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Auteur : Tipheretj
Le post-it de l'auteur : Et voilà le second chapitre, un peu court :p
Griffe de Dragon
Chapitre 02 – Rumeurs
Xelnir - Palais du roi
Un regard hors de sa chambre, dans le long couloir de pierre. Personne. La princesse Lalleia se hasarda à sortir, un peu inquiète. Ces jours-ci, elle ne cessait de manquer de chance, de tomber, comme par hasard, sur son professeur, sur Olvan, sur les gardes – ou pire, sur Lein. Pour une raison qu'elle ne comprenait pas, quand elle n'avait pas de raison de sortir, ils la renvoyaient systématiquement dans sa chambre depuis quelques mois ; ou alors, ils insistaient pour l'accompagner. La surveiller, plutôt. Impossible de faire du cheval dans le parc tranquillement, d'aller cultiver ses lotus dans sa serre, de même mettre un pied en dehors des vastes étendues de la ville. Elle se sentait comme un petit poussin que l'on couvait, que l'on empêchait de vivre en le protégeant. Ils prétextaient que c'était pour son bien ; était-ce son père qui avait eu cette idée ? Elle ne le voyait quasiment plus, parfois au hasard d'un de ces longs couloirs, mais c'était tout. Le roi Cirth était une ombre pour sa propre fille, un monarque fantôme, et pire, un père absent. Lalleia ne savait même pas de quoi on était censé la protéger. La seule réponse, si vague, qu'elle avait eu, c'était qu'en tant que princesse, elle courait perpétuellement toutes sortes de dangers. Elle en convenait volontiers, mais elle aurait aimé un exemple concret qui eut pu justifier cette surveillance rapprochée. Elle ne savait même plus à quoi ressemblaient les rues de Xelnir.
Personne, donc. Elle fit quelques pas dans l'étroit couloir, à peine éclairé par quelques flambeaux défaillants. Confiante, et ne voyant toujours personne, elle se décida à marcher normalement. Aujourd'hui, c'était la fin de la semaine, elle n'avait donc pas de cours, comme d'ordinaire, avec son professeur particulier. Par conséquent, la princesse était censée passer la journée dans ses appartements. Bien sûr. Elle pouvait comprendre qu'on lui interdise de sortir du palais, d'aller dans la ville, mais enfin, dans la propre demeure de son père, le roi Cirth, que pouvait-elle bien risquer ?
La princesse se dépêcha, et se mit à courir en tenant les volants de sa longue robe grenat pour ne pas se prendre les pieds dedans. Elle arriva bientôt dans le petit salon aux hautes fenêtres, baigné de soleil, qui donnait sur les jardins et le parc, ces endroits qu'elle aimait tant, qu'elle ne pouvait même pas voir de sa chambre. A quoi bon être une princesse, songea Lalleia, puisque ça m'oblige à rester enfermée ? C'était peut-être enfantin, mais elle enviait ces gamins qu'elle voyait parfois jouer dans les rues, quand elle traversait les jardins pour aller dans la salle d'étude, et que les gardes s'empressaient de chasser aussitôt. Elle s'arrêta juste un instant, le temps de jeter un coup d'œil dehors, de constater avec joie qu'il y avait quelques nuages blancs dehors, ce qui promettait une belle journée. Il faisait beaucoup trop chaud d'ordinaire. Lalleia n'avait qu'une envie : aller chercher sa jument Carotte et faire un tour dans le parc immense. Elle sortit en trottinant du salon, ouvrit la porte qui donnait sur le grand hall d'entrée, et tomba nez à nez avec Lein. Et voilà. Plus qu'à rentrer, … Adieu Carotte, adieu soleil, adieu dehors.
"Princesse", la salua-t-il, un brin insolent, "Vous sortez ?"
"J'espérais, du moins", dit Lalleia, dépitée. "J'imagine que je ferais mieux de rentrer dans mes appartements."
"Si vous voulez de la compagnie…"
"Je ne veux pas de votre compagnie, Lein", répliqua-t-elle en le coupant, "Surtout pas dans mes appartements."
