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Titre : In Nomine
Auteur : Lakesis
Disclaimer Les personnages présents sont ma propriété, merci de ne pas les utiliser sans mon accord (même si je vois mal quelqu’un me chourrer un truc pareil lol)
In Nomine
Un bruit sourd claqua contre les pavés froids et résonna longtemps dans la nef et je me retournai doucement, pour voir avancer le père Thomas, son éternel sourire aux lèvres. Je m’apprêtai à l’instant à ranger les cierges dans la sacristie et je suspendis mon geste, alors que le père Thomas reprenait après m’avoir salué :
« Hadrien, tu fais encore du zèle. Je t’ai dit pourtant que je m’en occuperais.
-Je sais, mon père. Mais j’avais envie de vous aider.
-Je comprends, Hadrien. Tu viens d’être ordonné, c’est tout nouveau pour toi.
-Non, mon père. Ce n’est pas nouveau, cela fait tant de temps que j’ai l’amour de Dieu dans mon cœur.
-Tu es un bon garçon, Hadrien. »
J’esquissais un sourire, machinalement, habitué à recevoir ce compliment de la part du prêtre Thomas, qui ne tarissait pas d’éloges sur ma personne. Tout frais émoulu, j’avais été affecté dans une petite paroisse d’un quartier de Paris et à à peine vingt-six ans, j’étais devenu prêtre. Aussi étrange que cela puisse paraître et alors qu’on accusait l’Eglise d’être en perte de vitesse auprès des jeunes, j’avais toujours su que je vouerais ma vie à Dieu sans l’ombre d’un seul doute. Fervents catholiques, mes parents avaient accueilli la nouvelle de ma vocation avec joie et fierté.
L’office était à présent fini depuis une heure et le père Thomas que je considérais également comme un second père, venait d’achever ses dernières confessions dominicales, alors que je mettais un peu d’ordre sur l’autel. J’avais encore le geste tremblant, tandis que je touchais ces objets que j’avais pris l’habitude de contempler de loin sur les bancs de bois inconfortables. Frileux dans mes attitudes débutantes, je ne l’étais plus quand il s’agissait de Dieu et je découvrais toute l’ampleur de ma dévotion. La première fois que je m’étais vu dans un miroir, vêtu de ma chemise à manche courte, de mon pantalon noir et du petit col si caractéristique de ce que je représentais, mes yeux verts, qui se mariaient si bien avec mes cheveux blonds et cette obscurité sobre, j’avais commis le péché d’orgueil à me trouver beau.
La paroisse était calme et paisible, principalement composée de personnes d’un certain âge, qui habitaient parfois le quartier depuis plus de trente ans. Je déplorais de temps à autre qu’il y’ait si peu de jeunesse dans cette église, si ce n’était moi. A croire que les ouailles n’avaient plus vu de personnes de moins de vingt-cinq ans depuis des temps immémoriaux. Alors je remplaçais parfois un fils ou un petit-fils qui ne venaient plus leur rendre visite ou qui étaient partis avant eux.
J’allais prier encore un moment puis partir me reposer dans la petite chambre, sous les combles d’une papeterie, juste en face de l’église. Je ne préférais pas ennuyer le prêtre Thomas au presbytère, et me contentais très bien du lit spartiate et du simple coin toilettes et douche. Il y avait aussi une minuscule cuisine qui me suffisait amplement. Je n’avais pas la télévision, juste une radio posée sur une étagère entre quelques livres. Je ne désirais pas le luxe de la vie d’un jeune homme de mon âge et me complaisais sans souci dans cette ascèse qui pouvait paraître féroce.
J’avais malgré tout le vœu formel de présenter l’image moderne d’une église vieillissante et n’avais pas envie de me conformer à l’aspect âgé et rachitique des vieux prêtres aux cheveux blancs dont l’imaginaire se nourrissait.
Je passais une dernière fois voir le prêtre Thomas, qui me souhaita une bonne soirée puis je sortis pour traverser la rue, à la hâte. Je saluai la caissière qui travaillait là pour payer ses études, puis j’allais ouvrir la porte, au fond, qui cachait un escalier étroit. Les marches en bois n’étaient pas très propres et la poussière et la crasse s’était accumulée dans les coins et les rainures.
Enfin, je me retrouvai dans ma chambre et je dégrafai mon col, pour respirer un peu. Il faisait chaud, en ce mois de juin, et j’ouvrais la fenêtre. Un coup de vent fit onduler les rideaux jaunes. Je m’assis sur mon lit au matelas dur puis tendit la main pour attraper le combiné qui aurait paru obsolète pour beaucoup de jeunes d’aujourd’hui. Comme chaque jour, j’appelai mes parents, ou tout du moins, ma mère, pour lui raconter ma journée. Elle aimait m’entendre, prendre de mes nouvelles. Elle compensait par cela la rigidité de l’éducation que mon père m’avait donnée.
La conversation s’éternisa, je dus lui parler de tout, absolument tout. J’évoquai les nouveaux arrivants dans la paroisse, ceux qui s’étaient envolés également, et elle me promit de me rendre visite bientôt, dès que mon père pourrait se libérer.
Ils ne résidaient pas sur Paris mais à Neuilly-sur-Seine. Ce n’était pas bien loin de chez moi mais je les voyais assez peu malgré tout. Ils ne me manquaient pas réellement mais j’aurais parfois aimé les avoir près de moi. Je me relevai pour tourner le bouton de ma radio, à l’heure des informations, puis m’approchai de l’alcôve étriquée qui abritait une gazinière, un frigidaire presque à ras du sol. Il y avait aussi un placard cloué à un mur, qui contenait des verres et des assiettes, ainsi que les couverts.
J’ouvris le réfrigérateur dans l’espoir d’y trouver de quoi me nourrir mais je déchantais bien vite. Il ne restait vraiment rien du tout et j’avais oublié d’aller faire les courses. D’un côté, je n’avais qu’à descendre pour trouver mon bonheur, et puis j’avais besoin de me dégourdir les jambes, et il y avait un petit magasin qui me plaisait bien par la qualité de ses produits.
J’éteignais l’appareil qui avait continué à crachouiller ses paroles au passage, puis cavalais pour ressortir, avec toujours un sourire poli pour la jeune femme. Une fois dehors, je me mis à marcher calmement, sous ce ciel lourd. Je n’aurais pas été étonné si ce soir, un orage éclatait, certainement violent. Je n’aimais pas beaucoup ces déchaînements de la nature, mais en paradoxe, j’appréciais le fait d’être bien à l’abri, et de me dire que je ne risquais vraiment rien. Je ne craignais véritablement qu’une seule chose d’ailleurs, le jugement de Dieu.
Je marchais à grands pas dans toutes ces petites rues que je découvrais chaque jour un peu plus puis je rentrais dans une petite échoppe, faisant sonner une petite clochette alors que je poussais la porte. J’étais devenu un habitué de cet endroit et la propriétaire me lança un salut amical, pour me parler ensuite de quelques banalités, puis me laisser partir faire mes achats. J’avais un budget à gérer avec parcimonie et je n’achetais que le strict nécessaire. Et alors que je passais à la caisse, quelqu’un me passa devant et la patronne s’exclama avec bonheur. Je la vis attraper le jeune homme dans ses bras, le passant à moitié par-dessus le comptoir, et l’embrasser alors qu’il essayait de s’en dépêtrer.
Amusé, je l’écoutai faire les présentations avec son fils. Il devait être plus jeune que moi et nous étions bien différents. Une parfaite et irréprochable antinomie. Il était habillé à la dernière mode que je trouvais d’ailleurs bien étrange. Victorien avait de grands yeux bleus et des cheveux dont je soupçonnais qu’ils ne se paraient pas de leur couleur naturelle. Ils étaient d’un brun clair, assez lumineux. Son visage ovale avait des traits fins et il ressemblait presque à un adolescent. Sa peau bronzée ressortait sous son t-shirt blanc à manches courtes, assorti d’un jeans.
Je lui serrai la main aimablement puis enfin, fis passer mes achats à la caisse, avant de souhaiter une bonne soirée à Victorien et à sa mère. Décidément, je n’avais rien à voir avec cette génération qui m’était inconnue. Je ne savais pas vraiment si cela m’aurait plu d’avoir leur existence à tous et en réalité, je me contentai parfaitement de la mienne.
De retour chez moi, je pus enfin assouvir ma faim, même si le repas restait frugal. Je fis une toilette rapide vers vingt-et-une heures, puis je partis me coucher, lisant quelques pages d’un livre pour éteindre quinze minutes plus tard ma lampe de chevet. Comme je l’avais prévu, vers minuit, un orage éclata, et je restai dans l’obscurité, parfois zébrée par l’éclat de la foudre et troublée par le hurlement du tonnerre. Je me rencognais dans mon lit pour m’y réfugier un peu plus.
Je repensais à Victorien, bizarrement. Je ne l’avais jamais vu avant et j’étais arrivé ici depuis plus de deux mois. Il me restait bien sûr beaucoup de choses inconnues. J’avais besoin d’un ami au fond de moi et ce pauvre Victorien allait en faire les frais, malgré lui. Je fomentai l’idée de retourner régulièrement à la boutique en espérant le revoir et lier connaissance avec lui. Sur ces bonnes paroles intérieures, je pus trouver un sommeil bien réparateur alors que demain, je me réveillai à cinq heures et demie.
Cela faisait deux semaines à présent que j’avais rencontré Victorien et il était sorti de ma tête, plus ou moins. Je m’habituais de plus en plus à ma vie cléricale, et j’en oubliais même les absences de visite de mes parents, qui ne tenaient jamais leurs promesses. Autant que ma mère n’en fasse plus, dans ce cas-là. La chaleur s’était fait plus pesante, ces derniers jours, et je passais des nuits difficiles, gigotant sans cesse dans mon lit, dans l’atmosphère étouffante de ma chambre.
Ce matin encore, je me réjouissais de retrouver la fraîcheur de l’église, et je sautais de mon lit à six heures, puis je me m’habillais à la hâte, me contentant d’une simple pomme comme petit déjeuner.
Je la croquais en traversant la rue, et jetais rapidement le trognon dans une poubelle, puis j’allais rejoindre le prêtre Thomas, déjà affairé à préparer la messe. Il y a quelques jours, nous avions eu un mariage et ce fut la première fois que je pus observer le bonheur et l’engagement d’un couple. Cette journée ne mit vraiment du baume au cœur et j’en avais perdu tous mes soucis.
Je restai jusqu’à midi avec le père Thomas, après l’office, puis je ressortis pour aller chercher de quoi manger. J’avais la flemme de revenir chez moi, en plus je savais qu’il n’y avait presque rien. Je profitais alors de l’occasion pour faire une petite balade en direction de la boutique de madame Amart, la mère de Victorien. Il n’y avait personne à l’intérieur, et dès que j’entrais, une odeur agréable me prit.
Je m’apprêtai à payer la petite salade qui me servirait de repas, quand je m’arrêtais, surpris de voir Victorien derrière la caisse. Il me sourit gentiment, puis me dit alors qu’il me rendait la monnaie :
« Ma mère est un peu souffrante et comme je suis déjà en vacances, je la remplace.
-En vacances ?
-Je suis à la fac, on finit assez tôt maintenant.
-Oh… En fac de quoi ? demandais-je, curieux.
-De lettres. C’est très intéressant, ça me plait beaucoup en tout cas. Vous n’y êtes jamais allé ?
-Une année seulement. En médecine mais ça ne m’intéressait pas.
-Je comprends. Voilà votre monnaie, et le ticket.
-Merci beaucoup.
-A bientôt. »
Il me sourit candidement et je repris le chemin du retour, avec une certaine amertume que je n’admettais pas. Je ne le voulais pas, tout simplement. Je fus un peu évaporé mais je m’appliquais comme à chaque fois. Le soir, je me perdais encore dans la solitude, mais j’y étais bien. Je songeais de nouveau à ma discussion avec Victorien et je ne m’enlevais décidément pas de la tête l’impression étrange que j’avais ressentie. Cela m’agaçait et retenait même mon sommeil, cruellement, alors que j’avais vraiment besoin de dormir. Je passai d’ailleurs une mauvaise nuit et je fus, pour la première fois, de mauvaise humeur dès le matin. Je m’efforçais de paraître aimable mais mon ton était à l’évidence plus sec et cela n’échappa pas au prêtre Thomas qui me demanda si je me sentais mal. Je répondis évasivement que j’avais mal dormi et que ma tête me faisait souffrir. Bienveillant, il me proposa de rentrer chez moi pour me reposer mais je refusais malgré tout, conscient que mon humeur ne pouvait pas influencer mes journées.
