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Auteure : Tipheretj
Titre : Forsaken, forgiven
Genre : One shot yaoi
Résumé : Soren, artiste et serial killer exilé, Kazue, prostitué fuyant un yakuza à ses trousses, et une improbable rencontre dans les rues de Tokyo…
Disclaimer : L'inspiration vient des divers romans de Poppy Z. Brite, je crois que ça se voit assez clairement. Enfin, tout ça est à prendre au second, voire au troisième degré bien sûr ;)
Dans l'avion je n'avais que cette pensée en tête : comment est-ce que ça avait pu dégénérer comme ça ? J'ai toujours pris le maximum de précautions. Je déteste quand les choses m'échappent, quand tout part hors de contrôle, c'est le genre de situation que j'évite à tout prix. J'aime ce qui est ordonné, méthodique. C'est d'après les psychiatres un des traits de caractère frappants des tueurs en série dans mon genre. Voilà ce qu'affirme leur science barbare. C'est réducteur, je trouve, de vouloir décrire une personnalité à partir de catégories aussi simplistes, la mienne en particulier. Je me décrirais plus volontiers comme quelqu'un de subtil et de raffiné, nettement au dessus de ces concepts primitifs tels que "sociopathe" ou "obsessionnel compulsif", etc. J'aurais pu apporter une contribution titanesque à la psychologie comportementale. Mais ces enfantillages intellectuels ne m'ont jamais réellement intéressé. Je suis un artiste imaginatif qui a su repousser les limites de l'art, un explorateur de terrains inconnus. Je suis par delà le bien et le mal, un homme qui a su s'élever au-delà de sa condition. Mieux : j'ai ouvert le chemin. Je suis ce que le monde a attendu depuis des siècles.
Ceci dit, mon art, aussi intellectuel soit-il, puise ses racines dans une certaine vulgarité inhérente aux corps que je transforme en œuvres. Ce n'est pas un choix. Les véritables artistes sont ceux qui ne pourraient vivre sans créer, pour qui l'art n'est pas une option mais une manière de survivre. Ironiquement, tous ceux qui ont croisé ma route n'ont pas survécu bien longtemps. Mais, même anonymes, transformés jusqu'à en devenir méconnaissables, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que la matière première et initiale, ils sont passés à la postérité, en fragments exposés à des milliers d'yeux admiratifs. On me demande souvent d'où vient cette capacité de mes œuvres, ce pouvoir de fascination qu'elles exercent sur le public. Devinez.
J'admets que depuis quelques temps, je sentais les soupçons peser autour de moi. J'ai parfois tendance à faire trop réaliste, à oublier que le public ne doit pas connaître la provenance de ce qu'il regarde. J'invente des substances pour cacher ce qu'ils appellent des "crimes", je parle de matières plastiques, d'os animal, de glycérine, de vernis divers, je travestis la vérité. Je suis aussi un grand manipulateur, un prestidigitateur de génie, illusionniste et acrobate, je survole le danger.
C'est hier que tout est arrivé. D'ordinaire, je repère mes "victimes" un certain temps à l'avance, la plupart du temps des SDF ou des prostitué·es, j'ai tendance à faire assez classique sur ce coup là, je l'admets. Ceci étant, bien que je sache pertinemment être plus malin qu'eux, je ne veux en général pas non plus trop attirer les soupçons. Mais hier…
J'avais rencontré Clive dans cette espèce de bar homo où j'aime aller parfois, où je suis plus ou moins connu, mais l'endroit n'a pas du tout de vocation artistique, donc mes œuvres ne disent rien à personne, et on me fout la paix sur ce point. On me fout la paix tout court, d'ailleurs. Je me trouve plutôt pas mal physiquement parlant, je m'appelle Soren et j'ai quelques vagues origines suédoises qui se voient au premier coup d'œil, ceci dit, il paraît que j'ai l'air aussi très inamical, alors je me fais rarement aborder. Mais ce crétin de Clive était étudiant en histoire de l'art ou je ne sais quoi, il connaissait mon travail et le trouvait "admirable et tellement nouveau", selon ses mots. De mon côté j'ai compris qu'il allait mal finir. Il me manquait quelque chose pour finir ma nouvelle sculpture, une tour miniature dans un style post-déconstructionniste influencé par le néo-structuralisme sud américain (1).