"… pour sortir", finit-il avec un sourire détestable.
Elle haussa les épaules, sachant qu'il se moquait d'elle et n'ayant aucune envie de le relever. De tous ceux qui vivaient au palais, il était celui qu'elle détestait le plus, à cause de milliers de raisons, sa façon de s'adresser à elle, proprement irrespectueuse malgré les princesse à toutes les sauces, et ce regard qui la détaillait en permanence. Et puis surtout, au dessus de tout, ce qui mettait Lalleia hors d'elle, c'était qu'il soit si respecté par son père, lui qui n'était que général de cette armée inutile, mais dont les avis valaient infiniment plus que ceux du conseiller officiel du roi. La princesse supposait que c'était lui qui avait sans doute suggéré à son père de la garder prisonnière comme un oiseau en cage, et elle lui en voulait. Elle fit demi tour, regagna le petit salon à grand pas, espérant qu'il la laisserait là, mais il la suivit, et elle se sentit comme prise au piège.
"Vous ne me laisserez donc jamais tranquille ?" demanda-t-elle, en venant vers Lein qui venait à peine d'entrer et de refermer les portes derrière lui.
"Vous êtes ici chez vous, princesse, je ne vous empêche pas d'aller où bon vous semble. Je venais justement vous le dire."
"Me dire quoi, Lein ?"
Il regarda autour de lui, comme pour vérifier qu'il n'y avait personne, et il lui fit signe d'approcher. Méfiante, elle vint, même si elle se doutait qu'il y avait quelque chose de louche dans son attitude. Elle détestait sa manière de ne jamais dire les choses clairement et simplement, d'user de détours pour que l'on ne puisse jamais lui reprocher quoi que ce soit. Elle détestait sa prudence, sa façon de se méfier de tous, son arrogance et son ambition qui l'avaient mené là où il était, elle détestait sa réussite. Elle détestait tout, absolument tout chez cet homme, mais le drame personnel de Lalleia était qu'elle n'était qu'un pion comme les autres dans son jeu, il avait sans doute plus d'autorité sur elle que n'en avait son propre père. Princesse, songea-t-elle, amère. Il n'avait de cesse de l'appeler ainsi, que pour lui rappeler que ce titre ne signifiait rien, qu'elle n'avait aucun pouvoir, qu'elle n'était encore qu'une adolescente aux yeux de tous. Elle était princesse de rien.
Et comme pour rappeler perpétuellement son autorité au monde qui l'entourait, songea Lalleia, il fallait que Lein porte perpétuellement cet uniforme avec les décorations qui s'empilaient dessus, elle n'était pas sûre qu'il mérite quoi que ce soit à part se faire pendre en place publique. Un jour, Lalleia en était certaine, il serait roi à la place du roi. Le prince héritier que le peuple attendait ne viendrait jamais, il était trop tard maintenant – la mère de Lalleia, la reine, était morte alors qu'elle avait tout juste cinq ans, dans des circonstances plus que douteuses. Personne ne savait exactement ce qui s'était passé, ce jour là. Lalleia était trop jeune pour se rappeler, et les seules informations qu'elle possédait de ce drame lui venaient de Xieh, son professeur – autant dire pas grand chose. C'était aussi sans doute à partir de ce moment que son père était devenu un étranger pour elle, qu'il s'était coupé d'elle et du monde. La seule chose dont Lalleia était sûre, c'était qu'il ne se remarierait pas. Il n'y avait qu'une seule reine. Personne ne s'en offusquait – la princesse était la première à savoir pourquoi, Lein avait l'âge d'être le fils de Cirth, ou son grand frère à elle, elle le savait capable de tout manigancer pour gagner la place qu'il convoitait, peut-être même pousser le vice jusqu'à se faire adopter, qui sait. Le pire, c'était que le peuple l'aimait bien, et Lalleia savait que personne n'aurait compris sa suspicion à son égard.
"Alors quoi ?" demanda-t-elle, impatiente.
"Vous êtes libre", dit-il en se penchant vers elle, "Libre comme l'air, princesse."