Je restais dans une nébuleuse désagréable qui ne se dissipa qu’une fois rentré chez moi. Je pris soudain conscience de mon isolement, ma mise de côté dans le rapprochement avec dieu.
Le reflet de Victorien s’opposait au mien de manière si violente que j’en avais presque honte. Il n’y avait sans doute pas de raison mais c’était plus fort que moi. Je n’avais jamais eu à me reprocher quoi que ce soit et tout d’un coup, je ressentais une vacuité impressionnante. J’en étais au bord, je n’avais plus qu’un pas à faire et j’y tombais. Je ne parvenais pas à mettre un nom sur ce vide qui m’apparaissait mais je me figurais qu’il s’agissait peut-être de l’abandon, de la peur, de la folie. Toutes ces choses sur lesquelles je ne m’étais jamais interrogé. En fait, je crois que je ne le voulais pas simplement parce que ça ne m’avait jamais effleuré l’esprit, ou parce que j’avais fait comme si. En fait, j’avais mis de côté une partie de ma vie, pour être ce que j’étais aujourd’hui. Je ne regrettais pas ce choix mais ces évidences me revenaient parfois comme des boomerangs. J’arrivais plus ou moins à les éviter mais j’avais aussi quelques faux pas, comme ce soir, par exemple. Il ne me restait alors pas grand-chose pour ne plus penser et en général, je priais. Pourtant, à présent, je n’en voyais pas l’intérêt et n’en discernait pas la rédemption. Puis, il demeurait cette sensation dont je ne me défaisais pas et qui me prenait à la gorge.
Je m’allongeai sur mon lit, en soupirant, et fixai le plafond dont les poutres saillaient dans le noir. Le père Thomas m’avait finalement convaincu de rester chez moi pour quelques jours mais je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire. Je n’avais pas l’habitude de m’amuser. A l’adolescence, je restais la plupart du temps dans ma chambre, à lire ou à écrire. J’avais peu d’amis, pour ne pas dire aucun, et j’étais souvent seul, esseulé, solitaire. Peu importe le terme, ils revenaient tous au même sens. Les seules fois où je sortais, j’allais me promener, longtemps, dans les rues, dans les parcs aux alentours de chez moi.
J’étais timide et introverti et je n’avais jamais le courage de parler aux autres. J’avais peur, j’étais totalement terrifié. Au collège et au lycée, j’étais tout le temps dans mon coin, effacé et réservé. Je faisais toujours mon possible pour me faire discret, pour passer outre les questions de mes professeurs. Je me cachais à la bibliothèque pour lire ou je m’enfermais dans les toilettes pendant les récréations. Je n’étais pas moqué, je n’étais pas montré du doigt, juste parce qu’en réalité, je n’étais pas regardé. Je m’enfermais dans un monde sans sortie, si ce n’est celle que m’offrait la religion. Bien sûr, ce n’était pas un repli total, puisque j’y étais né et que j’y avais grandi, mais elle m’offrait une réelle échappatoire. De par ce choix, je m’éloignais encore. Je voyais les autres vivre leurs vies, et moi, je contemplais la mienne, en simple spectateur, incapable d’agir dessus.
Je me sentais mal si souvent, je pleurais caché de tous, car j’étais malheureux. Et ça n’avait guère changé en fait. J’avais juste un peu plus confiance en moi, j’avais trouvé une voie qui me permettait de cacher cette timidité et de me rapprocher des gens sans être soumis à un mauvais jugement, ou tout du moins, relatif.
Mais face à Victorien, tous mes anciens démons étaient sortis de leur tanière et je ne savais pas pourquoi.
Je ne fus pas capable de rester cloîtré comme ça et je partis me balader, comme j’avais l’habitude de le faire avant. Mais cette fois-ci, j’avais un point d’arrivée précis, et je me retrouvais devant la devanture de l’épicerie de madame Amart. J’entrais tranquillement, et appréciais aussitôt la fraîcheur agréable qui y régnait. La petite cloche teinta et tout de suite, on me dit bonjour. Une voix de jeune homme m’accueillit, toujours aussi gentiment.
« Bonjour ! Vous allez bien ?
-Oui, je vous remercie.
-Ca n’a pas l’air pourtant. Vous êtes sûr ?
-Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Et vous, ça va ?
-Parfaitement bien ! Le temps est tellement agréable, ce serait un crime de se sentir mal. Qu’est-ce qui vous amène, alors ?
-Euh… Franchement, je ne sais pas trop.
-Ah bon ? Oh, eh bien, ce sont des choses qui arrivent. Nos pas nous mènent dans un endroit. En général, cela veut dire qu’on s’y sent bien, n’est-ce pas ?
-Sans doute. Votre mère n’est pas là ?
-Non… Comme je me suis bien occupé de la boutique pendant qu’elle était malade, elle m’a proposé de m’en occuper. Elle en a profité pour prendre des vacances. Elle est partie en Grèce retrouver sa famille.
-Elle est grecque ?
-Oui, enfin, aussi française en moitié, précisément. Ca se voit un peu sur son visage, vous ne trouvez pas ?
-Si si, répondis-je alors que je n’y avais vraiment jamais fait attention.
-Je ne lui ressemble pas beaucoup ! J’ai plus hérité de mon père.
-Il n’habite pas avec vous ?
-Non. Mes parents ont divorcé quand j’étais petit. Bah… Ce sont des choses qui arrivent.
-Un peu trop souvent peut-être.
-Je reconnais bien là l’homme de foi que vous êtes, sourit Victorien. Je peux me permettre de me demander votre âge ?
-Bien sûr. J’ai vingt-six ans.
-Vous êtes jeune ! C’est une vocation ?
-En quelque sorte. »
Ce n’était pas tout à fait vrai mais je n’avais pas envie de m’étendre là-dessus. Victorien ouvrit un frigidaire à la porte transparente, et me tendit une bouteille d’eau, qu’il m’interdit de payer. Je le remerciais d’un simple sourire et soudain, il reprit :
« Au fait, je ne sais pas comment vous vous appelez...
-Hadrien, répliquai-je, machinalement.
-Ca vous va bien.
-Merci. »
Ce garçon débordait de joie et de bonne humeur, que ça en devenait crispant. Il continua malgré tout :
« Je ne connais pas grand monde dans ce quartier !
-Moi non plus, pas vraiment, en fait.
-Je ferme bientôt pour aujourd’hui. Si vous voulez, on fait un petit tour ensemble. Ca sera plus amusant.
-Eh bien, pourquoi pas ? »
Victorien me sourit et s’affaira autour de la caisse, mettant un peu d’ordre dans tout ça. Puis il me laissa sortir du magasin et abaissa la grille qu’il ferma en bas, avant de glisser la clé dans sa poche. Je ne savais si j’avais eu raison d’accepter l’offre de Victorien mais je n’avais plus le courage à présent de lui dire non. Et une partie de mon âme qui restait vivace me poussait à le suivre. Il me jeta un regard amusé et quand je lui demandais ce qu’il se passait, il me répondit simplement que c’était la première fois qu’il se promenait avec un prêtre. Nous marchâmes à l’ombre sur le trottoir protégé par la haute façade des maisons et Victorien se chargeait de faire la conversation pour nous deux. Je préférais l’écouter, me nourrir de toutes les expériences que je n’avais jamais eues. Victorien ne s’arrêtait jamais, il avait toujours quelque chose à dire, quelque chose à penser. Il était si différent de moi qui étais si renfermé, si silencieux. Mon introversion m’avait toujours paru normale et j’avais dissimulé toutes les peines qu’elle m’avait causé. Je refusais de les voir et Victorien me les renvoyait, involontairement. Malgré tout, j’étais bien en sa présence, je me sentais en confiance.
A sept heures, nous nous assîmes sur un banc dans un par et Victorien émietta les restes d’un gâteau pour les lancer aux pigeons qui s’agglutinèrent devant nous, en une nuée de plumes. Les oiseaux se chamaillaient pour attraper quelques miettes et nous restions là à les regarder.
« Tu as peut-être faim, Hadrien ? »
Victorien avait décidé qu’il nous fallait nous tutoyer, nous étions presque du même âge et il trouvait ce vous porteur de distance. Il n’avait pas tort et je n’eus que peu d’efforts à faire pour m’adresser à lui comme je l’aurais fait avec un bon ami.
« Pas encore, ne t’inquiète pas.
-On dîne ensemble, hein ? Je connais un bon restaurant pas loin !
-Je ne sais pas trop, répondis-je, timidement.
-Tu as peur de faire mauvais genre ? me taquina-t-il, sans méchanceté.
-Un peu, peut-être. Après tout, se montrer avec un prêtre, de nos jours, ce n’est plus très fréquent.
-Je t’emmène dîner chez moi, alors ! En un quart d’heure de métro, on y est.
-Eh bien…Pourquoi pas ? Je rentrerai tôt malgré tout, demain, j’ai une longue journée.
-Allons, ne me fais pas croire que c’est bien difficile !
-Tu as tort de penser qu’être prêtre offre une vie oisive. »
J’étais vexé qu’il s’imagine toutes ces choses qui n’étaient absolument pas vraies. Donnais-je l’air de quelqu’un de complètement oiseux ? Mais Victorien s’excusa, avec un sourire, et je lui pardonnais aussitôt. Il me mena jusqu’à une bouche de métro et nous nous engouffrâmes dans un des wagons. Il n’y avait pas beaucoup de monde à cette heure-ci et nous trouvâmes deux places l’un en face de l’autre. Je surprenais quelques regards étonnés et baissais la tête pour y échapper. Je n’aimais pas ça.
Nous sortîmes une dizaine de stations plus loin et Victorien me guida tranquillement. On me regardait bizarrement, comme si j’étais un extraterrestre et je fus soulagé de monter les marches en bois d’un petit immeuble coincé entre deux autres. Au second étage, Victorien ouvrit une porte noire et me laissa entrer. C’était petit, mais lumineux. J’arrivai directement dans un petit salon et Victorien disparut dans ce que j’imaginais comme la cuisine. Il n’était pas un fanatique de l’ordre visiblement et certains aspects de la pièce laissaient à désirer.
Il ramena des couverts qu’il installa sur la petite table basse et il me présenta un coussin oriental, brodé de dentelle dorée.
« Bon, c’est un peu étrange mais je trouve ça sympathique. Mon coloc adore ce genre de trucs. Au début, on a du mal puis à la fin en fait, c’est drôlement chouette.
-C’est vrai que c’est bizarre, mais bon… »
Je m’asseyais en tailleur, et Victorien revint à un plat.
« C’est pas de la grande cuisine. En fait, je l’ai acheté tout fait mais je pense que c’est mangeable !
-Ne t’inquiète pas pour ça ! J’ai l’habitude, je suis nul pour cuisiner et je n’ai pas le choix. Il m’arrive même parfois de sauter des repas.
-C’est dangereux, ça, remarqua Victorien, avec un petit froncement de sourcils. Quand tu n’as rien à manger, passe à la boutique ! On s’arrangera.
-Merci, murmurai-je, en rougissant. »
Je ne voulais pas qu’il ait l’impression que je fasse l’aumône. Ce n’était franchement pas mon genre mais Victorien devait bien le savoir et il l’avait sans doute juste proposé parce qu’il était agréable avec moi. Je pense qu’il m’aimait bien, en fait. Je devais être totalement différent des amis qu’il se faisait d’habitude, je gageais que cela devait lui faire un peu de bien de parler avec moi, sans être raccroché à la réalité qu’il côtoyait chaque jour. Je n’étais pas de cette jeunesse et peut-être avais-je un certain recul – j’aurais sans doute dit plutôt un retard. Moi aussi, j’aimais parler avec Victorien qui m’offrait également une alternative à ma vie. Il ne baignait pas dans la religion, du moins, je n’avais rien remarqué chez lui quelque chose qui aurait pu me le laisser penser, et en ce fait, il avait une vision différente de la mienne qui ne me déplaisait pas.
