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Fiction » Romance » Au coeur de l'Amazonie font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Chat de minuit
Fiction Rated: K+ - French - Romance/Adventure - Reviews: 10 - Published: 08-24-06 - Updated: 08-24-06 - id:2235925

Auteur : Chat de Minuit (ronronne comme de coutume quand elle est contente)

Genre : Romance (si si ! Après la longue introduction je garantis qu’il y en a une !)

Résumé : Dana perd ses parents dans un accident d’avion qui devait les mener en vacances au Brésil. En plein cœur de l’Amazonie, elle atteint le village d’une tribu indienne dans laquelle elle va devoir vivre désormais. Son protecteur ne sera autre qu’Akan, le fils du très respecté chef de la tribu des Omaha, dont elle tombera bientôt amoureuse. Mais que se passera t-il si ce dernier est déjà promis à une autre pour maintenir la paix de son peuple ?

Note de l’auteur : Mon tout premier one shot… Je rêvais depuis longtemps d’en écrire un, vouant une grande admiration pour les auteurs en ayant à leur actif. C’est tellement dur de faire quelque chose de constructif en quelques pages, avec un début et une fin. Enfin, j’ai vaincu la bête. J’espère que cela vous plaira et que tous ceux qui connaissent certaines de mes fictions auront le courage de lire celle-ci, et que d’autres lecteurs me découvriront à cette occasion.

Merci de laisser un petit mot si vous avez le temps, ça serait gentil .

Bonne lecture à tous !! 

Au cœur de l’Amazonie

C’était durant l’été dernier que tout arriva.

Un avion survolait la forêt amazonienne pour se rendre au sud du Brésil. Dans celui-ci, on ne comptait qu’exclusivement des voyageurs américains, endormis pour la plupart, travaillant sur leurs ordinateurs portables ou bien encore des écouteurs vissés aux oreilles.

Tous étaient sereins dans cet appareil ultra moderne. La voix calme du commandant était elle-même rassurante, annonçant l’arrivée dans plusieurs heures.

Soudain, une secousse. Les gens se regardent les uns les autres, dans un premier temps. Les femmes entourent d’un geste maternel de leurs bras leurs enfants, les rassurant d’une voix qu’elles veulent neutre, pour ne pas les effrayer. Mais bientôt, une seconde secousse, bien plus violente que la première.

Une hôtesse de l’air qui n’avait pas eu le temps de s’asseoir est violement projetée vers l’avant et son corps gît, inanimé, sur l’allée centrale.

Des cris maintenant, incontrôlables, et la panique générale qui s’installe. On entend la voix du commandant de bord, entrecoupée, qui demande à tout le monde d’accrocher impérativement sa ceinture de sécurité.

Dans la cabine de pilotage, au même instant. Le pilote repose son micro. Ses yeux sont déjà vitreux, annonçant de façon prémonitoire sa mort prochaine.

Le co-pilote a pris un coup sur le sommet du crâne, il est inconscient. Il est seul pour diriger cette machine dont les commandes ne répondent plus. Il sait qu’il n’y arrivera pas et sa vie défile tout à coup dans sa tête. Des images de sa femme et de ses trois enfants, ses amis. Il ne survivra pas mais dans un élan désespéré, il tente un appel. Il faut qu’il fasse son devoir de pilote, même si aucun espoir ne subsiste.

-Ici le commandant Brown, dit le pilote d’une voix étrangement calme.

-On vous reçoit très mal…

-L’appareil descend à 25 000 pieds. Les deux réacteurs sont éteints. Nous allons nous écraser.

-Je vous entends très mal…Répéta la voix teintée d’un accent espagnol bien prononcé. Pouvez vous répéter ?

-Nous allons nous écraser…Murmura dans un souffle l’homme qui tenait les commandes comme s’il était déjà résigné à son sort.

-Je suis désolé mais je ne comprends vraiment rien. Quelle est votre position ?

Le pilote indiqua la position de l’appareil mais se rendit compte que le contact avait été rompu.

De toute façon, ils étaient bien trop loin.