Il lui sourit, et elle supposa que c'était un sourire gentil, mais il ne lui fit aucun effet. Un jour, quelqu'un lui avait dit – elle supposait que ce quelqu'un était Xieh, il n'y avait que lui pour lui faire de telles confidences – que son père projetait sans doute de la marier à Lein. Ca donnerait une sorte de légitimité à ce dernier pour agir comme bon lui semblait, lui avait confié Xieh. Lalleia, quant à elle, projetait déjà son évasion du château dans le cas où il aurait dit vrai.
"Je peux sortir, c'est ça ?"
"Tant qu'il vous plaira."
Il était son exact opposé. Arriviste, égoïste, manipulateur. Lalleia était plutôt un modèle d'intégrité et de fierté dans son genre. Même physiquement, tout les opposait ; elle était plutôt petite, avait de longs cheveux d'un noir profond, brillants comme la soie, des yeux émeraude en amande, la peau couleur lait au caramel ; Lein était grand, avec des yeux noirs qui collaient parfaitement à son tempérament. Ses cheveux blonds, qui lui arrivaient aux épaules, viraient sur le blanc à leurs pointes – conséquence de la consommation de Lyiijel, si courante à Xelnir. Elle aurait pu s'en faire un ami, par stratégie. Elle n'en avait même pas envie. De toute façon, elle n'était pas du genre à agir par calcul, par réflexion, mais plutôt en suivant ses sentiments.
"Vous m'expliquerez donc, un jour ? Pourquoi est-ce que vous m'enfermez pendant un an et, aujourd'hui, tout est fini ? Quelles sont donc ces choses que vous manigancez… ?!" s'exclama-t-elle en se dressant face à Lein, de toute sa petite hauteur.
"Je ne voulais pas vous inquiéter inutilement", dit-il, de ce ton neutre qui avait le don de l'agacer.
"Inquiétez moi, Lein. S'il vous plaît", demanda-t-elle d'une espèce de voix douce qui lui faisait horreur.
"C'est les magiciens", lui répondit-il avec un bref haussement d'épaules. "A quoi bon vous le cacher maintenant ? Ils ont ramené cette… Cette chose, vous savez."
"Quelle chose ?"
"Allons, princesse. Le palais entier est au courant. Les rumeurs courent même dans tout Xelnir…"
Elle le maudit intérieurement, lui et ses secrets. Lein savait pertinemment qu'elle n'était pas au courant – comment aurait-elle pu l'être ? Et il ne lui disait rien, il jouait avec ses nerfs, jamais amical comme on aurait pu le croire. Xelnir n'est certainement pas au courant, comprit-elle, il était plutôt du genre à tout contrôler pour que les secrets ne s'ébruitent pas.
"Et alors ?"
"Je vous avoue que même moi, je ne comprends pas grand-chose à ce qu'ils font. Il n'est d'aucune utilité de donner des ordres à des magiciens, ni de leur demander de se presser… Enfin, si vous voulez savoir, j'ai l'impression qu'ils ont renoncé à prendre des risques. Qu'ils essaient une sorte de méthode, moins brutale, pour se servir de la chose en question. Elle est tenace, vous savez."
Il faillit rajouter un peu comme vous, se ravisa au dernier moment. Elle lui passait beaucoup de manquements à son rang, mais là, elle aurait pu se mettre en colère. Et Lein n'avait aucune envie de la voir se mettre à discuter son autorité.
"Si vous le dites, Lein…", murmura Lalleia, lasse, fatiguée de lutter.
"Il va y avoir des changements, princesse, de grands changements. Vous m'en remercierez…"
"Mais qu'est-ce que vous complotez, à la fin ?!" s'emporta Lalleia.
"Rendre plus facile le commerce avec les peuples de l'autre côté de la mer, qu'est-ce que vous en dites ?"
"Et comment comptez vous faire cela ? Vous avez inventé un bateau qui vole ?"
"C'est un secret, princesse", murmura-t-il en posant un doigt sur ses lèvres.
"Et quand bien même, à quoi cela vous avancerait-il ? A piller davantage ces gens ? A droguer plus de monde ici ?"