Le repas fut bon, et à vingt-et-une heures, je m’avouais vaincu, et j’aidais Victorien à débarrasser. Il n’y avait pas de lave-vaisselle, et il m’interdit de passer les assiettes sous l’eau, arguant que je n’étais pas venu pour ça et qu’il allait le faire lui-même demain matin.
Nous retournâmes dans le petit salon et Victorien soupira en se laissant tomber sur le canapé, m’invitant à le rejoindre ensuite. Je m’installai timidement sur le bord du divan et Victorien se releva pour aller ouvrir la fenêtre. La rue était bruyante mais elle ne nous gênait d’aucune manière. Il y eut un petit silence puis Victorien me demanda doucement :
« Dis… Je sais que ma question n’est pas très polie. Mais pourquoi as-tu choisi de devenir prêtre ?
-Pourquoi ? répétais-je, pas vraiment surpris. Eh bien… Je ne sais pas trop. Je suis croyant, alors peut-être que pour moi, c’était l’aboutissement de ma foi.
-Je trouve que le peut-être, sur un tel engagement, est plutôt terrifiant. On ne peut pas se décider sur du peut-être, il faut en être absolument certain, je pense, pour être capable de tels sacrifices.
-De quels sacrifices parles-tu ? rétorquais-je, sèchement. Je n’en ai fait aucun à ce que je sache.
-Tu en es sûr ? Personnellement, je tiens à ma jeunesse. Je n’en aurais qu’une, je veux en profiter.
-En profiter ? Quand je vois comment les jeunes profitent de cette jeunesse tant convoitée et désirée, je ne regrette absolument rien !
-As-tu seulement un jour goûté aux plaisirs de cette jeunesse dont tu parles avec tant de mépris ?
-Je… »
Je refusais d’admettre qu’il avait raison, par certains côtés, et je ne trouvais rien à lui répondre. Victorien eut un petit rire et continua :
« Je suis désolé, Hadrien, je ne voulais pas te vexer. Je me posais des questions, c’est tout.
-Ce n’est pas grave, répliquai-je, du bout des lèvres. C’est normal. Mais je n’aime pas devenir la bête de foire, simplement parce que je suis prêtre.
-Ce n’était pas du tout mon intention. En réalité, je voulais juste en connaître plus sur toi. »
J’eus un sourire simple et Victorien changea de sujet. Au fond, sa question était dérangeante pour moi, car elle me mettait face à cette réalité qui me faisait peur. A vingt-trois heures, Victorien me proposa de faire un bout de chemin avec moi jusqu’au métro. La nuit n’était pas encore totalement tombée, et il faisait doux et bon. Les trottoirs n’avaient pas désemplis, bien au contraire, et étaient plus encombrés qu’à mon arrivée. Il y avait de nombreux passants, de toute sorte, et nous peinions à nous trouver un chemin sans embûche jusqu’au métro. Hadrien me salua en haut de l’escalier, que je descendis à tout vitesse. Pour la première fois de ma vie, j’avais le sentiment d’avoir un ami et ça faisait vraiment du bien.
J’avais définitivement pris mes marques ici et j’étais devenu un habitant à part entière de ce quartier. Je m’y sentais bien, comme chez moi, après un léger temps d’adaptation. La présence de Victorien m’y avait aidé aussi un peu. Depuis trois semaines, jour où je m’étais rendu chez lui, nous étions sincèrement devenus amis.
A l’église également, j’avais trouvé mes repères et je commençais à connaître les paroissiens qui avaient fini par me faire confiance. J’étais bien mais il y avait toujours quelque chose qui me dérangeait. Plus je cherchais, moins je le découvrais, et cela m’agaçait à un point formidable.
Ce soir, j’avais rendez-vous avec Victorien à six heures, dans le petit parc, près de chez lui, et le père Thomas me laissa partir avec un sourire bienveillant. Il faisait une chaleur presque caniculaire et je m’empressai de rejoindre Victorien, qui m’attendait à l’ombre d’un arbre, assis sur un banc. Il s’éventait avec son magazine et il me salua avant de se lever, en se plaignant. Je souris et lui dit qu’il y avait des choses bien plus graves qu’un simple petit coup de chaud et il me tira la langue, avant de faire semblant de se vexer.
« Je t’aurais bien proposé de venir à l’église, mais je doute que ça te plaise.
-En effet ! Ce n’est pas trop mon truc… Bon cette fois-ci, tu ne te défileras pas ! Tu viens dîner avec moi au restaurant…
-Mais, tentai-je, en pâlissant.
-Pas de mais ! Tu as honte ou quoi, Hadrien ?
-Non bien sûr que non ! C’est juste… par rapport à toi. »
Et aux autres.
« Bon… Allez, je sais que tu dois avoir une certaine ligne de vie, mais pour une fois… Ton dieu ne t’en voudra pas pour ça, et il ne m’en voudra pas pour essayer de passer du temps avec toi.
-Mon Dieu ? Il ne m’appartient pas ! Et…
-Stop, ne rentrons pas là-dedans. Tu es croyant, je suis athée. Si on commence, on n’en finira pas.
-Tu as raison… »
C’était assez étrange en fait. Ni lui, ni moi, n’essayait de forcer l’autre à adopter son point de vue et notre amitié n’avait jamais pris en compte nos différences majeurs, même si certainement, je devais y penser plus que lui. Victorien me prit par le bras et me fit marcher à vive allure, tant et si bien que je n’eus pas mon mot à dire. Trente minutes plus tard, Victorien poussait la porte d’un petit restaurant du quartier. On nous conduisit vers une table, près de la fenêtre.
« Bon, tu vois bien ? Personne ne fait attention à toi…
-Oui… Oui, c’est vrai, murmurai-je.
-Allez, détends-toi, Hadrien. Passe juste un bon moment, d’accord ? »
J’hochai la tête timidement et pris le menu que le serveur venait de m’apporter.
« Au fait…
-Oui ?
-Je t’invite, Hadrien. Et ne proteste pas, ça ne marchera pas ! »
Je n’en avais même pas eu le temps, en réalité. Il m’avait devancé et je n’osais plus le contredire. Victorien avait une étrange autorité sur moi qui étais tellement influençable. Mes parents m’avaient influencé, mes camarades de classe m’avaient influencé, un livre m’avait influencé. Et aujourd’hui, j’en étais là, agacé par toutes ces questions.
Malgré mes appréhensions, cela se passait bien, mieux que je l’avais pensé. Victorien était gentil et faisait des efforts pour moi et pour me mettre à l’aise. Nous avions beaucoup discuté, encore une fois. Cela semblant si facile avec lui. Puis, alors que nous attendions pour notre dessert, il me demanda soudain, en jouant avec son verre d’eau.
« Tiens… Je n’osais pas te poser la question mais ça me démange en fait. Je voudrais connaître tes points de vue sur différentes choses de la société d’aujourd’hui.
-Comment ça ?
-Bah… C’est juste par curiosité. Par exemple, qu’est-ce que tu penses du mariage des prêtres ? Si c’était autorisé, tu le ferais, toi ?
-Euh… Si on a choisi d’être prêtre, c’est pour vouer sa vie à dieu, n’est-ce pas ? On sait parfaitement à quoi s’en tenir, ce n’est pas une surprise. Donc non, je ne le ferai pas, je dois respecter les règles imposées par le Vatican. C’est juste mon devoir.
-Ca se tient. Et sur un sujet beaucoup plus tabou et complexe… En fait… Par rapport à l’homosexualité…
-Eh bien… »
Je ne m’étais jamais interrogé là-dessus. Et en fait, je ne savais que ça existait que parce que j’en avais entendu parler un jour à la télévision. Je n’avais aucune connaissance homosexuelle et je ne m’en portais pas plus mal. Je pris mon inspiration plusieurs fois, puis je lâchais :
« Je dois dire que ça ne m’avait jamais effleuré l’esprit, comme sujet. La bible dit que…
-Non, non, Hadrien, me coupa Victorien. Je ne veux pas l’avis d’un livre, je veux ton avis à toi.
-Je… Je ne sais pas. Je ne… me suis jamais posé la question…
-Ah oui ?
-Oui. Un homme et une femme doivent avoir des enfants car c’est…
-La volonté de dieu, me coupa-t-il, avec un sourire triste. J’avais cru que tu étais différent, pourtant. »
La fin de la phrase avait été soufflée si bas que je crus un moment qu’il ne souhaitait pas que je l’entende. Il grignota le gâteau au chocolat que le serveur lui avait apporté, alors que je donnais quelques coups de cuiller dans ma glace à la vanille. Il paya l’addition, comme il me l’avait dit, et nous sortîmes vers vingt-deux heures trente.
« Je présume que tu vas rentrer, m’annonça-t-il sur le trottoir.
-Oui… Il se fait tard et je…
-Bien… Je vais aller voir des amis, de toute façon. J’ai rendez vous à onze heures, j’ai intérêt à me dépêcher !
-Bonne soirée alors.
-Merci, bonne nuit à toi aussi. »
Et sans un autre regard, il repartit, me laissant seul. Je rentrai chez moi tête basse et le cœur lourd. Je me déshabillai lentement, comme un automate, puis parvins à glisser dans mon lit, non sans mal.
Je n’eus pas de nouvelles de Victorien pendant plus de deux semaines. J’en étais peiné, car je ne savais pas ce que j’avais fait de mal pour qu’il m’en veuille à ce point. Peut-être avait-il aussi d’autres choses à faire. Je n’étais pas son centre du monde mais ça me faisait du mal de rester seul. Depuis ce repas, je ne cessais de chercher les raisons de sa décision. L’avais-je déçu ? Pourquoi ? Comment ? Et je retournais tout ça dans ma tête. Même le père Thomas avait perçu mes inquiétudes et il avait essayé de me faire parler, mais j’étais resté muet comme une tombe.
Je n’osais pas aller à la boutique, de peur de son accueil, de crainte qu’il ne veuille plus me parler et qu’il me le dise en face. J’aurais dû l’affronter dès le départ, cela aurait crevé l’abcès et m’aurait évité bien du tracas.
En ce dimanche, de toute façon, tout était fermé. Je venais de terminer la messe avec le père Thomas et celui-ci m’attrapa discrètement par le bras.
« Tu vas t’occuper des confessions, d’accord ?
-Euh, oui… Bien sûr. »
Je me dirigeais alors vers le confessionnal, refermant soigneusement le rideau en velours purpurin derrière moi. Je m’installai sur le petit banc, en lâchant un soupir discret. Je n’avais toujours pas la tête à ça. Pendant une heure, j’écoutais attentivement des vieilles femmes me confier ce qu’elles considéraient comme des fautes qui les enverraient tout droit en enfer et je me contentais de les rassurer, en leur demandant de faire une prière le soir, pour se faire pardonner. Puis soudain, alors que je pensais en avoir fini, on se rassit dans l’alcôve. Il y eut un silence et j’allais élever la voix quand on me prit de court :
« J’ai commis un péché, mon père. »
Victorien… Savait-il que c’était moi, ou alors quelqu’un d’autre ? L’avait-il fait exprès ? Je ne répondis que par un vague murmure et il continua :
« Je suis amoureux de quelqu’un mais je n’en ai absolument pas le droit. Je ne peux m’empêcher d’y penser, même si je sais que je ne devrais pas.
-Il n’y a pas de péché à aimer quelqu’un, répliquais-je enfin, le cœur battant.
-Oh si, il y en a un, poursuivit-il avec un rire amer. C’est toi-même qui me l’as dit, Hadrien…
-Victorien, qu’est-ce que tu racontes ?
-C’est censé être anonyme.
-Tu m’as appelé par mon prénom ! fis-je remarquer, en parlant presque normalement.
