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Fiction » Fantasy » Griffe de Dragon font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Killy
Fiction Rated: M - French - Fantasy/Adventure - Reviews: 6 - Published: 07-01-06 - Updated: 07-07-06 - id:2203755

Auteur : Tipheretj

Titre : Griffe de Dragon

Genre : Heroic fantasy - Yuri

Résumé : Des clans rivaux, et une guerre qui se prépare ; une tribu légendaire de femmes guerrières contraintes à l'exil ; une princesse mêlée malgré elle à la révolte, et les diverses rencontres qu'elle fera sur son chemin, qui la mèneront plus loin qu'elle aurait imaginé.

Le post-it de l'auteur : Oui, je sais, ça fait très sérieux tout ça, mais que voulez vous, … L'heroic fantasy, c'est quand même fait pour se prendre au sérieux et pondre des machins pleins de bons sentiments héroïques (ça y'est, je sens que le sérieux s'en va et une partie du lectorat avec :D). Bon enfin bref, c'est parti pour une nouvelle fic :p

Griffe de Dragon

Chapitre 01 – L'exil

Territoire des Na'en – Palais de la Reine

De la plus haute tour du palais Na'en, la reine Tahya contemplait, impassible, le soleil se coucher sur la ville. Elle avait toujours aimé contempler les jeux d'ombre et de lumière sur les nombreux toits et tours de pierre qui entouraient le palais, comme une mer de briques et de roches, où perçaient ici et là des ilôts de verdure. Un immense océan sur lequel elle régnait, tel un capitaine sur son bateau. L'astre faiblissait, peu à peu, et s'inclinait suivant une légère courbe pour finalement disparaître là bas, derrière cette fine bordure de sable qui marquait la frontière entre son royaume et le désert immense qui l'entourait à l'Ouest : le Grand Désert, cette plaine infinie de sable sec et brûlant, aride et desséchée. Des milliers d'hectares de dunes jonchées d'os blanchis par le soleil. Pas un point d'eau, pas âme qui vive dans ce lieu. Personne n'avait réussi à le traverser, à la connaissance de la reine ; personne n'en était revenu vivant. Et pourtant…

Pourtant, le moment était venu pour la souveraine de se préparer à emmener son peuple de l'autre côté du Grand Désert. L'exil débuterait prochainement ; elle ne connaissait pas encore le moment précis où il faudrait partir, mais cela viendrait. Les choses se préparaient, une à une. Ce n'était pas de gaieté de cœur qu'elle avait choisi l'exode, cette lourde décision : il n'y avait tout simplement pas d'autre alternative.

Mais, peut-être, ce soir, un heureux présage pourrait lui être amené… Certaines décisions pouvaient rendre le travail plus aisé. Auraient-elles des alliés, de l'autre côté des plaines arides que les Na'en traverseraient au péril de leur vie, ou ne rencontreraient-elles que des ennemis ? Faudrait-il, encore une fois, s'imposer par l'épée ? Elles n'en avaient jamais eu peur, et Tahya avait toujours combattu aux côtés de son peuple pour le guider. Mais elle savait que le Désert garderait à jamais une partie des siennes, et si ce peuple inconnu, à qui elle avait proposé une alliance, acceptait, cela éviterait davantage de pertes inutiles.

Elles étaient près de dix mille, à vivre dans cette plaine. Un clan de femmes guerrières que l'on appelait les Na'en, gouvernées par la reine Tahya et soutenant ses décisions sans aucune réserve. Il y avait quelques siècles de cela, lorsque le clan avait été formé, elles vivaient en nomades, errant d'une ville à l'autre, pillant les villages pour vivre. Un temps bien loin à présent ; elles avaient conquis cette ville et celles qui les entouraient, gagné la protection du Dragon, et avaient commencé à vivre là. De temps à autre, il arrivait qu'une guerre éclate avec un petit clan voisin – rien de grave. Rien qui ne puisse les inquiéter. Elles avaient toujours été victorieuses. Mais voilà qu'un ennemi nouveau surgissait, un ennemi contre lequel ni elles ni personne ne pouvaient rien, et que l'on ne pouvait que fuir…

A l'horizon jaune d'ocre, une minuscule silhouette noire planant au dessus du désert troubla son esprit. La réponse arrivait, entre les griffes de l'aigle royal, de retour. Il était parti voilà trois semaines déjà, sans garantie qu'il revienne, ni même qu'il survive. Un sourire de joie se dessina sur les lèvres pourpres de la reine. Il est revenu. Il est vivant.