Elle faisait allusion au Lyiijel, cette drogue que seuls certains à Xelnir avaient le luxe de s'offrir, mais que l'on distribuait en masse aux gardes du roi et aux soldats. C'était les peuples, de l'autre côté de la mer du Milieu, qui cultivaient le fruit d'où l'on tirait le Lyiijel, et eux uniquement. Certains avaient bien essayé de le cultiver à Xelnir, mais pour une raison étrange, les fruits dépérissaient, peut-être à cause du climat trop chaud, inadapté. Toutes les semaines, les bateaux partaient et revenaient du port de Xelnir, les cales pleines de cette étrange liqueur qui, disait-on, accroissait la force et guérissait les maladies. Et, aussi, (effet secondaire), provoquait des visions dans le genre de celles qu'avaient les magiciens du palais, se rappela Lalleia. Pour une raison que personne ne connaissait, ceux qui en prenaient trop souvent voyaient l'extrémité de leurs cheveux blanchir – il suffisait de regarder Lein pour comprendre qu'il n'était pas étranger au Lyiijel, et elle voulait que sa phrase sonne comme une insulte. Après tout, il n'était pas censé en consommer.
"Cette drogue, comme vous dites", murmura Lein d'un air presque hautain, "est la chose qui fait que les Veyens redoutent religieusement notre armée. Appelez ça de la superstition si vous voulez. Le fait est que les Heyans détiennent Xelnir, et par là détiennent le Lyiijel, et par là dominent le monde, c'est aussi simple que ça."
"Ca l'est vraiment ?"
"Vous voudriez essayer,… princesse ?"
Et voilà qu'il lui proposait d'essayer ce Lyiijel. En vérité, Lalleia aurait bien essayé une fois, pour comprendre l'effet de cette chose, si ce qu'on racontait à son sujet était vrai. Mais surtout pas en compagnie de Lein, elle savait trop ce qu'il attendait d'elle, et pour ça, il pouvait toujours rêver. Et peut-être avait-elle aussi peur de devenir comme lui.
"Non merci", répondit-elle sèchement, ce qui le fit sourire.
"Princesse, … Pourquoi me détestez-vous à ce point ?"
"Je ne sais pas", mentit-elle.
"C'est pour… Votre mère ?" demanda Lein, hésitant, l'air presque sincère. "Vous savez que je n'y suis pour rien."
"Je découvrirai bien la vérité un jour."
Vous vous trompez d'ennemi, murmura-t-il à son oreille avant de disparaître, laissant Lalleia perplexe. Qui croire, Lein, les rumeurs qu'elle entendait, ou juste personne ? Lalleia ne faisait confiance qu'à son instinct, qui lui disait de ne pas croire aveuglément Lein.
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Territoire des Veyens
"Elles devraient arriver bientôt", déclara Gaya à la petite assemblée qui s'était rassemblée sur la place du village, sous ses ordres. "D'après cette lettre qu'elles nous ont fait parvenir, elles ne devraient pas être plus d'une dizaine, et encore, si elles réussissent à traverser le Désert."
Le silence se fit. Neen en profita pour observer celles et ceux qui l'entouraient : il y avait là les habitants de ce petit village Veyen, dans leur habit traditionnel bleu foncé, mais plus étonnant, des personnes qu'il n'avait jamais vues, ces gens qui prétendaient n'appartenir à aucun clan – c'est-à-dire, ni Heyan, ni Veyen. Que faisaient-ils là, alors ? Pour Neen, la réponse était simple : soit on était Heyan, soit on ne l'était pas. Ne pas être Heyan signifiait alors se sentir proche du clan Veyen. Dommage de ne le comprendre que maintenant. Neen n'était même pas sûr que les appâter en promettant de leur donner plus d'argent que les Veyens fonctionne ; l'idéologie dominante chez ceux nés en dehors d'un clan prônait tout simplement le mépris des Heyans. Ceux qui se trouvaient là aujourd'hui avaient sans doute entendu parler de ce qui se préparait, de simples rumeurs qui déjà se propageaient parmi eux, et étaient venus là de leur propre initiative, sans que les Veyens aillent les chercher.