-Je sais… Alors, tu ne t’en souviens pas ? Lorsque l’on a dîné ensemble… Tu sais, Hadrien, je suis coupable de ce crime qui va à l’encontre de la volonté de ton dieu, mais je n’y peux rien. C’est la première fois que ça m’arrive.
-Explique-moi, à la fin.
-Je croyais que c’était un confessionnal ici, pas un salon de thé. Tu es là pour m’écouter, non ?
-Oui, et te conseiller aussi ! Victorien, tu arrêtes maintenant, et tu me réponds ! »
Il y eut encore ce petit rire, si agaçant, si blessant, puis un profond soupir, avant qu’une voix cassée ne continue :
« Souviens-toi, Hadrien, quand tu m’as dit que l’homosexualité était une abomination.
-Je n’ai pas dit exactement ça, me défendis-je, faiblement.
-Non, mais tu l’as pensé, n’est-ce pas. Mais je veux t’en parler. Oui, je suis amoureux. D’un homme… Et je ne sais pas quoi faire… Les femmes ne m’ont jamais intéressé mais je n’étais jamais tombé amoureux non plus. Je suis perdu.
-Victorien, je… Je ne sais pas quoi te dire, c’est…
-Pourquoi il y aurait forcément besoin de dire quelque chose, après tout ?
-Pourquoi tu m’en parles à moi ?
-Parce que tu aurais pu m’en dissuader.
-On peut pas parler de ça ici. Ecoute… Je viendrais te voir à l’épicerie dès que je serais sorti.
-D’accord.A tout à l’heure, Hadrien. »
Il ressortit et je m’appuyai contre le bois de l’isoloir, en fermant les yeux. J’avais envie de pleurer, et je n’avais aucune idée de la raison. J’essuyai mes yeux humides du coin de ma manche, et j’attendis un instant, de savoir si quelqu’un d’autre viendrait. Mais personne n’entra et je m’autorisais le droit de délaisser ma place. Le silence de l’église m’apparut comme soudain terrifiant. Il m’oppressait, me culpabilisait, il me faisait du mal. Il fallait que je sorte, vite. Je ne pris même pas la peine de le dire au père Thomas, et je me retrouvais sur le parvis, à reprendre mon souffle, comme si j’avais couru des heures. J’avais presque envie de hurler, de crier, de fondre en larmes et j’ignorais toujours pourquoi. Je tremblais alors qu’il faisait un grand soleil brûlant, et je me mis à marcher précipitamment, le regard fixé droit devant moi, ne prenant pas garder en traversant la route. Le temps que je mettais pour arriver jusqu’à l’épicerie me paraissait interminable, infranchissable, insupportable. Et dans les dernières mètres, je crus que je m’effondrerais avant même atteint la devanture de l’échoppe.
Je posais ma main, tremblante, sur la poignée, et j’entrais, avec ce même petit son de cloche qui me transperça pourtant les tympans. Victorien était là, derrière le comptoir, la tête entre les mains. Je m’approchais de lui, et attrapais timidement son poignet, pour qu’il me regarde.
« Tu es vraiment venu, constata-t-il.
-Je te l’ai promis. »
Il sortit de derrière le comptoir et alla fermer la porte de l’entrée à clé, puis il m’obligea à le suivre vers l’arrière-boutique, avant de monter un escalier.
« J’ai une petite chambre à moi, ici, quand je passe la nuit chez ma mère. On sera mieux. »
La pièce était jolie, lumineuse. Il y avait un lit une place, collé contre un mut, un bureau avec un ordinateur portable, une télévision et une chaîne hi-fi. Au mur, une flopée de posters, et une grande fenêtre ouverte, dont les rideaux battaient au vent.
Victorien alla s’asseoir en tailleur sur son lit et je vins le rejoindre, m’installant au bord. Il passa des doigts crispés sur son visage puis il lâcha :
« Tu dois me trouver complètement ridicule…
-Non, mais j’avoue que je ne comprends pas très bien.
-Tu le fais exprès ou quoi ? Je suis gay et je suis amoureux d’un type qui se contrefout totalement de moi, voilà, ce qu’il y a…
-Je ne peux pas te dire que je comprends… Mais pourquoi penses-tu que cet homme dont tu sembles épris ne…
-Arrête de faire des phrases sorties de bouquins de français ! Pourquoi tu parles pas normalement, pourquoi tu n’es pas normal, Hadrien ? Pourquoi t’as choisi d’être comme ça ?
-Mais, je… »
J’eus un cri surpris alors qu’il m’avait plaqué contre le matelas, me maintenant de ses mains sur mes épaules. Il continua d’un air furieux :
« Ose me dire que tu as déjà été amoureux, ose m’affirmer que tu sais ce que c’est que d’étreindre, d’embrasser quelqu’un qu’on aime. Ose me marteler que tu sais exactement ce dont tu te prives ! Qu’est-ce que tu caches ? Qu’est-ce que tu te caches ?
-Arrête, tu me fais mal, à la fin !
-Ta vie de prêtre n’est pas sensée être une vie de souffrance ?
-Non ! Tu ne comprends rien, de toute façon ! »
Il me lâcha peu à peu et s’avança vers la fenêtre, me tournant le dos.
« Pars, Hadrien. Réfléchis, pose-toi les bonnes questions. Apprends-toi… »
Je ne comprenais rien mais je n’avais aucunement le désir de rester ici et je le laissais seul, comme il me l’avait demandé. Je ne retournai pas à l’église et allai m’enfermer dans ma chambre à moi. Oui, Hadrien avait raison, je n’étais jamais tombé amoureux. Oui, encore, j’avais fui les relations humaines, mais j’avais bien le droit, non ? C’était le seul que je possédais. Je devais faire ce que mes parents me demandaient, je devais être comme ils le voulaient eux, et je leur avais obéi, simplement. Etait-ce ça qu’il fallait me reprocher ? Juste ça ? Fallait-il aussi que je m’interroge enfin, sur ce que moi, je désirais ? Dans ce cas-là, j’avais la nécessité de tout reprendre à zéro, mais en avais-je le courage au moins ? J’avais vingt-six ans, et autant à refaire. Toute ma vie, j’avais pensé ce qu’on me faisait penser, j’avais suivi les chemins que l’on m’avait tracé. Et soudain, j’avais pris conscience que j’étais pourtant bien réel, que je n’étais pas une poupée et que j’avais le devoir indispensable de me confronter à moi-même, en tant qu’être humain.
Je n’avais jamais cherché les relations humaines, simplement, parce que j’avais tu ce besoin. Parce que j’avais peur. Peur de trahir mes parents qui me répétaient que le propre de l’homme était d’honorer dieu, de perpétuer la race. Moi, j’avais choisi de ne pas m’acquitter de ce dernier point, parce que cela m’arrangeait bien en fait. Tout ce que mes parents m’avaient inculqué m’arrangeait bien. Le désir était mal ? Parfait, je n’avais jamais désiré une femme. Le sexe était honteux ? Parfait, je n’avais jamais touché quelqu’un. Les envies, les besoins, devaient être tus ? Parfait, je n’en avais jamais eu. Alors, parce que leur schéma d’amour ne me convenait pas, et que j’avais cru être vide, fait pour une autre vie, l’autre alternative qu’ils me proposaient, j’avais fait ce choix. Je n’étais pas fait pour les femmes, j’étais fait pour dieu, c’était tellement évident…
Mais plus je refaisais ce cheminement dans ma tête, plus je me rendais compte que ça ne tenait pas debout et la réalité de Victorien m’apprenait qu’il existait d’autres choses. Mes parents ne m’avaient jamais parlé ouvertement de l’homosexualité, mais les rares fois où mon père l’avait évoquée, il avait été clair. Ces pratiques immorales et honteuses étaient des fautes suprêmes et déshonorantes, elles étaient une maladie, une abomination pure et simple, et elles ne devraient même pas exister, ou alors être punies, soignées, interdites. Et dans ces souvenirs que j’avais laissés agonisants pendant des années mais que je n’avais jamais tués et que j’avais seulement enterrés vivants, rejaillissaient, remontaient à la surface pour se rappeler à ma mémoire négligente.
Je revoyais mon père, encore lui, qui me mettait en garde, qui me précisait bien que si un jour, je devenais un tel monstre, il me tuerait, il me ferait brûler en enfer, et qu’il n’en aurait aucun remord. Je n’étais encore qu’un préadolescent et inconsciemment, ces paroles dures m’avaient plus marqué que je ne l’avais pensé. En fait, je n’avais jamais haï les homosexuels comme mon père, mais j’avais préféré les ignorer, faire comme s’ils n’étaient pas là. Je m’étais replié sur moi-même, à cette époque. Je me rappelai à présent, des soirs dans ma chambre où je me détestais, pour des regards que je m’étais surpris à porter sur des camarades, dans les vestiaires de mon école privée. Je n’avais pas le droit d’avoir de petites amies, et le pire, cela m’arrangeait, car je n’avais plus à me justifier de ma raison pour ne pas présenter de filles à mes parents. Puis pour éviter toutes les questions, j’avais accepté d’être prêtre, car je pensais encore stupidement, candidement, que cela me laverait de tout. Ca avait marché au début. Pendant mon séminaire, j’avais, enfin, je l’avais cru, réussi à me dégager de tout ça, et de me consacrer seulement sur ce que j’imaginais comme mon but.
Plus je pensais, plus les larmes me venaient aux yeux. Je ne les détestais pas, je ne me détestais pas, et dans le fond, j’aurais préféré. J’aurais dû faire semblant, me marier, avoir des enfants, plutôt que de choisir de rester seul et de permettre au doute d’avoir l’opportunité de me frapper. Ce doute qui s’appelait Victorien. Et j’entendais encore les mots qu’il m’avait jetés, les questions qu’il m’avait posées. Pourquoi je n’étais pas normal ? Mais bien sûr que si, je l’étais ! Pourquoi j’avais choisi d’être comme ça… Parce que justement, je n’avais pas le choix ! Je n’avais pas de courage.
Je m’allongeai sur me lit et me recroquevilla sur un côté, l’esprit hagard.
Menteur… Menteur… Menteur…
J’étais un menteur qui avait peur. Il fallait que j’aie honte de moi, mais je n’avais que pitié pour tout ce temps gâché. Je ne réagissais pas normalement, j’aurais dû être effondré et je demeurais stoïque, comme si je m’y étais toujours attendu, en ignorant quand enfin, j’allais me l’avouer.
A qui pensais-je souvent, trop souvent d’ailleurs ? Pas à Dieu, plus à Dieu, mais à Lui. Avec qui souhaitais-je passer le plus de temps ? Pas avec Dieu, mais avec Lui. A m’adressais-je dans mes pensées quand j’allais mal ? Pas à Dieu mais à Lui. Qui priais-je ? Plus Dieu, mais la vie pour qu’elle accepte de revenir en moi.
Est-ce que j’étais… ça ? J’essayai de m’imaginer avec une femme, je n’y arrivai pas. J’essayai avec un homme, et je voyais Victorien, je voyais quelques unes de mes connaissances au lycée, je vis même des amis du séminaire. Certains avaient d’ailleurs abandonné pour retrouver la vie… normale. Je l’avais enfin dit. Je ne considérais pas ma vie présente comme normale… J’étais un mauvais prêtre, un mauvais chrétien. J’étais même un mauvais moi.
Je me mis enfin à pleurer, sangloter comme un enfant, et je m’endormis, à bout de force.
Je me réveillai tard dans la nuit, le corps courbaturé, et la tête dans un étau. Je me relevai sur un coude, en gémissant, et me hissai sur mes deux jambes pour aller ouvrir la fenêtre et chercher un peu d’air frais. Je reniflais et me rendis devant mon miroir, allumant la petite applique murale, à côté. Je faisais peur à voir, mes traits étaient tirés, mes yeux rougis, mes cheveux emmêlés. J’essayais d’y mettre un peu d’ordre, essuyais mes joues encore humides. Il faisait nuit, mais cela ne m’empêcha pas de sortir de chez moi, sur la pointe des pieds. Je traversais le magasin plongé dans le noir et déverrouillais la porte puis arrivais sur la rue. Mes pas me menèrent devant l’église, et je m’emparais de la clé qui ouvrait une porte du presbytère, qui menait ensuite à la nef.