Certains prétendus psychiatres vous diront que c'est une chose assez rare pour un serial killer, mais il m'arrive d'avoir des relations sexuelles sans que ça finisse nécessairement dans un bain de sang. Bain de sang est une image pour que vous compreniez, je préfère tuer proprement et rapidement. Ce qui m'attire le plus, au fond, j'ai longuement réfléchi, c'est le moment où je sais que je vais tuer. Ensuite, tout s'enchaîne, c'est la même répétitions d'actes, comme si je les automatisais : je tue, je crée, etc. La création est peut-être le plus difficile, mais c'est un tout, un ensemble que je ne veux pas désolidariser. Le plaisir commence quand je sais que j'ai le contrôle, s'achève quand mes mains quittent l'œuvre terminée.
Bref, pour en revenir à Clive, admettons-le, j'ai cédé à une impulsion. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce soir là, peut-être que je ne m'attendais pas à faire une rencontre de ce genre et que ça m'a perturbé. Admettons. Je l'ai laissé m'inviter chez lui, je n'aurais pas dû. J'ai couché avec Clive, je l'ai pris sur la table du salon et sur son canapé Ikea, Clive baise comme un dieu et a un cul inoubliable, et qui m'a fait entrevoir la possibilité d'un monde où j'aurais extériorisé mes pulsions intérieures par le sexe plutôt qu'en démembrant des cadavres. Un peu déstabilisé par cette pensée perturbante, je suis allé me faire un sandwich dans la cuisine. C'est le moment que Clive a choisi pour mettre un disque stupide dans sa chaîne hifi. J'ai eu la vague impression qu'on m'interpellait. Surtout qu'il s'était mis à chanter.
"Do you pay for your crimes?
Does the punishment fit or drag your style to zero ? (2)
J'ai une arme préférée, un katana offert par une amie japonaise, Yue. "Amie" est un mot un peu exagéré, surtout que les gens comme moi préfèrent la solitude comme vous le savez. Disons qu'elle a des passions semblables aux miennes, et qu'on se comprend donc relativement bien. C'est d'une facilité enfantine que de tuer avec cette arme, même si objectivement parlant, mon maniement du katana est plus qu'approximatif. Malheureusement, je ne me balade pas avec en permanence.
Lorsque Clive s'est ramené dans la cuisine en chantonnant, j'avais à la main un couteau de cuisine avec lequel je venais de découper une tranche de je ne sais quoi visqueux. Bien sûr, avec un peu de réflexion, je me serais rappelé qu'il n'est pas si évident que cela que de tuer quelqu'un avec un couteau de cuisine sans en faire une boucherie. Mais j'étais vraiment ailleurs. J'ai réalisé plus tard que j'avais perdu le contrôle depuis pas mal de temps. Et puis cette chanson m'énervait de plus en plus. Je me demandais s'il savait, pour moi.
J'ai attrapé Clive par les cheveux et je lui ai planté froidement le couteau dans le cou en pensant que ça le tuerait, mais pas du tout, il m'a regardé d'un air incrédule, comme s'il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, j'ai retiré le couteau avec l'intention de le planter ailleurs, mais il m'a échappé et s'est mis à courir, la main sur la gorge, il laissait du sang partout, je l'ai suivi dans le salon, et voyant qu'il n'avait à peu près aucune chance, il a couru, ou plutôt s'est traîné en dehors de l'appartement avec sans doute l'intention de se réfugier chez un voisin.
Sa sympathique voisine, alertée par les cris de Clive, a alors pu assister à un spectacle qu'elle a du apprécier : Clive était à moitié nu sur le palier, couvert de sang et en train de s'étouffer dedans, mugissant des phrases incompréhensibles. J'ai fini par me pointer aussi et l'achever, un peu déçu que ça finisse comme ça, et surtout qu'il devienne aussi inutilisable. Bref. Je me suis enfui avant qu'elle réagisse, de toute façon au moins cinquante personnes avaient dû me voir avec lui.
Quelques heures plus tard je débarquais au Japon.
