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Auteur : Tiphereth
Titre : Lou
Genre : OS yaoi
Résumé : Un printemps à Moscou, et des souvenirs qui fleurissent comme des orchidées dans un cimetière…
Notes : C'est une parodie de one shot yaoi angst écrite dans le style moitié vingtième siècle, c'est juste pour le trip ;)
C'est la silhouette sombre et chétive de Lou, et moi je ne sais pas vraiment pourquoi je suis venu ici. Je n'ai jamais su pourquoi mes pas me portaient ici. Tous les ans, la même date, je ne sais pas pourquoi j'espérais encore qu'il vienne. Mais maintenant, alors même que je me tiens à deux pas de cet arbre imposant qui le dérobe encore à mon regard, je comprends, non, je sais, au fond de moi, je sais et je suis la raison d'être de cette attente insensée : il est là, et c'est tout ce qui compte. Et cette espérance a eu raison de ne pas disparaître. Mon espérance.
Elle doit encore durer un peu. Rien qu'un peu, car les retrouvailles la briseront, et le plus beau moment n'est ni avant, ni après, non, c'est maintenant, entre l'incertain et le certain, que tout se joue, que le temps se suspend et te regarde, immobile et impuissant, portant cette joie qui hésite à naître. Je me souviens du visage de Lou mieux que du mien. Je me souviens de la neige dans ses cheveux blonds, des triples cafés le matin pour qu'il garde ouverts ses yeux trop clairs, ses boîtes d'antidépresseurs dans la table de chevet, les soirées qui n'en finissaient pas, les vodka orange et les glaçons qui tintent, le vernis noir ou rouge des voitures de sport, ses costumes Armani, son appartement trop grand et vide maintenant, vide de lui. Et le froid dans ses mains, toujours, la froideur suave et tendre que j'aimais chez lui.
J'aime son absence néanmoins. Je la savoure comme le poison malsain de l'absinthe dans laquelle je le voyais parfois tremper ses lèvres délicates. J'aime son absence parce qu'elle me fait mal, plus mal encore que de le savoir avec moi. Je sais pertinemment pourquoi il est revenu. Alors je viens vers lui.
J'avance d'un pas, et c'est lui, c'est Lou, pareil à lui-même, devant mes yeux comme il était dans mes rêves, dans son désespoir qui le rend si séduisant, toujours les mêmes cheveux blonds comme des fils d'araignée, toujours le même costume noir et la chemise blanche qui lui va comme un jour d'enterrement – et cette même désinvolture à l'idée que ce soit le sien. Le monde entier aimait Lou et cueillait les phrases sorties de ses lèvres comme autant de vérités cyniques sur ce que nous sommes, mais Lou se fichait du monde, rien n'avait d'importance à ses yeux, il n'était pas ce type narcissique que décrivaient ceux qui le connaissent mal, Lou ne s'aimait pas, il ne se détestait pas non plus, sa présence lui était aussi indifférente que la nôtre.
"Comment ça va, Nicola ?" me demande-t-il, d'un ton faussement léger, comme si nous nous étions quittés la veille.
Pour première phase, il y a certes plus percutant, surtout après une si longue absence. C'est ma réponse qu'il veut entendre. Ce qui ne sort pas de l'ordinaire le laisse complètement insensible ; il veut de la passion et de la haine pour nourrir sa froideur intérieure. Le monde s'écroulerait pour lui et il s'en fiche. Je l'ai rencontré par hasard ; on rencontre toujours les gens importants par hasard. C'était dans ce même cimetière, c'était à cette même époque. Je venais déposer des fleurs anonymes sur la tombe d'une femme que je venais de tuer, et j'éprouvais le remords consécutif. Je n'avais pas appris à en faire ma routine, pas encore.
"Je ne sais pas", dis-je, "Je suppose que je devrais aller bien. Etre heureux de te revoir."
Lui était là pour son frère, il venait déposer des orchidées sur le marbre gris, parce que c'était le moment où il fallait le faire, il allait s'en aller. Son regard a croisé le mien, il n'y avait personne d'autre, c'était plutôt inévitable. Dois-je dire alors que c'est la fatalité ? Que j'ai rencontré Lou parce que je ne pouvais pas faire autrement, que c'est… le Destin ? Mon Dieu, comme je déteste ce mot. Comme je hais cette idée que nous ne sommes pas maîtres de nos vies. Un jour, d'ailleurs, un jour bien postérieur à cette rencontre dans le cimetière, je le lui ai montré, je lui ai appris à refuser la fatalité. Mais cela viendra plus tard.