167 personnes allaient mourir.

-Mon dieu…Se dit l’homme à lui-même, tandis que l’appareil piquait à une vitesse fulgurante. Il était déjà descendu en dessous des 10 000 pieds.

Le pilote tenta en vain de redresser l’appareil après deux secondes à vide, mais il ne pu rien faire.

Il entendit des cris de détresse, des hurlements d’enfants. Il ferma lui-même les yeux avant de sombrer lui-même dans le néant.

Et l’appareil s’écrasa en plein cœur de l’Amazonie.

OOo

Dana Smith

Je m’appelle Dana Smith. Je suis une jeune fille américaine et ordinaire de 18 ans. Hier encore, j’habitais dans l’état de Virginie et je vivais avec mes parents dans une petite maison.

Mon père avait décidé de nous offrir un somptueux voyage, à ma mère et moi, qui nous mènerai au Brésil, pays dont nous rêvions depuis longtemps. Le pauvre avait économisé de longues années pour réunir la somme nécessaire à cet itinéraire de vacances. Il ne savait pas que cela allait seller nôtre destin à tous les trois…

Je me rappelle de cris, non, de hurlements tandis que l’avion piquait du nez. Nous nous accrochions désespérément à tout ce que nous pouvions dans la tumulte, les bagages soigneusement rangés vers le haut tombant maintenant sur nous à cause du déséquilibre de l’appareil. Ma mère m’avait jeté un dernier regard, puis un sourire qui voulait dire « adieu ». Mais moi je ne voulais pas mourir. Non. En tout cas, pas de cette façon là.

C’est peut être à cause de ça que finalement, je ne suis pas morte. Je m’accrochais tellement à la vie qu’ils n’ont pas voulu de moi, là haut.

Je repris connaissance avec un mal de tête indicible. En frottant mon front, je me rendis compte que je saignais. Malgré cela, aucun de mes membres n’avait été touché par l’accident. Une vraie chance.

A contrecoeur, je décidais de regarder autour de moi. Des larmes montèrent rapidement à mes yeux et je poussai un hurlement de frayeur. J’étais entourée de cadavres qui jonchaient le sol.

Je me levai lentement, reprenant mes esprits, et me mis à marcher comme je le pouvais sur mes jambes endolories. Des tremblements me secouaient à chaque pas tandis que je voyais toute l’horreur possible et inimaginable. Des hommes, des femmes et surtout des enfants. Ce petit blond de trois ans environ, que son père faisait sauter sur ses genoux il y a quelques heures, n’avait pas survécu non plus.

J’étouffai un sanglot et m’accroupis pour vomir. Une main se posa alors sur mon épaule et me fit sursauter.

-Vous allez bien ? Me dit un homme entre deux âges, dont le costume qui avait du lui coûter une fortune était à présent déchiré de toutes parts.

Je ne répondis pas et mis une main sur ma bouche, me retenant une fois de plus de ne pas vomir. Le corps de ma mère gisait juste à côté de moi. Ses yeux, encore ouverts, fixaient le ciel.

Ma mère.

Je fermai les yeux et me laissai tomber au sol. Puis ce fut le trou noir.

oOo

Cela faisait quelques jours qu’ils étaient là. Une vingtaine d’hommes et de femmes seulement avaient survécu. Ils avaient épuisé tous leurs vivres, et enterré les morts dans la douleur.

Je faisais partie de ce petit groupe.

Après avoir découvert le corps de ma mère, j’avais trouvé celui de mon père, non loin de là. Il n’était pas mort sur le coup mais il trépassa quelques heures plus tard de ses blessures. J’avais au moins eu le temps de lui faire mes adieux.

Il m’avait fait lui promettre de ne pas me laisser mourir et de me battre. J’allai honorer ma promesse, quoi qu’il en coûte.

La radio ne marchait plus et en dépit de tous les efforts possibles, elle fut totalement inutilisable.

Notre dernier espoir était de nous enfoncer dans la forêt à la recherche d’âmes qui vivent.

Je connaissais un peu la forêt amazonienne pour l’avoir étudiée en cours de géographie dans mon lycée en Virginie du Nord.