Tout était si sombre, si réduit, et pour la première fois, en entrant ici, j’éprouvais de la peur. Une peur stupide mais que je ne m’enlevais pas. Je faisais presque attention de ne pas faire de bruit en marchant sur les dalles, et je vins m’asseoir sur le premier banc, près d’un pilier. Les lumières de la lune et celles des réverbères filtraient mal à travers les vitraux opaques. Je levais les yeux vers le grand calvaire, dressé là, devant moi, de son regard qui me jugeait, implacable. Ou alors, était-ce moi qui y voyais une condamnation, parce que je voulais justement la voir ?
Je priai mais cela ne changeait rien. Pour la première fois, ma prière était un silence, elle ne disait rien, ne s’adressait plus à personne. C’était si difficile. Je n’implorais même plus pour de l’aide.
J’avais fait des erreurs, celles de croire que tout rentrerait dans l’ordre. Il fallait à présent que j’affronte la vérité, quelle qu’elle soit. Depuis ma rencontre avec Victorien, rien n’était plus pareil. Il m’avait renvoyé à toutes ces choses que j’avais manquées, que je regrettais. Je m’en voulais d’avoir écouté mes parents, de n’avoir été que formaté, de me moquer en vérité de tout ce qui m’entourait. Dire que j’avais vécu vingt-six années à n’être que l’ombre d’une volonté parentale, à me couler dans le moule qui m’attendait, bien avant ma naissance.
Chez beaucoup d’autres avant moi, cette découverte ne suscitait que honte et désespoir, mais chez moi, elle n’éveillait que de l’étonnement et aussi de l’amertume. J’avais laissé passer beaucoup, Victorien avait bien raison.
Victorien…Ce simple prénom qui m’amenait ailleurs. Victorien… Ce simple mot, qui me montrait un étrange paradis. Si je n’étais pas si horrifié de ma personne, c’était peut-être parce que je ne l’avais pas découvert par moi-même, mais par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, une personne qui m’était chère. Je m’étais rendu compte que j’étais jaloux. Jaloux de l’homme que Victorien aimait. Jaloux de celui qui me l’avait pris. Et je oyais la vérité en face, enfin.
Il fallait que je le voie. Il devait me l’autoriser, sinon, j’allais en perdre la vie. Précipitamment, je quittais ma place pour ressortir. Je me retrouvais alors comme un idiot, à deux heures du matin, au beau milieu de la rue. Victorien devait dormir depuis longtemps, ou était sorti. Mais je devais tenter le coup.
Il m’avait donné son numéro de téléphone et je l’avais appris par cœur. Je me précipitais vers la cabine téléphonique et je composais, fébrile, les dix chiffres de son portable. Et quand il me répondit, je fus obligé de m’appuyer contre le verre, pour ne pas tomber.
« Victorien…
-Hadrien ? Mais tu sais l’heure qu’il est ou quoi ?
-Oui, je sais, mais j’avais besoin de te parler. Il faut que je te voie.
-Tu es où là ? Tu m’appelles d’où ?
-D’une cabine téléphonique. Celle tout près de l’église.
-Tu as de la chance que je dorme chez ma mère ce soir. Bon, tu bouges pas, j’arrive. »
Je raccrochais, soulagé, et les dix minutes qui s’écoulèrent furent aussi lourdes que des jours. Mais enfin, Victorien apparut, un peu débraillé.
« Qu’est-ce que tu me fais faire, vraiment, Hadrien, plaisanta-t-il, maladroit.
-Je suis désolé… Mais, je…
-Bon, on ne va pas rester là…
-On peut aller dans l’église. Personne ne nous épiera, là-bas.
-C’est lugubre.
-Mais non… Puis il fait frais à l’intérieur. »
Victorien accepta et me suivit docilement. L’endroit la nuit était intimidant, mais on s’y habituait. Une fois à l’intérieur, Victorien m’arrêta par le bras, alors que nous n’avions pas eu le temps de nous asseoir.
« Je t’écoute…
-Ce que tu m’as dit… Dans l’isoloir, et après…
-Je ne voulais pas te perturber.
-Ce n’est pas ça le problème. Tu m’as fait me poser des questions, des bonnes, des mauvaises. J’ai pleuré… Puis j’ai voulu tout oublié, aussi. J’ai essayé de faire comme si de rien n’était. Mais tu avais raison. Et… Pendant toutes ces années, j’ai fait semblant, oui, c’est vrai. Mais comment tu voulais que je mette un nom sur ça, alors qu’on ne me l’avait jamais expliqué, si ce n’est en mal ? Je ne comprenais pas, alors j’ai préféré l’écarter et me dire que si c’était comme ça, c’était parce que j’étais fait pour dieu. Parce que je…
-Mais tu ne l’es pas. Personne ne l’est.
-Ne dis pas ça…
-C’est vrai, pourtant. Regarde-toi… Regarde autour de nous. Ca te parle, tout ça ? Est-ce que tu as choisi ? Hadrien, qu’est-ce que tu penses de dieu ? Parle-moi de lui. Pourquoi le vénères-tu ?
-Je… je ne sais pas. Parce que j’y crois.
-Pourquoi ?
-Mais je…
-Parce que tes parents y croyaient, et que leurs parents aussi… Tout est question de ça. Mais, toi… Toi qu’est-ce que tu penses ?
-Parfois… j’avoue… Je me demande…
-Tu doutes… Mais un homme de foi doit-il douter ? Non, il ne peut pas. Hadrien, honnêtement… Pour toi, c’est quoi, dieu ? Des mots dans un livre, des psaumes, des prières… Et tout le reste ? Reconnais-le. C’est tellement illogique.
-L’homme est illogique.
-Oui, tu as trouvé ta réponse. L’homme est illogique, c’est normal qu’il pense des choses illogiques.
-C’est ce que tu penses, toi.
-Et toi tu hésites entre les deux. Pourquoi as-tu décidé d’être prêtre ?
-Parce que… je… Je n’ai pas eu le choix, avouai-je enfin. Qu’est-ce que je pouvais faire, moi, à la fin ? Je pouvais pas être moi, je pouvais pas, c’est tout… »
Mes lèvres tremblaient et Victorien s’approcha soudain de moi. Ses deux bras se serrèrent autour de mes épaules et je me retrouvais pressé contre lui. Son odeur sucrée était agréable, et atrocement, j’aimais me sentir près de lui, ainsi. Mes mains se perdirent à leur tour dans son dos, et sa voix, perdue, continua :
« Tu ne peux pas savoir comme c’est dur d’aimer un homme qui a déjà quelqu’un qu’il ne connaît même pas, qu’il n’a jamais vu. Je pensais pas que ça m’arriverait un jour. Mais…
-Mais ?
-Mais, un après-midi, il a fallu que tu viennes. Que tu rentres, que tu fasses sonner cette petite cloche. Au début, je crois que j’ai eu une légère moquerie à ton égard, puis quand tu t’es approché. Tu es vraiment beau, Hadrien, est-ce que tu le sais au moins ? Non, tu ne le sais pas, et c’est bien dommage. Puis on est devenu amis, moi, je savais que j’espérais pour rien, mais c’était plus fort que moi. Dans ta candeur, tu étais tellement attirant. Et hier… Hier, quand je suis venu te voir dans ce confessionnal. Je t’ai attendu deux dimanches de suite à la sortie de la messe, mais tu n’es jamais venu. Alors… J’ai saisi cette chance de me retrouver seul avec toi.
-J’ai peur.
-Je sais… »
Et les larmes me remontaient aux yeux.
« Hadrien, est-ce que tu es gay ?
-Je…
-Est-ce les hommes te plaisent ? Est-ce que je te plais ?
-J’aime être avec toi, Victorien, mais…
-Est-ce que tu rêves de moi ?
-Non… peut-être… Je ne m’en souviens pas !
-Est-ce que tu me laisserais t’embrasser ? Juste une fois ?
-Je… »
J’avais honte, pas parce que j’étais là, dans ses bras, mais parce que j’étais incapable d’une réaction. Et Victorien qui hésitait me rendait encore plus misérable. Son souffle effleurait mes lèvres, puis sa bouche frôla mon cou. Ma peau s’électrisait. Et au bout d’une minute, Victorien se décida. Doucement, il déposa d’abord un baiser au coin de mes lèvres, puis mes joues, mon front, avant de m’embrasser, d’abord avec pudeur. Puis il y mettait plus d’ardeur, et j’eus un petit gémissement quand sa langue partit à la recherche de la mienne. Mais je m’habituais, et même si j’étais encore malhabile, je me laissais aller, avec pour seul témoin, une grande croix qui me regardait du coin de l’œil.
« Viens dormir à la maison, me souffla-t-il soudain, alors que je m’alanguissais à présent contre lui. Juste pour t’avoir à mes côtés. Rien de plus…
-Je ne sais pas.
-S’il te plaît… Ma mère n’est pas là, elle ne rentre que dans deux jours. J’ai envie d’être avec toi. »
Sa supplique eut raison de moi, et trente minutes plus tard, j’étais dans son lit, dans des vêtements qu’il m’avait prêté, serré contre lui. Je ne saisissais pas encore la portée de mes actions, mais j’étais bien, c’était cela seulement qui comptait. Nous ne dormions pas, et parfois, il m’embrassait encore, je le sentais sourire.
« Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
-Je sais pas, répondis-je, endormi.
-Tu vas rester prêtre ?
-Je sais pas non plus… Je suis fatigué…
-Pardon... »
Son lit n’était pas très grand, c’est vrai, mais j’aimais être contre lui, comme ça, et même s’il faisait chaud, à en étouffer, je n’avais jamais été aussi bien. Je soupirais, puis je me glissais sur lui, innocemment.
Au matin, je me réveillais le premier, et je plissais les yeux, en gémissant du soleil qui me dérangeait. Et puis, je vis Victorien. La première chose qui me vint à l’esprit, ce fut ma culpabilité et tout ce qui se traînait derrière. J’avais failli à mon serment, j’avais écorché mes principes. Et malgré tout, je ne parvenais pas à quitter Victorien. Au contraire, je me pelotonnais contre lui et fermais de nouveau les yeux.
« C’est bien la première fois que je suis heureux de me réveiller aux côtés de quelqu’un. »
Je souris en entendant cette phrase qu’il venait de me souffler à l’oreille et je me tournais sur le dos, un bras replié sur les yeux.
« Tu ne devrais pas être à l’église ?
-Si… Je serai en retard aujourd’hui. Il faut que je repasse chez moi pour me changer et prendre ma douche.
-Tu peux la prendre ici.
-Impossible. Sinon, je seraisvraiment et irrémédiablement en retard.
-Tu me promets de revenir me voir ?
-Bien sûr, il n’y a pas de raison pour que je ne le fasse pas. »
Je m’extirpais du lit puis m’asseyais au bord, en m’étirant, et je m’habillais tranquillement, sous les yeux de Victorien, qui restait couché. Avant que je ne le quitte, il m’attrapa le poignet pour me tirer vers lui et piquant mes lèvres d’un baiser, il me murmura « tu as promis », avant de me lâcher.
En sortant dans la fraîcheur tendre de ce début de journée, je ne pouvais retenir ce sourire presque bête qui me brûlait les lèvres. Une fois chez moi, je pris une douche rapide, l’eau presque froide me remettait d’aplomb. Je m’appuyai alors sur le mur carrelé, pour bien repenser à ce que je venais de faire. J’étais complètement paradoxal. Ce choix était crucial, car il était le garant d’une entière remise en cause. Mais pouvais-je aussi vraiment abandonner ce qui avait fait ma vie jusqu’à présent. Le piège se refermait, d’un côté, tout ce que je savais déjà, et de l’autre, tout ce qu’il me restait à apprendre. Entre les deux, Victorien.
Je me dépêchais de me préparer et je courus jusqu’à l’église, m’excusant auprès du père Thomas, qui me demanda simplement pourquoi j’avais l’air si fatigué.