J'ai appelé Yue pour qu'elle vienne me chercher à l'aéroport. Je me débrouille assez mal en japonais, surtout quand je suis aussi fatigué, et je n'avais pas franchement envie de passer trois heures dans un taxi à expliquer où je voulais aller en faisant des petits gestes maladroits. D'ailleurs, si ça se trouve, elle avait déménagé… Les prédateurs ne restent jamais bien longtemps au même endroit. Elle a été surprise de ma venue bien sûr, et puis la surprise est vite passée, comme si elle avait compris avant que je me mette à raconter mes mésaventures.
Yue est une fille superbe. Grande, fine comme une brindille et toujours habillée avec beaucoup de classe. Elle est mon équivalent féminin ; c'est une artiste, aussi, mais dans un autre genre, plutôt dans le littéraire. Elle est lesbienne. Comme elle le dit, heureusement que je ne l'attire pas du tout, et réciproquement : si l'un de nous deux venait à tuer l'autre… Quelle perte pour l'humanité. On devrait nous compter au patrimoine mondial, elle et moi. Plus tard on érigera des statues à notre honneur, et les enfants viendront en visite scolaire nous contempler. Eve et Adam n'auront plus qu'à aller se rhabiller.
Nous n'avons pas beaucoup discuté en chemin. J'attendais un endroit calme, et elle aussi.
Une heure plus tard je contemplais Tokyo du haut d'une tour improbable où elle avait un de ses nombreux appartements. Pas très grand, mais sympathique, et une vue superbe sur la nuit pleine de petites lumières partout, de tours brillantes, d'écrans lumineux, en fond sonore le bruit des voitures sur les boulevards, et le bruissement de millions de gens qui n'attendaient que moi. Je n'ai jamais aimé les endroits où l'on rencontre autant de monde. La tentation est trop grande pour ne pas y céder.
Yue est venue me rejoindre sur le balcon, un verre de martini à la main, elle voulait me dire quelque chose ; c'est alors qu'elle a prononcé la phrase qui a fait s'écrouler tout un monde. Une phrase terrible, inattendue, inacceptable. Elle m'a dit :
"J'ai commencé une thérapie."
Puis il y a eu un silence.
Je suis resté à la regarder, longtemps, sans comprendre. Une thérapie. Elle avait commencé une thérapie. Je ne sais pas si vous saisissez bien tout ce que ce mot implique, de vilain, de laid, de choses qui ne sont tout simplement pas moi, pas Yue. Complètement inadéquates. Je ne voulais pas y croire. J'ai pensé qu'elle faisait peut-être une plaisanterie, au bout d'un moment, et puis je me suis rappelé qu'en général, elle ne plaisantait pas. Les serial killers ne sont pas des gens très drôles, en fin de compte, c'est peut-être ça qui les coupe du monde, aussi. Bref. Ils ne sont pas non plus censés commencer une thérapie. C'était absurde.
"Mais enfin… Pourquoi ? On t'a forcée, c'est ça ?"
"J'ai rencontré une femme", dit-elle avec un grand sourire. "Tu sais, ce qui se passe d'ordinaire, tu rencontres quelqu'un, il t'attire, tu sais ce que tu as en tête, tu as ce besoin… Ce besoin…"
Elle mime un geste qui ressemble à un étranglement. Je hoche la tête en réponse à son sourire complice, songeant que je n'aurai peut-être plus jamais ce genre de conversation avec elle.
"Mais ce jour là, quelque chose s'est passé différemment", continue Yue, "J'ai compris que je n'avais pas besoin de la tuer, que je désirais autre chose, et que si je la tuais, je ne m'en remettrais pas."
Je n'y crois pas. Yue, elle, mon âme sœur, elle qui me comprend, serait tombée dans ce piège ?
"Ne me dis pas que es tombée amoureuse ?... C'est tellement commun, Yue, c'est…"
"C'est une schizophrène dépressive. Elle a des hallucinations complètement morbides. Lorsqu'elle m'en a parlé, j'ai trouvé ça tellement beau. Des choses que tu n'imaginerais même pas. Elle me fait… Elle me fait rêver, quand elle parle."
Je hoche la tête. Ce n'est pas si mal. C'est une fille qui nous ressemble un peu, de très loin peut-être, mais un peu. Ca n'excuse pas le reste. Je me sens très seul subitement, plus seul que je ne me suis jamais senti. La solitude est un sentiment que je ne ressens pas souvent, mais là, je me la prends en plein visage. Quand je dis nous, je pense à Yue, immanquablement. Je peux oublier.
