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Le rire de l'elfe
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La mer et le ciel se fondaient devant nous, perdus dans les lambeaux de brumes. Le temps était glacial et j'enfonçais un peu plus la tête dans la chaleur de ma pelisse. Derrière moi les hommes s'affairaient, allant de droite à gauche, faisant mille mouvements qui me paraissaient désordonnés. Nous étions en mer depuis plus de dix jours et déjà j'étais fatigué de cette grisaille, de cette humidité qui se glissait jusque dans mon lit et me donnait l'impression d'être un hareng. Je ne rêvai plus que de retrouver la terre ferme, mes chevaux, le bon vin qui dormait tranquille dans mes caves au château, la chaleur de ma cheminée, mes chiens à mes pieds, mes filles filant aux côtés de leur mère et mes louveteaux courant la campagne. Mais avant il fallait que je retrouve cette traîtresse.
Il me suffisait de fermer les yeux pour la revoir, se gorgeant de la lumière du soleil, langoureusement appuyée contre le rebord de la fenêtre. Et chaque fois qu'elle revenait dans mon souvenir ma joue me brûlait comme si le fer rouge était de nouveau sur ma chair et je sentais que son visage me hantait comme un sang vicié circulant dans mes veines.
L'arrivée du vieil aède me sortit de mes idées noires. Tout recroquevillé, emmitouflé dans ses fourrures, on ne distinguait de lui que ses yeux pâles comme des galets trop polis, mais parfois, le soir quand il racontait ses histoires ses yeux semblaient briller plus fort que les fjords sous le soleil de l'été.
"La terre vous manque ?"
"Bien sûr, il n'y a rien à regarder ici à part ce gris écoeurant." répondis-je au vieil homme qui était apparu à mes côtés.
Le vieil homme était un peu bizarre, mais c'était la coutume des Kinivgs de ne jamais partir sans un aède à bord, cela portait malchance, lui seul pouvait apaiser la colère des dieux par ses histoires. Blasphème et superstitions, bien sûr, mais je ne pouvais me permettre d'insulter le capitaine et son équipage. Aucun autre vaisseau ne serait parti vers Lhekris en plein hiver.
"Vous avez des affaires à régler m'a dit le capitaine."
"Oui."
Des affaires à régler, oui, l'expression était bonne.
"Mais j'en aurais tout de suite fini."
Et ce pour toujours, ma cicatrice cesserait de me cuire et je pourrais retourner la tête haute sur mes terres.
"Mauvais signe."
La voix de mon interlocuteur semblait émerger directement du tas de peaux qui le recouvrait.
"Hein ?"
Je me ressaisis.
"Les oiseaux volent trop haut, c'est mauvais signe."
En effet, un groupe d'oiseaux nous survola, si haut qu'il fallait les yeux perçants d'un elfe pour les apercevoir.
Le ciel vers lequel nous voguions devint gris et un éclair s'abattit sur les flots. Le vent cessa de souffler et dans un silence assourdissant, un rire monta vers le ciel.
Je n'arrivai pas à situer d'où venait ce rire, il semblait monter vers nous du fond de l'eau. Je regardais autour de moi, tous les marins s'étaient figés. Le rire s'était tu et tous se précipitèrent vers l'aède.
"Temps de me mettre au travail." dit le vieux.
Et il quitta la rambarde pour aller s'asseoir au centre du pont, au milieu du cercle formé par les marins.
"Venez vous asseoir, étranger."
Quelque peu forcé, je lui obéis, me demandant pourquoi tous les hommes avaient abandonné leur poste en un moment comme celui-là, il suffisait que le vent reprenne pour que nous nous précipitions droit sur des récifs ou que nous tombions par-delà le Bout du Monde.
"Je vais vous narrer la triste légende de Ihll Aleyn. Notre histoire commence au marché aux âmes de Niagrov où le jeune Ihll Aleyn fut séparé de sa mère et vendu au plus offrant. Or Ihll Aleyn était Mi, fils d'une femme et d'un elfe, il était beau. Et Soylan, fils de Brahlan était à Niagrov ce jour-là et avait vendu sa cargaison. Il posa les yeux sur Ihll Aleyn et l'acheta au prix exorbitant que lui demandait le marchand."
Il fit une pose avant de reprendre son histoire.
"Le temps passa et un jour, un homme vint se présenter à Soylan. C'était un noble sire qui lui demandait de l'emmener jusqu'en Ceiav. L'altier jeune homme s'appelait Redvikk et n'avait de noble que le titre. Ses exploits se résumaient aux coups dont il récompensait ses serfs et à la violence qu'il faisait subir aux servantes. Son père lui avait acheté un à un tous les honneurs du pays et pourtant, son coeur était vil. Quand il se présenta à Soylan il fuyait la justice d'une reine dont il avait tué la Préférée. Sauvé de justesse par les richesses de son père, il partait, la queue entre les jambes."
