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Fiction » Fantasy » Le Coeur de l'Ange font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Fania
Fiction Rated: T - French - Romance/Adventure - Reviews: 32 - Published: 04-24-06 - Updated: 07-27-09 - id:2160594

Le Cœur de l'Ange:

Auteur: Fania

Genre: Fantasy, avec une dose de SF et d'aventure :)

Note: Et voici le chapitre quatre! J'espère qu'il vous plaira toujours autant, même si mon manque d'activité a dû en lasser plus d'un… Enfin bref, je vous souhaite quand même une bonne lecture à toutes (et à tous, s'il y en a xD)

Réponse aux Reviews:

Chapitre IV:

Sous la Pluie.

Une clef tourna dans la serrure et Procyon releva ses têtes afin d'entendre qui venait. La porte s'ouvrit sur un Luke qui chancelait sous le poids de son capitaine lequel, le regard embué d'alcool, pleurait toujours en silence.
Luke le déposa sur le canapé qui trônait dans l'angle de la pièce puis se dirigea vers le plan de travail qui faisait office de cuisine, afin d'y préparer du café. Après quelques instants, il déposa une tasse fumante entre les doigts rougis de Gabriel. Ce dernier hocha vaguement la tête et rapprocha la tasse de sa poitrine, comme pour s'en approprier la chaleur, le regard perdu dans le vide. Tandis que l'ange ôtait ses chaussures détrempées, Luke s'éloigna en direction de son lit:

"Je vais vous chercher des vêtements secs."

Gabriel acquiesça vaguement et se recroquevilla encore davantage, rassemblant ses pieds sous lui et ses jambes contre sa poitrine. De l'endroit du studio où il se trouvait, Luke remarqua pour la première fois leur maigreur, et la façon dont le corps tout entier de son supérieur n'était que muscles et tendons, comme si jamais aucune graisse n'avais eut le temps de se fixer dans son organisme. L'ange, plongé dans ses pensées, ne semblait pas remarquer l'attention dont il était l'objet, tant de la part de Luke que de celle de Procyon, qui n'avaient pas manqué de remarquer son regard vague, que n'attiraient pas même les volutes de fumées s'échappant de sa tasse. Il demeurait parfaitement immobile et semblait ne pas remarquer l'existence du monde extérieur. Le studio était plongé dans un silence profond, uniquement troublé par le martèlement de la pluie sur les fenêtres et les sons étouffés de la circulation en contrebas.

"C'est une blague?" Tony se tourna vers Gabriel et insista: "Avoue tout, c'est une très mauvaise blague, c'est ça?"

"Je t'avais prévenu."

Gabriel, sans se départir de son sourire, jeta un regard circulaire à leur abri sommaire. Un squelette de charpente calcinée, le sol jonché de fientes et de débris animaux; au centre, une table bancale côtoyait un tabouret pliant éventré, un réchaud à gaz probablement vide et un gobelet d'aluminium percé. Dans le coin le moins mal protégé gisait un demi matelas humide surmonté d'une couverture rongée aux mites, le tout présentant des traces de moisissures ici et là.
Tony, la mine dépitée, tenta vaguement de positiver:

"Au moins, on ne risque pas d'être distraits par l'excès de confort…"

Gabriel secoua la tête, puis ramassa le réchaud qui gisait au sol, n’écoutant qu’à demi son compagnon, tandis qu’il en chassait la poussière.

"Sérieusement," repris Tony, "Tu as vraiment grandi ici ? "

"Ouais." Acquiesça l’autre ange. "Là-bas."

