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Chapitre 12
Offre nocturne
La lumière déclinante du jour projetait ses rayons dorés sur le dos pâle rougi par plaque de Xélire et sur le visage de l’humain qui l’accompagnait, Kniljai, qui plissait les yeux. Le jeune garçon grogna et jeta sa fourche sur le sol avec indignation avant de s’y laisser choir. La paille encore debout le cachait presque entièrement, comme s’il eut s’agit d’un rongeur assis dans son nid. Xélire soupira et planta sa fourche dans le sol pour prendre un peu de repos lui aussi. La journée avait été longue, pénible. La paille qu’ils devaient ramasser se trouvait dans le plus grand champ des propriétés du vieil Halbertd, et pas un nuage ni même une petite brise n’était venu leur remonter un peu le moral; une magnifique journée ensoleillée de l’aurore au crépuscule. Le jeune genessien n’avait pas émis une plainte et avait enduré tant bien que mal le soleil qui lui brûlait la peau. Kniljai, quant à lui, n’avait pas cessé de parler de tout et de rien, de se plaindre, de chanter, mais surtout de donner l’impression à Xélire qu’il n’était pas tout seul dans son labeur sur la ferme.
Halbertd engageait toujours des gamins pour travailler sur ses terres, et il s’avérait que lesdites terres étaient parmi les plus importantes des alentours de Scudato. Il produisait beaucoup, payait peu en plus d’infliger de lourdes tâches de travail à ses jeunes et vulnérables employés. Les enfants et adolescents à son service n’avaient pour la plupart pas le choix de travailler, comme le cas de Xélire, à l’extérieur de la ville s’ils ne souhaitaient pas en venir à faire le trottoir pour une misère; la misère qu’ils gagnaient par Halbertd était moins dégradante.
Le jeune Kniljai, engagé depuis quelques semaines sur la ferme, ne faisait pas exception à cette règle et il subissait autant de réprimandes à peine plus justifiables que celle dont Xélire était souvent victime; il avait une grande gueule et payait souvent pour. Sinon, son ouvrage était remarquable pour un enfant petit comme il l’était, seul humain au milieu des plusieurs genessiens de son âge tous beaucoup plus grands que lui.
Plusieurs minutes passèrent en silence, sans qu’aucun des deux jeunes adolescents ne disent un mot; Xélire profitait de cet instant de calme pour admirer la beauté du paysage dans la lumière du soir et pour respirer les effluves de la terre et de l’automne qui s’amorçait. Kniljai, quant à lui, paraissait songeur, ce qui était plutôt inhabituel. Son visage constellé de taches de rousseur se tourna vers son géant de compagnon de besogne et le fixa un moment, comme gêné.
« T’as entendu parlé de la bête qui est censée rôder dans les parages? Tout le monde pense que ce serait une sorte de bestiole qui aurait tué tous ces moutons pour aucune raison! dit-il, une expression inquiète sur sa figure juvénile.
-Oui, j’ai entendu quelques rumeurs par-ci par-là à propos d’un animal » répondit Xélire en feignant d’être indifférent sur le sujet.
Il parvenait merveilleusement bien à cacher le malaise que l’évocation des moutons morts provoquait chez lui d’ordinaire aujourd’hui.
« J’suis tombé sur les restes d’un de ces pauvres moutons l’autre jour… il était en charpie! J’avais jamais vu ça et mon père est un boucher, des animaux en pièces et en mauvais état, c’est pas nouveau pour moi. Sauf que ça…je veux dire, c’était violent pour rien! La chose qui a fait ça doit être sadique! Elle les a même pas mangé!
-Ah… »
Pourquoi Kniljai parlait-il d’une chose pareil maintenant? L’histoire des moutons tués n’apportait rien de neuf, c’était un fait bien connu de tout le monde dans les environs. Xélire soupira en silence. Tout ça le rendait nerveux et il craignait sans cesse de se trahir. L’humain à ses côtés remarqua son trouble et ajouta vivement :
« Ça te fiche pas la trouille de rentrer seul en ville, le soir?
