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Le premier monde, créé par Genessas la Déesse-mère, était depuis fort longtemps plongé dans un tourbillon de rage, de mort et de violence ; l’équilibre précaire et à peine naissant de l’univers avait été brisé et tout sombrait inexorablement dans les ténèbres. Certains de ses continents devinrent sombres et arides et certains de ses habitants subirent de terribles maléfices. Les humains furent les plus gravement touchés et l’on se mit à les appeler démons…Des créatures monstrueuses émergèrent des entrailles de la terre, des épidémies s’étendirent sur de nombreuses contrées et des guerres affreuses éclatèrent sans raison précise. Quelques peuples seulement refusèrent catégoriquement de combattre et parmi eux se trouvait la race de semi-dragon des drakos, les enfants chéris de la Déesse-mère.
Passant du dragon à l’humain selon certaines conditions, ceux-ci conservaient la très grande force physique de leur forme animale, mais étant pacifiques, ils n’acceptèrent jamais d’en user pour ce qu’ils jugeaient inutiles et stupides. Fiers, incorruptibles, sensibles à la nature, ils étaient les semi-dragons du vent et de l’air, les rois du ciel. Nul besoin de cracher du feu pour prouver leur valeur, ils avaient leurs ailes. Les nombreuses lois et règles de la Déesse-mère, ils les respectaient sans contrainte et avec une volonté sincère. Même les plus marginaux et excentriques d’entre eux saluaient les trois plus importantes lois.
Jamais ils ne perpétraient de crimes odieux, ne s’entretuaient et ne commettaient d’actes immoraux…
L’histoire qui suit n’est pourtant pas celle d’un valeureux guerrier au cœur pur qui lutta pour sauver les siens ou arrêter la guerre. Non. Ce récit est celui d’un singulier personnage parmi les drakos dont le souvenir resta à jamais gravé dans leur mémoire telle une méprisable marque au fer rouge en plein visage. On n’oublia ni son nom ni sa triste légende, mais personne ne sait ce qu’il advint de lui à la fin. Cet homme insolite s’appelait Cya et il était la honte des drakos.
Chapitre 1
L’enfant de Zonya et Maano
Le flocon dansa gracieusement dans l’air avant de finalement se poser dans la paume gelée du gamin; chaque année, depuis quelques hivers, il se faisait un devoir de recueillir le premier flocon de neige(dans son esprit d’enfant, il croyait attraper le premier). Il aimait se l’imaginer comme une multitude de petites fées trop gênées qui disparaissaient à son contact. S’inventer des histoires était son passe-temps préféré. S’inventer des histoires était son seul passe-temps d’ailleurs…
Il attrapa plusieurs autres flocons, son regard d’un violet profond toujours rivé vers le ciel, attentif aux moindres petites créatures qui se rapprochaient de lui…et au bout d’un certain temps, sa chevelure ébène se retrouva complètement blanchit par la neige. Il était transit de froid, mais il ne le remarquait pas. Il n’y avait que son jeu qui comptait, rien d’autre!… jusqu’à ce qu’une voix familière ne le fasse sursauter.
« Enfin je te retrouve! »
Le garçonnet se retourna et aperçut une grande femme aux longs cheveux noirs, habillée d’une robe fort simple qui devait la tenir bien au chaud. Cependant, elle n’en avait pas besoin, tandis qu’à lui, ça ne lui ferait pas de tort. Ce qu’elle remarqua dès qu’elle fut plus proche de lui.
-Par la déesse-mère! Cya, tu as les lèvres toutes bleues!Combien de fois je t’ai dit de rentrer dès que tu avais trop froid!?s’exclama-t-elle en se penchant et en l’attirant contre elle pour le réchauffer.
-Je ne savais pas que j’avais trop froid, marmonna-t-il sans mentir, tout déconcerté.
-Enfin…ce n’est pas grave, se radoucit-elle en le prenant dans ses bras. Il se peut fort bien que tu n’ais pas senti le froid… mais pour toi ça peut être dangereux!