Du doigt, il désigna un toit, deux immeubles plus loin, dont les tuiles orangées tenaient encore à peu près en place. Par une large plaie béante, on pouvait deviner un intérieur vétuste mais utilisé –ce qui n’impliquait pas qu’il soit propre. Un couple s’y séparait sans mot dire, l’air indifférent à sa situation. La femme, étant revenue à sa paillasse, sembla remarquer qu’on l’observait, et adressa aux deux anges un signe de la main avant de partir en quête de ses vêtements, pas gênée pour deux sous que sa nudité soit exposée à tous les regards.
Gabriel, qui avait répondu à son salut par un geste similaire au sien, répondit à la question informulée de son supérieur :

"J’ai grandi dans cet immeuble. Les femmes qui habitent là m’oint trouvé dans une des bennes à ordures pas loin, et elles m’ont gardé." Il passa une main dans ses cheveux, et poursuivit : "D’après elles, j’avais à peine un torchon sur le dos… en plein mois de décembre, autant dire qu’on m’avait laissé là pour que j’y crève." Il haussa les épaules, tout juste fataliste. "Bah, compte tenu de l’endroit où j’ai vécu, je m’en tire plutôt bien."

"Quand as-tu déménagé ici ?" Interrogea Tony.

"Quand j’avais six ou sept ans, les flics ont fait une descente au bordel. Malik et moi on s’était planqués dans un placard… c’est comme ça qu’on a échappé aux services sociaux. "

"Malik ?"

"L’arabe qui était avec moi la première fois qu’on s’est vus.

"Ah, lui…"

"Ouais, lui. On a quasi le même âge, à six mois près. Quand on est arrivés ici, je peu te dire que c’était pas triste ! On fouillait dans les poubelles pour bouffer, on chapardait ce qu’on pouvait… Vu qu’on a survécu, je suppose qu’on était plutôt doués."

Sans répondre, Tony saisit son compagnon par la taille et l’attira contre lui, inspirant profondément l’odeur de ses cheveux.

"Tu me plaint ?" s’enquit Gabriel en haussant u sourcil.

"Non." répondit le blond sans relever la tête. "Je me demandais juste si tu accepterais de m’épouser…"

Gabriel se retourna brusquement et dévisagea son amant comme s’il le découvrait pour la première fois.

"T’es sérieux ?"

Tony hocha résolument la tête et, ayant ôté la chevalière qu’il portait à l’annulaire droit, il la tendit à son compagnon.

"Alors… qu’est-ce que tu en dis ?"

Un silence s’installa, que brisa le bruit d’une tuile s’écrasant dans une ruelle en contrebas. Gabriel, la poitrine au bord de l’explosion, plongea une main dans la poche de sa parka, et en tira une bague en plastique rose surmontée d’une fleur d’un bleu criard, qui tenait tout juste sur le petit doigt de Tony.

"C’est très moche," dit-il avec un sourire d’excuse, "Mais bon… on va dire qu’elle assure l’intérim jusqu’à ce que je t’en trouve une vraie ?"

Tony sourit et l’embrassa doucement, avant de répondre :

"Ca va, elle cadre bien avec l'ambiance récup de la déco!"

"Tiens." Annonça Luke en sortant de derrière le paravent séparant son lit du reste de la pièce, "Je t'ai trouvé une chemise propre…mais je doute que tu réussisse à remplir un de mes jeans…"

Gabriel haussa les épaules, remarquant tout juste que son collègue le tutoyait désormais. Il ôta sa surtunique et sa chemise de manière mécanique, puis passa le vêtement sec sans plus d'expressions, avant d'ôter son pantalon, ne conservant que son boxer. Après quoi, ramenant ses genoux sous lui, il but une gorgée de café, indifférent à la voix de Luke qui bavardait au sujet des risques engendrés par la pluie.

"Attention enfin! Ah, les jeunes de nos jours!"

Gabriel ne prit même pas la peine d'entendre ce qu'on lui disait, et courut encore plus vite… il aurait même volé, s'il avait pu ôter les sceaux qui bloquaient sa seule paire d'aile encore valide. La jambe en sang, son genou droit l'élançant à chaque mouvement, Gabriel donnait l'impression d'un fou au visage tuméfié et couvert de sang courant à sa perte.
Le soleil radieux avait fait sortir les familles, et Gabriel devait slalomer entre les poussettes et les enfants en bas âge, sans pour autant pouvoir se permettre de ralentir sa course.