« J’ai mal dormi. »
Il se contenta de ça, et moi, j’allais vaquer à mes occupations. Pourtant, dès que je repassais à l’endroit où Victorien et moi nous étions embrassés, mon cœur bondissait dans ma poitrine, et je perdais mes moyens. A mon âge, j’avais l’air idiot, mais c’était la première fois. Pour tout. Pour un émoi, un baiser, quelqu’un avec moi. Mais aussi première fois pour la peur, le doute, le sentiment de m’être raté. Victorien me manquait, c’était atroce.
Tant et si bien que le père Thomas finit par remarquer mon manque de concentration et il s’exclama :
« Enfin, Hadrien ! Fais un peu attention ! Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?
-Rien… Rien, je suis désolé.
-Bon, sourit-il, ses gentilles rides lui donnant un air doux. Va donc faire un tour, et puis, va te reposer, tu as l’air exténué ! »
Je murmurai un merci peu clair et tentai de gagner la sortie d’un pas tout à fait calme mais j’avais envie de courir. D’ailleurs, c’est ce que je fis, mais je pénétrais plus serin dans l’épicerie, histoire de ne pas passer pour un fou ou un possédé. Il n’y avait aucun client, l’après-midi était peu avancée et les gens travaillaient, ou se promenaient. Victorien, qui rangeait des bocaux, se tourna vers moi, prêt à me saluer comme un acheteur potentiel, mais il perdit bien vite son air de circonstance quand il s’aperçut que c’était moi.
« Je ne pensais pas que tu serais si rapide à venir me voir !
-Pardon… Mais…
-Pas besoin de t’excuser… Alors, ta journée ?
-Pas exceptionnelle. Et toi ?
-Bof, comme ça, quoi. Mais ce soir, je sors, alors ça devrait aller mieux.
-Tu sors ?
-Ouais, en boîte, avec des amis. »
Ce fut plus fort que moi, je ne pus pas m’interdire d’être jaloux. Je venais à peine de m’ouvrir à lui, que déjà, il s’en allait, il me laissait ? Je pris peur, étais-je un jeu, un défi à relever ?
« Hadrien, ça va pas ? Tu fais une drôle de tête !
-Y’a rien.
-Oh, je sens le gros mensonge. Si je sors, c’est parce que je n’ai rien d’autre à faire, et que tu n’es pas là pour être avec moi !
-Qu’est-ce que tu en sais ? Tu ne m’as pas demandé…
-Tu voudrais bien passer la soirée avec moi ? Ca me ferait plaisir mais…
-Mais ?
-Je ne veux pas que tu te sentes obligé. Après tout ?
-Quoi ?
-Tu as besoin de temps, avec tout ce qu’il te tombe dessus en ce moment.
-Justement, j’ai envie d’être avec toi, parce que tu es la seule personne à qui je puisse me raccrocher. »
Victorien eut un regard attendri et il s’exclama :
« Alors on fait comme ça ! Mon coloc est pas là pour la semaine mais… demain, pour l’église…
-Je m’arrangerai !
-Comme tu veux… Je vais te prêter des fringues pour sortir.
-Ca serait pas plus mal, ouais.
-Je peux pas fermer la boutique maintenant, ma mère me tuerait. Elle rentre demain !
-Dis…
-Oui ?
-J’aimerais me reposer, je peux ?
-Pas besoin de demander ! Tu sais où est ma chambre, pas vrai ? Je viendrai te réveiller en temps et en heure ! »
Je retrouvais alors la chambre qui m’avait presque vu naître, ainsi que ce lit, qui m’avait recueilli. Je n’eus aucun mal à m’endormir, j’étais mort de fatigue.
Ce fut une caresse amusée qui me tira de mon sommeil. Victorien était penché sur moi, et il me dit :
« Il est sept heures et demie, le magasin est fermé, je n’attends plus que toi. Tiens, voilà quelques vêtements. Ca devrait aller, on fait à peu près la même taille. Je t’attends en bas. »
Je m’habillais en quatrième vitesse et dévalais les escaliers, tombant presque dans les bras de Victorien qui me souffla que j’étais vraiment beau. Je rougis, on ne me l’avait jamais dit avant.
« Tes habits de prêtre te rendent sexy aussi.
-Ca ne devrait pas pourtant !
-Oui, mais sur toi… C’est criminel ! »
Il ne chercha pas à l’embrasser, il respectait mon inexpérience. Nous nous dépêchions de quitter le quartier et dans le métro, j’avais la sensation d’être quelqu’un de… de commun. Pas de différence visible, pas de regards étonnés, juste lui et juste moi. Quand j’entrais chez lui, je me sentais comme chez moi.
« Je commande japonais ! Allez, installe-toi ! »
Je ne l’avais pas attendu pour m’asseoir sur le canapé, en souriant.
« Je peux t’embrasser, Hadrien ? me susurra-t-il.
-J’ai… peur… J’en ai envie pourtant.
-Laisse-moi faire… »
Ses doigts caressèrent ma joue, ses ongles marquèrent une petite strie rouge et éphémère. Me laisser guider, voilà ce que je devais faire. J’étais pressé de goûter son baiser, et je me trouvais plus téméraire, j’osais prendre les devants. C’était agréable, tendre, je réclamais plus. Ses mains dans mes cheveux, sa bouche contre la mienne et son corps qui appelait le mien. Je faiblissais sous son poids et je m’allongeais sur le divan, lui ouvrant mes bras. De petits baisers marquèrent ensuite ma gorge, il m’effleurait à travers mes vêtements. Puis il me chuchota :
« Je suis heureux d’être le tout premier à te toucher ainsi.
-C’est étrange.
-C’est vrai. J’ai beau chercher, fouiller dans mes souvenirs, je suis toujours resté insensible aux autres. Tu vois, j’avais des relations qui ne duraient jamais, une nuit, une heure. Le temps de s’amuser et après, je revenais dans ma solitude.
-La même que la mienne…
-Oui… Ce qui m’a plu chez toi, c’est ton innocence. Tu ne connais rien au mal, tu n’es ni gâché, ni amer de la vie. Ce n’est pas forcément une bonne chose en soi, parfois, il faut avoir connu quelques écueils. Mais pourtant, toi, cette inconscience de va bien. Elle te rend différent des autres. C’est rare…
-Victorien, apprends-moi toutes ces choses. Montre-les moi ! Aide-moi… »
Il sourit puis il se redressa tranquillement. Quelques minutes plus tard, on sonnait à la porte et Victorien alla chercher les plats qu’il avait commandés. Nous dînâmes dans la bonne humeur, Victorien savait me détendre. Les coups d’œil que nous échangions nous troublaient chacun à notre tour, et après manger, il ouvrit la fenêtre, comme la dernière fois. Les rideaux rouge pâle ne bougeaient pas d’un millimètre, il n’y avait pas un souffle de vent.
« Tu voudrais me parler de toi ?
-Quoi ? répliqua Victorien, surpris.
-Oui, j’aimerais que tu me parles de toi, tu vois. Que je sache qui tu es… Enfin… On est amis depuis plus de deux mois, c’est vrai, et je sais déjà pas mal de trucs sur toi, mais j’ai l’impression que ce n’est jamais assez.
-Bah, j’ai pas grand-chose à dire. Je t’ai déjà raconté presque tout !
-Presque ? Hmm, dis-moi le reste alors ! J’ai remarqué que tu ne me parles jamais de ton père, tiens !
-C’est justement ça le presque. Mon père et moi, on se voit plus depuis qu’il est au courant que je suis gay.
-Tu l’as dit à tes parents ?
-Oui… Ma mère l’a bien accepté, mais lui… Il ne veut plus me voir, ni même entendre mon prénom. Bah, je m’en fous, je fais pas ma vie avec lui.
-Ne dis pas ça…
-Tu as raison, ça plombe l’atmosphère ! »
Il m’envoya un coussin dans la figure et je protestais aussitôt. Dans la mêlée, nous finîmes par rouler par terre, en riant. J’apprenais vite, et mes baisers étaient moins gauches et hésitants. Bien au contraire. Victorien croisa soudain mon regard et il me souffla :
« Hadrien, tu es sûr que…
-Oui… C’est rapide… Mais j’en ai envie… Je vais tout briser de mon ancienne vie en faisant ça, j’en ai conscience. Mais peut-être… que la nouvelle me plaira enfin. »
Victorien s’arrêta, m’observa longuement, puis se releva, me prenant la main. Derrière un paravent qui la séparait du salon, se trouvait une chambre, avec un lit, une commode, des vêtements éparpillés un peu partout, un baladeur mp3, des magazines. Le lit était dans le style futon, bien bas pour moi qui avais toujours été habitué aux vieux lits qui peuplaient les maisons de nos grands-parents. Mais j’avais autre chose à penser que la hauteur du sommier et alors que Victorien refermait soigneusement le paravent, pour nous donner un semblant d’intimité, qui de toute façon, n’avait pas lieu d’être, puisque nous étions seuls dans l’appartement. Dans la fausse pénombre, je vis Victorien revenir vers moi, s’installer tout près, puis m’embrasser encore. Je n’étais pas à ce point stupide et je n’ignorais pas qu’en faisait ça, j’allais renoncer à tout le reste.
Longtemps nos bouches restèrent scellées l’une à l’autre, puis il commença à me retirer mes vêtements, toujours calmement. Il prenait son temps, pour me faire découvrir ce que je ne connaissais pas. Torse nu devant lui, je ne réussis même pas à rougir, et il me couvrit d’attentions. Il suçota mes tétons, embrassa mon ventre, mon cou. Parfois, il me caressait au travers de mon pantalon, sans me presser.
Je m’enhardis et déboutonnai sa chemise bleu pâle. Les muscles de son dos roulèrent sous mes paumes, la sensation était grisante. J’eus même l’audace de lui rendre la pareille, je cajolais la peau de sa poitrine, mais soudain, il me repoussa tout doucement, et avec un sourire complice, il fit sauter les deux boutons de mon jeans – qui était en fait à le sien.
Cette fois-ci, je ne pus retenir ma gêne, et Victorien rit sans méchanceté, m’assurant que c’était tout à fait normal et qu’il n’en attendait pas moins. Je ne m’étais jamais vraiment touché, je me sentais trop coupable ensuite, et les mains de Victorien le faisaient à présent pour moi. Il m’excita lentement, puis je le vis se pencher, la tête entre mes jambes. La moiteur de sa bouche m’arracha un gémissement, je n’arrivais pas à le quitter des yeux. J’avais chaud, je me tortillais, je réclamais et puis, Victorien choisit ce moment précis pour tout abandonner. Il plaqua son index sur mes lèvres alors que j’allais protester inconsciemment et farfouilla dans un tiroir, tandis que je restais haletant, dans le bouillard.
Il écarta mes genoux, et je m’offrais à sa vue sans pudeur. J’eus un minuscule sursaut quand je sentis une matière froide s’étaler autour de mon intimité, puis je fronçais les sourcils et me mordais la langue, quand Victorien en força le passage d’un de ses doigts. Honnêtement, pour le moment, je ne ressentais pas grand-chose, si ce n’est un certain désagrément. Cela faisait moins mal que je ne l’avais cru.
Il m’embrassa de nouveau, toujours, pour me mettre en confiance, et puis, il se glissa entre mes cuisses. J’entendis le son d’un petit papier que l’on déchire, et une poignée de secondes s’écoula, le temps pour Victorien de mettre le préservatif. Lentement, il entra, et immédiatement, il revint encore une fois pour m’offrir un baiser. Je souffrais, c’était vrai, et pourtant, je voulais qu’il continue. M’enlaçant, sans jamais une seule fois me lâcher, il me fit l’amour. Pour la première fois de ma vie, j’avais un véritable orgasme, pour la première fois, j’étais comme tout le monde. Victorien vint quatre ou cinq minutes après moi, et il chuta sur ma gauche, en haletant. Il m’attira à lui, pour me serrer dans ses bras. J’étais exténué, et je ne souhaitais que dormir.
Mais alors que le jour était à peine levé, je sortais déjà de mon sommeil. J’étais seul mais bien dans la chambre de Victorien. Je m’asseyais, me sentant un peu bête, mais j’entendis des voix dans le salon, et j’allais m’apprêter, tout joyeux, à dire bonjour, mais je m’en abstins aussitôt. On parlait de moi… Je jetais un œil discret et j’aperçus Victorien, entouré de trois jeunes hommes de son âge, dont l’un à l’allure particulièrement efféminé. Celui-ci reprit d’ailleurs :
« J’arrive pas à croire que tu aies réussi, Vi ! C’était qu’un stupide pari débile qu’on avait fait !