-Parfois » fit le genessien sans grande conviction.
Quand on ne connaissait rien de plus dangereux que soi-même dans l’obscurité des chemins qui menaient à Scudato, on ne craignait pas d’être attaqué. Se savoir comme étant le prédateur pouvait être plus effrayant que de se sentir suivi ou épié.
Kniljai passa fébrilement une main dans sa tignasse rousse et ricana.
« Je suis terrorisé depuis que j’ai trouvé le mouton. La soirée même où je suis rentré, après ça… j’ai rêvé que c’était moi qu’on mettait en morceaux. C’est stupide, j’ai vu un mouton de ce vieux crétin d’Halbertd et je panique… »
Son regard au iris vertes se perdit dans le vague quelques instants, puis son expression devint trop sérieuse pour que ce soit normal. Ce changement soudain de comportement inquiéta et blessa intérieurement Xélire. Ces carnages de mouton, n’était-ce pas de sa faute, après tout? Quelle honte.
« Y a quelque chose de pas humain, ni même animal là-dedans. C’est dur à expliquer. »
Le genessien ne fit que se sentir doublement plus mal; ces instincts de vampire qu’il refoulait tout le temps s’exprimaient sans qu’il puisse les contrôler quand il les laissait aller. Le bétail de Halbertd avait pâti qu’un garçon ayant du sang vampire soit acculé à ses derniers retranchements de raisons dans leur ferme. Des animaux ou les autres enfants qui travaillaient? Le choix ne se discutait même pas. Cependant, souvent, à la fin d’une rude journée, quand le soleil se couchait et qu’ils se hâtaient tous de retourner à Scudato, quelques pièces dans les poches et l’estomac vide… une féroce envie d’attraper un de ses comparses, de le traîner dans les bois à l’écart et de mordre dans la chair tendre de son cou, dans les veines palpitantes à cause de la confusion et de la peur… ça ne s’était jamais produit.
Ça ne se produirait jamais, ces désirs enfouis dont il ne voulait pas et qu’il refusait d’assouvir. C’était contre ses principes. Personne ne méritait de mourir pour son plaisir; il pouvait vivre sans boire de sang ni tuer! Il l’avait toujours fait jusqu’à tout récemment : la puberté apportait un lot de problèmes ingrats de plus dans son cas. Ce besoin de sang frais s’était insinué en lui de la même façon que sa voix s’était progressivement mise à changer.
« Enfin, tout ça pour te demander… » commença Kniljai.
Xélire retint sa respiration.
« Tu voudrais pas me raccompagner jusqu’en ville? T’es grand, t’es fort. Au moins deux fois plus que moi. J’aurais un peu moins peur si j’étais avec quelqu’un. On est ami, et les autres genessiens me snobent parce que j’ai pas de belles oreilles de vache comme les leurs! »
Un rire franc sortit de la gorge de l’adolescent moitié vampire qui ne s’attendait pas à une telle tirade. Dire que pendant un moment, il avait cru que Kniljai allait lui demander s’il trempait dans le meurtre des moutons.
Le rouquin le dévisagea, perplexe.
« Eh, c’est pas drôle! Ça m’effraie vraiment, et tes oreilles, elles sont pas mal non plus! Avec toute la fourrure dedans, elles doivent tenir ta grosse tête au chaud! Pis leur couleur…je t’en parle pas! Rouge comme le bœuf qui a manqué m’écraser l’autre fois! »
Les oreilles de Xélire remuèrent légèrement.
« Merci, ça me touche beaucoup, répliqua le genessien qui gloussait encore. C’est d’accord, je te raccompagne à la seule condition que tu continues de parler de mes oreilles, elles adorent les compliments!
-Ben, en fait, je les aime bien tes oreilles, à part la couleur, on dirait des oreilles de loup géant, de fenril.