"Votre majesté !"

La reine se retourna pour voir la commandante Yashna qui se tenait derrière elle, dans ses appartements. Elle posa un genou à terre, et la reine lui fit signe de se relever rapidement. Elle lui avait demandé de venir lui faire son rapport à propos de cette mission qu'elle projetait d'envoyer en reconnaissance ; et ce, que la réponse des Veyens soit positive ou pas.

"Approche, Yashna", dit-elle. "Tu vois cet aigle, là-bas ?"

"Notre réponse", acquiesca Yashna de sa voix grave, et elle plissa ses yeux bridés pour mieux voir. "A mon avis, elle ne peut être que positive."

Yashna était jeune, songea Tahya, et n'avait pas encore appris à garder ses avis pour elle, surtout lorsqu'il s'agissait de choses aussi importantes. Quoiqu'il en soit, Tahya ne regrettait pas, malgré son âge, de l'avoir nommée à un poste aussi important, qui impliquait la responsabilité d'une partie de leur armée. Yashna s'en sortait bien, et la reine lui faisait confiance pour mener à bien la traversée du Grand Désert.

"Il progresse", dit Yashna. "Nos observatrices m'ont toutes rapporté la même chose. Il semblerait aussi qu'il gagne du terrain de plus en plus vite."

'Il progresse', songea la reine, amèrement. 'Il', cet ennemi redoutable, c'était le désert. Le peuple des Na'en vivait à la bordure du Grand Désert, dans cette vallée fertile que l'on nommait les plaines de Yalem, en hommage à cette légende, qui racontait qu'une larme de la déesse Yalem avait un jour transformé ce désert aride en plaine verdoyante. La vallée s'étendait sur des kilomètres, et renfermait en son sein plusieurs petites villes et villages, ainsi qu'en son centre, la grande cité qui entourait le palais de la reine Tahya.

Cela avait commencé il y avait un an. Peu à peu, le sable avait commencé à s'infiltrer dans les villages les plus éloignés de la capitale. L'herbe avait commencé à disparaître, le sol était devenu plus sec ; le temps avait commencé à changer, le soleil s'était mis à briller sans relâche – tout se passait comme si l'eau se retirait de la plaine. Personne ne s'était alarmé de la situation, jusqu'à ce qu'un beau jour, la reine apprenne que des dizaines de villages avaient été abandonnés et que leurs habitantes venaient maintenant vers la capitale.

Le désert gagnait du terrain, et rongeait la plaine de Yalem petit à petit. La reine avait fait appel aux plus grandes savantes du royaume, et toutes lui avaient donnée la même réponse : non, le phénomène ne s'arrêterait pas, et rien ne pourrait empêcher le Grand Désert d'avancer. Quant aux raisons de ce fait, elles demeuraient bien mystérieuses. Une attaque d'un ennemi – mais comment serait-elle possible ? … Un phénomène naturel, alors ? C'était la solution la plus tentante, mais cela n'expliquait rien. Ruliej, qui dirigeait l'Observatoire des Elements, n'avait rien vu venir. Elle ne savait pas expliquer cela. Il faudrait l'aide d'une magicienne, avait-elle dit à la reine Tahya, pour comprendre ce qui se passe.

Mais il n'y avait jamais eu de magicienne Na'en, et Ruliej le savait tout comme la reine. Les Na'en étaient des guerrières, point. Elles n'avaient toujours compté que sur-elles mêmes et sur leurs armes. Et aucune d'entre elles n'avait jamais prêté attention à la magie – bon nombre n'y croyait pas, au fond. Excepté…

Il y avait cette vieille histoire, bien sûr, que toutes avaient oubliée, comme si ce n'était pas important. Comme si elles n'avaient jamais eu besoin d'une aide extérieure. Une aide magique.

La reine s'était rendue, inquiète, et sans prévenir personne, dans ce temple oublié, près de la frontière Est. Personne n'y vivait plus depuis longtemps, et les murs avaient commencé à tomber en ruine, les peintures aux couleurs vives s'écaillaient, et le bassin, dans la cour, s'était désseché, lui aussi. Il n'avait été bâti que dans un seul but : protéger l'accès à cette galerie souterraine, dans le fond du jardin, bien plus importante que tout le reste.

