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Salut à tous ! ! Voici ma toute nouvelle fic. Je vous donne ainsi un avant-goût de ce qui vous attendra après Opium. Comme vous le constaterez, je parle encore de l’Asie dans cette nouvelle histoire, mais je n’y peux rien. C’est une vraie passion. Alors bonne lecture ! ! En espérant que ça vous plaise. :)
GUANXI
Chapitre 01 :
La passion de la manche coupée
Les guanxi sont les réseaux relationnels que chacun se crée au cours d’une vie : famille, amitiés, relations professionnelles, obligations mutuelles sont regroupées dans ce terme générique très spécifique de la culture chinoise. Ce réseau de relations fondé sur la confiance est ce qui régit ma vie, comme la plupart des gens dans ce pays. Et malheureusement pour moi, tous ces liens s’enchevêtrent étroitement les uns aux autres, m’emprisonnant dans ce système fermé. Je suis pris dans une toile d’araignée dont les fils me lient directement à ma famille, à mon travail, à ma vie privée. J’en viens même à bafouer les valeurs que mes parents m’ont inculquées, commençant secrètement à dénigrer une à une les vertus telles que l’altruisme, l’humanité parfaite, la droiture, la piété filiale. Chaque jour de ma vie est un mensonge de plus que j’inflige à mon entourage. Cette rébellion est naît en moi avec ce sentiment que l’on appelle l’amour, une tache qui s’élargit sur mon cœur oppressé par la honte...
Ce matin je quittai ma maison très tôt, comme à mon habitude, longeant plusieurs hutong, ces étroites ruelles typiques de la tradition urbaine de Pékin que j’affectionnais particulièrement pour leur ambiance populaire, un savant mélange d’ancien et de moderne, de vibrants témoignages du passé et des vitrines de la vie quotidienne pékinoise. Je traversai la ville, m’engouffrant dans le grondement sourd de la population qui s’éveillait elle aussi, flirtant avec les bonnes odeurs de nourritures qui s’échappaient des restaurants près desquels je passais, et slalomant parfois entre les vélos qui circulaient. En passant par un parc, je laissai mes yeux glisser sur des personnes âgées faisant leur gymnastique matinale, le tai-chi, admirant leurs mouvements souples, lentement effectués, apaisants. J’aimais ce genre d’espace traditionnel de détente, boisé de vieux arbres abîmés par le temps. Puis je passai mon chemin, me dirigeant vers le Théâtre de l’Opéra de Pékin où je déambulais depuis maintenant huit ans. Je saluai les gens que je croisai sur ma route, et allai débuter mes échauffements comme à l’accoutumée, après avoir déposé mon sac empli de mes vêtements de rechange. Je m’attelai à mes assouplissements avant de me lancer dans mon entraînement habituel, me joignant aux autres membres de la troupe. Je l’aperçus et lui souris lorsqu’il me fit signe de la main, lui par qui mes tourments avaient commencé, lui avec qui je trompais mon monde, lui qui me faisait aller à l’encontre de toutes morales. Je baissai néanmoins la tête, ne lui prêtant pas plus attention, et décidai de me replonger dans mes exercices, me préparant pour la représentation de ce soir. Malgré les mêmes rituels, les mêmes gestes que le personnage que j’interprétais effectuait, je m’adonnai rigoureusement à les retranscrire, m’évertuant à les améliorer chaque jour, cherchant constamment la précision. Après tout, évoluer dans l’art que je m’étais choisi était la chose dans laquelle je croyais encore. Cette passion était la seule à laquelle je m’accrochais farouchement, et qui m’apportait une certaine fierté. Je commençais peu à peu à me faire un nom, et ma volonté de réussir dans cette voie s’en trouvait décuplée. Oui, cette passion-là m’aidait à m’évader du monde réel, m’accueillant dans un univers que je voulais sublimer toujours plus. Alors je me lançai tête baissée dans mes efforts, perdu dans mes songes, ne me rendant pas compte que Sheng s’était approché de moi.
« Ling ? m’interpella-t-il. Tu es fâché contre moi ?