-Se faire un prêtre, quand même ! compléta un autre. La foi, c’est franchement plus ce que c’était. Bah, je l’avais aperçu un jour avec toi, j’avais tout de suite vu qu’il avait une tronche à se faire culbuter sur l’autel. Nan, mais, c’est pas possible sinon, aucun humain peut vivre sans sexe, c’est la nature, c’est tout.
-Si, lui il pouvait… murmura Victorien, mais personne d’autre que moi ne l’écoutait.
-Il n’empêche, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? Parce que bon, voilà, t’as couché avec lui, tu l’as fait bien couiner, mais tu vas t’en débarrasser comment ?
-Je sais pas… »
Je pleurais déjà depuis un moment, toujours en silence, et je comprenais tout. Etre un jeu, un détail. Voilà pourquoi je n’aurais pas dû changer de vie, pourquoi j’aurais dû me contenter de celle que j’avais déjà. Elle était vide, mais au moins, elle ne me frappait pas dans le dos à coup de poignard. J’étais un pari, un amusement, on se moquait de moi, j’étais humilié, rien de plus. Tout ce qu’il m’avait dit n’était que des mensonges. Et je l’avais cru, parce que j’étais trop naïf, parce que j’étais malheureux. Brusquement, je m’habillais, je déchirais presque le t-shirt en l’enfilant, me rappelant qu’il lui appartenait. Je trouverais bien un moyen de le lui rendre de toute façon. J’essuyais rageusement mes larmes, et claquait le paravent contre le mur. Ils sursautèrent et Victorien recula.
« Tu ne dormais pas ? me demanda-t-il, fébrile. »
Je ne pris pas la peine de lui répondre et me contentai de le fixer de mon regard que je voulais plein de ressentiment, de haine, de rancœur, de douleur, aussi. L’un de types siffla en murmurant un « il a pas l’air content, le curé », avant que les deux autres ne se mettent à rire. Je n’en attendais pas plus pour partir d’ici, n’admettant plus leurs moqueries cruelles. Derrière moi, pourtant, il y eut aussi quelques cris, quelqu’un qui demandait à ce qu’on le laisse passer, mais j’étais déjà dans l’escalier que je descendais à m’en briser la nuque. J’entendis mon nom, mais je ne l’écoutais pas, je n’avais qu’un but, celui de fuir.
De retour chez moi, je me déshabillai et jetai ses vêtements à terre, avant de m’enfermer dans la douche. J’éclatai en sanglots, j’avais fait ce sacrifice pour rien. Comment allais-je pouvoir me regarder dans un miroir, maintenant ? Comment pourrais-je faire des promesses, avec en souvenir, celle que je venais de trahir. Je repassais dans ma tête notre soirée si parfaite, les moments que j’avais passés avec lui, les choses qu’il m’avait dites. Menteries… J’eus soudain envie de vomir et j’eus à peine le temps de m’extirper de la cabine et de me pencher au-dessus des toilettes, qu’une bile acide et douloureuse me brûla la gorge.
Désarticulé, faible et encore nu, je pleurais sur le carrelage aux joints crasseux de ma salle de bain. Puis il fallait que j’aille à l’église, que j’affronte tout ça sans défaillir. A cet instant précis, je voulus mourir. Malgré tout, je me coiffai, m’habillai et après avoir emballé les affaires de Victorien dans un sac que je lui renverrais par la poste, je pris cet éternel chemin qui aujourd’hui, était mon chemin de croix à moi.
Je n’osais même plus toucher les objets de culte, ni croiser les yeux du père Thomas.
Je fis encore tomber un candélabre, ça ne faisait que la dixième fois que ça m’arrivait ce matin. Je transpirais, et j’avais remonté mes manches jusqu’aux coudes, pour être plus à l’aise. Je me dégoûtais, je ne me supportais plus. J’avais l’impression d’être un monstre. A midi, je déjeunais à peine, et reprenais, machinal, mes activités. Je n’y mettais aucune passion, aucun entrain, j’étais déjà mort.
Le soir, je ne pus encore rien avaler, je demeurais prostré, effondré. En y réfléchissant, je l’avais peut-être cherché. J’avais fauté et j’avais été puni, cruellement. Mon cœur avait perdu la raison trop vite mais il avait attendu si longtemps avant de pouvoir le faire. Désormais, je ne savais plus où j’en étais réellement, si je devais continuer, si je devais tout envoyer balader. Et tout ça à cause de lui.
Tout à ça à cause de toi…
Un mois d’août bien triste venait de débuter. Dans le quartier tout semblait mort, et je m’ennuyais. Mon grand-père était mort il y a dix jours, et l’enterrement s’était déroulé avant-hier, sous la pluie et l’orage. Puis je n’avais plus entendu parler de Victorien. Il m’avait oublié, comme moi, j’essayais de le faire avec lui. J’avais finalement déposé ses vêtements dans un carton, devant l’épicerie avant que celle-ci n’ouvre.
Mes parents m’avaient découvert changé et distant, moi je me savais juste souillé.
Je n’arrivais plus à trouver le sommeil. Cette nuit, je me tournais et me retournais dans mon lit, et enfin, agacé, les nerfs en pelote à cause de la chaleur lourde, je me dépatouillais de mes draps et sautais à terre. Je ne pris même pas la peine de revêtir mes habits de prêtre, et sortis en t-shirt et jeans, dans la nuit. Pareil à un papillon attiré par de la lumière, j’étais happé par l’image noirâtre de l’église qui se découpait, obséquieuse. Ma peau se granula quand j’entrais et je vins échouer sur le même banc. Je n’avais plus prié depuis longtemps, mais maintenant, j’en ressentais le besoin. Pourtant, je n’allai pas bien loin dans mon oraison et je fondis en larmes. Je me levai et m’approchai du calvaire, grimpant les marches qui menaient à l’autel. Je le contemplais, je cherchais en lui ma réponse, j’avais envie qu’il me la donne à travers toute la souffrance peinte sur son visage. Ma main prit sa course pour venir toucher les pieds en marbre blanc, blessés eux aussi mais je n’en eus pas le temps. Un corps se scella à mon dos, un souffle s’affaira à mon oreille. D’abord, je craignis d’avoir affaire à un marginal, mais je reconnus immédiatement son parfum et la colère me donna assez de force pour que je puisse me dégager de lui.
« Hadrien… Non, tu n’iras nulle part. Reste ici, je t’en prie.
-Pas question ! Comment t’as pu me faire ça ? J’ai vraiment été con, j’aurais dû le voir plus tôt ! Tu sais à quel point c’était important pour moi ?! A cause de toi, j’ai tout perdu, ma dignité, ma parole. Je t’ai donné une chose que j’aurais dû garder pour quelqu’un d’autre, ou pour personne d’autre d’ailleurs. Mais merde… Et tout ça pour quoi ? Parce que t’avais fait un pari, t’avais envie de t’amuser avec tes potes… Pourquoi tu m’as choisi, moi ? Je ne t’avais rien fait… J’étais juste trop bête, mais ça ne méritait pas ça ! Et puis d’abord, qu’est-ce tu fais ici à une heure pareille ?
-J’attendais devant. Je sais que parfois, tu viens là le soir. Presque tous les jours, pendant ces trois semaines, je suis resté là à t’attendre. Je n’osais pas aller te voir chez toi ou bien pendant la journée… Je veux t’expliquer…
-Pourquoi ? Parce que tu me crois vraiment trop stupide pour comprendre par moi-même ?
-Ca suffit, maintenant ! »
Il me saisit par les épaules, déployant une force incroyable et dans un sens, terrifiante.
« J’en ai rien à foutre de leur pari ! Oui, au début, ça me faisait rire, mais tu me plaisais déjà, mais il y avait cette distance, ce fossé entre nous. Alors, dans un sens ça m’a donné un semblant de courage pour le franchir.
-Tu te fous de moi. Non, mais vraiment, tu te fous de moi ! Le pire, pour moi, c’est tout ce que tu m’as dit, les mots tendres, les gentillesses… Toutes les attentions que tu as eues pour moi. »
En y songeant, j’avais envie de pleurer et une première larme dévale ma joue. Victorien tenta de m’approcher mais je le repoussais vivement.
« Ne me touche pas ! Tu me dégoûtes autant que moi, je me dégoûte.
-Tu ne comprends rien, Hadrien ! cria-t-il d’un coup. Il ne s’agit plus de jeu, de futilité. C’est autre chose. Jamais je suis tombé amoureux, jamais j’ai aimé quelqu’un. Il a fallu que ce soit toi, toi qui étais inaccessible, si loin et si près en même temps. Alors je suis devenu ton ami, c’était déjà bien pour moi. Mais tu avais une faille, celle que tu as toujours préférée cacher. Celle qui t’a fait me céder, ce besoin que tu avais de m’entendre te dire toutes ces choses que je pensais sincèrement. Pour un pari, jamais je n’aurais autant fait, jamais je n’aurais patienté aussi longtemps. Je serais passé à autre chose, je t’aurais oublié sans remords. Mais tu m’obsèdes, tu me possèdes ! Où que j’aille, tu es là ! Je te cherche quand je ne te trouve pas et je me rends compte que tout ça, c’est dans ma tête. Je t’ai confié des choses que mes amis ne savent pas… Je t’aime, tu comprends ? »
Il m’avait agrippé de nouveau, il mortifiait ma chair avec ses ongles. Et moi, je lui opposais toujours la même résistance.
« Lâche-moi ! Lâche-moi, Victorien ! »
Je me débattais, et lui me répétait qu’il m’aimait. C’était une torture. Je continuais de hurler, lui ordonnant de me laisser partir mais il continuait sa folie :
« Fais un choix ! Choisis ton dieu ou choisis-moi, ne me laisse pas ! Pas comme ça, pas maintenant ! T’as pas le droit.
-Tu l’avais, toi, le droit de me faire souffrir comme ça ?
-Pardon, tellement pardon… Devant eux, je ne savais plus quoi faire. Leur dire que j’étais amoureux ? Ils n’auraient pas compris, ils auraient rigolé. Je ne les vois plus de toute façon et j’ai laissé tomber mon appartement. Je suis retourné chez ma mère, parce que je suis plus proche de toi comme ça !
-Lâche-moi, à la fin !
-Non… Non, tu ne partiras pas, tu ne partiras plus ! »
Mais j’étais tenace, je me débattais avec hargne, j’ignorais ses plaintes, ses supplications, ses menaces. Je voulais réussir à le quitter et l’oublier. J’allais reprendre ma vie, tant pis pour le reste ! La hargne décuplait mes capacités et je m’arrachais enfin à lui, respirant normalement. Mais je n’avais pas mesuré ma force et j’eus à peine le temps de voir Victorien chuter en arrière et tomber. Son crâne heurta le rebord d’une des stèles qui entouraient le saint Calvaire et il ne me fallut que ça pour sortir mon esprit de sa catatonie. Tout ce que j’avais dit avant n’était qu’un frêle souvenir, et je me précipitais à genoux près de lui, soulevant sa tête. Il était inconscient, si ce n’était pire, et mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Ses cheveux pataugeaient dans le sang, qui tachait mes mains, les dalles grises. Quelques goûtes avaient giclé sur les fleurs blanches à deux pas de là.
Victorien était magnifique ainsi. Puis je me figeais. Qu’est-ce que je faisais là, à le regarder mourir ? Je courus jusqu’au téléphone d’urgence, dans la sacristie, et expliquais fébrilement le problème, m’y reprenant à deux fois tellement je paniquais. Je retournais auprès de Victorien, prenant sa main, ne voulait pas la trouver froide. Le père Thomas fut réveillé par les sirènes des véhicules qui s’arrêtaient devant l’église. Il entra avec les pompiers, et me prit à part alors que j’abandonnais Victorien.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
-J’étais là… J’avais besoin d’être seul un peu. Puis Victorien est venu me voir, pour me parler. On s’était disputés pour pas grand-chose ! précisais-je. Mais il est tombé, il a trébuché, et sa tête a heurté le rebord… Et… »
Ce que je racontais n’avait plus grande signification, je pleurais, le père Thomas se contenta de me tapoter l’épaule. Un pompier s’approcha de nous et lança :
« Comment c’est arrivé ?