Il parvint enfin à un bâtiment de béton gris, dont le néon rouge fatigué indiquait "Police". Il s'y engouffra sans ralentir la cadence, et couru droit jusqu'au bureau du Commissaire Lakov, son supérieur, qu'il interpella violement:

"Commissaire! Paradizzi nous a démasqués!"

"Démasqués? Comment ça, démasqués?"

"Démasqués comme dans 'infiltration foutue'… bougez-vous le cul bordel, Tony est toujours là bas!"

"Bien sûr! Mais on ne peu rien faire sans renforts, il me faut un quart d'heure pour…"

"MAIS ON N'A PAS UN QUART D'HEURE!"

Gabriel frissonna tandis que les souvenirs affluaient en masse, avec exactement la même violence qu'aux premiers jours. Il n'avait toujours pas accepté leur existence, alors comment aurait-il pu les supporter? Aussi lorsque, remarquant sa respiration erratique, Luke posa une main sur son épaule, Gabriel ne pu retenir ses larmes plus longtemps.

Le démon, légèrement paniqué, ne pu d'abord rien faire d'autre que de lui ôter sa tasse des mains puis, ne trouvant rien à dire qui fût réellement réconfortant, il fit ce que son frère aîné avait toujours fait lorsqu'il était dans cet état: il passa un bras autour des épaules de Gabriel et l'attira contre lui. Ce dernier, vidé de toute énergie, se laissa faire sans mot dire, s'abandonnant totalement au réconfort qu'on lui offrait, la tête posée sur l'épaule de son subordonné.

"Tu veux dormir ici cette nuit?" interrogea Luke. "Je n'aime pas l'idée de te laisser seul dans cet état…"

Gabriel acquiesça en silence, sans rien modifier à sa pose. Lorsque sa respiration eut prit le rythme calme et régulier du sommeil, Luke le hissa hors du canapé et l'emporta vers le lit, sans remarquer qu'une bague d'argent, glissant du doigt de l'ange, tombait au sol et roulait sous le meuble de télévision.

"Putain, mais ou est-ce qu'il est?" Fulmina Lakov. "Tony?"

Il n'obtint pas d'autre réponse que la détonation d'un revolver: Gabriel venait de tirer dans une serrure. D'un coup de pied, il ouvrit la porte, qui manqua de se briser sous l'impact.

L'ange senti un gémissement s'échapper de sa gorge, sans pouvoir entraîner avec lui le hurlement qui menaçait de l'étouffer.
Suspendu au plafond par les chevilles, Tony tournoyait lentement au dessus d'une flaque de sang brunâtre. Sur son torse, sur sa poitrine et l'intérieur de ses cuisses, on avait gravé au cutter de larges pentacles et, sans nul doute par pure humiliation, on l'avait émasculé…
Avec l'aide de deux collègues, Gabriel parvint à détacher son supérieur, pendant que Lakov appelait une ambulance. L'ange ne parvenait même pas à pleurer.

Tony ouvrit les yeux avec difficulté. Un instant, son regard sembla errer dans le vide, puis il se posa sur son compagnon, et un faible sourire de soulagement vint flotter sur ses lèvres.

"J'savais bien que tu viendrais…"

"Tony…" murmura Gabriel, et même ces deux syllabes lui brûlèrent la gorge. "Tony…"

"Je…"

Tony ferma le yeux, et Gabriel crut un instant qu'il allait les rouvrir, mais ses espoirs se brisèrent bien vite, tels des grains de poussière emportés par le vent: Tony venait de mourir…

Dehors, les sirènes de l'ambulance hurlaient, et Lakov s'agitait enfin.