"Mais quand même… Une thérapie, pourquoi ?"
"J'ai besoin de changer. Tu sais, Soren… Tu ne pourras pas faire ça toute ta vie."
"Tu veux dire par là que je me ferai avoir un jour ou l'autre… ? Ca a bien failli m'arriver."
Je lui ai raconté l'histoire, de plus en plus déprimé. Yue n'arrêtait pas de me sermonner, de me parler des bienfaits de la thérapie, dont notamment le fait qu'on échapperait sans doute à la prison, ce genre de choses. Moi je pensais à Clive, je me passais la scène en boucle, j'essayais de déterminer ce que j'aurais dû faire, ce que je n'aurais pas dû faire. Tout ça tournait en rond. J'avais besoin de sortir, de penser à autre chose. J'ai dit à Yue que je sortais, elle m'a dit qu'elle ne préférait pas m'accompagner, elle m'a filé deux ou trois adresses, ses clés de voiture, et m'a conseillé d'éviter de laisser des traces de sang dedans. Je crois que c'était une sorte de plaisanterie, quelque chose comme ça. Mon monde s'effondre en petites miettes. J'aurais dû démolir mes œuvres à coup de marteau et prétendre être un artiste incompris, peut-être que ça me sauverait, qui sait. Bienvenue dans le crépuscule des idoles.
Yue entame une thérapie. Cette idée ne cessait de me hanter. Est-ce donc que je ne serais pas normal ? Je veux dire par là, serait-il normal que je pense moi aussi à me faire soigner ? Pourquoi est-ce que je n'en éprouve aucune envie ? Pourquoi ne peut-on pas être soi même ?
J'allume la radio, je ne tombe que sur des pré-adolescentes exaspérantes qui babillent joyeusement des chansons entêtantes, je finis par trouver quelques disques potables dans la boîte à gants, allons donc, les Beastie Boys, I got this fucking thorn in my side, oh my, it's a mirage, I'm tellin y'all, it's a sabotage, pourquoi pas, et je vais m'amuser à refaire le clip à la Starsky et Hutch aussi, j'ai les lunettes de soleil immenses de Yue, et je roule trop vite, sur des routes désertes, je me sens comme un chien enragé, l'envie de mordre et de baiser à la fois, je n'arrive pas à penser à autre chose, puis le paysage change, il y a ces néons, les bars, qui clignotent partout, ce monde maintenant, cette foule joyeuse, les lycéennes en minijupe, les putes, les salarymen, les shows et les sex shops, et j'ai besoin de respirer, je me gare n'importe comment dans la première rue à l'écart que je trouve, une rue minuscule et étroite, pas un chat mais le bruit de la foule dans les rues adjacentes.
J'ai fermé les yeux un moment, allumé une clope, respiré calmement. La nuit était presque totalement noire ici, il n'y avait aucune lumière à part le vague reflets de quelques néons très, très loin, c'était vraiment un endroit glauque et malsain, le genre d'endroit où on s'attend à voir des viols, des crimes, le genre d'endroit où on s'attend à croiser, disons, des types comme moi. La pensée m'a fait sourire. J'avais trouvé mon décor.
Je suis resté là un moment, en tentant maladroitement de ne penser à rien, mais ça ne marchait toujours pas. Je me suis dit que je pourrais aller faire un tour à côté, en fait, j'hésitais, je me disais que ce ne serait sans doute pas très malin de commettre un meurtre dès le premier jour où je débarquais, et je savais que c'était ce que j'allais faire. Je me sentais d'humeur à tuer le premier venu, de toute façon, je pouvais dire adieu à ma carrière artistique. J'ai réalisé, pour la première fois depuis que j'avais tué Clive, que tout était fini, que jamais plus on ne contemplerait mes œuvres. Je n'existais plus. Le monde continuait de s'effondrer.