Même la ville était déserte. Déjà, le vent amenait avec lui, en lents tourbillons, des milliers de particules de sable, qui peu à peu, faute de lutter contre, avaient commencé à envahir les rues, les maisons ; elles s'inflitraient partout où elles le pouvaient, et une fois l'invasion commencée, rien ne pouvait plus l'arrêter. Tahya se surprit à penser que tout se passait comme si une conscience dirigeait ce phénomène, comme si le sable renfermait une âme qui le guidait et lui indiquait le chemin. Elle chassa vite cette idée stupide en entrant dans le long couloir obscur, dont la porte, au fond, gardait l'entrée du jardin.

Tahya pénétra dans le petit jardin secret, à l'aide de la clé qu'elle possédait, unique à en permettre l'accès. L'endroit était minuscule, entouré de hautes murailles en interdisant l'accès de l'extérieur. Mais même si personne ne venait jamais ici, et que personne n'était censé poser son regard sur ce que renfermait ce lieu, il semblait étrangement préservé, avec son herbe coupée, ses massifs de fleurs colorées – comme si le jardin s'entretenait de lui-même, en réalité. Ou peut-être qu'il existe une autre clé d'accès. Encore plus improbable qu'une histoire de jardin magique. Dans le fond, à flan de colline, une ouverture obstruée de rochers donnait accès au passage souterrain. Elle alluma un flambeau et entra, et suivit pendant près d'une heure le long chemin creusé dans la terre, jusqu'à atteindre son but.

Cette grotte de glace, loin sous terre, qui renfermait ce qu'elles avaient négligé trop longtemps. Trop tard maintenant… Il avait disparu.

Lorsqu'elle revint à la surface, plusieurs heures plus tard, elle savait pourquoi le désert avait progressé aussi rapidement, et pourquoi il rongeait ainsi les plaines de Yalem. En revanche, d'autres questions se posaient, beaucoup plus inquiétantes, et auxquelles elle n'avait aucune réponse. Troublée, la reine n'en parla à personne, de peur de voir les rumeurs se répandre et inquiéter son peuple.

Mais il fallait agir. Si elles restaient là, bientôt, le sable recouvrirait tout sur son passage, rendant la vie imposible. Tahya fit appel à sa meilleure conseillère afin de recevoir un conseil avisé ; mais la conseillère ne fit que lui donner la réponse qu'elle connaissait déjà. Eliminer la cause de la progression du désert était chose impossible ; la ville serait ensevelie sous des tonnes de sable, la vallée remplie de dunes, avant que les choses reviennent à la normale – si jamais il existait une chance d'endiguer le mal. La seule solution restante, alors, était de partir. Partir, oui, mais où ?

A l'Ouest, de toutes parts, c'était le Désert ; à l'Est, c'était les clans hostiles, trop nombreux, qui ne rêvaient que d'une chose : les voir définitivement disparaître et conquérir le peu qu'il resterait de leurs villes ensablées. Il aurait fallu en combattre des dizaines pour gagner leurs terres et une paix fragile qui leur aurait permis de s'installer autre part. De toute façon, la barrière fragile qui maintenait le désert à distance avait été rompue ; il ne s'arrêterait pas à la simple plaine de Yalem et aux territoires des Na'en. Maintenant, il allait progresser sans s'arrêter, bien plus loin que cette vallée. La seule solution sensée, c'était de le traverser pour aller s'établir de l'autre côté du Grand Désert. Charger immédiatement contre l'ennemi plutôt que de reculer et d'attendre. Une idée qui pouvait sembler folle, mais la seule qui méritait qu'on l'examine de plus près.

Quelque part, c'était une idée à laquelle la reine Tahya avait toujours pensé. A l'Ouest du Grand Désert, le territoire était plus vaste ; il y avait là des milliers de choses à voir, à faire, à conquérir – et deux clans seulement pour cet immense continent. De quoi retrouver leur instinct de conquérantes, enfoui en elles depuis qu'elles vivaient plus paisiblement, comme un troupeau de moutons doux et sages. Les Na'en trouveraient sans peine où s'installer ; en attendant la conquête de nouvelles régions, Tahya espérait trouver, dans ce territoire inconnu, des alliés, en la personne du clan des Veyens.

Quelques jours plus tôt, Yashna avait envoyé son fidèle aigle royal, porteur d'un message rédigé par la reine, au chef du clan des Veyens. Elle avait assuré à Tahya, avec toute sa certitude, que l'animal saurait trouver son chemin et survivre. La reine, un peu dubitative, l'avait cependant laissée envoyer son fidèle rapace. Et s'il revenait… Ce serait alors le premier animal, à sa connaissance, qui aurait effectué un tel exploit. Une assurance, et de la confiance pour l'avenir, quand elles accompagneraient l'aigle.