— Non » mentis-je à moitié, accentuant mes dires d’un sourire complaisant, car il est vrai que je lui en voulais quelque peu de me pousser à trahir les miens, alors que je n’avais rien à attendre en retour de cette servitude amoureuse que je lui témoignais.Je le savais et pourtant je m’obstinais dans cet aveuglement, poussé par mon affection débordante à son égard. L’amour était un sentiment étrange, presque un ressentiment dans mon cas. Mais je me laissais attendrir par les mots sucrés d’un romantisme exacerbé, par les caresses d’une passion outrageante. J’en étais l’acteur et à la fois la victime, m’attachant à cet homme comme une plante volubile. Oui, j’étais coupable de cette relation, ayant accepté cet accord tacite entre nous. La faute ne lui revenait pas uniquement. Mais aujourd’hui cette situation devenait insupportable. L’exiguïté de notre couple me prenait à la gorge et m’étouffait inlassablement. Le caractère secret de cette liaison m’enlisait un peu plus dans mes remords, et me laissait le goût amer de la tromperie. Qu’il était dur de vivre cet amour et de rêver de le voir un jour devenir libertaire, alors que l’homme qui me maintenait égoïstement lié à lui appartenait déjà à quelqu’un d’autre et s’était enchaîné volontairement, me laissant l’horrible sensation de ne jouer que le rôle du comparse dans cette affaire. Pour ça je lui en voulais. Mais je ne lui fis en aucun cas part de ceci, agissant comme si de rien n’était. Je lui souris de nouveau, faisant taire pour la énième fois ma rancoeur, subissant cet amour maudit.
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Le soir arriva bien assez tôt, et je me retrouvai à me préparer pour mon entrée en scène. Chacun autour de moi s’activait à en faire de même, s’agitant de toute part. Je pris soin de dissimuler mes cheveux sous une serviette, les ramenant en arrière le temps d’affiner mon maquillage. Je m’y appliquai minutieusement, cherchant à mettre en évidence le caractère psychologique et moral du personnage dont j’avais le rôle par les couleurs qui habillaient désormais mon visage. Puis j’allai me vêtir et me coiffer, et attendis le début du spectacle. Aujourd’hui nous nous produisions au Théâtre Liyuan. D’après les éclats de voix qui se faisaient entendre dans la salle, je conclus que la pièce se remplissait progressivement. Le propriétaire des lieux vint d’ailleurs nous avertir qu’il était temps de débuter la représentation. Tous les membres de la troupe quittèrent alors les loges tour à tour. Je leur emboîtai le pas, les suivant de près. Je sentis les doigts de Sheng m’effleurer discrètement la main lorsqu’il passa près de moi, mais je gardai mon naturel malgré le geste délibéré, habitué à ces tendresses furtives destinées à ne pas attirer l’attention. Mon cœur s’affola d’ailleurs moins que les premiers instants où nous partagions cette romance, s’embrasant à l’époque pour chaque témoignage d’affection reçu. L’innocence du début... songeai-je, amusé. Je le laissai me dépasser et gagner la scène aux tentures de couleurs éclatantes qu’il arpenta au bruit fracassant des gongs et des tambours. Je l’observai faire ses acrobaties, accompagné par un orchestre qui soulignait chacun de ses faits et gestes, dénotant ainsi d’un haut niveau d’entente tacite et de coordination entre les musiciens et l’acteur, un travail en commun cultivé au fil des années. Puis je fis à mon tour mon apparition dans mes vêtements de soie finement brodés, inspirés des brocarts en Chine il y a environ quatre siècles, sous la dynastie Ming. J’avançai à petits pas serrés, les pieds parallèles et rapprochés, comme me l’ordonna le code gestuel employé par mon personnage. Je posai enfin ma voix de fausset et l’élevai dans un chant mélodieux, me présentant ainsi à mon auditoire. Mes doigts se mirent à emprunter un langage des plus élaborés, se mouvant dans des figures dignes des mudra indiens, aussi précis et parfaits. J’exécutai une danse gracieuse sous les traits d’une guimen dan, une jeune fille noble et vertueuse, balançant dans des mouvements amples et majestueux mes longues manches flottantes, prolongement des membres de mon corps. J’évoluai à travers ce décor extrêmement simple doté d’une seule table et de deux chaises laissant libre l’imagination des spectateurs, et me laissai envahir par la magie de l’interprétation, habité par le rôle. Mon personnage prenait vie.
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La représentation se déroula parfaitement, et déjà les festivités étaient terminées. Sheng et moi rentrions chez moi, comme à chaque fois que nous présentions un spectacle près du quartier où je vivais. Celui-ci prétextait toujours la distance trop importante et son état de fatigue afin d’éviter de retrouver son logis. Nous marchâmes silencieusement, empruntant de nouveau les hutong qui avaient un peu perdu de leur agitation avec la tombée de la nuit. Je repensai à ce spectateur présent au premier rang, à son regard glissant sur moi comme une brise légère et modérée, devenant presque gênant. Encore lui... Il venait à chacune de mes représentations. Cet Occidental semblait féru d’opéra chinois. Cette manière qu’il avait de me dévisager me laissait perplexe, m’embarrassant et m’intriguant à la fois. Je sursautai. La main de Sheng venait de se glisser dans la mienne.