Un regard et puis les mots, les premiers, sa voix était basse, un murmure doux et caressant, je lisais dans ses yeux qu'il y avait trop de morts autour et qu'il n'aurait pas voulu pas les éveiller. Il me parla, dit que je ne devrais pas me trouver là, je ne compris pas, il était cet inconnu pour moi et je ne comprenais pas pourquoi il m'avait dit cela, je ne pensais pas qu'il soit de la famille. "Tu ne la connaissais pas, c'est évident". Un ton un peu hautain, par habitude je supposai, plus que par volonté de paraître méprisant. "Je l'ai tuée" répondis-je, "Qui connaît mieux les gens que leur assassin ?"
En vérité, je sais l'essentiel de Lou. Je sais la seule chose qui l'attire, et rien d'autre n'a d'importance. Et tandis qu'il se tient là devant moi son regard est suffisamment explicite.
Ma réponse le fit rire, je ne sais pas pourquoi. Son rire n'est jamais sincère, jamais faux non plus ; simplement je ne l'ai jamais vu rire de bon cœur, il n'y a que les naïfs pour ça disait-il, les enfants et les imbéciles. Le rire de Lou, glacial, a le don de refroidir une assemblée entière. Peut-être à cause de ce que je venais de faire, il me plut immédiatement. Il me demanda si on m'avait payé pour ça, je lui dis la vérité qu'il semblait déjà connaître, il n'avait pas l'air d'un flic, ça avait l'air de l'intéresser, il me demanda des détails et m'emmena boire un café, moi j'avais envie de lui raconter. Il y a juste des gens avec qui on s'entend immédiatement, au premier regard, on m'a reproché des milliers de fois ce qu'ils présupposent être mon immense Naïveté – Nicola, regarde-toi donc dans un miroir et tu comprendras pourquoi ce Lou t'a abordé. Qu'ils croient ce qu'ils veulent, je n'y peux rien. Parlez de profondeur et d'unions mystiques, on vous rétorque superficialités et banalités. J'ai mis longtemps, si longtemps, à apprendre à le connaître par coeur, à apprivoiser ses gestes et ses silences, à déchiffrer les non-dits, à comprendre même ses mots, les structures de ses pensées. Lou est une langue étrangère, une pierre de Rosette, mon manuscrit de Voynich.
"Tu n'es pas heureux de me revoir ?" me demande-t-il en triturant les mèches blondes de ses cheveux comme un adolescent.
Oh, si. J'aime le revoir là, tel qu'il était comme la dernière fois quand je l'ai vu, j'apprécie ce simple moment, mais mon esprit ne peut s'empêcher de me dire et après, et après, que va-t-il se passer, pourquoi est-il ici, et la réponse me fait peur parce que je la connais. J'aime son visage innocent, j'aime ses yeux clairs et le désespoir que j'y lis, j'aime sa peau qui sent l'orchidée, et je me damnerais cent fois si je pouvais, pour simplement le toucher, pour enfouir mes lèvres au creux de son cou, pour embrasser sa bouche qui m'appelle et qui murmure mon nom, ironique. Je mordrais dans sa peau suave pour qu'il arrête de me railler et je lécherais le sang à ses poignets pour me faire pardonner. Mais je ne peux pas, il est trop tard à présent. Je ne peux que rester là, debout comme une statue vivante, devant ce qui est pour moi la perfection incarnée. Si ce n'était pas aussi indécent, je me mettrais à genoux et je demanderais pardon. Je ne peux pas encore. Même pas lui dire que je l'aime.
"Tu préfères, maintenant ?" demande Lou, continuant son petit manège, adossé à l'arbre, les mains derrière le dos. "Tu dors mieux la nuit ? Tu ne te tortures plus l'esprit ? Tu as moins de problèmes de conscience ? Tu arrives à vivre, maintenant ?"
"En somme", dis-je, répondant par une autre question, "Tu penses que je suis heureux, sans toi ?"
"Tu as l'air de t'en sortir mieux que moi, en tout cas."