"J'ai également rassemblé des volontaires pour partir en reconnaissance, comme vous me l'aviez demandé", lui dit la commandante, tirant la reine de ses pensées. "Nous sommes quatre. J'ai pensé qu'il fallait mieux être peu, … La survie en sera facilitée."

"Très bien", répondit Tahya, un peu distante.

L'aigle n'était plus qu'à quelques mètres à présent. Yashna tendit son poing, recouvert d'un gant de cuir, et l'animal vint s'y poser en poussant un cri strident. Il avait l'air fatigué, et ses plumes brunes étaient recouvertes de poussière ; mais il était bien vivant.

"Je dois dire que j'étais sceptique", déclara la reine, "Mais il est revenu… J'avoue que je n'y croyais plus. C'est de bon augure."

"J'ai toujours su qu'il reviendrait. Et s'il a pu traverser le désert et revenir, alors je peux le faire aussi", assura Yashna avec un sourire.

Tahya la dévisagea. Yashna était grande, avait de longs cheveux noirs et la peau mate, comme beaucoup de Na'en. Son visage aux courbes douces et arrondies semblait celui d'une adolescente, et elle souriait beaucoup. Les apparences étaient trompeuses, songea la reine. De son allure, rien ne laissait deviner qu'elle était commandante dans l'armée des Na'en – rien, excepté peut-être son regard aux pupilles noires, aussi déterminé et perçant que celui de l'aigle royal qu'elle tenait sur son bras. Elle dissimulait une force que peu d'ennemis, au premier regard, étaient capables de pressentir ; ils comprenaient par la suite, mais trop tard. Si Yashna garantissait qu'elle pouvait traverser le Grand Désert, alors Tahya la croyait sur parole.

"Cette réponse ?" demanda la reine, tandis que Yashna ouvrait le message attaché à la patte de l'aigle.

"Ils acceptent l'alliance et nous proposent même leur aide pour traverser le désert", répondit la commandante, tout sourire.

"Bonne nouvelle", dit la reine, soulagée. "Ton groupe est-il prêt ?"

"Nous partirons après-demain."

"Bien. Tu peux te retirer, Yashna."

Maintenant, songea Tahya, il faudrait aborder ce qui risquait d'être la tâche la plus difficile : informer son peuple que l'exil allait bientôt débuter. Elle avait une idée bien précise de l'accueil, légitime, qu'elle allait recevoir ; mais elle ne pensait pas qu'elles refuseraient son idée. De toute façon, chacune connaissait la situation, et au fond, elles n'attendaient qu'une chose : que leur reine prenne la décision qui s'imposait. Elles seraient prêtes à la suivre. Tahya avait confiance, et il le fallait.

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A l'Ouest du Grand Désert : Territoire des Heyans – Ville de Xelnir

Des kilomètres de rues poussiéreuses, sous un ciel bleu, sans jamais aucun nuage ; des centaines de petites maisons blanches aux toits aplatis, autour de la résidence du roi. Il faisait tellement chaud dans ces rues, où les arbres et l'ombre se faisaient rares, que dans certains quartiers – le quartier marchand principalement – de larges pièces de tissus colorés, tendus entre les immeubles face à face, protégeaient les étals du soleil. Il s'y pressait toujours beaucoup de monde, la population diverse qui vivait à Xelnir venait des quatre coins du continent ; les autorités tentaient de restreindre l'accès aux seuls Heyans, mais il y avait tellement de monde que parfois, quelques Veyens ou d'autres parvenaient à entrer. Xelnir avait un tel rayonnement qu'elle attirait forcément beaucoup de monde, des gens qui pensaient qu'il serait plus aisé de trouver du travail dans une telle ville. Tu parles, songea amèrement Yalin.

Encerclant la ville, une muraille immense, surveillée jour et nuit par la garde royale : une ville-forteresse, imprenable, dont jamais les ennemis des Heyans ne parviendraient à s'emparer. Et cette ville était également ce qui faisait la force des Heyans, et leur garantissait une supériorité absolue sur le clan ennemi des Veyens. Le port de Xelnir, seul et unique accès de la côte Nord du continent à la mer du Milieu, permettait le commerce avec le continent opposé – et donc de ramener diverses denrées rares que l'on ne pouvait obtenir par un autre moyen. Dont le fameux Lyiijel…