Dépité, j'ai décidé d'aller faire un tour ailleurs, et j'ai ouvert la portière violemment. J'ai entendu un cri bizarre, suivi d'un flot d'insultes en japonais, et j'ai compris que j'avais manqué d'envoyer la porte dans quelqu'un, qui visiblement n'en était pas très content. Je me suis contenté de le regarder, calmement, de toute façon, je ne comprenais pas la moitié de ce qu'il disait, je savais juste que s'il continuait, il ne parlerait pas encore longtemps. Il a continué. De toute façon, c'était une victime toute trouvée. En fait, son ton avait changé, je crois qu'il avait cessé de m'insulter mais qu'il voulait me dire quelque chose. Il m'a saisi par le bras, je ne comprenais toujours rien, il parlait trop vite et criait à moitié, mais je savais juste que sa main sur mon bras, c'était ce qu'il n'aurait pas dû faire. Pour son bien.
Le "quelqu'un" en question, c'était une espèce d'ado, je lui aurais donné quelque chose comme dix-sept ou dix-huit ans, il avait des cheveux rose bonbon en pétard, un visage adorable, une espèce de blouson en fourrure violette et un jean lacéré de partout. Je suis sorti de la voiture, je lui ai demandé en un japonais incertain ce qu'il me voulait, de toute façon je n'ai rien compris à la réponse, ce que je me suis empressé de lui dire en anglais, il m'a regardé bizarrement, un peu comme s'il venait de percuter que j'étais un gaijin, ce qui est quand même assez évident me concernant, finalement, il se trouvait qu'il parlait un peu anglais aussi, alors j'ai fini par comprendre qu'il fuyait quelque chose, ou quelqu'un. Comme si j'avais l'air d'une personne susceptible de l'aider. Il y a des gens qui n'ont pas conscience de leur inconscience. Des victimes toutes trouvées. Comment voulez-vous résister… ?
Comme j'avais décidé de paraître gentil, je lui ai proposé de l'emmener au poste de police, puisqu'il y avait l'air d'avoir quelqu'un qui lui en voulait. Et puis comme il hésitait, j'ai décidé d'être plus direct, j'avais terriblement envie de mieux le connaître, de lacérer la peau tendre de ses joues et de voir la tête qu'il aurait.
"Je t'emmène à l'hôtel ?", je lui ai demandé, avec mon sourire le plus gentil.
Et il a accepté. Je l'ai emmené avec moi, songeant aux recommandations de Yue, "évite de laisser des traces de sang dans ma voiture", j'ai presque souri. Je ne savais pas trop où j'allais, on a quitté le quartier des putes, il tenait à aller le plus loin possible. Il m'a dit qu'il s'appelait Kazue, qu'il était lycéen la semaine, accessoirement, pute le week-end. Tiens donc. J'aurais parié le contraire.
"Et alors, qui est-ce qui te poursuivait ?", je lui ai demandé, sans trop savoir où je nous conduisais.
"Ce type", dit Kazue d'une voix mal assurée – il n'arrêtait pas de regarder dans le rétroviseur, comme s'il se croyait suivi. "Il voulait pas aller à l'hôtel, alors je l'ai sucé dans sa voiture, et vu qu'il avait laissé son portefeuille sur le siège…"
"Tu t'es tiré avec", j'ai fini.
Il a acquiescé. Je ne sais pas s'il se rendait bien compte qu'il venait de m'avouer qu'il avait l'habitude de se tirer avec le fric de ses clients, que tout de suite, ça entamait sérieusement les relations de confiance qu'on aurait pu avoir. Ce n'était pas grave. Après tout j'avais quelques secrets à cacher aussi, on ne peut pas toujours se payer le luxe de l'honnêteté, je suis sûr de toute façon que si je lui avais dit la vérité, hé, au fait, je vais te tuer, comme ça, il ne m'aurait pas cru.
"Je croyais que c'était juste un homme d'affaires, qu'il ferait rien, surtout pas me courir après. En fait, heu, je crois que c'était un yakuza ou quelque chose comme ça."
Il y a vraiment des gens qui ont le don de se mettre dans la merde…
"Comment tu sais ?" j'ai quand même demandé, un peu perplexe à l'idée que le gamin possède un yakuza-dar (3), … Quelque chose comme ça.
"J'ai failli me prendre une balle dans l'épaule", il me dit, en me montrant la déchirure sur son blouson.
C'est donc pour ça qu'il avait l'air traumatisé.
"A mon avis, il ne va pas passer la soirée à te courir après."