Aujourd'hui, Gaya – la femme du chef du clan, Arailt, mais tout le monde la connaissait par son prénom – avait décidé de rassembler la population de ce petit village pour les prévenir de ce qui se préparait. Contrairement aux Heyans, dont le territoire était compact et connexe, les Veyens vivaient sur des portions de territoire disséminées ici et là, parfois entourés par leurs ennemis. Il leur était donc difficile de communiquer efficacement et rapidement, et voilà pourquoi Gaya avait entrepris une sorte de "tournée des villages", comme elle le nommait un peu ironiquement. En réalité, elle et Arailt se rendraient dans à peine deux ou trois grandes villes, qui à leur tour, enverraient des messagers autour et propageraient le message.
C'était aussi une force, songea Neen, tandis que Gaya reprenait son discours. Cette façon de se disperser en petites grappes qui semblaient isolées, perdues à l'autre bout du territoire, ces villages dont on ne savait même pas à quel clan ils appartenaient, et puis soudain, sous la force de l'urgence, ils se rassemblaient, formaient une armée dont le nombre était difficile à estimer. Il se rendait compte que les Heyans avaient toujours sous-estimé la force de leurs ennemis. Et il était bien placé pour le savoir.
Depuis qu'ils l'avaient envoyé ici comme espion, il n'avait encore rien vu. La difficulté résidait également dans le fait que Gaya et Arailt, les deux seules personnes, au fond, qui dirigeaient cette masse docile, n'étaient pas aisés à trouver. Si l'on cherchait le roi Cirth, ce n'était pas bien compliqué, le continent entier connaissait, sans jamais y avoir mis les pieds, l'existence du palais royal de Xelnir. Gaya et Arailt passaient la majeure partie de leur vie sur les routes, de village en village. Cela faisait six mois que Neen était là, qu'il vivait sous la menace constante de se faire démasquer – son prédécesseur avait fini la gorge tranchée sur cette même place – et en tout et pour tout, il avait vu Gaya deux fois, et Arailt une seule. Il s'était engagé dans la garde royale, avec l'espoir d'un boulot tranquille, où il aurait son poste sur la muraille qui entourait Xelnir, et se contenterait de surveiller d'un œil distrait tout ce qui passait à proximité de la ville. Manque de chance, son nom avait été tiré au sort pour qu'il aille s'installer chez les Veyens. Envoyer des espions était devenu une vieille habitude, au cas où il se passerait quelque chose, avait précisé le général, mais il ne se passait jamais rien chez les Veyens, et la seule mission consistait à survivre discrètement et peut-être, avec de la chance, rentrer en vie au bout d'un an.
Pour le moment, Neen se faisait discret, et puis, avec tous les étrangers qui affluaient au village, on ne le remarquait même plus. Son prédécesseur avait attiré la méfiance, parce qu'il n'était ostensiblement pas Veyen, ça se voyait trop, et puis avec ces rapports bimensuels qu'il transmettait à un messager, il avait fini par se faire prendre. Neen avait légèrement plus d'ambition en ce qui concernait la durée de sa propre vie, et il espérait bien gagner quelque chose en apprenant aux siens que quelque chose se préparait ici.
Pour l'instant, tout ce qu'il avait appris se limitait à des suppositions. Gaya ne disait en substance pas grand-chose, méfiante comme il allait de soi. Sur ces 'elles' qui allaient arriver bientôt, rien, sinon qu'elles venaient "de l'autre côté du Désert". Neen aurait bien interrogé les gens, mais c'aurait été trop peu discret, et il ne voyait pas de qui elle pouvait bien parler. Un clan de l'autre côté du Désert ? Un clan qui s'apprêterait à le traverser ? Ou peut-être s'agissait-il d'autre chose que du Grand Désert, mais Neen avait beau chercher, et même s'il ne connaissait pas très bien la région, il ne voyait pas de quoi il s'agissait. Une espèce de nom de code, alors ? Non, il ne le croyait pas. Ou alors, cette légende… ? Neen n'y croyait pas non plus. Il pouvait toujours en faire part à ses supérieurs, et espérer qu'ils aient plus d'intuition que lui.