Gabriel ouvrit les yeux sur un plafond qui ne lui disait rien, les yeux brûlants de larmes. Des ronflements sonores lui parvenaient du canapé, indiquant que Luke n'avait pas été réveillé par se pleurs… Gabriel n'avait jamais pu se permettre de faire beaucoup de bruit la nuit, de toute façon, et l'habitude lui était restée.
Plus silencieux qu'un chat, l'ange quitta le lit et se dirigea vers la fenêtre, dont le volet entrouvert laissait voir la ville en contrebas. L'éclairage public, presque inexistant au Royaume d'en Haut, n'était pas suffisant pour masquer la lune et les étoiles et, comme toujours, c'est vers elle que le regard de Gabriel s'égara pour chercher un peu de réconfort.

"Tu refuses toujours de me parler?"

Gabriel tourna la tête vers la fenêtre, d’où il pouvait voir le parc immaculé de l'hôpital. Le commissaire Lakov avança jusqu'au lit de son subordonné et contempla lui aussi les nuages laissés à l'état brut, avant de soupirer:

"Sérieusement, Néerel, qu'est-ce qui t'as prit?"

Gabriel ne prit pas même la peine de hausser les épaules. Il se souvenait vaguement s'être dit que, sans Tony, rien n'avait plus d'intérêt. Que sûrement, il n'y avait pas d'autre solution. Il se souvenait aussi très vaguement d'avoir suspendu un drap à son plafond… puis le vide, jusqu'à son réveil deux jours plus tôt, dans cette chambre d'hôpital… d'après ce qu'on lui avait raconté, sa voisine avait d'abord trouvé la porte de l'appartement ouverte puis, ne recevant aucune réponse à ses appels, elle était entré, et l'avait découvert 'juste à temps' si on en croyait les médecins.

"Putain," insista Lakov, "reprend-toi mon vieux! Tony…"

"S'il n'y a qu'une seule personne au monde, " coupa Gabriel d'un ton glacial, "qui n'a pas le droit d'invoquer le nom de Tony pour me convaincre de quoi que ce soit, c'est précisément vous."

Il y eut un silence tendu, gêné aussi, du côté de Lakov, avant que celui-ci ne reprenne:

"J'ai… hem… j'ai remplit les papiers pour ta mutation. Tu reprendras directement au Commissariat du Sud."

Gabriel ne dit rien et, après un instant de silence affreusement pesant, à peine troublé par le bourdonnement des machines auxquelles Gabriel était relié, Lakov tourna les talons et quitta l'hôpital.

"Il est deux heures du matin."

La voix de Luke tira Gabriel de ses pensées avec un léger frisson. L'ange se redressa, passant une main dans sa chevelure d'encre, et soupira.

"Je n'arrivait pas à dormir."

"Cauchemars?"

"Mauvais souvenirs." Soupira l'ange. Mais après tout, c'était presque pareil…

Luke s'assit sur le chambranle de la fenêtre, face à Gabriel, et lui adressa un sourire aussi réconfortant que possible.

"Si tu as besoin de parler…"

"Merci."

Gabriel n'ajouta pas "c'est gentil" mais le cœur y étais.

Luke, quant à lui, senti son sourire s'agrandir, et fut surpris de constater à quel point il se réjouissait d'être parvenu à faire sourire son supérieur… l'enjeu en valait certes la chandelle, mais même cela ne pouvais expliquer totalement sa joie.

Comme dans un rêve, le démon se senti pencher vers le visage de son supérieur, et ferma les yeux lorsque leur lèvres entrèrent en contact.

-oOo-

"Tu es quand même la première personne que je rencontre qui soit capable de rater du pain drillé." Ricanna Gabriel.

"Franchement, des critiques culinaires venant d'un type qui bouffe une part de tarte en guise de dîner, ça me fait doucement rigoler!" rétorqua Luke.