Le capitaine tendit une flasque à l'aède qui étancha sa soif avant de reprendre.
"Ils embarquèrent donc pour Ceiav et pendant les premiers jours, plein de mauvaises pensées Redvikk ne savait pas voir le monde qui l'entourait. Hélas quand il cessa d'être aveugle... Quand il cessa d'être aveugle il vit Ihll Aleyn. Ihll Aleyn, lumière du vaisseau, joie de ses marins, Ihll Aleyn, rire d'oiseau et corps de dauphin. Ihll Aleyn de jour, blotti dans les plus riches fourrures. Ihll Aleyn de nuit, ses cheveux parés de perles et de pierres comme seules fourrures, buvant la chaleur de la lune. Le coeur de l'équipage ne vivait que pour lui. Ils l'eussent suivi jusqu'à la mort."
Devant mes yeux se dessinait une image, de longs cheveux de soie, un visage doux, des mains immenses et des oreilles pointues parées de bijoux, un sourire qui semblait né pour inviter à la débauche.
"Hélas, il avait vu Ihll Aleyn et dès lors il n'eut de cesse qu'il lui appartienne. Mais Ihll Aleyn n'appartenait à personne, les autres s'offraient à lui. Alors il se mit à fuir Redvikk. Mais sur un bateau il n'y a pas de place pour fuir et si au début Redvikk était prudent, très vite il devint fou furieux et ce qui n'était que de l'aversion devint pour Ihll Aleyn de la peur. Et les jours s'assombrirent et le bel enfant ne chantait plus et le coeur des marins était triste."
Le conteur laissa flotter un moment de tristesse.
"Les jours de tempête s'étaient levés, et au coeur de la plus vive d'entre elle, Redvikk pénétra dans la chambre d'Ihll Aleyn. Seul le feu sale de la guerre peut décrire ce qui s'y passa. Repu, Redvikk sombra dans le monde des songes. Blessé, Ihll Aleyn, lumière de la mer, monta sur le grand mât. La tempête faisait rage et Ihll Aleyn se laissa tomber dans les flots noirs. La tempête et les marins s'arrêtèrent de concert, le coeur brisé. Soylan se roulait sur le sol, arrachant ses cheveux, beaucoup pleuraient, d'autres n'y arrivaient même pas. Dans la chambre violée, Redvikk, lui, dormait."
Le vent s'engouffra sous mes fourrures et je frissonnais.
"Et soudain, du plus profond des flots retentit le rire joyeux de l'elfe. Aussitôt Soylan, le visage à nouveau serein, attrapa sa hache, ses compagnons attrapèrent leurs armes, ils descendirent dans la cale et broyèrent les flancs du bateau, le coeur léger. L'eau se mit à entrer à flots et les larmes à couler à nouveau, ils retournaient vers Ihll Aleyn. Dans ses rêves, Redvikk vit le visage de la Préférée et les eaux sombres du néant l'engloutirent."
Le barde reprit, la voix grave.
" Nombreux entendirent de nouveau le rire de l'elfe, mais bien peu vécurent pour le conter, car dès lors, à chaque fois que le rire se répercutait sur la mer et les cieux, les hommes au coeur vil se retrouvaient happés par les eaux du néant."
Les marins restèrent un moment silencieux puis se relevèrent un à un, le vent s'était lentement remis à souffler. Je retournai près de la rambarde. Quels barbares ! Et quelle histoire. En voilà une qui aurait sûrement plu à mes têtes de linottes de filles. Elle aurait surtout plu à cette vipère, sale elfe qui me paierait très bientôt l'humiliation qu'elle m'avait fait subir.
Je portai la main sur ma joue où mes doigts sentirent la trace du fer rouge qui marquerait à vie mon visage altier. Petite traînée, elle apprendrait que nul ne pouvait se refuser impunément au duc de Rhik et lorsque je poserai mes mains sur sa gorge blanche...
Un bruit dans mon dos m'annonça que l'aède s'était relevé, faisant s'envoler mes pensées comme une flopée de pigeons. Il se mit en route d'un pas chargé d'années, partant en direction de sa cabine.
Je vis ses oreilles pointues et ridées frémir sous la froide caresse du vent. Que Lakhmar me protège, ces fichus elfes étaient partout.