Voilà ce qui avait poussé Yalin à venir à Xelnir. Et ce qui, probablement, l'inciterait à repartir… Pour l'instant, dans la cour déserte d'un immeuble abandonné, Yalin et sa meilleure amie Kahila faisaient le compte du maigre butin dérobé dans la journée à des passants ou à l'étal des marchés. Pas grand-chose ; quelques pièces de monnaie ici et là, des bracelets, des montres, des colliers, mais le tout sans grande valeur. Il n'y avait guère que les touristes de passage à Xelnir pour ne pas connaître l'existence des chapardeurs de rues dans le genre de Yalin et Kahila ; et il y avait peu, très peu, de touristes à Xelnir. Ce n'était pas le genre de ville que l'on visitait pour un week end ou deux. On s'y installait. Point. Pour quelques temps, même si ce temps devait être court.

Kahila se leva finalement, lassée. Elle jeta le capuchon de son sweat blanc sur ses épaules, découvrant une chevelure faite de dizaines de longues tresses noires retenues par des petits tubes dorés, et épousseta sa longue robe marron fluide. Elle avait une quinzaine d'années, et contrairement à Yalin, elle avait toujours vécu à Xelnir, en connaissait les moindres recoins, les astuces et les pièges de la ville.

"J'ai fait un rêve, tu sais", dit-elle.

"Encore. Tes rêves qui ne veulent rien dire, toujours les mêmes, et alors ? Qu'est-ce que tu espères ?"

"J'ai fait un rêve", reprit Kahila, imperturbable, "La nuit dernière. Tu peux dire ce que tu veux, tu peux refuser de croire à la magie et aux présages, ça ne les empêchera pas d'exister, tu sais."

Elle se tut un instant, attendant, comme toujours, que Yalin lui demande, lui pose des questions, fasse mine de s'intéresser, même si elle savait pertinemment que ce n'était pas le cas.

"Alors, ce rêve ?"

"J'ai vu deux choses bien distinctes", dit-elle, avec un sérieux digne des plus grandes magiciennes Heyans. "J'ai vu la ville attaquée, par une armée immense, j'ai reconnu le blason des Veyens, mais ils n'étaient pas seuls. La ville entière était en flammes, les gens couraient dans les rues, il y avait des cris, des gens se faisaient tuer, on pillait les maisons … Je n'ai vu qu'une courte scène, et je n'en sais pas plus…"

Elle avait toujours eu des dons de voyance, songea Yalin – c'était incontestable. Depuis qu'elle était toute petite, elle développait certaines facultés, qui lui permettaient de se servir de magie. Une magie archaïque et primitive, bien entendu, qui n'avait rien à voir avec celle dont se servaient les plus puissants sorciers Heyans ; mais c'était déjà beaucoup, et bien plus que ce que pouvaient réaliser le commun des mortels. La magie de Kahila lui permettait, parfois, d'apercevoir le futur dans ses rêves, d'assister à des scènes dont elle serait spectatrice, plus tard.

Si seulement elle était née dans une riche famille Heyan, pensa Yalin, elle aurait pu affirmer et parfaire ses dons, et acquérir davantage de maîtrise de la magie ; on aurait trouvé un maître renommé pour la lui enseigner. Et un jour, elle aurait gagné sa place, elle aussi, parmi les redoutables sorciers Heyans, fantômes craints et respectés dans tout Xelnir, même si certains venaient à douter de leur existence, du fait de leur absence et qu'on ne les voie jamais. Certains prétendaient les avoir vus rôder, la nuit, dans les rues désertes, portant de longues robes vert foncé ; puis ils disparaissaient soudainement, comme s'ils se rendaient compte qu'on les observait. Personne ne savait au juste quels étaient leurs pouvoirs, sinon qu'ils étaient trop puissants.

"Une attaque de la ville ?" dit Yalin, "C'est impossible, tu le sais comme moi."

"Rien n'est impossible. Ne crois pas la propagande du roi Cirth…"

"Mais tout le monde sait que les Veyens n'ont pas une armée capable de faire face à celle de Cirth", répliqua Yalin un peu sèchement, "Et même si tu dis qu'ils n'étaient pas seuls, de qui parles-tu ? Qui pourrait bien pouvoir les aider ? Il n'y a que deux clans sur tout le territoire…"

"Je ne sais pas", avoua Kahila agacée, "Voilà, ça te satisfait ? Je n'ai pas prétendu avoir tous les détails. Je te dis juste ce que j'ai vu, voilà tout, rien ne t'empêche de me croire."

