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Fiction » Biography » Sois poly font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Leannath
Fiction Rated: K+ - French - General - Reviews: 1 - Published: 06-19-06 - Updated: 06-19-06 - id:2195840

On dit que l’âme universelle est en chacun de nous. Qu’on la voit flotter et s’empourprer lorsqu’elle est au fin fond de nous même. Peut-être, alors, pouvait-on la voir tout au fond de sa gorge, lorsque Lucie ouvrit bêtement la bouche et puis se rétracta quelques secondes après. Comparé à ce que l’on pouvait croire, ce n’était pas si facile de dire ce que l’on avait sur le cœur. Le pourquoi du comment on était là, en face d’une psy qui vous regarde avec des yeux globuleux, attendant patiemment qu’on dise quelque chose. Mais rien ne voulait sortir. Et il n’y avait pas grand chose à dire.

Une déception qui entraîne une dépression, quoi de plus banal ?

La jeune fille regarda quelques instants ses pieds. Elle s’était pourtant depuis longtemps préparée mentalement pour cet instant. Depuis que sa mère lui avait dit qu’elle ne pouvait plus continuer ainsi, qu’elle devrait aller voir quelqu’un.

-Tu as un problème, Lu’, il faut aller soigner ça.

Elle en avait de belle la mère. Aller remuer le couteau dans une plaie qui commençait juste à cicatriser. C’était très gentil de la part d’une mère. D’ailleurs, de la part de toute la famille. De tout le monde. Médecins et proches.

« Ne porte pas ça, tu vas te faire mal », « Ne fais pas ça, tu vas avoir mal », « C’est pas une honte d’avoir un problème comme le tien », « Tu as un problème assez particulier », « Je ne connaissais pas ce problème », « Je ne peux rien faire contre un tel problème », « Je ne suis pas dans la capacité de régler ce problème » …

Problème… un bien maigre mot. Sûrement pour ne pas prononcer le fatidique. Ou peut-être parce que personne n’arrivait à le prononcer. Allez, ce n’est pas si difficile…

-Si tu as un problème, Lucie, il faut m’en parler.

Tiens, elle l’avait presque oubliée la grenouille en face d’elle.

Elle voulait savoir si elle avait un problème ? En gros, il se résumait à un bien joli mot : Polyenthésopathie. Mais bien sûr, ça n’évoque rien dans la cervelle d’un si jeune têtard.

A choisir un psy, pourquoi pas un vieux croûton qui y connaissait quelque chose, à la vie ? Ben non, au lieu de ça, c’était une petite jeunette. Mais « c’était pour que tu sois plus à l’aise pour parler. Tu verras, tu seras beaucoup moins stressée » … Ah ben voilà, on le pointe du doigt le dit problème : le stress. C’était si dur que ça à dire ? Non ? Tant mieux !

Les mots au bord des lèvres, Lucie rouvrit une nouvelle fois la bouche. Pour la refermer quelques secondes après. La psy qui portait le nom merveilleux d’Alexandra - « Mais tu peux m’appeler Alex, c’est plus court et plus facile à mémoriser » - se pinça les lèvres et s’enfonça un peu plus dans son fauteuil.

Si elle continuait, elle allait être stressée. C’est pas bon à trop forte dose…

-C’est pas de votre faute si je ne dis rien.

Un peu étonnée, la grenouille… Bah fallait dire que c’était le premier mot qui sortait de la bouche de la jeune fille depuis qu’elle avait vaguement articulé un "bonjour" pas très convaincant.

-Bien… Tu peux me dire pourquoi tu es ici, maintenant que je sais que tu parles ?

Et c’était reparti… Y’a des fois, vaut mieux se taire, tout compte fait. Mais la sympathique Alex avait l’air tellement heureuse en se redressant sur son lourd fauteuil rouge, qu’il ne fallait pas trop s’amuser avec elle. Au risque de la voir faire une dépression.

-Parce que ma mère m’y a traînée.

-Mais si elle t’y a traînée, c’est qu’il y a une raison, non ?

-Possible…

C’est le jeu très connu du « je-veux-pas-te-parler ». On avait le droit à un avocat, non ? D’un soupir à fendre l’âme, Lucie se mit un peu plus à l’aise dans le canapé sur lequel elle était assise.

-Et cette raison, j’ai le droit de la connaître ?

C’est qu’elle est testarde celle là…

-Demandez à ma mère.

-C’est pas avec elle que j’ai envie de parler.

Impressionnant ce tac au tac. Instinct de grenouille, peut-être…

-Et je dois dire quoi ?

-Ce qui t’amène ici. Pourquoi tu as besoin de voir un psy.

-Il paraît que j’ai un problème

Le mot résonna quelques secondes dans le crâne de la jeune fille. Encore une fois et elle allait piquer une crise…

-Et bien, parle-moi de ce pr…

-J’en ai pas !

Oui, bon, elle avait peut-être été trop agressive sur le ton employé. Mais il y avait des mots à proscrire du vocabulaire..

-Calme toi, et reste polie

Très drôle, vraiment. Elle l’était bien assez…

-Tu sais, je suis là pour t’aider.

