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Quatre
Prologue
Je me souviendrais toujours de ce jour-là. Parce que c’est à partir de ce moment qu’a démarrée ma nouvelle vie. Je vivais dans les rues de Yorna depuis quelques mois déjà. J’avais à peine quinze ans. Je travaillais comme marmiton dans l’une des plus minables auberges du Quartier Est. C’était pas cher payé mais ça me permettait de survivre. Et puis j’étais plutôt bien traité, comparé à d’autres jeunes de mon âge qui travaillaient dans des établissements plus respectables.
Je crois que je jetais les ordures de la cuisine dans la petite ruelle attenante lorsque j’ai entendu un appel au secours. C’était une petite fille. Sa voix était faible et brisée. J’ai délaissé ma tâche un instant et je suis allé voir dans la rue. Elle était couchée sur la route. Elle ne devait pas avoir sept ans. Elle tentait de se traîner jusqu’au bord de la route. Couverte de boue, les yeux rouges de larmes. Ses cris s’étouffaient lorsqu’une quinte de toux la saisissait à la gorge. Elle devait être gravement malade. Je me suis précipité vers elle. Oui, je la connaissais. Elle venait parfois avec l’un de ses frères farfouiller dans les ordures. Je ne leur ai jamais rien dit. Mais le patron de l’auberge les chassait parce que ça donne une mauvaise image de son établissement. Il préférait encore les voir crever de faim.
J’ai pris la petite dans mes bras. Elle était inconsciente, maintenant, et ne répondait plus à mes appels. J’ai appelé à l’aide mais tous les gens qui passaient autour de moi ne m’accordaient qu’un bref regard plein de dédain. Après tout, une gamine des rues qui meurt de maladie ça se voit tous les jours. Il fallait que je trouve un endroit où l’emmener. Dans le Quartier Sud il y avait une église. Par charité chrétienne, ils seraient bien forcés de m’aider. Mais ça faisait un bout de chemin à parcourir. Et je ne savais pas si la petite tiendrait le coup. Et en plus, il se remettait à pleuvoir. L’éclaircie aura été de très courte durée.
Un fiacre passe. Je l’interpelle. Sous la capote dépliée, le visage blafard de deux bourgeois. Je le vois à leurs toilettes qu’ils ne sont pas de ce quartier. Certainement des étrangers qui ont été forcé de traverser cet endroit pour rejoindre le cœur de la ville. Ils m’ont regardé, avec un dégoût et une haine si intenses que je ne trouverai jamais de mots assez forts pour l’exprimer. Je leur ai expliqué. Je leur ai dit qu’elle allait mourir. Mais ils ont sommé le cocher d’accélérer l’allure en me laissant un dernier regard plein de dédain.
Alors j’ai marché. Le plus vite que je pouvais. J’ai même couru. Parfois lorsque le visage d’un passant me semblait avenant, je lui demandais de l’aide. Mais les visages souriants se refermaient et les sourires disparaissaient pour laisser place à un air agacé. Enfin, l’église… J’entre dans le bel édifice de pierre et de verre. Là, au fond, un religieux. Je me précipite. Il m’écoute, se penche sur l’enfant, l’examine rapidement. Elle est toujours dans mes bras quand il me dit que c’est trop tard.
Je ne me souviens plus trop de ce qui est arrivé ensuite. Mais le Père Maxime m’a raconté par la suite que j’ai beaucoup pleuré et que je suis resté dans un état d'abasourdissement total. Je ne parlais plus, je n’entendais plus. Le Père Maxime m’a alors conduit dans le bâtiment qui se situait derrière l’église. C’était un orphelinat dont il s’occupait avec quelques paroissiens assidus. Lorsque j’ai réellement repris conscience, j’étais assis sur un lit dans une chambre plutôt vaste, qui comportait sept autres lits. Il y avait des vêtements propres posés près de moi. La chambre était vide. Personne. Pas un bruit.