-Pourquoi?…les autres drakos ils peuvent jouer autant qu’ils veulent dans la neige! Ils font ça toute la journée même!
-Oui, mais tu es différent toi!
-Pourquoi je suis différent!? s’emporta-t-il en lui décochant un regard fâché.
Myriella mit un certain temps avant de lui répondre en soupirant :
« Parce que la déesse-mère t’a créé comme ça… on n’est pas tous identiques non plus! Moi, je déteste me battre, et je suis une drako, non? »
C’était la réponse qu’elle s’évertuait depuis deux ans déjà à toujours lui sortir pour répondre à cette question. Une question qu’il posait si souvent…
Pourquoi je suis différent? demandait-il. Parce que Genessas t’a fait comme ça! récitait-elle.
La vérité serait trop dure. Autant à avouer qu’à lui faire comprendre ce que cela signifiait.
C’était tellement épouvantable… Il y avait tant de règles, de codes d’honneur, d’interdits et de tabous chez les drakos, et les origines de Cya en enfreignaient un si grand nombre. Myriella ne parvenait pas à deviner de quelle façon le petit réagirait et comment il assumerait cela, plus vieux, lorsqu’il apprendrait toutes ces règles, ces codes d’honneurs, ces interdits et ces tabous; ils ne vivraient pas toujours isolés du village duquel ils avaient parfois droit à des visites, ce qui était leur seul véritable lien avec la société. Elle avait voulu lui éviter d’être victime de toutes ces horribles rumeurs; étant donné toutes ses différences, les plus jeunes, et même les plus vieux, l’auraient tout de suite désigné comme étant…
…leur enfant. L’enfant de ceux qui avaient commis un péché. L’enfant de Zonya et Maano. L’enfant qui était né de l’union d’une sœur et de son frère…
L’inceste était un crime grave chez les drakos. Un acte considéré impardonnable par la déesse-mère. Un acte duquel rien de bon ne pourrait jamais naître, puisqu’elle l’avait décrété…
On les avait chassés de leur village, les menaçant de faire avorter de force la jeune fille si elle osait donner naissance à son enfant maudit chez eux. Ils cherchèrent refuge chez Myriella, leur cousine, la seule personne en ce monde si cruel qui ne les jugerait pas. Là-bas, Zonya donna naissance à un garçon souffrant de plusieurs handicaps : Cya. Peu de temps après, Myriella se voyait confier la garde du petit; les deux amants fautifs s’étaient éclipsés sans prévenir, laissant une vieille flûte comme seul héritage matériel pour leur fils et de terribles rumeurs à venir.
Presque toute la région était au courant de leur faute le mois d’après et personne n’aurait su dire où ils se trouvaient exactement. Personne n’aurait voulu le savoir, à bien y penser.
Myriella s’occupait de Cya comme s’il avait été son propre enfant, et non celui de ses cousins, l’élevant du mieux qu’elle pouvait en s’adaptant à toutes ses différences : le petit ne supportait pas le froid, ses mains étaient déformées par ses griffes, il n’était pas aussi fort qu’un drako normal et la pire de toutes, il était incapable de se transformer en dragon. À cela se soustrayait tout ce qui avait lien à la forme de dragon.
Pour résumé, il était quasiment impossible de prétendre qu’il faisait partie des leurs. Hormis les griffes et ce beau visage…
Ils finirent par retourner à la petite maison de Myriella et celle-ci installa confortablement le gamin devant le foyer en l’emmitouflant dans plusieurs couvertures de fourrures. Il ne protesta pas beaucoup et finit même par s’y endormir. Émue de le voir si paisible, elle s’assit près de lui et chanta tout bas sa chanson préféré: une mélodie connue uniquement de leur famille.
Elle aurait tant donné pour que leur vie ne se résume qu’à ce petit quotidien, à ces choses si simples et si innocentes. Que rien ne change.
Mais tout allait finir par changer.
Et comme l’appréhendait Myriella, ce ne serait pas pour le mieux.