L'ange choisit d'ignorer cette repartie, et mordit dans son croissant avec un enthousiasme qu'il n'avait plus ressenti depuis des années. Plus loin, Procyon le fixait de ses trois paires d'yeux, l'air étrangement satisfait de lui-même. Luke, aussi semblait avoir remarqué cette attitude, car il réprimanda l'animal:

"Arrête de faire ça, Pro!" grogna-t-il. "C'est stressant quand toutes tes têtes ont la même expression…"

Comme Gabriel souriait d'un air gentiment moqueur, le démon se tourna vers lui, défiant:

"Quoi?"

"J'étais juste en train de me dire que Spark le battrait à plate couture."

Le premier réflexe de Luke fut de froncer les sourcils. Puis il repensa à son unique rencontre avec le chat, et acquiesça.

"D'ailleurs, "interrogea-t-il, "ou est-ce que tu l'as ramassé, celui-là?"

"Oh, c'est pas moi qui l'ai ramassé!" répondit Gabriel. "C'est lui qui l'a fait. Il m'a sauvé la vie, et pas qu'une seule fois!"

"Si je comprends bien, ton chat c'est un super héros sous couverture?"

"Ca je n'en sait rien." Fit Gabriel en haussant les épaules le plus sérieusement du monde. "Ce qui est sûr, c'est que sans lui je me serait pendu…"

… une deuxième fois.

"Encore!" s'exclama l'infirmière. "Monsieur Néerel, nous vous l'avons déjà dit, votre chat ne peu pas rester ici!"

"Délogez-le dans ce cas." Défia l'ange.

La jeune femme le prit au mot, et s'avança en direction de son lit. Cependant, lorsqu'elle voulu se saisir de Sparkle, ce dernier se mit à feuler et cracher tout ce qu'il pouvait, ses poils si raidis sur son dos qu'il ressemblait presque à un hérisson. Elle insista encore un peu, jusqu'à ce qu'une patte ne jaillisse en direction de sa main, toutes griffes dehors. Elle l'esquiva de justesse, et Gabriel haussa un sourcil dans sa direction.

"Vous voyez?" dit-il, le 'Je vous avais prévenue' restant sous-entendu, "et mes résultats ne sont guère meilleurs…"

Il donna une légère poussé sur l'arrière-train de Sparkle, qui refusa obstinément de bouger, ses griffes plongeant dans sa chair à travers le tissu fin de sa chemise d'hôpital. L'infirmière fronça les sourcils et se lançait dans une vigoureuse diatribe au sujet des règles d'hygiène, quand Gabriel l'interrompit.

"Plutôt que de radoter alors que nous savons tout les deux que ça ne servira à rien, contentez-vous donc de changer ma perfusion, et foutez-moi la paix."

De ce jour, le personnel de l'Hôpital renonça à forcer Sparkle à partir.

Le petit déjeuner fut silencieux et calme. Procyon était sorti, laissant l'ange et le démon en tête à tête, et Luke en profita pour aborder un sujet qui lui tenait à cœur et que, bizarrement, il préférait ne pas évoquer en présence de son animal de compagnie:

"Je… à propos de… hum, ouais, à propos de cette nuit…"

"Luke…" soupira Gabriel, sans pour autant être agressif, "on s'est juste embrassés, on n'a pas couché ensemble!" Il roula des yeux et englouti ce qui restait de son croissant avant d'ajouter: "En plus on était parfaitement conscients de ce qu'on faisait, c'est pas comme si on s'était torchés ou quoi que ce soit, alors pitié arrêtes de faire ta lycéenne!"

"Oh, bien sûr." Soupira Luke. "J'oubliais que monsieur Néerel ignore ce qu'est la timidité… je parie que tu n'as jamais été gêné en présence de qui ou quoi que ce soit!"

"Détrompe-toi, ça m'est arrivé."

"Ah oui?"

"Ouais. Il y a une éternité."

"Raconte!" pressa le démon. "Allez, je veux savoir!"

"Tu vas insister jusqu'à ce que je cède, hein?"

"Oh que oui!"

"J'avais quatre ans…"

"Gabriel, voici Anouchka. C'est la fille de Tutu… tu veux bien t'occuper d'elle et lui faire visiter la maison, s'il te plaît?"

