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Fiction » General » Nocturne font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Morphosky
Fiction Rated: K+ - French - Angst - Published: 08-24-06 - Updated: 08-24-06 - Complete - id:2235765

Toute la famille semblait avoir quitté lorsque Julien descendit au salon. Il n’y avait plus de hurlements ni de bruits, ni de maman qui chantonnait. Bref, il aurait la paix pour lire un peu! Ce qui était plutôt rare. Il parcourut l’immense capharnaüm qu’était le salon, enjambant piles de livres et montagnes d’objets divers pour finalement atteindre le sofa et s’y installer confortablement. La pièce était la seule éclairée, partout ailleurs la noirceur régnait en maître. Cela en était presque angoissant… sauf que Julien n’était pas du genre à avoir peur la noirceur, habituellement. Il n’y avait rien à craindre de plus la nuit que le jour…

Il le pensa encore une bonne dizaine de minutes, jusqu’à ce qu’un petit bruit discret ne lui parvienne aux oreilles…

Levant le nez de son livre, il chercha du regard avec agacement quel objet était tombé de sa pile, mais rien ne semblait avoir bouger de son équilibre précaire. S'il aurait s'agi des parents, cela aurait fait bien plus de boucan! Peut-être avait-il imaginé le bruit; ça n’aurait rien d’étonnant vu son état ces temps-ci… toutefois, ce n’était pas le cas. Il soupira tristement et reprit sa lecture.

Le son se fit entendre une seconde fois, précis et bien distinct ; quelqu’un venait de presser l’une des touches du piano dans la pièce d’à côté.

Enterré dans le silence, Julien devenait très nerveux et son imagination avait tendance à s’emporter. Était-ce le cas cette fois? Délaissant complètement son bouquin, il décida d’aller jeter un coup d’œil dans le petit salon. Quel genre de créature trouverait-il, près du piano? À chacun de ses pas, il entendait une nouvelle note et ce fut une mélodie complète lorsqu’il atteignit enfin la porte. Peut-être rêvait-il? Peut-être que sa folie grandissante lui faisait entendre des choses insensées? Il n’y avait personne dans la maison! Personne! Il était seul.

S’armant de toute la volonté qui lui restait, il ouvrit enfin la porte…

…et la vit, assise au piano.

Il n’y avait aucune lumière dans la pièce, hormis celle de la lune qui filtrait au travers des rideaux et qui rendait la scène irréelle…et elle, au milieu de ces ténèbres, jouant du piano comme elle savait si bien le faire. Julien ne pouvait pas se tromper, avec ces longs cheveux blancs, cette carrure si menue, cette robe noire… c’était bien Amélia, sa sœur. Celle-ci cessa de jouer et se tourna vers lui, une expression bienveillante au visage.

« Bonsoir Julien. »

Il ne répondit rien, ahuri.

-Comment vas-tu? continua-t-elle en se détournant pour recommencer à jouer.

-Je vais… bien, marmonna-t-il en s’asseyant à son tour sur le banc.

-Tu en es certain? Tu m’as l’air…choqué. Tu ne voulais pas me voir, c’est ça?

-Non! Je suis un peu surpris, c’est tout. J’étais sûr d’être seul.

Julien avait l’impression d’être dans un songe, comme s’il avait changé d’univers dès qu’il avait franchi le pas de la porte. La sœur, vision spectrale qui jouait du piano à merveille, et le frère, l’ombre d’une personne qui écoutait avec attention. Mais les rêves ne sont pas tangibles, non? Il sentait la présence d’Amélia près de lui, respirait son odeur, entendait sa musique…

Cette musique qu’il aimait tant écouter avant… Elle se mit alors à jouer un des nocturnes de Chopin, ce qui le fit sourire.

« Ton air préféré, si je me souviens bien, dit-elle en riant doucement. Je l’aime bien moi aussi. »

Depuis combien de temps n’avait-elle pas joué de piano? Depuis combien il n’y avait plus que la poussière qui touchait aux touches du clavier? Des mois s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’elle avait fait un récital rien que pour lui. Pourquoi avait-elle cessé d’en jouer si longtemps, déjà?

Peu importait dans le fond. Elle était là, n’était-ce pas tout ce qui comptait? Ils se sentaient proches, indissociables, indispensables l’un à l’autre. Elle aimait qu’il soit son spectateur et il aimait plus que tout l’écouter jouer. Ses mélodies le transportaient, le faisaient oublier et rêver…

-En fait, non, tout à l’heure, je ne me sentais pas si bien, finit-il par admettre en baissant le regard. Je me sentais… fatigué et perdu. Jusqu’à ce que j’arrive ici. Merci. À présent, ça va.

Amélia considéra quelques instants le clavier sans rien dire, tapant par-ci par-là une note au hasard.

-Ça m’a beaucoup manqué, avoua-t-elle au bout d’un moment

-Pourquoi tu ne jouais plus dans ce cas? lui demanda Julien, sans comprendre.

L’adolescente se contenta de rire tristement avant de poursuivre. Quel était le sentiment étrange qui le poignait dans la poitrine maintenant? Sa sœur lui cachait quelque chose et la mélodie ne semblait qu’en devenir plus triste ; ses émotions s’y étaient toujours reflétées et cette fois, c’était le chagrin qui guidait ses mains.

-Cet air, la musique, le piano, cette pièce, même, je m’ennuyais de tout ça…sauf que c’est toi que je souhaitais le plus revoir. Si tu savais comme tu m’as manqué, Julien, dit-elle sombrement sans cesser de jouer.

-Mais de quoi tu parles?! Amélia, qu’est-ce que tu racontes?

Elle termina calmement son morceau et se tourner pour le dévisager sévèrement. Ce qui ne dura pas cependant, car elle comprit que son frère ne réaliserait jamais. Son expression se radoucit, elle soupira puis approcha son visage du sien avant de murmurer :

« Tu sais très bien que...je suis partie. »

C’était donc pour ça qu’elle ne jouait plus de piano…

-J’avais…j’ai oublié... Excuse-moi.

-Tu ne m’aurais peut-être pas souri une dernière fois t’en être rappelé, alors ce n’est pas grave, le rassura Amélia avec un sourire triste.

Puis elle l’embrassa. Ce n’était pas obscène, immoral, ni même déplacé. Ce n’était qu’un baiser d’adieu d’une sœur à son frère, d’un fantôme à son ombre.

-Julianne, viens voir, souffla Faylyx à son épouse qui redescendait tout juste au rez-de-chaussée, après avoir envoyé au lit leur nombreuse marmaille.

-Qu’est-ce qu’il y a? questionna la petite femme en s’approchant de son géant de mari.

-Regarde.

Il ouvrit un peu plus la porte du petit salon et lui dévoila l’étrange scène : toujours assis au piano, le plus vieux de leur fils s’y était endormi, l’air paisible.

-Par la Déesse-mère, j’étais certaine qu’il ne remettrait plus jamais les pieds dans cette pièce depuis… le décès…d’Amélia.

-C’est bon signe, tu crois? murmura Faylyx en essayant de ne pas pleurer.

-Je l’ignore…



© Copyright 2006 Morphosky (FictionPress ID:532531).


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