Elle semblait garder son calme. Ceci était exemplaire. Une grenouille aurait préféré retourner dans son étang..

-Oui, oui… et puis vous êtes mon amie. Vous êtes là pour m’aider, comme tous les autres. Et comme tous les autres, le résultat sera le même. Vous n’aurez aucune réponse à donner à ma maladie. C’est bon, j’ai compris le message. Je perds mon temps ici.

-Parle-moi de cette maladie.

Et… oups ! L’art et la manière de laisser les mots qui faut pas s’échapper…

-Polyenthésopathie.

-Tu pourrais articuler quand tu parles s’il te plait ?

-PO-LY-EN-THE-SO-PA-THIE. Vous voulez que je l’écrive aussi ? J’vous en fais un Tee-shirt ?

-Poly… quoi ?

-Ok, c’est bon. C’est une perte de temps.

D’un geste un peu brutal, Lucie ramassa son gilet et commença à se lever. Elle n’allait pas perdre son temps ici.

-Assieds-toi.

-Non, je m’en vais, vous ne pouvez rien faire pour moi. A priori personne ne le peut.

-Il se peut peut-être te faire du bien de te laisser aller. Je suis sûre que tu as des tonnes de choses à dire.

-Ca m’intéresse pas.

-Toi non, mais ton esprit ?

Une entité qui ne valait peut-être pas la peine de parler. Néanmoins, Lucie se rassit sur le fauteuil, plutôt contrainte et sans entrain. On ne peut vivre sans l’esprit. C’est celui qui sait et qui dirige. C’est celui qui raisonne.

-Bien. Tu as fait le bon choix.

Le sourire d’un vainqueur.

Et le pittoresque de la vaincue.

-Je ne fais aucun choix.

-C’est toi qui dirige ta vie.

-Je ne suis que l’objet du destin. Tout comme vous. Comme les gens qui attendent leur tour dans la salle à côté.

-Qu’est-ce qui te fais dire cela ?

-J’ai déjà essayé de me laisser aller. Et j’arrive là où j’aurais du aller depuis le début.

-Ici ?

-Ouaip…

-Pourquoi ? Pourquoi avant ?

-Disons que j’ai pas la même façon de penser que les autres.

Besoin de rêver. De trop rêver. Adolescence ? Besoin d’évasion ? Cauchemar ?

-Quelle est-elle ?

-C’est plutôt personnel. J’ai pas envie de me retrouver interner.

Des dieux. Des vies. Des fourmis. De la haine. La mort. Et le sang. Immanquablement, le sang. Tout se termine inlassablement par le sang.

-Très bien. Alors parle-moi de ce qui t’amène aujourd’hui.

Lèvres pincées. Un combat perdu pour elle. Retour à la case départ.

-Polyenthésopathie.

-Et en clair, ça veut dire quoi ?

-Plusieurs douleurs, je suppose.

-Comment ça, « je suppose » ?

-J’ai pas fait assez de grec pour traduire ce mot complètement.

-Oui, mais "Poly", j’arrive à comprendre.

-Maladie due au stress, donnant naissance à un mal à toutes les articulations, d’où le symptôme du « mal partout ».

-Qu’est-ce qui te stresse ?

Question piège… Par où commencer ?

Lucie ouvrit la bouche et la referma. Ses yeux finirent par se fermer. Tellement de bons souvenirs. Tellement de déceptions… Et si c’était réellement ça qu’ils voulaient au départ ? Un réel mal…

Tellement de rires. Tellement de bons souvenirs. Tous ces moments passés sur une scène. Tous ces moments… perdus…

Tellement de larmes…

-Lucie ?

Dans un effort démesuré, la dénommée ouvrit les yeux et papillonna quelques secondes. Les larmes perlaient sans vouloir sortir.

Comme toujours.

Pourquoi ? Pourquoi tout d’un coup ? Qu’est-ce qu’il avait à reprocher ? Qu’est-ce qu’il voulait finalement ?

-Lucie ?

Elle n’avait été bonne qu’au dépannage, elle le savait. Elle avait été rejetée simplement parce qu’elle ne servait plus à rien.

Tous ces mots en l’air… Ils flotteront encore longtemps dans son cerveau.

-Lucie ?

Surprise par un tel ton agacé, Lucie déglutit péniblement. De son regard vide de tout bonheur, elle regarda la psy quelques secondes avant de se rendre compte qu’elle faisait une erreur. C’était une effroyable méprise de s’être fait traîner ici.

La jeune fille empoigna de nouveau son gilet. Sa main l’agrippa de toutes ses forces. Prise de souvenirs qu’elle voulait à tout prix oublier. Prise par la page qui venait de se rouvrir. Celle qu’elle croyait avoir tourné.

-Lucie, reste ici !

-Merci pour la conversation, Alex. Ce fut extrêmement désagréable.

Reprenant le contrôle sur son esprit qui avait besoin de se vider, Lucie empoigna la poignée de la porte qui menait à la salle d’attente. Dans un dernier soupir, la porte se referma derrière elle.



© Copyright 2006 Leannath (FictionPress ID:412875).


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