-T’as déjà vu un fenril?
-Des représentations de fenril, disons. Tes oreilles sont majestueuses comme les leurs, je trouve... tu passes dans la cadre de porte avec ces trucs? » rajouta-t-il avec un sourire espiègle.
Cette fois-ci, ils éclatèrent de rire à l’unisson.
Xélire n’éprouvait aucun complexe vis-à-vis ses oreilles, mais en plus, son ami ne se doutait de rien. Seulement, il espérait ne plus tourmenter Kniljai de cette façon non voulue. En dehors de sa mère, personne ne devait être au courant; la bête assoiffée de sang qu’il pouvait devenir devait rester inconnu à tout prix, car cela sonnerait la fin de cette récente amitié, et probablement de sa vie. Quel hypocrite je fais. Néanmoins, rien ne pouvait vraiment l’incriminer. La couleur rouge de ses yeux s’expliquait comme une simple décoloration et l’intolérance de sa peau au soleil s’expliquait comme, eh bien, une simple intolérance au soleil. Son calme et sa taciturnité ne le rendaient pas populaire auprès des autres enfants et on le laissait tranquille. Rien de tout cela ne nécessitait de changer dans l’immédiat.
Au loin, deux regards mal attentionnés les observaient, cachés dans des buissons.
…
Lorsqu’ils eurent terminé leur ouvrage, Xélire et Kniljai allèrent réclamer leur solde en compagnie de plusieurs autres gamins à la chaumine où les attendaient habituellement Halbertd et ses deux fils à la fin du jour. La cabane, une minuscule construction de pierre et de paille, faisait office d’espace de rangement et c’était toujours là que le vieillard les payait, en compagnie de sa progéniture. Là, il leur donnait les dix pièces de cuivre quotidiennes pour tous les travaux accomplis pendant que ses fils lui soufflaient à l’oreille qui les méritait ou pas.
Les garçons de Halbertd rivalisaient sans peine de méchanceté avec leur père et ne rataient jamais une occasion pour s’exhiber avec leur beaux habits et leur air en santé, car contrairement aux enfants qui travaillaient sur leurs terres, ils ne manquaient de rien, et de plus, courir afin d’éviter d’être tabasser par les enfants qu’ils espionnaient leur permettait de garder la forme. De vraies petites crapules. Halbertd affichait une moins bonne mine du haut de ses soixante ans, sauf qu’il respirait le confort et l’oisiveté. C’était un genessien, gras et presque chauve, une fine couronne de cheveux d’un blond tirant sur le blanc autour de son crâne dégarni. Son visage aux traits grossiers reflétait tout le dédain qu’il éprouvait pour ses jeunes employés. Cependant, il semblait étrangement de bonne humeur en ce début de soirée, un large sourire sur son épaisse figure.
À peu près aucun gamin ne se vit refuser sa paye, ce qui encouragea Xélire ; il redoutait toujours de se faire dénier sa solde, connaissant le mépris particulier de Halbertd et ses fils à son égard. Le souvenir de la crise que sa mère avait fait la dernière fois que le vieillard l’avait privé de son argent pour ensuite raconter des bêtises sur son compte s’avérait toujours frais dans sa mémoire. Faire croire à sa mère qu’il paressait dans les champs alors qu’il se démenait comme un diable chaque jour pour les faire vivre, elle et lui…
Lorsque son tour vint, Halbertd leva ses petits yeux perçants vers Xélire et le gratifia d’un sourire narquois où subsistaient bien peu de dents.
« Mes chers angelots m’ont raconté que ton travail avec le petit humain avait été prodigieux aujourd’hui. Vous avez accompli une bonne part de la paille. Elle sera plus facile à ramasser demain… »
Le jeune genessien écarquilla les yeux de surprise, et Kniljai, qui se trouvait juste derrière lui, esquissa une moue satisfaite; le vieil homme était avare de félicitations, normalement. Ses fils se lancèrent des regards en coin qui déplurent aussitôt à Xélire.