Après cette fort judicieuse remarque, Kazue a entamé un long monologue que je n'ai pas écouté, dans lequel il disait en substance, si j'ai bien compris, qu'il connaissait le type qui lui avait tiré dessus, qu'il l'avait souvent vu rôder dans le coin, que bref, il pouvait bien lui échapper aujourd'hui, mais ça ne durerait pas longtemps, etc, etc. J'en avais assez de conduire, et je me suis arrêté dans une rue avec néons sur les deux côtés, hôtels et toujours les lycéennes en minijupe partout. Un peu la réplique de l'endroit que j'avais aperçu tout à l'heure, en plus petit ; j'arrivais à voir à peu près où j'étais, par rapport à chez Yue, bref, tout allait bien. En regardant Kazue, je me sentais un peu comme un gamin le soir de Noël qui attend de déballer ses cadeaux (4). Il paraissait me faire entièrement confiance, je n'étais pas peu fier de moi, mais il faut dire aussi que dans son état, il aurait sans doute fait confiance à n'importe qui.
"Ma vie est foutue", conclut-t-il, et je me suis retenu de lui signaler qu'elle l'était vraisemblablement déjà. "Tu imagines ? Il va me tuer. Je plaisante pas. On me retrouvera découpé en pièces dans une poubelle, … Et ma mère, qu'est-ce qu'elle va dire quand elle apprendra que… Oh, merde."
"Mouais, c'est embêtant. Mais tu peux toujours arrêter, non ? Enfin, je veux dire, il va pas faire tous les lycées de la ville pour te retrouver ?"
Je l'ai poussé en dehors de la voiture, un peu agacé qu'il s'apitoie autant sur son sort, surtout qu'il n'y avait vraiment pas de quoi, j'aurais dû lui dire de ne pas s'inquiéter pour si peu, dans son cas, il y avait quand même plus dangereux que son yakuza de série B : il y avait moi. Devant nous, il y avait cet espèce d'hôtel à la façade violette affreusement kitsch, j'ai entraîné Kazue dans sa direction tandis qu'il continuait à monologuer tout seul, je crois qu'il disait en gros que je ne comprenais rien, (ça c'était fort probable), que les fringues de marque, j'avais aucune idée du prix que ça coûtait, (est-ce qu'il sous-entendait par là que j'ai l'air d'un bouseux ? je suis un artiste, merde), que sa vie sociale était aussi foutue, etc, etc. Bizarrement dans le hall de l'hôtel j'ai eu la sensation que tout le monde me regardait – ou c'était peut-être Kazue, à la réflexion ; en fait, il m'a expliqué rapidement que c'était plutôt rare ici de croiser deux hommes ensemble, que les gens nous regardaient pour ça, en jetant un coup d'œil à Kazue je me suis dit que fallait quand même avoir le coup d'œil en ce qui le concernait. Peut-être aussi que c'était la chose en fourrure violette qu'il avait sur le dos.
Kazue continuait à me parler, il n'arrêtait pas, au fond, je ne sais pas s'il s'écoutait lui-même. Il devait faire ça pour se rassurer lui-même, je pense. On est montés, il s'est affalé sur le grand lit blanc, les bras en croix, l'air exténué, j'ai décidé de le laisser seul un moment et d'aller prendre une douche. Pour un peu de silence. Je n'avais pas eu un seul moment pour me reposer depuis que j'avais tué Clive, dans l'avion je regardais autour de moi tout le temps, un peu parano, en imaginant que les flics étaient à bord, et puis Yue qui m'annonce froidement le début de sa thérapie… Bref.
J'ai eu l'impression de rester des heures sous l'eau chaude, moi qui déteste perdre mon temps de cette manière. Et puis je réfléchissais, je me demandais si tout compte fait, j'avais si envie que ça de tuer Kazue. Je veux dire, de toute façon à cause de ce crétin de Clive, ma vie était foutue, je ne plaisante pas, ma vie en tant qu'artiste est terminée, et l'art était ma vie. A quoi bon continuer ? Peut-être que j'ai plus de raisons que Yue d'entamer une thérapie… J'ai accompli mon premier meurtre à seize ans, je n'ai jamais envisagé que mon monde puisse être différent. Et si tout ça venait à changer…
Oui, c'est un accomplissement, une réalisation, un aboutissement. Au début l'art était un prétexte. Une excuse. Maintenant je ne veux pas le dissocier du meurtre, c'est un tout, voilà, une sorte de rituel comme affectionnent les tueurs en série. Soudain je réalise la banalité de mes actes. Mais je ne suis qu'humain, trop humain. (Je sais aussi que je suis complètement cinglé, mais ça je l'ai compris quand j'avais sept ans, j'avais agressé ce gamin… Enfin, cette histoire n'a aucune importance. Disons que je suis réaliste.)