-En tombant, sa tête… commençais-je sans finir ma phrase. Comment va-t-il ?
-Il est dans le coma. Le traumatisme crânien est important, on l’emmène aux urgences.
-Il ne va pas mourir ?
-Les médecins vous le diront. Mais ne vous inquiétez pas. Vous voulez venir avec nous ?
-Non… Non… Je vais aller voir sa mère.
-Oh, très bien. Tenez, voici le nom de l’hôpital. »
Il n’attendit pas plus, alors que chaque seconde qui passait était un peu de vie en moins pour Victorien. Le père Thomas m’apporta de l’eau, mais je fondis en larmes de nouveau, et il prit ma main, réconfortant.
« Ton ami va s’en sortir, ne t’inquiète pas.
-S’il meurt, ce sera de ma faute ! arguai-je, difficilement.
-Il est tombé, tu n’y pouvais rien… Tu l’as poussé, c’est vrai, mais tu ne voulais pas lui faire du mal ?
-Comment vous savez que… ? »
Je pâlis mais le prêtre continua :
« J’ai le sommeil léger, tu sais, Hadrien. Je ne voulais pas t’espionner, ni quoi que ce soit, mais au début, j’ai pensé qu’il s’agissait de personnes extérieures qui étaient rentrées. Tu sais… continua-t-il, en chassant une mèche qui collait à ma joue. On peut faire des erreurs, on peut se tromper dans nos choix… Mais est-ce que tu as vraiment choisi ? Est-ce tu n’es pas malheureux de tout ça ?
-Si, mais… J’ai mal agi.
-Non… Tu aurais mal agi si tu avais tué quelqu’un, si tu l’avais volé, si tu l’avais blessé. Mais tu n’as rien fait de tout ça. Tu as juste découvert que tu n’étais pas fait pour ça… Personne ne t’en voudra si tu décides de revenir en arrière.
-Mes parents…
-Oublie tes parents, Hadrien. Il faut que tu saches ce que tu veux, tout seul. Allez, va voir sa mère, puis après tu iras à l’hôpital, et tu dormis aussi un peu. Mais il faudra que tu sois fort, d’accord. Je prierai pour lui et pour toi.
-Merci. »
Il sourit encore et je prenais congé de lui. Il était quatre heures du matin, mais j’allais quand même sonner chez madame Amart, le cœur lourd. Notre discussion fut brève. Au début, elle était plutôt énervée mais dès que je parlais de Victorien, elle se mit à trembler et pleura dans mes bras.
A l’aube, nous entrions dans un lieu à l’odeur d’éther, blanc, mais qui me faisait si peur.
Depuis deux mois, Victorien était dans le coma. Si au début, les médecins avaient eu quelques frayeurs, mais à présent, son état restait stationnaire. Il n’était plus en danger, à en croire ce qu’on nous disait.
Cela faisait maintenant cinq semaines que je n’étais plus prêtre. J’avais pris ma décision, même si elle avait été difficile. J’eus l’impression de perdre une partie de moi, mais en réalité, ce n’avait été qu’un leurre. Je vivais avec la mère de Victorien pour le moment et je remplaçais en quelque sorte son fils. Je n’avais jamais travaillé de ma vie, je n’avais aucune qualification, et j’étais bloqué, mais je ne désespérais pas. Viviane me persuadait lentement mais sûrement de reprendre mes études. J’avais de l’argent de côté, pas beaucoup, juste assez, mais ce ne serait sans doute pas pour cette année. Le mois de septembre allait s’achever.
Du côté de mes parents, les choses avaient changé aussi. Quand ils apprirent que je choisissais de quitter mes fonctions cléricales, je crus à un séisme. Mais quand j’en annonçais la raison, cela finit de les achever. Mon père n’hésita pas une seconde à me taper dessus, tandis que ma mère pleurait et pleurait sans cesse, demandant ce qu’elle avait fait pour mériter ça. Et entre deux, elle trouvait le temps d’implorer le pardon de dieu. Je me suis défendu, pas beaucoup, sinon, j’étais certain de le tuer si je me décidais de lui cogner dessus. Résultat, je m’en suis sorti avec deux points de suture à la lèvre et lui, un nez cassé. J’étais interdit définitivement de séjour chez eux, sauf si je revenais dans le droit chemin et que j’allais voir un médecin, sous-entendu, un psychologue pour me guérir de ma maladie mentale. Ca ne m’avait pas surpris et je n’en attendais absolument pas moins d’eux. Au moins, je savais à quoi m’en tenir. Ca m’avait blessé, bien sûr, mais je m’y étais préparé mentalement. Désormais, je n’avais plus que Viviane et Victorien, s’il ne lui prenait pas la déraison de me laisser seul. A vingt-six, je devais tout recommencer, me faire des amis, me faire une vie à moi. Ca promettait d’être compliqué.
Comme chaque matin, Viviane et moi nous rendions à l’hôpital pour voir Victorien. Je n’avais pas eu d’ennui après ça et on n’avait conclu à une chute. Ce n’était pas faux, il était tombé seul, en trébuchant sur un pli du tapis. Je l’avais repoussé, et en cela, je me sentais coupable. Pas un jour sans que je pense à sa mort possible et à ma solitude, après.
A peine Viviane eut-elle posé le pied à l’accueil qu’un médecin lui sauta dessus, et moi je restais comme un abruti, sans savoir quoi faire de mon corps. Je finis par m’asseoir sur un siège en plastique, mon rongeant les sangs en bonne et due forme. Viviane revint vingt minutes plus tard, mon cœur tambourinait dans ma poitrine. La mère de Victorien me tomba dans les bras et articula, la voix cassée, que Victorien était sorti du coma.
« On peut aller le voir… Tu viens ?
-Bien sûr ! Il y a des séquelles ?
-Rien de bien sérieux. Il aura des migraines pendant un petit temps mais c’est tout. Il est encore un peu faible, mais le médecin à dit que nous voir nous ferait du bien.
-Vous pensez ?
-Mais, oui, j’en suis certaine ! »
En montant dans l’ascenseur, j’étais terrifié, et plus je parcourais ce couloir dans lequel j’avais fait si souvent les cent pas depuis deux mois, plus je perdais mon souffle.
Victorien attendait dans son lit, le dos appuyé contre l’oreiller que lui avait arrangé les infirmières. Sa mère l’embrassa à l’en tuer, murmurant qu’il lui avait fait peur. Victorien geignit légèrement puis son regard s’arrêta sur moi. Viviane hocha la tête et s’exclama :
« Je vais vous laisser seuls, vous avez besoin de vous parler. »
Je lui en étais infiniment reconnaissant et je m’installais sur le fauteuil, près de son lit.
« Bonjour, Victorien…
-Pourquoi t’es là ?
-Je suis tellement désolé, soufflais-je du bout des lèvres. Désolé pour tout ça…
-Et moi donc… »
Il était faible et je lui recommandais de ne pas trop forcer. Il sourit juste et me prit la main.
« Les médecins m’ont dit que je suis resté dans le comas deux mois… C’est vrai ?
-Oui… Et beaucoup de choses se sont passées… La première… J’ai quitté l’Eglise. C’est pour ça que tu me vois ici, comme ça. Je suis un jeune homme normal, j’ai réussi à briser mes chaînes.
-Il était temps ! plaisanta Victorien.
-Oui… Avec mes parents aussi, j’ai mis les choses au clair. Bon… Je dois t’avouer que depuis, je squatte ta chambre, chez ta mère !
-Ils t’ont foutu dehors ?
-Les deux nouvelles d’un coup, ça a été bien trop pour eux. Le seul truc qu’ils m’ont laissé, c’est ça, souris-je en désignant ma lèvre et la petite cicatrice.
-Ton père t’a frappé ?
-Oui, mais je le lui ai bien rendu ! »
Une porte qui s’ouvre m’interrompit et le médecin m’annonça qu’il était temps que je laisse son patient se reposer. A contrecoeur, je lui promettais de revenir dès le lendemain, et je peinai à le lâcher.
Vivian et moi déjeunâmes ensemble dans un restaurant du quartier puis j’occupais le reste de l’après-midi à chercher des petits boulots, sans grand succès. J’avais l’esprit bien ailleurs pour ça, de toute façon.
Le lendemain, et durant les deux semaines qui suivirent, nous rendîmes visite à Victorien chaque jour, pour constater qu’il allait de mieux en mieux. Viviane m’accordait toujours un temps seul à seul avec son fils. Il sortait demain et avait bien du mal à cacher son impatience.
« Ca fait deux semaines que je végète éveillé dans ce pieu ! Tu sais… Je me souviens de rien, ou si peu, mais… Il y a une chose dont je me rappelle et dont je suis sûr… C’est que je t’ai dit que je t’aimais…
-Oui, tu l’as dit, avouai-je, en souriant.
-Si ça te fait sourire, c’est déjà ça.
-J’aime quand tu le dis, même si tu l’as pas dit souvent.
-Je suis sincère, Hadrien. Avant, j’étais rien, j’étais un type qui collectionnait les aventures. Toi, tu m’as fait devenir autre chose parce que tu étais différent. Je voudrais te le redire franchement. Je t’aime, Hadrien. »
Je me penchai vers lui et lui volai un baiser.
« Je dois interpréter ça comment ?
-Comme tu veux.
-Moi, je veux que ça signifie « moi aussi ».
-Très bien, ton vœu est exaucé. »
Je l’embrassai encore, bien moins timidement qu’au début. Avec lui, je voyais toute ma vie qui n’avait pas été, et tout un passé qui deviendrait un futur à refaire.
« Je n’arrive pas à croire que tu aies réussi à faire ton choix… A te décider, tout abandonner, recommencer.
-Justement, parfois, on n’a pas d’autre solution que de faire des choix. Alors, là, j’ai pris le meilleur, et de loin.
-C’est gentil ça, sourit Victorien, malicieux. J’ai parlé à ma mère de mon attirance pour toi, je la soupçonne de t’avoir accueilli pour ça.
-Tu crois ?
-Sûr… Ma mère veut toujours mon bonheur… »
Et moi, j’avais le mien.
Victorien sortit le lendemain et retrouva sa chambre, pas totalement intacte, certes. Mais il n’en était pas mécontent, j’en suis certain. Il fallait à présent s’organiser pour notre vie à nous. Victorien disait qu’il ne m’en voulait pas pour l’accident mais ma culpabilité se suffisait à elle seule et se substituait aisément à sa rancune. J’avais le devoir de m’en libérer au plus vite mais c’était difficile. Heureusement, Victorien était avec moi. Pas seulement lui. Il y avait aussi Viviane, qui remplaçait un peu ma mère qui n’avait jamais été présente de toute façon. Mais aussi le père Thomas, qui me traitait toujours comme son propre fils, même si je l’avais peut-être déçu.
Victorien avait réussi à reprendre ses études sans trop de peines et moi, j’hésitais encore. Peut-être de l’Histoire… On cherchait aussi un appartement, pour tous les deux, pour vivre notre existence en paix. En toute franchise, je ne savais pas si Victorien était l’homme de ma vie, celui que j’attendais et que je n’attendrais plus maintenant, mais il en faisait partie. Je l’aimais, sincèrement. Il m’avait sauvé, voilà tout. Sauvé de moi, de tout. A présent, j’avais choisi mon seul maître de pensée, l’avenir qui me dira si j’ai eu tort ou non. Au fond de moi, je ne pense pas…
Fin
Note : Un loin one shot qui m’agace… Bon… Je vais arrêter là sinon je vais le détester d’ici trois secondes. Puis…A chaque fois c’est pareil, je quitte des persos et je veux qu’ils reviennent… … Je sens que je vais me faire une mini suite mdr, un épilogue peut-être :p Merci si y’a encore des gens ici lol !! Et désolé pour les fautes éè