Gabriel acquiesça sans un mot, contemplant la géante qui se trouvait face à lui avec stupéfaction. Elle le dépassait de trois têtes au moins, avec une carrure suffisamment large pour le mettre à terre d'un revers de mains, et un unique sourcil noir et broussailleux qui lui donnait l'air particulièrement peu avenant.

"Euh…Bah… Bonjour…"

Gabriel avança la main pour donner une pichenette au front de son subordonné, qui ricanait dans son bol de café noir.

"Marre-toi si ça te chante. N'empêche, toi aussi tu aurais flippé."

"Oh, mais je te crois!" s'amusa Luke.

"Crétin."

Le démon étouffa un dernier ricanement, puis se tourna de nouveau vers son invité, un sourire aux lèvres.

"Et après?"

"Et après quoi?"

"Je veux tout savoir!"

"C'est les sourcils gris qui te rendent aussi curieux?" Interrogea Gabriel en haussant un sourcil.

"Nan, la teinture brune." Fit Luke avec un rictus amusé. "En fait c'est ma couleur d'origine… mais quand j'avais sept ans, je suis tombé dans un puit. J'ai passé la nuit dedans, avec de la flotte jusqu'à la poitrine alors que je ne savais pas nager, des gros nuages de pluie au dessus de la tête, et des rats qui s'amusaient à traverser le tout à la nage… quand mon frère m'a trouvé le lendemain matin, mes cheveux étaient gris. Je les teints pour éviter des réflexions stupides… et aussi pour être moins reconnaissable. En cas d'infiltration."

Gabriel hocha la tête pour signifier qu'il comprenait. Des méchancetés gratuites, il en avait reçut plus d'une… et il en avait aussi distribué pas mal.

"Je peu te poser une question?" Fit Luke après un silence.

"Dernière. Après j'y vais."

Luke se retint de remarquer qu'il vivait bien plus près du commissariat que Gabriel.

"Tu voudras bien me raconter ton histoire?"

"Un jour, peut-être."

L'ange se leva et acheva de s'habiller avant de se diriger vers l'entrée, un très léger sourire aux lèvres. Finalement, Luke pouvait être un compagnon décent, lorsqu'il y mettait du sien.

-oOo-

"C'est l'asperge qui est en avance, ou toi qu'est en retard, chef?" interrogea Michel d'un air goguenard lorsque Luke et Gabriel entrèrent dans le commissariat.

"Continue de l'appeler l'Asperge et tu vas te prendre des bouteilles de shampoing sur la gueule…"

Michel tira la langue, et Gabriel leva les yeux au ciel.

"Qui lui jette des bouteilles à la tronche?" interrogea Luke lorsqu'ils pénétrèrent les vestiaires.

"Pierre. C'est sa façon à lui de dire 'chéri, t'es lourd là'… Cela dit, les bouteilles sont toujours vides."

"Eh ben, je savais pas que Pierre était un amant violent!" plaisanta Luke en passant sa chemise d'uniforme.

"Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, le Bleu." Grogna Jean. "Tu sais pas l'effet que tes paroles peuvent avoir."

"Hein?" fit Luke, pas au meilleur de sa forme.

"Disons, "intervint Pierre depuis l'autre rangée de casiers, "que l'ex madame Despaïons avait les idées bien arrêtées."

La pièce sombra dans le silence et, observant les visages sombres et fermés de ses collègues, qui semblaient avoir connu le même genre d'expérience que Michel, Luke se demanda si la rumeur disant qu'on devenait Flic lorsqu'on avait subi une injustice n'était pas finalement plus vraie qu'il ne l'avait cru au premier abord…

Lorsque chacun eut finit de se vêtir, le petit groupe quitta les vestiaires d'un pas moins enjoué qu'à l'ordinaire: l'absence exceptionnelle de Deliah les privait d'un des membres les plus dynamiques de leur équipe. Michel les cueillit sitôt qu'ils passèrent dans le hall principal, l'air préoccupé:

"Les gars, le boss veut nous voir dans son bureau."

