avec un petit sourire approbateur. Bon, et bien sur ce, je vais vous laisser. Nous nous retrouvons au dîner.

-Au revoir monsieur le directeur!” hurlèrent les élèves.

Après son départ, plusieurs enfants se réunirent à nouveau pour discuter. Ils finirent par former un petit groupe, avec un type costaud à leur tête, qui n'osa pas venir vers le nouveau. Il changea d'avis et prit un autre garçon par le bras et le traîna à l'avant, puis le poussa dans la direction de Raphaël. Le petit, vexé, lui lança un regard courroucé mais ne faiblit pas et s'approcha timidement du nouvel occupant du lit numéro dix-neuf.

“-Salut, dit-il. Je m'appelle Keith.

-Salut, répondit le garçon aux yeux d'ébène. Moi c'est Raphaël.

-Tu viens d'où?

-De Galway.

-Ah ouais? Moi je viens de…” Il n'eut pas le temps de finir, car le costaud de tout à l'heure, voyant le champ dégagé, le poussa sur le côté et s'assit sur le lit sans se gêner. Il semblait être le petit chef de bande du dortoir.

“-J'm'appelle John Spencer. Mais tout le monde m'appelle Spence. Pourquoi t'es là?

-Parce que je n'ai plus de mère.

-Et ton père?

-J'm'en fous de mon père, il existe pas.” C'est comme si par cette simple phrase, Raphaël avait réussi à se faire respecter dès son arrivée.

“-Moi c'est pareil, fit Spence. Je te comprends. Si t'as des questions, j'peux répondre à n'import' quoi. Je suis le plus vieux du dortoir, alors j'sais tout ce qu'il y a besoin de savoir. OK?

-OK.”

Il lui donna une grande tape dans le dos, qui coupa le souffle à Raphaël, et éclata de rire.

“-C'est qui celui qui occupe le numéro dix-sept? fit le nouveau en désignant le lit en face de lui.

-Oh, c'est Burgess, lança Spence avec dégoût. Une vraie lavette. Tu ferais mieux de laisser tomber tout de suite, il pleure tout le temps, et il supporte pas qu'on se moque de lui.

-C'est normal, non?

-Les mecs, ça pleure pas! s'écria Spence avec fierté, qui semblait par conséquent être le détenteur du score le plus faible de pleurs de l'orphelinat et Raphaël se félicita d'avoir retenu ses larmes quelques minutes auparavant.

-Mais il a peut-être ses raisons… dit-il tout de même.

-Je te dis que non! affirma Spence. Alors traîne pas avec lui si tu veux pas devenir une mauviette.

-J'ai pas besoin qu'on me dise avec qui aller ou ne pas aller”, lui dit Raphaël en lui lançant un regard perçant. Spence était facile à comprendre, tout se lisait dans ses yeux, et à cet instant, Raphaël sut que son regard lui faisait peur. Parfois, il était bien content d'avoir ses yeux noirs. Mais Spence sentit les regards de ses camarades, et il sembla évident qu'il ne pouvait pas se défiler, il devait avoir sa réputation à tenir.

“Et ben… euh… j't'aurais prévenu! lança t-il enfin. Tu verras si j'ai pas raison.”

Fier de lui, il se leva et alla rejoindre ses amis qui le regardèrent avec admiration. Keith, le jeune châtain avec des grands yeux noisettes, resta avec Raphaël.

“-T'as quel âge? lui demanda t-il.

-Neuf ans, et toi?

-Moi j'en ai dix.

-T'es là depuis longtemps? demanda Raphaël.

-Depuis toujours, répondit le châtain. J'ai été abandonné, ma mère ne pouvait pas me garder.

-Ah… chuis désolé.

-Il faut pas.” Un temps et puis. “Bon, ben je vais te laisser.

-OK.”