« Nous voilà presque arrivés ! » m’annonça-t-il, apercevant ma siheyuan au détour d’une ruelle, une petite maison traditionnelle à cour carrée, où sur la vieille toiture de tuiles cuites étaient perchées antenne de télévision et parabole.
Je lui souris et serrai un peu plus ses doigts qui enlaçaient les miens. Je l’entraînai avec moi jusqu’au petit portail que je poussai, et entrai dans le jardin embaumé du parfum agréable de la fleur de jasmin. Nous avançâmes dans la petite allée nous menant jusqu'à la porte d’entrée coulissante que j’ouvris enfin. J’allumai la lumière et me déchaussai, mettant directement la plante du pied en contact avec la froideur du parquet ciré, une sensation bienfaisante pendant cette période de chaleur due à la saison estivale.
« Je vais te chercher une serviette propre, avertis-je Sheng. En attendant fais comme chez toi. »
Je lui souris avant de disparaître au bout du couloir. Je pris une serviette dans l’armoire qui se trouvait dans ma chambre et allai la lui porter dans la salle de bains. Sheng s’y trouvait déjà.
« Voilà ! lui dis-je en la lui tendant. Prends ton temps.
— Merci » me fit-il en me la prenant des mains.
Il m’adressa un sourire et commença à se déshabiller. Je sortis de la pièce et allai dans la cuisine faire infuser du thé. Une fois la boisson préparée, je sortis le service en porcelaine destiné aux invités. Je versai le liquide brunâtre dans chacune des tasses, et amenai le plateau où elles étaient disposées avec moi, dans ma chambre. Je me destituai ensuite de mes vêtements pour en préférer d’autre en coton, plus légers, essayant ainsi d’atténuer les effets de la chaleur étouffante. J’ouvris la porte coulissante en papier donnant sur l’arrière cour boisé, et vins allumer une spirale afin d’éviter les piqûres de moustiques. Le parfum de géranium envahit rapidement la pièce, s’élevant dans un filet de fumée vaporeux. J’éteignis finalement la lumière exposante, choisissant celle plus discrète de la lampe de chevet. Je m’allongeai sur le lit bas de style japonais, et soupirai en fermant les yeux. Je laissai les muscles de mon corps se reposer après cette soirée où je les avais malmenés dans diverses danses traditionnelles. Le cliquetis de la petite cloche suspendue au-dessus de la porte coulissante me berça, émettant un doux ¨cling¨ à chaque fois que de rares brises venaient l’entrechoquer. Je somnolais bel et bien lorsque je sentis des lèvres se presser légèrement aux miennes. J’ouvris les yeux pour tomber dans le puits noir que représentaient les iris de Sheng. L’odeur plaisante du savon qui s’était imprégnée à sa peau s’engouffra dans mes narines. Je fermai de nouveau les paupières, appréciant la subtilité du baiser, savourant la mollesse des lèvres qui s’ajustaient si bien aux miennes. Je faufilai mes doigts dans la chevelure courte et soyeuse de mon amant, et m’abandonnai sous la langueur de l’instant.
« Ling..., me murmura mon tortionnaire, son souffle chaud vibrant d’empressement me ventilant le cou de manière infernale.
— Hum... ? » sortis-je.
J’ouvris de nouveau les yeux et le fixai. Je savais ce qu’il attendait de moi, aussi ne lui répondis-je rien et me contentai-je de reprendre ses lèvres, lui signifiant mon accord. Je le laissai me dévêtir et goûtai avec délice aux bienfaits de son corps frais pressé contre le mien. Le bout de ses doigts glacés frôlèrent ma peau, l’irritant de leur jeu taquin, testant mon impatience. Je fis basculer ma tête sur le côté, dans un lent mouvement, l’enfonçant un peu plus dans l’oreiller, et laissai ma vue se brouiller sur l’image du paravent placé dans un coin de la chambre. Je refermai mes doigts sur le drap sous les effets de la petite torture infligée par Sheng, malmenant tendrement mon corps, et soufflai légèrement de douleur lorsqu’il se l’appropria définitivement. Celui-ci me gratifia d’embrassades délicates, infiniment désolé pour la sensation inévitable et si pénible. Je le rassurai et le priai de continuer, aucunement rancunier. J’y étais habitué. Il me dorlota, me cajolant de paroles et de gestes tendres. Le tintement délicat de la clochette venant de temps en temps saluer nos déclarations secrètes. Je me laissai aller sous la saveur de cette étreinte douce-amère, chaque soupir manifestant du plaisir évident mourant dans la nuit silencieuse. Nos deux silhouettes entremêlées prouvèrent indéniablement notre amour frappé de