Je somnolais sur le lit. Je crois bien me souvenir … Une bribe de souvenir… Le Père Maxime me faisant boire quelque chose… Était-ce cela qui m’avait plongé dans cet état ? Je ne sais plus … Peut-être était-ce simplement les émotions et la course à travers Yorna. Dans ma tête, des images et des idées se succédaient à une vitesse alarmante…
Il fallait que je fasse quelque chose. Je ne supportais pas de voir tant de gens mourir de faim et de souffrance sous les yeux des autres qui restaient totalement indifférents. Je me suis dit que les choses étaient trop injustes. Certains n’avaient rien et d’autres avaient tout. J’étais certain ( et je le suis toujours d’ailleurs ! ) que si ces riches bourgeois égoïstes perdaient un tout petit peu de leur fortune ils ne s’en apercevraient même pas. A mon arrivée à Yorna, j’avais tout d’abord vécu de larcins. J’étais plutôt doué … Mais cette place de marmiton avait eu raison de ma conscience. On m’a élevé dans l’idée d’honnêteté. Même si ceux qui me l’ont inculqué ne l’ont jamais appliqué à eux-mêmes.
Soudain, je vois quelqu’un s’approcher. Je crois bien que j’ai sursauté car je ne l’avais pas entendu entrer. C’était un garçon de mon âge. Il m’apportait une soupe bien chaude. Il avait l’air assez timide. Qu’est-ce qu’il était grand… Deux têtes de plus que moi, au moins ! Et il était aussi maigre que moi. Il avait les cheveux très blonds et ses yeux … Je les ai sentis me fixer avec une rare intensité. C’était tellement étrange. J’ai l’impression qu’il regardait au-delà de mes yeux et qu’il observait mon âme. Puis les yeux gris se sont fait moins insistants. Il m’a souri et je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a réconforté. Il s’est présenté:
« Je m’appelle Lens. Le Père Maxime m’a demandé de veiller sur toi. Comment tu t’appelles ? »
« Asran … »
Lens n’a fait que bavarder par la suite. Il m’a parlé du Père Maxime, de l’orphelinat et du fait que je pouvais rester ici autant que je le désirais. Sa voix m’a ensorcelé. Un peu comme les charmeurs de serpent avec leur flûte. Je me suis mis à manger, malgré ma nausée et mon mal-être. J’ai enfilé les vêtements chauds. Et puis je me suis couché et je me suis endormi. Mais tout cela, c’était comme si quelqu’un d’autre l’avait fait à ma place, comme si j’étais guidé…
Lens … Je crois que je l’ai tout de suite aimé. Parce qu’il était là à mon réveil et qu’il s’est occupé de moi. Il a dit que je n’avais pas à le remercier, qu’il s’occupait ainsi de tous les nouveaux arrivants. Mais sans lui, sans ses mots de réconforts qui répondaient exactement à mes attentes, sans ses sourires resplendissants et cet air bienveillant qu’il affichait toujours … Je ne serais sans doute plus là. En une journée, j’ai rencontré mon ange gardien et j’ai décidé d’entamer une nouvelle vie. Oui, je me souviendrais toujours de ce jour là.
« Le monde est injuste, Lens. M’a-t-il dit. Si tout le monde appliquait les préceptes que Dieu nous a enseignés, il n’y aurait pas tant de misère. »
Je crois bien que j’étais indigné. Ces paroles, de la bouche d’un ecclésiastique, me choquaient :
« Mon Père … Vous n’y pensez pas ! C’est mal, de voler ! »
« Asran le fait pour aider les autres. Je me demande si Dieu lui en voudra autant que ça. »
Nous n’en avons jamais reparlé. L’établissement d’Asran s’est agrandi. Il a pu employer plusieurs personnes pour l’aider. Il est très apprécié par tout le monde. Un vrai chef d’entreprise … Et il n’a que dix-sept ans. Ce qui m’inquiète, c’est que je l’ai vu changer, progressivement. Depuis quelques temps, il s’investit beaucoup plus dans son « travail de nuit ». Il affiche deux visages très différents. Et je suis sûr qu’il n’est aucune des deux personnes qu’il prétend être …