Un rire retentit soudain. Je levais les yeux vers le ciel, les marins allaient encore délaisser leur poste et se rassembler sur le pont comme un troupeau de moutons. Mais il n'en fut rien, ils continuaient consciencieusement à vaquer à leurs occupations. Ils n'avaient même pas tourné la tête. Peut-être était-ce moi qui...
Le rire retentit à nouveau. Cette fois j'étais bel et bien sûr que je n'avais pas rêvé. Mais cette fois non plus aucun des marins ne semblait l'avoir entendu. Sans doute était-ce le cri d'un phoque ou d'un de ces lions de mer dont les bardes et autres trouvères m'avaient rebattu les oreilles.
Le cri se fit entendre une fois de plus et je me dirigeai vers la rambarde de tribord pour en savoir plus. Quel genre d'animal pouvait-ce être ? Si je me souvenais bien de toutes les âneries que disaient les bateleurs, les dauphins peuvent rire comme des hommes et guider ainsi les navires hors de danger. Peut-être pourrions-nous chasser la bête ? Si elle était assez grosse et imposante sa tête ferait un joli trophée à mettre sur mes murs.
Avec un soupçon de curiosité et d'excitation je me penchai par-dessus le rebord de bois quand retentit une nouvelle fois le cri exotique de cet animal.
Tout d'abord, je ne vis que les plis furieux de la mer puis mon regard perçant distingua une ombre qui suivait le navire. J'avais trouvé notre animal et je n'avais plus qu'à attendre qu'il remonte pour pousser son cri.
Je vis d'abord apparaître de longues algues sur ce qui semblait être le museau du monstre, je ne distinguais pas encore bien l'aspect de la bête mais elle semblait de la taille d'un homme. Il fallait que je trouve un harpon et vite.
J'allais m'éloigner du bord et partir en quête d'arme quand le rire s'éleva à nouveau. Je reportai mon attention sur la bête. Ce que j'avais pris pour des algues avait été rejeté en arrière, laissant apparaître un visage humanoïde. Une sirène ! Si je réussissais à la tuer sa chair me rendrait semblable aux dieux...
Elle leva les yeux vers moi et se mit à rire. Un rire chaud et sensuel que je reconnus immédiatement. C'était le rire de cette garce. Ce roucoulement qu'elle utilisait pour attirer les hommes à elle avant de faire semblant de se refuser, jouant à la vierge effarouchée, criant comme une banshee. Ma joue me lançait à nouveau et le sillon de chair brûlé se mit à chauffer.
Elle leva son regard vers moi et je reconnus cette allumeuse qui avait osé défigurer mon visage et salir mon nom avec ses manigances. Il me fallait un harpon et vite.
Je ne la vis pas sauter. Soudain son visage se retrouva là, à quelques centimètres du mien, ses dents blanches pointues et acérées comme celles d'un requin. Ses bras s'enroulèrent autour de moi et avant même que je n'ouvre la bouche pour crier, mon corps entra dans l'eau gelée et le liquide envahit ma bouche, brouilla ma vision. Je me débattis, mais l'eau se refermait sur moi comme un étau et ses bras contre moi étaient puissants et glacés comme l'acier.
J'allais suffoquer quand soudain ma tête se retrouva hors de l'eau. Je toussai et crachai comme un dément, mais enfin je respirai à nouveau. Le bateau m'avait dépassé, continuant à cingler avec le vent. J'ouvris la bouche pour crier, mais aucun son ne s'échappa de ma gorge, le navire s'éloignait de plus en plus et je pris conscience que des mains glacées entouraient mes chevilles. Elle était toujours là, elle ne m'avait pas lâché. Ses mains remontèrent lentement le long de mon corps avec la force d'un amant trop pressé. Soudain je la revis hurler et se débattre alors que mes mains parcouraient son corps doux et gracile. Mais à présent c'était moi qui hurlait et ces mains pâles qui me parcouraient, ses ongles immenses écorchant ma peau. Je tentai de lutter, de me défendre, d'échapper à son étreinte algide. Mais aucun tisonnier ne se présentait, aucune arme à ma portée, il n'y avait que cette eau glaciale et je sentis sa bouche se placer sur mon cou et ses dents comme des poignards transpercèrent ma chair. Puis elle releva son visage, mon sang coula sur sa bouche et malgré mes râles d'horreur elle se pencha pour me donner ce baiser mortifère.
Lentement mais sûrement, le froid et le sang qui s'écoulait de mon corps emportèrent mon esprit et quand l'eau se referma une nouvelle fois au-dessus de moi, je ne tentai même pas de me défendre, voyant à travers les remous de l'eau la forme floue du vaisseau qui disparaissait. Sous le poids de l'eau, mes yeux se fermèrent et je n'entendis plus que ce rire terrible qui me vrillait les tympans.