Mais toutes ses prédictions s'étaient révélées vraies, jusqu'ici. Aussi improbables qu'elles soient. Cependant, manqua objecter Yalin, jusqu'à présent, ses prévisions ne s'étaient pas encore aventurées sur le terrain d'évènements d'une telle envergure. Tout ça concernait leur petit monde, ce qui les regardait personnellement. Elle avait prédit que leur "ami" Reth les dénoncerait. Elle avait prédit l'irruption des gardes royaux dans leur planque, sous les combles de cet immeuble abandonné, et leur séjour en prison, par la suite, pour tout ce qu'ils avaient dérobé. Elle avait prédit la mort de Nen. Elle avait prédit le retour prématuré de Kina et la disparition du frère de Yui. Tu ne prédis que des mauvaises nouvelles. L'attaque de Xelnir était-elle une mauvaise nouvelle ? Yalin ne pouvait pas trancher. Probable que si une guerre se déclarait, soit on les enrôlait de force dans l'armée, soit ils mourraient au coin d'une rue, tués par l'ennemi, qu'importe. D'un autre côté, les Heyans étaient détestables, à tous points de vue. Peut-être pas autant que les Veyens. Après ce qu'ils ont fait… Prendre sa revanche sur les Veyens, tout compte fait, ce n'était pas une perspective désagréable. Si certains méritent de mourir, ce sont bien eux.

"On verra", trancha Yalin, sceptique.

"Et j'ai fait un autre rêve", dit Kahila, un peu hésitante. "Mais je ne sais pas si je dois t'en parler…"

"Dis toujours."

"Je t'ai vu retrouver ta mère, Yalin."

"Impossible. Tu as dû te tromper."

"Pas dans ce rêve. Elle te reconnaissait, et elle venait vers toi… Elle disait être ta mère, et…"

"Pourquoi cette inconnue dirait-elle la vérité ? De toute façon, comment pourrait-elle me reconnaître ? J'étais un bébé lorsque, … Enfin, tu sais."

Lorsque tout ça était arrivé. Yalin l'avait raconté, des dizaines de fois, à Kahila, en moindres petits détails qui ressurgissaient. Ses rêves n'étaient pas faits de présages malheureux mais de mémoires tout aussi tristes.

Mais même ces souvenirs là disparaissaient. Il ne restait de son enfance que l'éclat du soleil, la lumière insoutenable de ce désert maudit, la chaleur, l'errance. Une longue errance qui avait duré des années, en compagnie de ceux qui avaient recueilli Yalin. Des sortilèges et du chemin à faire. Des inconnus. Souvenirs effacés, trop flous. Et puis un beau jour, ce pas de trop, cette frontière invisible, franchie, et pour la première fois devant les yeux de Yalin, ce sang qui avait coulé. C'était tout. Les secrets étaient morts dans le désert. Maintenant, il n'y avait plus rien à cacher.

"J'aimerais aussi que ça soit vrai, pour toi", lui dit Kahila.

"Ca ne reste qu'un rêve. Et depuis quand est-ce que tu prédis des bonnes nouvelles ?"

"Si ça se trouve, …" commença-t-elle, mais elle ne finit pas sa phrase.

Si ça se trouve, ce n'est pas une bonne nouvelle. Bien sûr. Il faudrait être naïf pour croire que cette inconnue qui se présenterait était vraiment celle que Yalin recherchait. C'était un piège, sans doute, mais il était inutile pour l'instant de spéculer sur le pourquoi et le comment de l'affaire, comme avec toutes les visions de Kahila, les clés se révèleraient en temps voulu, peut-être trop tard, mais le présage n'était rien de plus qu'un avertissement – il fallait en faire bon usage.

"De toute façon, à quoi ça m'avancerait ?"

Yalin se leva, s'étira en soupirant. Cette vie à Xelnir commençait à lui taper sur les nerfs. Des années durant, faire la même chose, avec Kahila et les autres, c'était lassant, et quelque chose, au fond de son cœur, peut-être une intuition comme les appelait son amie, lui disait que les choses allaient changer, et que son destin n'était pas de finir dans une sombre ruelle de Xelnir, comme une victime de plus des Veyens, ou peu importe. Il fallait attendre, pour l'instant ; mais le moment allait venir, où les choses allaient changer. Tous le pressentaient, plus ou moins consciemment, en ce moment ; il se passait quelque chose d'anormal dans l'atmosphère. La fin d'une ère, peut-être, sans qu'une nouvelle approche.

"Allons-y", dit Kahila, résignée.

Yalin ne demanda pas où. Où que ce soit, la lutte serait la même.

A suivre…



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