Ça n'étonna pas Raphaël qu'il soit déjà parti, il n'avait jamais trop réussi à mettre les gens à l'aise, même s'il ne faisait rien de mal. Sa mère était une des rares personnes qui avaient jamais aimé ses yeux. Sans ça, elle n'aurait pas épousé Graham, évidemment, Raphaël en était conscient. Quoique lui savait détendre les autres, et que c'était pour ça qu'il était sociable, contrairement à son fils. Il avait des amis, à Galway, certes, mais qui se comptaient sur une de ses mains, et puis de toutes façons, il était parti maintenant. En plus, depuis la mort de Rachel, il n'avait plus envie de se lier avec personne. Il voulait bien s'entendre avec les gens, mais pas plus loin. Il aurait pu proposer un jeu à Keith, ou lui poser plus de questions, mais ça ne lui était pas venu à l'esprit. C'était comme s'il avait pensé “C'est bon, arrête là.”

Plus tard, Raphaël était en train de lire quand la sonnerie du dîner sonna. Dans la grande salle de repas, tous les élèves étaient penchés sur leur table, les mains croisées pour la prière. Raphaël n'avait pas réalisé cela tout de suite avant de venir ici, mais il était dans un orphelinat catholique, puisqu'ils étaient même dans une église. Il avait été baptisé, mais on ne croyait pas en Dieu, chez lui, alors il ne savait rien. Il fit semblant, mais ça ne pourrait pas durer éternellement, et il ne savait pas à qui demander. D'une certaine manière, il avait peur qu'on ne le rejette de l'orphelinat quand on découvrirait qu'il n'était pas croyant et il n'avait nulle autre part où aller.

Raphaël remarqua tout à coup l'absence de Sœur Joanne au dîner. Il demanda à Keith, assis à côté de lui:

“-Sœur Joanne ne mange pas avec nous?

-D'habitude, si, mais là elle est avec Burgess, le numéro dix-sept, tu sais.

-Ah bon?

-Chut! On va se faire engueuler!”

Les repas étaient donc silencieux, ça ne poserait aucun problème vu qu'il parlait à peine ces jours-ci. Le soir venu, les enfants allèrent tous se coucher à neuf heures, comme prévu (sauf Burgess, qui n'était pas revenu). Mais vers minuit, Raphaël fut tout à coup réveillé par un bras qui le secouait. Spence lui fit signe de se taire. Il était suivi d'une dizaine d'autres élèves.

“-Qu'est-ce qu'il y a…? marmonna Raphaël en se frottant les yeux.

-C'est l'heure…

-L'heure de quoi?

-De l'épreuve.” Raphaël eut peur de comprendre, et Spence confirma son idée. “L'épreuve réservée aux nouveaux. Si tu veux prouver que t'es pas un froussard, tu dois y aller

-J'ai rien à prouver”, se plaignit Raphaël. Le regard des autres élèves lui apprit qu'ils n'étaient pas convaincus. “Faut faire quoi?

-Tu dois aller dans le jardin, et ramener quelque chose: un bout de bois, une fleur ou quelque chose comme ça.

-Comment on y va?

-Il faut passer par la salle de cours, expliqua un ami de Spence. Regarde.” Il déroula un plan et suivit le chemin du doigt en partant du dortoir. “Mais pour ouvrir la porte-fenêtre, il te faut la clé, et tu dois la chercher.

-Où ça?

-A toi de savoir! lança Spence. C'est ça, le défi! Ne fais pas de bruit ou tu te feras avoir et tu seras puni.

-Et si je suis puni, j'aurai quand même réussi?” Pas de réponse, cela devait vouloir dire non. En gros, le garçon n'avait pas le droit à l'erreur. Tant pis, pensa t-il, ça ne doit pas être dur. “A tout à l'heure.”

Il sortit sur la pointe des pieds, grelottant dans son pyjama. Il avait laissé ses chaussures, pour faire moins de bruit, alors il avait encore plus froid. Comme l'avait indiqué l'ami de Spence, Hugh, il suivit le plan, qu'il lui avait donné, et qu'il déchiffrait dans la pénombre. Raphaël commença à reconnaître un peu, car il passa devant la salle à manger. Puis, il vit les toilettes, et au bout du long couloir, la salle de cours qu'il ne connaissait pas encore.