Je ne sais pas. Je l'envie, lui, quand même, un petit peu. Ceux qui me croisent, qui me connaissent, qui me côtoient parfois, ou ceux encore qui ne voient mon reflet que trop tard, voient en moi l'image d'un homme heureux. Matériellement parlant, il ne me manque pas grand-chose, c'est sûr. Les gens se méprennent souvent ; je n'éprouve ni plaisir ni peine à ôter la vie des autres, c'est comme ça, la première fois est souvent la plus émouvante, j'ai rencontré Lou peut-être trop tôt ou trop tard, il m'a immunisé contre les remords qui ne servent à rien. Si je ne dormais pas la nuit quand il était à mes côtés ce n'était pas pour les morts passées, c'était pour celle qui attendait tapie dans l'obscurité, tapie dans les yeux de Lou, si je me torturais l'esprit c'était pour lui, si j'avais pu donner ma vie pour la sienne je l'aurais fait, mais rien, il était comme ça, il aurait eu des milliers de raisons de plus que moi d'être heureux. De loin, ils disaient que Lou vivait dans une insouciance dorée, ils disaient que c'était le fils d'un milliardaire, ils aimaient sa belle gueule et ses mots sans tendresse, ils enviaient, avec le désir aveugle de ceux qui ne savent pas, mais ils ne pouvaient pas le comprendre, nous comprendre.
Je le lui dis ; je lui dis que je pense à lui tous les jours, que parfois encore le matin j'ai l'impression de sentir sa peau contre la mienne, que dans les cris muets de ceux que j'assassine j'entends sa voix qui hurle, que les matins d'hiver ne seront plus jamais les mêmes, que le ciel est bien trop clair maintenant, que je ne sais plus pleurer maintenant, c'est fini, je ne sais pas ce que j'attends, ces années à l'attendre, ce jour maudit, je le hais comme je l'aime, je lui dis tout de moi mais c'est inutile, aucune parole ne pourra jamais mieux mettre mon âme à nu que son regard qui me transperce. Alors, je me tais. Je me sens stupide.
J'ai vécu si longtemps avec lui. Je lui disais tout de moi, je lui disais à quel point je l'aimais, à quel point j'avais mal. Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait, pas une seule fois. C'était mon dilemme permanent, mon paradoxe ; je n'attendais que ces mots de lui, en sachant que l'instant où il les prononcerait, ce serait fini, tout ce qui nous reliait l'un à l'autre n'aurait plus lieu d'être. Moi j'aimais son désespoir de vivre, sa lassitude d'être, son indifférence. J'aimais cette affection distante qu'il avait pour moi, l'intérêt profond qu'il me portait sans qu'il se mue jamais en simple tendresse. J'aimais sa tristesse tout autant qu'elle me faisait mal. Elle était belle, pure, un gouffre sans fond dans lequel j'aimais me noyer. Lou n'était pas capable d'aimer, et je ne lui demandais pas, je prétendais vouloir le sortir de là mais je ne faisais que l'y plonger, je prétendais souffrir en silence mais je m'étais érigé en martyr volontaire, et ce jeu sans fin me dévorait autant qu'il me faisait vivre. Jusqu'à ce que je ne puisse plus.
Certaines fois, le soir, je le voyais assis sur la table, la joue posée contre la fenêtre glacée, tandis que la neige tombait, dehors, Lou ne pensait à rien, il était là, dans ce décor qui lui ressemblait, c'est encore une image qui m'émeut un peu, il semblait tellement innocent et amoral à la fois, le silence se faisait, je ne disais rien. Peu à peu, tout devenait immobile, dehors, la neige recouvrait tout. Le monde sombrait dans une profonde inertie. Le monde devenait semblable à Lou. Pour vivre, il avait besoin de la rage, de la violence des autres, de la mienne surtout.
"Pourquoi tu n'as pas voulu t'en aller avec moi ?" me demande-t-il à présent, et sa question, candide comme celle d'un enfant, me blesse.
"Je pensais que je pouvais vivre après toi."
Je me trompais bien sûr. Cette rencontre a été la dernière. Après, tout a sombré dans un épais brouillard comme un jour de décembre, tout est devenu si sombre, Lou, ma raison de vivre, grâce à lui je suis ce que je suis aujourd'hui, devrais-je dire à cause de lui ? Mais je ne lui en veux pas d'exister, de m'avoir amené vers lui, certaines personnes vivent une vie entière sans jamais toucher du doigt le sublime, et moi je le voyais tous les jours, j'avais l'idéal et le tragique de l'humanité pour moi seul. J'étais l'élu – de quoi, je ne saurais le dire.