"Ah bon?" s'étonna Jean. "Pourquoi?"

"Aucune idée. Il veut nous voir, c'est tout.

-oOo-

"Vous pourrez dire ce que vous voudrez, personne ne m'ôtera l'idée que c'est une mission d'infiltration!"

Pierre leva les yeux au ciel et Jean réprima un soupir tandis que Luke observait ses collègues avec attention.

"Michel, s'il te plait!" Tempéra Jean, "arrête de râler sans arrêt!"

"Mais enfin erre explique lui, toi! On est sensés descendre sur Terre, nous glisser parmi les membres de leur Ordre à la con sans se faire repérer, ramener autant d'info que possible et dans l'idéal, trouver ou et quand on peu coincer les têtes pensantes… Ca, c'est plus du repérage, c'est de l'infiltration!"

"Faux." Rectifia sombrement Gabriel. "Si c'était une vrai mission d'infiltration, on aurait droit à des micros, des traceurs, des caméras et tout le bazar… La, on n'aura rien de tout ça!"

"C'est pire!" S'exclama Michel.

Les autres acquiescèrent en silence: c'était effectivement pire que la plus difficile des missions d'infiltration classique. Avec un soupir à l'idée de ce qui les attendait, Luke s'approcha du bureau de Thérèse, la secrétaire, qui lui distribua les plannings des rondes du jour.

"Dans combien de temps on part, déjà?" Interrogea-t-il en distribuant les fiches cartonnées.

"Un mois." Répondit Jean en prenant connaissance de son emploi du temps. "Oh non… Pierre, je t'avais dit de demander à Thérèse de ne pas nous la mettre, celle-là!"

"La rue des Cumulus?" S'étonna Michel en louchant sur la fiche de son collègue. "Il y a un problème avec celle-là?"

"Un peu mon neveu!" acquiesça Jean. "La semaines dernière on s'est fait canarder trois fois! Au tour des autres, moi j'en ai ras le bol!"

"Tu ne m'avais rien dit…" Glissa Michel à Pierre, d'une voix ou se mêlaient l'inquiétude et le reproche.

"Ouais, ben vous en discuterez plus tard, si le Bleu et moi on rentre entiers ce soir, hein!"

Gabriel arracha à Jean la fiche cartonnée qu'il tenait et signala rapidement l'échange à Thérèse, avant d'entraîner Luke vers la sortie. Quelques instants plus tard, il se glissait souplement derrière le volant, tandis que Luke se pliait avec difficulté sur le siège du passager.

"Ca fait longtemps qu'ils sont ensemble?" Interrogea le Démon lorsque leur véhicule démarra. "Pierre et Michel?"

"Tout ce que je sais, c'est qu'ils ne ce connaissaient pas quand Michel est arrivé au Poste." Gabriel haussa les épaules. "Ils ont vite accroché, ce qui fait que leur comportement au boulot a peu changé depuis qu'on sait… Jean a été le premier à deviner qu'ils étaient ensemble, mais je pense que leurs sentiments dataient d'avant."

"Tu penses, ou tu es empathe?" S'enquit Luke, curieux d'en savoir plus sur son supérieur.

Chacun savait, en effet, qu'à partir d'un certain stade de puissance, les anges développaient un don psychique –empathie, télékinésie, télépathie, lévitation… et caetera.

"Je pense." Répondis Gabriel sans lâcher la route des yeux. "Ca fait belle lurette que j'ai perdu mon pouvoir."