« Pourtant, ils m’ont précisé un fait amusant, mais qui n’a pas sa place sur terres! Ils affirment vous avoir vu étendus dans le champ à faire quelque chose que leurs jeunes prunelles considèrent comme malsain, poursuivit Halbertd, l’air affreusement radieux.
-Qu…quoi? » siffla le demi vampire, une expression outrée sur son visage juvénile.
La réaction de Kniljai fut explosive; si ce n’avait pas été de Xélire pour le retenir de justesse par un bras, il se serait jeté comme un sauvage sur les deux fils de Halbertd. Il ne se gêna toutefois pas pour leur hurler sa rage.
« C’est quoi cette histoire de merde? Espèce de sales cons! Vous êtes que de la saleté de vermine crasseuse! Vous faites les malins avec vos habits neufs pis votre sale tronche, mais…mais vous ne mériteriez que d’être réduit en bouillie par la bestiole qui bute les moutons! s’égosilla le jeune garçon, la figure rougie par la colère.
Le plus jeune des fils du vieillard recula d’un pas face à la fureur de Kniljai, mais son aîné s’empressa de le rassurer avec un sourire qui n’augurait certes rien de bon. Xélire tira son ami par le bras pour qu’il se calme; leur situation était déjà précaire, nul besoin de l’empirer.
Halbertd eut un rire mauvais, puis il tendit un total de sept pièces aux garçons devant lui.
« Pour les galipettes, faites dans mon champ, vous avez droit à sept belles pièces que vous vous partagerez. Et à l’avenir…
-Votre descendance de morpion ment, vous avez aucune preuve de ce qu’ils bavassent à tort et à travers! grinça Kniljai, outré et troublé par leurs affirmations mensongères.
-Continue comme ça mon gaillard, et ce sera cinq pièces que vous devrez vous partager! »
Dans un accès de révolte, le petit humain frappa la main de Halbertd qui tenait les pièces et les lui fit échapper : elles s’éparpillèrent comme un jeu de dés plats. Le benjamin du vieillard sursauta devant tant de hardiesse, tandis que son père attendait patiemment une autre réaction ; Xélire et Kniljai étaient les derniers travailleurs à réclamer leur salaire, il avait tout son temps pour les voir s’empêtrer davantage.
La colère du jeune genessien égalait bien celle de l’humain, mais pas pour les mêmes raisons et il la maîtrisait bien mieux. Après quelques instants de réflexion, Xélire relâcha le bras de Kniljai pour ensuite se pencher et ramasser les pièces; sa fierté et celle de son compagnon se situaient à des niveaux malencontreusement différents.
« Qu’est-ce que tu fais? souffla Kniljai, dardant un regard blessé sur son ami.
-J’ai besoin de cet argent, fut la seule réponse de Xélire.
-Bon, ça suffit! Fichez-moi le camp et revenez demain à la première heure sans faute, leur ordonna Halbertd qui ne cachait même pas son ravissement. Et qu’on ne vous reprenne plus à faire des cochonneries sur mes propriétés, parce que sinon je vous châtre! »
…
« Pourquoi… pourquoi t’as pas protesté plus que ça? Les morveux du vieux sénile vont allez dire à tout le monde qu’on est des tapettes maintenant! Je veux pas ça, merde! »
L’obscurité avait envahi le pays depuis déjà près d’une heure lorsque Xélire et Kniljai arrivèrent en vue de Scudato ; on percevait la lueur gracile des flambeaux des remparts qui cerclaient partiellement la ville. La campagne se faisait silencieuse à cette heure aussi tardive, la sérénade des grillons et des grenouilles comme douce musique de fond…lorsque le jeune humain ne criait pas et que sa voix résonnait sur des kilomètres à la ronde.