"Peut-être que tu n'avais pas le choix. C'était… Tu sais, … Quand la vie t'emmène là où elle veut que tu ailles, et toi tu ne peux rien faire."
Lou a toujours cru au Destin, peut-être était-ce pour cela qu'il se laissait mourir avec cette lenteur luxueuse, comme un nénuphar qui s'éteint. Il m'emmenait partout, avec lui, on était une sorte de couple idéal, lui parlait relativement peu, mais toujours le genre de phrases qui inspirent le respect ; pas le respect que l'on jette aux gens qui ont de l'argent ou sont célèbres, non, lui, il était simplement exceptionnel, et ça suffisait à faire taire les jaloux. Moi je me taisais, je l'admirais aussi, je comprenais le sens de ce que l'on appelle 'amour absolu' et ça parvenait à m'apaiser un peu.
Il aurait pu finir drogué, alcoolique, dépressif et suicidé à vingt-cinq ans à peine, mais pour contenter mon amour, il n'en fut rien, ce n'était pas lui. Il ne savait pas faire ça ; lui aussi, il aimait attendre. Je lui ai demandé, un jour, quand ça avait commencé, comment, pourquoi, il était devenu comme ça. Mais Lou était né comme ça, il n'avait jamais été malheureux mais jamais heureux non plus. Quelque chose lui manquait, quelque chose pour être comme les gens, comme moi j'avais été, parfois il s'amusait à faire semblant cinq minutes, il m'embrassait avec passion, mais il ne savait pas jouer me disait-il, il ne savait pas mentir, alors il se sentait un peu ridicule. Lou me souriait tristement, un peu désolé d'être lui.
Parfois, il venait se blottir contre moi, comme un enfant qui réclame qu'on lui raconte une histoire, mais moi je n'avais que des histoires de meurtres, de complots et de trahisons à lui dire – c'était ça qui lui plaisait le plus, au fond, il aimait entendre la violence du monde pour qu'on lui insuffle un peu d'elle.
Il pouvait sembler tout à fait normal pendant des jours, et tout à coup, je le retrouvais replié sur lui-même, allongé sur le lit, une masse inerte. Je m'allongeais à côté de lui et je l'écoutais murmurer sa détresse à mon oreille. J'aimais tant ces moments… Il souffrait, je le désirais, je le détruisais pour pouvoir l'écouter encore, je lui murmurais toute ma noirceur encore, tout ce que je pouvais imaginer, avec tout mon amour je lui faisais mal, et lui me tuait par ses mots.
"J'aurais voulu, avant ça…"
"Que je te dise… ?" hésite-t-il, et un instant, je crois qu'il va me le dire, qu'il est revenu uniquement pour cela, pour me dire son amour et mon cœur bat plus fort. "Mais je ne savais pas mentir. Pas à toi. Pas quand j'étais avec toi."
C'est sa façon de me dire que je suis, à ses yeux, un être exceptionnel.
Un jour, c'était encore l'hiver, tout était blanc et atone dehors. Lou était là, allongé sur le lit, et j'embrassais sa peau, je caressais son corps pour lui faire oublier sa tristesse, il ne se prêtait pas au jeu comme d'habitude, je lui ai demandé ce qui n'allait pas et il ne m'a pas répondu. Et puis il m'a étreint, si fort, à m'en faire mal, pendant longtemps. Il a plongé son visage dans mon cou, et j'ai senti les larmes de Lou, chaudes et salées, sur ma peau, ses larmes pleines de vie, c'était la première fois. Je ne le savais pas capable de pleurer, je n'imaginais pas, ce fut la première et la dernière fois de sa vie. Il m'a supplié, en hurlant, de ce désir de vie que je ne savais pas l'animer, de le sauver. C'était si tard. Beaucoup trop tard. Comme un rendez-vous manqué, auquel il ne se serait pas rendu.
"Pourquoi es-tu revenu, Lou?"
Cette question. Ce n'est pas pour avoir la réponse que je sais déjà, c'est pour l'entendre le dire. C'est pour précipiter la fin. Qu'aurais-je à lui dire qu'il ne sache déjà ?
"Pour te sauver."
"Pourquoi maintenant ?"
"Est-ce que tu pourrais dire combien de temps a passé ?"