Pour le moment, il ne savait pas, il n'avait encore aucune certitude. Mais il lui semblait bien que les Veyens prévoyaient largement autre chose, et qu'ils n'attendaient pas ces voyageurs pour rien. Au fond, en regardant Gaya, donner son discours sur la place de village, Neen avait plutôt l'intuition que c'était une attaque de Xelnir, une guerre qui se préparait. Comme s'ils avaient trouvé des alliés. Mauvais signe. En tout cas, il allait les prévenir de ce pas.
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Territoire des Na'en
"Combien êtes vous ?" demanda la reine Tahya. Elle se tenait dans le petit jardin intérieur du palais, assise sur un banc de pierre au milieu des massifs de fleurs colorés, des saules, avec à ses pieds le petit étang couvert de nénuphars. Elle était en train de rédiger le discours qu'elle se préparait à donner au peuple, bientôt. Là où il faudrait annoncer qu'elles allaient partir, abandonner leurs villes, leurs villages. La reine savait qu'elle n'aurait pas à donner un tel discours tout de suite, pas avant que la commandante Yashna et celles qu'elle emmenait reviennent, mais elle préférait s'y préparer tout de suite. Yashna avait pris les choses en main, de toute façon, et lui avait assuré que tout se déroulerait bien.
En levant les yeux, Tahya distingua, à la surface de l'étang, des grains de sable qui flottaient, insolents. Puis le vent, qui les portait, les déposait, jusque dans les jardins du palais royal. Comme un signe que leur ère était terminée, qu'à présent, le Désert allait regagner ses droits et sa place, et qu'elles n'avaient qu'à fuir. Yashna était assise à ses côtés, ses longs cheveux noirs tressés, portant juste une longue tunique marron et des bottes qui lui arrivaient à mi-mollet. Toujours aussi belle, songea Tahya, songeant par là même qu'elle ne la reverrait peut-être plus jamais. Un aigle n'était pas un être humain, quoiqu'en dise Yashna, il était plus facile pour un tel animal de survivre dans des conditions telles que celles du Grand Désert. Une partie d'elle-même refusait de croire Yashna capable d'effectuer l'aller-retour, mais il aurait été stupide de la part de Tahya de dire ce qu'elle craignait. Il ne fallait surtout pas affaiblir sa confiance en elle-même ; au contraire, en tant que souveraine, elle se devait de l'encourager.
"Quatre", répondit la commandante. "Il y a Laneh, qui travaille à l'Observatoire des Elements, Uthiej, une de mes soldates que vous connaissez, et, heu, Jah-Len, aussi."
"Trois guerrières et une 'magicienne', c'est ce que vous avez choisi ?" demanda Tahya en souriant.
"Laneh n'est pas magicienne. Disons que je pense qu'elle nous sera utile, pour trouver de l'eau, ce genre de choses. Nous partons demain."
"Je sais", dit Tahya. "J'imagine que je ne vous reverrai plus avant … Que vous reveniez, alors. J'ai à faire, demain."
Yashna hocha la tête. Elle avait toujours ce même regard noir, insondable, songea Tahya. Impossible de deviner ce qu'elle pensait, à cet instant, de savoir si elle pensait la même chose qu'elle. Peu probable, songea Tahya, de toute façon, quoi qu'il en soit, elle garderait ses sentiments pour elle. Ce n'était franchement pas le moment. Son petit côté pessimiste lui soufflait qu'elle ne savait même pas combien de temps il lui restait à vivre, et que sans doute, ce temps allait s'avérer beaucoup plus court que prévu.
"Vous avez ce qu'il vous faut ?" demanda la reine, distraitement, en essayant de se reconcentrer sur ce discours qu'elle devait écrire.
"Les chevaux, les provisions, de toute façon, on s'arrêtera dans un des villages avant le Désert."
"Je ne sais pas si vous y trouverez encore beaucoup de monde… Soyez prudente", dit Tahya, un conseil inutile qui témoignait de son affection pour Yashna.
A suivre…