« Ils ont pas le droit de dire des trucs pareils…c’est…c’est un vrai coup vache! s’indignait-il. C’est facile de faire croire que tout le monde culbute tout le monde à Halbertd du moment que ça sort du clapet de ses deux abrutis de fils! Arg, j’espère… »
Kniljai s’interrompit et s’arrêta soudain de marcher, la tête basse, les yeux brillants de pleurs refoulés. Ses petites mains tordaient avec nervosité le bas de sa tunique. Xélire s’immobilisa à son tour, sans oser le regarder.
« Oh par tous les dieux, j’espère que mon père n’entendra pas ça! Et que personne dans le quartier ne gobera ces sottises si ça devait se rendre jusque là! »
Une grosse larme roula sur la joue pleine de taches de rousseur.
« Mon père saura bien que c’est faux, mais… on est les derniers humains encore normaux du quartier et on est constamment épié par nos voisins… s’ils devaient entendre ça… on aurait plus jamais la paix et plus personne ne viendrait dans notre boutique! Par Zetahaki, je veux pas qu’on se retrouve sur la paille!
-Ne pleure pas pour ça, murmura Xélire d’une voix qu’il voulait douce mais assurée. Halbertd ne perdra pas son temps à répandre des rumeurs idiotes sur deux ouvriers quelconques, et ses fils sont trop précieux pour lui et stupides pour qu’il les laisse se balader seuls en ville. »
S’approchant de son ami, il posa sa grande main sur l’épaule minuscule de son ami et lui offrit un sourire qui se voulait réconfortant. Des coyotes glapirent et jappèrent au loin à ce même instant. Kniljai se renfrogna et aux hurlement éloignés des animaux.
« C’est décidément pas ma journée, baragouina le rouquin en soupirant.
-T’inquiète pas, ce sont juste des coyotes. J’en mange au déjeuner. »
Sa blague tomba à plat, Kniljai n’avait même pas confirmé la nullité de sa plaisanterie; le garçon paraissait au contraire effrayé, le regarde fixé sur quelque chose devant eux.
« Ce sont que des coyotes, pas la peine de t’en faire avec ça… »
S’étant retourné pour regarder dans la même direction que lui, Xélire se tut aussitôt.
Une silhouette se tenait devant eux à une dizaine de mètres environ. Le demi vampire grogna. Il n’avait rien sentit venir.
Un ricanement sinistre et pas inconnu des oreilles de Xélire s’éleva. Le mince croissant de lune qui dominait le ciel ne suffisait pas à tout éclairer avec précision, sauf que le jeune genessien parvint à identifier sans problème l’inconnu qui leur bloquait la route.
Trauri. Le vampire qui avait voulu du mal à sa mère et lui l’autre soir et qui pendant quelques secondes l’avait pris pour un eunuque à cause de sa grandeur et de sa voix.
Xélire repoussa l’humain derrière lui sans ménagement, ce qui eut pour effet de sortir celui-ci de la torpeur dans laquelle la peur l’avait plongé.
Trauri leva les mains devant lui d’un air entendu et eut un autre petit rire.
« Tout doux mon grand, je ne suis pas là pour te chercher des noises. Ça serait aller à l’encontre des mes intentions…eh puis, si j’avais voulu du sang frais, je ne me serais pas balader à des miles en dehors de la ville, j’ai tout ce qu’il faut entre les murailles de cette bonne vieille Scudato... »
L’expression apeurée de Kniljai se muta en horreur pure et simple. Trauri le perçut et le sourire malicieux qu’il affichait s’élargit, découvrant ses longues canines.
« Laisse-nous tranquille! gronda Xélire.
-Oh lala, est-ce que c’est tout ce que tu es capable de sortir, des répliques de ce genre-là, mon grand? Eh, mais ta voix a changé depuis la dernière fois! T’es en train de devenir un homme, ma parole! Je te confondrai plus avec un castrat maintenant!
-Fiche le camp!