Non, effectivement. Les jours sont les mêmes, tous les mêmes, sans lui. Le gris de la vie ne retrouve pas cette noirceur si douce et enivrante qu'il me donnait. Je vis en demi-teintes. Je regrette parfois de ne pas être allé jusqu'au bout de mon geste. Je sens la folie me gagner, peu à peu, et je vois les heures qui passent, je brave la mort mais elle ne veut pas de moi, pas comme ça. J'ai beau lui hurler de me prendre, elle s'en fout, alors je continue ce jeu stupide. Au fond je sais bien que je vais gagner.
Il m'a demandé de le sauver, cette unique fois. Il m'a demandé de mettre une fin à sa souffrance et c'est ce que j'ai fait. Il n'y avait pas d'autre issue. Là-bas, lorsque je l'ai vu pour la première fois, je sais ce qu'il cherchait, je sais la façon dont cette histoire était censée se finir.
"Je suis là depuis longtemps", me dit Lou, "Mais tu ne me voyais pas. Tu n'étais pas prêt."
Je comprends à présent. Je l'aimais tellement ; je l'aime encore, toujours, il est la raison que je cherche pour être, mais il n'a pas voulu de ce fardeau, il m'a laissé me démener comme un prisonnier dans cette vie inutile désormais, sans lui. C'était un rendez-vous ici même, à cet endroit où je l'ai vu pour la première fois, où dans mon ignorance j'ai entrevu ma mort à venir, et la sienne, où j'ai compris la vie.
Il m'a demandé de le sauver, et c'est ce que j'ai fait, je savais que l'on ne pouvait pas continuer comme ça, et je préférais le faire de cette façon plutôt que de l'égorger sauvagement un jour d'ennui profond. Je l'ai retrouvé à cet endroit, dans ce coin d'ombre désert où jamais personne ne vient. Il n'y a pas d'autre solution, m'a-t-il dit. Il m'a demandé si je voulais venir avec lui, là où il allait, peu importe. J'ai cru honnêtement que je pouvais vivre sans lui ; et puis, surtout, une pointe d'orgueil me soufflait que je ne serais pas capable d'appuyer sur la détente, pas sans avoir jamais entendu les mots que j'attendais de sa part, et je savais qu'il ne dirait rien, que s'il me disait qu'il m'aimait, alors Lou était en vie, il vivrait, s'il était capable de m'aimer. Je préférais passer le reste de mes jours à me torturer l'esprit au sujet de Lou, à penser à lui, et surtout être malheureux tout seul, dans un style de détresse bien différent que lorsque j'étais avec lui. J'imaginais que me détruire tout seul serait moins tragique que quand nous étions deux, et encore une fois, je me trompais.
Etrangement, je ne savais pas trop comment faire, je me suis retrouvé là comme si je ne l'avais jamais fait. Il y a trop de façons impersonnelles d'en finir avec la vie des gens qu'on aime. Finalement, mes mains ont trouvé un chemin jusqu'à son cou, il ressemblait à un petit animal sans défense, comme ces petits lapins qui n'ont plus la force de se défendre, qui abandonnent la vie, et c'est peut-être ce qui m'a décidé. J'ai serré les doigts, sans même user de toutes mes forces, c'était si simple, et Lou mourait enfin dans mes bras, j'avais décidé que c'était ce que je voulais. Ses yeux se sont figés, et moi j'étais soulagé. L'apaisement n'a même pas duré le temps d'un souffle.
"Peut-être que je n'étais pas prêt non plus", dit le fantôme de Lou. "A être avec toi. A te dire que tu me manques terriblement."
Il a attendu si longtemps. C'était impossible quand il vivait, il a fallu qu'il soit débarrassé de ce poids qui le hantait pour être lui. Je n'ai qu'une envie, poser ma tête sur son épaule et fermer les yeux. Oublier tout ce qui s'est passé. Oublier qui nous étions. Je prends sa main, si froide, et je sens cette froideur qui me gagne moi aussi. Je lui souris, et j'ai l'impression qu'il fait de même, c'est tout ce que j'ai jamais attendu. Et je souris encore tandis que ses mains glacées se referment autour de mon cou. Je sais que je ne souffre plus désormais, que j'ai gagné, que j'ai en cet instant présent tout ce que j'ai jamais désiré et je me sens comblé.
"Je t'aime", dit Lou, "Viens avec moi."
fin