De nuit, l'église paraissait plus grande et plus impressionnante encore qu'à l'arrivée de Raphaël. Les décorations sculptées aux murs ressemblaient à des membres sombres et semblaient plus diaboliques que saints, ce qui n'était pas pour rassurer le garçon. Il serra les dents et les poings pour se donner du courage, et ferma un instant les yeux.

Lorsqu'il les rouvrit, il vit une ombre s'élever derrière lui. Il se retourna en sursaut. Ah! C'était le Christ, accroché sur le mur. Le cœur battant à tout rompre, il continua son chemin en s'efforçant de ne pas regarder les formes qui se dessinaient sur tous les côtés. Il passa devant les toilettes. La salle de cours n'était pas loin, c'était la porte à droite. En face, il y avait une autre porte, plus grande en bois agrémenté de gravures et de peinture écaillée. Le garçon se demanda ce qu'il y avait dans cette pièce à l'allure imposante.

Mais tout ç coup, il faillit hurler lorsque qu'une main le prit soudain par le bras.

“-Excusez-moi! Ce n'est pas moi! Je cherchais les toilettes et…!

-Chut!” Raphaël rouvrit les yeux. Un garçon blond, à peine plus jeune que lui sûrement, lui faisait face, un doigt sur la bouche et une main sur celle de Raphaël. “Tu vas réveiller Sœur Joanne. Tu allais dans sa chambre.

-Quoi? Mais la salle de cours…? s'étonna le brun quand l'inconnu enleva sa main.

-C'est la pièce d'en face, avec la grande porte. Les autres ont mis un piège dans le plan. Sœur Joanne est gentille, mais elle ne pourrait pas pardonner que tu t'introduises dans sa chambre.

-Les cons…!” grommela Raphaël, en songeant à une éventuelle vengeance. C'était pour ça qu'ils n'avaient pas répondu à la dernière question!

“-Ils font ça à tous les nouveaux. Des fois, il y en a qui réussissent quand même, car ils ne se font pas entendre par Sœur Joanne, mais le plus souvent, ça se passe pas bien. Bon, suis-moi maintenant! lança le blond.

-Quoi mais…?

-Si tu ne ramènes rien, c'est comme si tu n'y étais pas allé et ce sera pire que t'être fait prendre.”

Il passa devant en marchant si discrètement qu'on aurait dit qu'il volait. Raphaël l'imita tant bien que mal, et les deux garçons entrèrent dans la salle de cours, qui était bien celle que le blond avait dite. La porte n'était pas fermée; en revanche, celle du jardin l'était. Le garçon inconnu alla sous le bureau du professeur, en sortit une clé et vint rejoindre son camarade pour ouvrir silencieusement la porte-fenêtre. Dehors, il faisait atrocement froid, et Raphaël vit trembler son compagnon dans la classe.

“Dépêche-toi”, l'implora t-il d'une petite voix. Le brun hocha la tête et cueillit une fleur au hasard. Finalement, le blond s'approcha de lui et la lui enleva des mains. “Pas ça, ils vont te prendre pour une fillette, expliqua t-il. Tiens!” Il tendit un galet argenté, mais Raphaël le regarda à peine, parce que, à la lumière de la lune, il pouvait mieux voir ce garçon, et impossible de détacher le regard de ses yeux violets.

“Tes yeux…” murmura t-il. Le blond détourna vivement la tête, en cachant ses améthystes avec ses cheveux, comme s'il avait honte.

“Je sais, fit-il d'un air blessé. Mais fais pas attention, il faut qu'on se dépê…” Raphaël tourna le visage de l'inconnu vers lui et dégagea sa frange.

“Ils sont beaux…” dit-il. Le blond ouvrit grands les yeux, resta à moitié bouche bée, sans bouger, et puis, reprenant ses esprits en rougissant, il prit Raphaël par la main et le tira à l'intérieur de la salle qu'il referma.

“-On doit se dépêcher au cas où quelqu'un viendrait.

-Comment tu t'appelles? demanda Raphaël.

-Evan. Evan Burgess, répondit-il. Et toi?

-Raphaël Lewis.”

Evan alla ranger la clé sous le bureau, et repartit dans le couloir toujours sans bruit. Devant les toilettes, il s'arrêta.