-Tu es aussi têtu que la première fois, aussi. Comment comptes-tu me faire bouger de là, hein? Je suis curieux de le savoir.
L’adolescent ferma les yeux et concentra son énergie au creux de ses mains jusqu’à ce qu’il y sente la chaleur du feu qu’il désirait y faire naître. Après quoi, il tendit brusquement ses bras devant lui, les paumes ouvertes face au vampire en usant de toutes ses forces magiques pour que le feu soit projeté avec violence : la boule de flammes qui en jaillit avait la grosseur de deux poings et filait à une vitesse impressionnante.
Trauri se jeta sur le sol de justesse pour éviter le projectile magique, y laissant néanmoins un bout de son foulard qui fut carbonisé. Apparemment stupéfait, il fixa avec incrédulité l’endroit sur le chemin de terre où la boule de feu s’était échouée. Une fumée rougeâtre montait du petit cratère que cela avait créé.
« Je n’en crois pas mes yeux! T’es un mage en plus! Ça…ça c’est la meilleure! » s’exclama Trauri qui se remit debout d’un bond.
Il n’était pas le seul éberlué : Kniljai écrasait Xélire d’un regard où brillait une lueur nouvellement admirative, comme s’il avait suffi d’une démonstration peu efficace de magie pour oublier le buveur de sang qui les empêchait toujours de passer.
Le jeune genessien ne partageait toutefois pas leur enthousiasme vis-à-vis ses performances de mage. Cet usage de sa force magique l’avait étourdi et il ne sentait plus ses mains, comme si l’énergie qui y avait été canalisé avec autant d’effort avait momentanément coupé sa circulation. Une seconde boule de feu ne serait pas possible dans ses conditions et cela représentait pourtant son seul moyen de défense valable.
« Tu es plus intéressant, et dangereux aussi, que je ne l’avais cru, mon petit géant à grandes oreilles. Traan avait raison…
-Traan?... la femme avec la balafre? fit Xélire d’une voix où se distinguait un évident coup de fatigue.
-Exactement. C’est elle qui m’a ouvert les yeux… »
Son regard rouge et flamboyant se posa un bref instant sur le rouquin derrière le genessien.
« …sur ta réelle nature. »
Son sourire réapparut.
« Nous avons une proposition pour toi, enchaîna-t-il. Une proposition qui te serait uniquement avantageuse, cela va de soi.
-Pas question que je fasse affaire avec des meurtriers!
-Tu sais, mon grand, siffla Trauri en dardant sur lui ses iris écarlates d’un regard perçant, le bétail que nous tuons pour nous apaiser porte juste un autre nom. Mouton ou homme, quelle différence? »
Xélire sursauta à l’évocation des moutons et se demanda si ce vampire faisait directement référence à ses frasques avec le bétail de Halbertd. Comment aurait-il pu être au courant?..
« Quand tu en auras marre de te contenter de choses peu attrayantes, ou si tu es juste curieux, viens nous trouver sur les quais du quartier Ouest. Cherche la taverne La sirène. »
Sur quoi le vampire les salua d’un signe de main, fit volte-face et s’éloigna hors du chemin pour finalement disparaître de leur vue dans les ténèbres environnantes. À bout de force, Xélire se laissa tomber sur les genoux et prit appui sur ses mains afin de ne pas s’effondrer en pleine face sur le sol. Kniljai se précipita aussitôt vers lui.
« Ça va? T’as rien? s’informa-t-il, penché vers son ami.
-Je devrais survivre » bredouilla Xélire en se relevant avec difficulté, instable sur ses jambes.
Kniljai s’empressa de l’aider à garder son équilibre.
« Tu le connais ce vampire? On aurait drôlement dit… qu’il te prenait pour un…» murmura-t-il d’une voix où l’angoisse émergeait.
Cette phrase glaça le sang du jeune genessien, mais il se ressaisit vite.