Luke passa à deux doigts de pousser plus avant son interrogatoire car on lui avait bien enseigné, à la maison autant qu'à l'école, que le don psychique d'un ange ne disparaissait que si celui-ci désirait s'en débarrasser. Qu'avait-il bien pu se produire dans la vie de Gabriel pour qu'il accepte de perdre cette part de lui-même, que chacun décrivait comme quasi indispensable? Le démon se retint juste à temps de poser une question qui aurait été franchement indiscrète, et opta plutôt pour un sujet moins risqué:

"C'est dingue. Je suis ici depuis plus de trois mois, et j'ai l'impression de ne rien savoir sur mes collègues les plus proches…"

"Tu passes trop de temps avec Newbie. A force de l'entendre parler de sport, t'as finit par oublier le monde autour.

Le démon songea que son supérieur n'avait pas tout à fait raison, mais n'en dit rien et reprit:

"A ce propos… vous n'avez pas l'air d'avoir beaucoup de points communs, Deliah et toi…"

"Pas vraiment, non."

"Dans ce cas, comment se fait-il que vous vous soyez rapprochés?"

"Lâches moi immédiatement, ou je te pète le bras." La voix était basse, menaçante, presque un grondement, et tremblait, de rage semblait-il.

"Les gouinasses dans ton genre, je leur demande pas leur avis!"

Si elle n'avait pas eut aussi peur, Deliah aurait levé les yeux au ciel face à une réplique aussi désespérément cliché… mais Francis Nixon faisait deux tête de plus qu'elle, pesait deux fois son poids, et l'avait coincée dans un vestiaire désert, aussi n'osa-t-elle pas contredire l'instinct qui lui soufflait de se taire.
Une main se glissa sur son sein, et elle aurait hurlé de peur et de dégoût si l'angoisse n'avait pas changé le tout en un gémissement maigrelet. Les secondes s'étiraient, interminables, tandis que les doigts épais déboutonnaient son corsage, et que la sueur glacée lui coulait le long du dos.

Francis Nixon s'apprêtait à défaire l'agrafe de sa jupe lorsque la porte du vestiaire s'ouvrit à la volée. La prise d'acier qui lui maintenait les poignets immobiles au dessus de la tête disparut, et elle se laissa glisser au sol avec soulagement, son corps entier agité de tremblements convulsifs.
Gabriel Néerel, son supérieur récemment muté, fit quelque pas dans la pièce et saisit sa veste abandonnée sur un banc, avant de la remarquer enfin, petite forme fragile blottie entre le mur des douches et les casiers de métal froid. Elle ramassa ses genoux contre sa poitrine, dissimulant sa tenue défaite, tandis que Gabriel lui adressait un regard surpris:

"Newbie? Qu'est-ce que vous foutez chez les hommes?"

"Déjà, c'est Deliah." Répondit-elle d'une voix étranglée. "Et je…"

Elle éclata en sanglots avant d'achever sa phrase et Gabriel, inquiet, s'accroupit à ses côtés, remarquant pour la première fois la chemise grande ouverte.

"Manifestement, c'est grave…" Soupira-t-il. "Qu'est-ce que ce connard vous a fait?"

"Le lendemain, je me suis arrangé pour qu'elle change de coéquipier et qu'elle passe avec moi. Evidement, Nixon a été mis à pied. Ensuite, c'est par elle que j'ai appris à connaître Michel et les autres."

Luke acquiesça, puis demanda:

"Ca s'est tout de suite bien passé?"

"Pas avec Michel. Il était sans arrêt sur la défensive, comme si tout le monde allait lui mettre une patate… vu son passé, ça n'était pas étonnant, mais moi ça avait le don d' m'énerver. J'ai toujours eut du mal avec les gens qui se laissaient faire, alors forcément… Quand Pierre est arrivé, Deliah s'est mise en équipe avec Michel, jusqu'à ce que l'arrivée de Jean ne l'oblige à reprendre les patrouilles avec moi. Au final on a trouvé un certain équilibre, et la vie a continué, jusqu'à ce que tu arrives… Depuis, je trouve que Deliah se marre souvent quand j'entre dans une pièce, m'enfin… Elle est un peu space, aussi."

Gêné, Luke ne répondit pas.



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