tabous, le même amour pourtant partagé par l’empereur Ai Di et son favori dans des temps éloignés. Une légende rapportait que celui-ci se réveillant de sa sieste et réalisant que sa manche était coincée sous le corps de son amant endormi, saisit son épée et coupa sa manche pour se dégager sans le réveiller. De là était née l’expression de la passion de la manche coupée longtemps employée en Chine pour désigner les amours homosexuelles. Cette expression joliment trouvée était devenue aujourd’hui bien lourde de sens. Le temps l’avait enlaidie, lui retirant la tolérance de l’époque pour l’affubler de la culpabilité de la nouvelle ère, traitant cet amour comme une maladie honteuse. Pourtant les sentiments étaient ce qu’ils étaient. Comment pouvait-on discriminer l’amour de certains et glorifier celui des autres ? Décider quel était le bon et quel était le mauvais ? Comment pouvait-on seulement offrir la normalité à l’un, et l’aliénation à l’autre ? J’aimais Sheng sincèrement, et cette sincérité débordait de chacun de mes pores, de chacun de mes gestes, de chacun de mes baisers, de ces regards que je posais sur lui. Je songeai à tout ça et l’agrippai fortement, pris d’une angoisse soudaine de le perdre. Mon corps se contracta dans un spasme délicieux, tous mes membres perdant progressivement de leur tension. Je serrai Sheng à l’en étouffer, une main perdue dans ses cheveux sombres, tandis que de l’autre je lui enfonçais les doigts dans l’omoplate. J’enfouis mon visage dans son cou, laissant mon corps remuer sous ses mouvements que je recevais par saccades, et restai dans cette position même lorsqu’il en eut fini. Je passai mes bras autour de son cou, l’obligeant à rester contre moi, imprimant dans ma mémoire l’odeur de sa peau, le poids de son corps, le rythme de sa respiration. Je voulais qu’il ne soit qu’à moi, et savoir que cela n’était pas le cas me faisait horriblement peur.
« Dis-le moi, lui demandai-je en desserrant légèrement mon étreinte de manière à ce qu’il puisse me faire face.
— Te dire quoi ? me questionna-t-il doucement, pendant que ces doigts me balayèrent lascivement quelques fines mèches de cheveux s’égarant sur mon front.
— Que tu m’aimes » continuai-je.
Il me sourit et fit glisser ses doigts le long de ma joue jusqu'à frôler mes lèvres.
« Tu le sais, non ? me fit-il comprendre, me taquinant malignement.
— Le savoir ne me suffit pas, je veux aussi l’entendre » affirmai-je.
Je vis son visage changer d’expression, se ravisant sous le ton sérieux que j’avais employé.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? » s’inquiéta-t-il.
Je détournai le regard.
« J’ai peur, lui avouai-je.
— De quoi ?
— De tout... »
Il se serra contre moi, passant ses bras autour de moi.
« Tu n’as pas à avoir peur, je suis là » me rassura-t-il.
Je n’eus pas la force de lui dire que c’était justement lorsqu’il se trouvait à mes côtés que j’avais le plus peur, car je savais qu’il allait irrémédiablement repartir et me laisser seul par la suite. Il se redressa au-dessus de moi, me prit la tête entre les mains.
« Je t’aime » me glissa-t-il contre les lèvres, me le murmurant autant de fois que je le désirai.
Pourtant ce soir, ces mots ne suffirent pas à m’apaiser. Je m’endormis néanmoins sous les caresses légères qu’il me prodigua avec amour.
Le lendemain je fus fâché contre lui lorsqu’il me fit part de l’invitation de son épouse qui attendait ma venue pour le week-end suivant, me gâchant ainsi les seuls moments de bonheur que je partageais avec lui. Je lui en voulais de me parler de la femme qui m’ôtait le droit de vivre mon amour pleinement, m’obligeant ainsi à le partager avec elle, et par la même occasion, me rappelant que la façon dont j’agissais était impardonnable. Je ne pouvais pas l’excuser de ne pas avoir le courage de se séparer d’elle, l’utilisant comme un subterfuge pour cacher ses préférences sexuelles. J’allai m’enfermer dans la salle de bains, et m’assis sur le sol de la cabine de douche, laissant l’eau couler sur moi, pendant que Sheng m’implorait de sortir derrière la porte. Ma colère et ma peine ne firent que s’accroître, et je laissai ma détresse sortir au travers de mes larmes. Tant que cette femme se trouvait entre nous, je ne pouvais rien espérer de ma relation avec Sheng. La seule chose dont je pouvais jouir était la manche coupée de l’empereur. L’empereur lui-même m’échappait...
Fin du chapitre 01...