Ceci étant il reste le problème de Kazue. Je n'ai jamais eu l'intention de le tuer ici même, je suis encore un peu lucide et je sais que je n'ai pas envie d'un deuxième Clive. Alors quoi, je le laisse partir et demain je demande conseil à Yue ? J'étais dépité.
Je suis sorti de la salle de bains, et Kazue n'était plus là, il avait disparu. Je l'ai appelé, sans réponse, et j'ai dû me faire à l'évidence : il s'était tiré avec les affaires que j'avais laissées dans la chambre (ma veste, mon portefeuille, … les clés de la voiture à Yue). Je me suis laissé tombé sur le lit, complètement désappointé – non, comprenant pour la première fois le sens du mot "désappointé". Et voilà. Je n'y croyais pas. A Londres, j'aurais trouvé ça presque logique, après tout ; mais j'étais à Tokyo, je n'étais pas censé me faire voler "ma" voiture par un inconnu. J'aurais laissé les clés à l'intérieur qu'elle n'aurait pas disparu. Pourquoi fallait-il que je tombe sur le seul japonais malhonnête du coin ? (Parce que c'est bien fait pour moi ? … Tss, ces histoires de justice divine, je n'y crois pas. De toute façon je suis l'antéch… Ok, j'arrête de citer ce philosophe allemand).
Ceci dit j'avais été stupide de ne pas prêter plus d'attention à sa mésaventure avec le type qui le poursuivait. Peut-être me suis-je encore cru invincible, je ne sais pas. Hé bien non. Le monde parfois vous balance ses vérités en face : il y a parfois plus malin que moi.
Je suis sorti de l'hôtel, errant au hasard des rues. J'avais encore mon téléphone, (j'imagine que Kazue avait dû le trouver trop antique pour être revendable), mais j'hésitais à appeler Yue. J'allais faire échouer sa thérapie : elle allait me massacrer, c'était clair. Les lycéennes en minijupe n'arrêtaient pas de me harceler du regard, je me baladais négligemment, les mains dans les poches et sans doute l'air très cool, ça devait être pour ça. Un tueur en série qui a l'air très cool est un type dont on devrait se méfier, mais elles ne pouvaient pas savoir. Il me restait quelques billets dans les poches, j'ai continué à marcher, je me suis arrêté trois rues plus loin à une espèce de stand à nouilles japonaises. Je n'avais pas envie de dramatiser la situation davantage, de toute façon, j'avais l'impression que plus le temps avançait, plus c'était de pire en pire. En fait, tout a commencé avec Clive, si j'étais un peu moins rationnel, je dirais qu'il m'a lancé une malédiction ou quelque chose comme ça.
Je mangeais. Des nouilles un peu pâteuses avec de la sauce au piment, des morceaux de poulet d'un blanc maladif, des petits légumes au goût étrange dans un petit bol carré en plastique. Une Kirin. Je fouillais dans les nouilles du bout des baguettes. J'étais debout, il n'y avait personne, la serveuse me regardait d'un air agressif. Il n'y avait personne dans le coin, je me suis rendu compte, à peine une ou deux voitures qui passaient. Si je retrouve Kazue, je vais le tuer, je ne vais pas hésiter. C'est d'ailleurs ce que j'aurais dû faire. Cet espèce de crétin… Pourquoi ai-je hésité, franchement ?
Un peu de chance, enfin : il y a eu un bruit de freins, un peu plus loin, j'ai levé la tête. Et puis j'ai reconnu la voiture de sport bleu électrique de Yue, et derrière, une espèce de 4x4 vert flashy, qui le… poursuivait ? Le 4x4 a poussé Kazue méchamment sur le trottoir, et puis ils ont disparu quelques rues plus loin, dans ce qui m'a semblé être une impasse. J'ai attendu ; et puis, comme poussé par une intuition, j'ai laissé tomber les nouilles et je suis allé voir, sans me presser. En fait, je crois que je savais déjà ce qui m'attendait.