“-Tu connais le chemin, maintenant.

-Ben… tu viens pas? s'étonna Raphaël.

-Non, je reste là, les autres vont me voir et comprendre.

-Mais qu'est-ce que tu vas faire?

-Rester dans les toilettes, c'est tout le temps là que je me cache.

-Pourquoi?

-Parce… parce que je… bredouilla t-il. Les autres, ils… Non rien!

-Si. Dis-moi. Ils se moquent, c'est ça?” Il baissa la tête, sans répondre. “Mais à cause de quoi?

-Parce que je pleure souvent, ils disent que je suis faible et tout, et de mes parents… et puis de… mes yeux, parce qu'ils sont bizarres.

-Ils ne sont pas du tout bizarres, déclara le brun. Je les trouve superbes.

-M… merci, dit Evan d'un ton clairement abasourdi.

-Moi je ne me moquerai pas, alors viens!

-Non, parce que sinon, ils te mèneront la vie dure, à toi aussi.

-Je m'en fiche!

-Mais pas moi!” s'écria Evan. Il se couvrit la bouche de ses deux petites mains. “…oups. Heureusement que Sœur Joanne dort profondément.

-Pourquoi tu m'as aidé? demanda Raphaël.

-Je… je sais pas. C'est quand je t'ai vu ce soir, je me suis dit que je ne voulais pas qu'il t'arrive la même chose…

-Quand est-ce que tu m'as vu? Quand tu m'as arrêté juste avant?

-Non… Quand vous êtes allés manger, je vous observais d'ici. Je me suis dit que… ce serait bien si tu étais mon ami…” Il tourna légèrement la tête, n'osa pas regarder le brun. C'était une des choses les plus aberrantes que Raphaël eût jamais entendu. Les gens avaient plus tendance à l'éviter qu'à rechercher sa compagnie. Et puis Evan reprit: “Tu ne sais pas ce que c'est d'être embêté par eux! Alors vas-y et laisse-moi. Ce n'est pas la première fois que ça arrive.

-C'est pas pour ça que c'est bien! Ecoute… j'y retourne, je leur montre le galet, et je me couche. Quand ils sont tous endormis, je reviens te voir ici.

-C… c'est pas la peine, bafouilla le blond.

-Si. Ou alors c'est toi qui reviens te coucher dans une heure.

-Je…

-J'ai pas besoin de dormir, alors si tu as envie de parler…

-Non, non! fit-il. Demain c'est ton premier jour de cours, ce ne sera pas bien si tu n'es pas en forme.

-Alors c'est toi qui viens.

-…OK…” murmura Evan.

Avec un signe de la main, Raphaël le laissa et retourna dans le dortoir, où les autres attendaient impatiemment le moment où il se ferait attraper. Leur bouche s'ouvrit grand quand le brun leur lança le galet, que Spence attrapa de justesse.

“-T'es fou! s'écria t-il.

-J'ai réussi! triompha Raphaël.

-Il l'a fait…” marmonnèrent deux-trois autres.

Spence les fit taire.

“Je te félicite, fit-il d'un ton neutre. Maintenant on dort”, ajouta t-il non sans lancer au nouveau un regard soutenu qui sous-entendait qu'il avait compris qu'il n'était pas aussi bête qu'il pouvait le penser. Même si c'est faux, pensa Raphaël, car j'aurais pu me faire prendre si Evan n'avait pas été là.

Raphaël attendait dans son lit sans faire de bruit, alors que tous les autres s'étaient rendormis. Lorsqu'il entendit enfin quelque chose, il se releva et vit Evan qui revenait au dortoir. Il lui fit signe de la main, et le blond, apercevant Raphaël dans le lit face au sien, eut un petit sourire gêné.

“-Bonne nuit… murmura Raphaël.

-Bonne nuit”, répéta Evan en se glissant sous sa couverture.

En y réfléchissant bien, Raphaël se rendit compte que c'était la première fois qu'il parlait autant depuis des mois, si bien qu'il finit lui aussi par se dire que ce serait bien, s'il pouvait être ami avec Evan.


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