« Ça serait difficile d’être un vampire avec tous les bains de soleil que je me prends chaque jour… ce type et sa bande m’étaient tombé dessus un soir. Ils m’ont laissé repartir, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai rien de particulier, ils auraient pu me mettre en pièce sans problème. »
Même mort de fatigue, les vérités détournées sortaient avec naturel de sa bouche; mentir s’étant avéré nécessaire ces derniers temps, sa capacité de le faire s’était rapidement améliorée.
« J’ignore ce qu’ils me veulent, poursuivit-il, disant la vérité cette fois.
-J’espère qu’ils te laisseront tranquille, je voudrais pas… »
Mais il se tut.
Les coyotes glapirent de plus belle au loin
…
Le reste du chemin se déroula sans qu’aucun ne prononce une parole, tous deux marqués par la rencontre avec le vampire. Le jeune humain regardait sans cesse autour d’eux, s’inquiétant du moindre son inconnu qu’il pouvait entendre, tandis que le genessien fixait la route devant eux, une expression d’immuables soucis sur sa pâle figure.
Kniljai fut le premier à rompre le silence, une fois qu’ils eurent traversé le pont-levis menant à l’intérieur des murs de la cité.
« Tu sais, les sept pièces qu’on doit se partager… commença-t-il en s’emparant du petit sac de cuir accroché à sa ceinture qui contenait l’argent.
-Oui, je sais. On ne pourra pas les partager de façon égale à cause du vieux salaud…
-Non. Garde-les toutes. »
Xélire voulut d’abord protester, confondu, mais il se résigna lorsque le gamin lui mit le sac de force dans les mains.
« Merci » dit-il, bien trop conscient de ne pouvoir refuser cela.
Kniljai lui adressa un sourire un peu triste où se lisaient toute la reconnaissance et l’estime qu’il lui portait, puis il s’éclipsa dans les rues mal pavées et obscures de la ville sans rien ajouter à propos de son don.
…
Une chaumière froide, vide et sombre l’accueillit. Sa mère n’était pas revenue et elle ne rentrerait pas encore avant un bon moment. Xélire soupira de soulagement et se dirigea vers le grand bahut qui couvrait le mur du fond. Là, il fit tomber les pièces de cuivre du sac dans le creux de sa main, puis il se pencha et les rangea en dessous du meuble en bois foncé. Cela faisait quelques semaines que cette idée de cacher une partie de sa solde lui était venue à l’esprit, et il s’en félicitait depuis. De cette façon, il s’assurait que sa mère n’avait pas main mise sur toutes leurs maigres économies et qu’elle ne les dilapidait pas en boisson. À l’hiver, ils auraient une certaine sécurité, puisque le travail se faisait moins fréquent.
Ensuite, il alla se laisser choir sur la paillasse, épuisé. Des journées désagréables, il en vivait plus que les glorieuses, sauf que des comme celles d’aujourd’hui, il espérait ne pas en revivre trop souvent. Le soleil qui l’avait martyrisé, l’ouvrage vannant, les mensonges mesquins des fils de Halbertd et pour compléter le tout, le vampire…
Le jeune genessien fronça des sourcils, le regard fixé sur le plafond de la maison. Il aurait préféré manger du coyote bouilli à chaque repas plutôt que de revoir Trauri. Pourtant… une partie de lui-même était intrigué par ce que les vampires lui voulaient. Après tout, Trauri avait raison : pourquoi se démener ainsi rien que pour le détrousser et le tuer alors que des proies plus intéressantes courent les rues partout ailleurs?
« Qu’est-ce qu’ils veulent de moi? pensa-t-il tout haut. Que je rejoigne leur groupe peut-être? »
Cette pensée le fit rire jaune. Plutôt mourir que d’être associé à une bande de créatures meurtrières…plutôt mourir que de tuer sans raison.
Et pourtant…
L’adolescent s’endormit sur ses réflexions, recroquevillé dans le fond de la paillasse.