J'ai jeté un coup d'œil en arrivant, de loin. La voiture de Yue était écrasée comme un moustique au fond, contre le mur de béton, le 4x4 vert devant. J'entendais la voix de Kazue, il était encore à l'intérieur, … "Hé Soren, pas de sang sur les sièges, hein ?" C'était mal parti. D'ici, je l'entendais hurler, je ne voyais pas bien ce que faisait le type mais je n'aurais pas aimé être à la place de Kazue. Je suis resté là, à regarder de loin, il n'y avait personne dans la rue qui aurait pu l'aider. D'habitude, je n'aime pas beaucoup faire souffrir les gens, mais à regarder Kazue se faire massacrer, je me découvrais de nouveaux penchants, pour le sadisme par exemple. Voilà, c'était bien fait pour lui, c'est dit, s'il est encore en vie après ça, je me charge de l'achever, lentement et aussi douloureusement que possible.
Kazue a arrêté de hurler au bout d'un moment, et puis l'autre type est sorti. Japonais, assez jeune, un pull orange délavé avec un smiley dessus, un smiley taché de sang. J'ai adoré. Plutôt pas mal, avec les cheveux marron, jusqu'aux épaules. J'aurais aimé être photographe.
Il est venu vers moi. Il me regardait d'un air bizarre, et avant qu'il dise un mot, j'avais compris. Kazue s'était complètement planté, je ne sais pas pourquoi il a pris ce type pour un mafieux, peut-être à cause de l'arme. Mais ce regard froid, cet indifférence dans les gestes, cette démarche calculée, cette apparence somme toute normale, trop normale au fond, je les connaissais bien : c'étaient les miennes. Après un meurtre. Je lui ai souri, je crois qu'il a compris, après tout, on reconnaît les siens, c'est bien connu, les gens semblables à moi se détachent de la foule. Un peu de chance, enfin. Enfin, la malédiction de Clive s'efface.
"Kazue est mort ?", je lui ai demandé, mon japonais approximatif me revenait par bribes, surtout maintenant que je me sentais étrangement calme, un peu comme si j'avais retrouvé quelque chose que je cherchais depuis longtemps.
"Non", il a répondu, simplement. Aller à l'essentiel, ne pas parler des heures durant de détails, c'est ce que j'aime, aussi. "Tu le connais ?"
"Il a volé ma voiture… La voiture d'une amie."
"Désolé."
Je ris. Il rit aussi, c'est presque comique, après tout. Je n'ai jamais rencontré d'autre tueur en série, à part Yue, c'est un peu un miracle. On se ressemble tellement, j'ai l'impression de le connaître depuis très longtemps, comme un ami d'enfance, comme moi-même, au fond.
"Qu'est-ce qui s'est passé ?"
"Je me doutais qu'il viendrait dans ce quartier. Je l'attendais."
Appelez-moi élitiste si vous voulez, mais il n'y a que les gens comme nous pour posséder cette intelligence, si fine, si remarquable.
Il revient vers Kazue, me fait signe de venir. Kazue n'est pas mort en effet, il est juste couvert de sang, sans que l'on voie bien d'où il provienne, il est mort de peur, on dirait un petit lapin en cage, c'est adorable. Un petit lapin en cage, et deux prédateurs qui l'observent, de l'autre côté de la vitre, en souriant, qui s'amusent à le terroriser en faisant durer l'attente de sa souffrance. Mais elle viendra. Kazue n'imagine même pas ce qui l'attend.
Pas de thérapie, pas de conneries dans ce genre là. J'ai trouvé ce que je cherchais. Un double, c'est toujours plus amusant à deux. Un nouveau spectateur de mes œuvres, seul et unique. Le futur se dessine, aussi précisément que si j'en traçais le dessin à la craie. Kazue n'est qu'une étape. Ensuite, il y aura moi, lui, tant de choses à faire, je le sais, ensemble.
Ca y'est. J'ai retrouvé la joie de vivre.
(2) I am X – Kiss and swallow
(3) Un peu sur le modèle du gaydar, quoi… Je sors :D
(4) Comme c'est super obscur et que personne ne va tilter : c'est une référence à Poppy Z. Brite :p