Je savais qu’il s’agissait de la plus grande forêt tropicale existante dans le monde, et qu’elle s’étendait sur de nombreux pays. On dénombrait à 20 millions le nombre de personnes y vivant. Mais c’était des indigènes et la plupart n’avaient aucun contact avec le monde civilisé. C’était effrayant rien que d’y penser. Ici, nous étions seuls, avec les animaux sauvages qui rodaient dans le coin.

Nous nous étions frayés tant bien que mal un chemin à travers les herbes hautes, affrontant les hostilités de la nature. Les épines et la dureté des feuillages laissaient de longs sillons sanglants sur leurs bras et jambes. Certains n’avaient pas voulu quitter l’avion, pensant qu’on viendrait nous chercher. Moi j’étais d’avis que jamais personne ne nous retrouverait dans l’immensité de la forêt. Alors, quitte à mourir, autant ne pas rester à attendre inutilement.

Alors que nous continuâmes tant bien que mal notre avancée dans la forêt tropicale, nous atteignirent enfin ce qui ressemblait à un semblant de civilisation. Des huttes en terre, des tentures en peau et des gens au milieu, qui rappelait les bons vieux films d’indiens.

Les femmes et les enfants eurent l’air apeuré à la vue de nous autres, étrangers, qui débarquaient de nulle part. Ils n’avaient peut être d’ailleurs jamais eu de rapports avec les gens civilisés. Ils s’effacèrent promptement, et notre petite troupe se retrouva encerclée par des hommes aux muscles saillants, armés de piques et autres armes fabriquées de leurs mains.

Nous n’avions pas prévu ça. Nous n’étions pas les bienvenus ici. Pire, ce peuple là avait l’air extrêmement belliqueux et était armé jusqu’aux dents.

Puis, tout s’enchaîna très vite.

Dans des hurlements, et dans une ambiance agrémentée de danses sauvages, je vis la presque totalité de mes compagnons de fortune périr sous mes yeux.

Ils furent jetés au feu malgré leurs supplications.

Je fus épargnée avec l’autre femme survivante du groupe. Je serrai les mains contre les barreaux de la cage où nous étions enfermées, si fort que j’en saignai. Les larmes ne venaient pas cette fois ci, mais elles éclatèrent à l’intérieur de moi-même.

Impuissantes. C’est ce que nous étions.

Pendant plusieurs jours, ils passèrent devant la cage en nous regardant comme des bêtes curieuses. L’autre femme, Mary, n’avait pas cessé de pleurer. Son mari et son bébé n’avaient pas survécu. Elle avait environ vingt huit ans, et de longs cheveux roux bouclés. Sa robe était en lambeaux, tout comme la mienne. Je la consolais tant bien que mal, l’assurant que nous allions nous en sortir. Ce n’était pas que des paroles insignifiantes pour moi, j’en étais intimement convaincue. L’adolescente timide et perdue que j’avais été venait de se muer en jeune femme combative.

Ils nous donnèrent à manger. Un peu de viande séchée. J’étais tellement affamée que je n’essayais même pas de déterminer ce que c’était.

Un jour, plusieurs hommes se réunirent autour de nous. Des hommes jeunes. Ceux qui nous avaient encerclés le premier jour.

C’était assurément les guerriers du village. Leurs visages étaient peints de couleurs diverses et leurs corps portaient fièrement les cicatrices de leur courage.

Ils parlèrent entre eux un langage que nous ne connaissions pas, tout en nous désignant du doigt.

Nous tremblions, Mary et moi, dans les bras l’une de l’autre. Je lui chuchotais des paroles que je voulais rassurantes à l’oreille, lui disant que s’ils avaient voulu nous tuer, ils l’auraient fait depuis fort longtemps.

Puis ils ouvrirent la cage et nous firent sortir toutes les deux, en nous empoignant violement par le bras. Ils déchirèrent les vêtements qui cachaient encore un peu notre corps et nous fumes exposées librement à leurs yeux.

Un jeune homme d’environ trente ans s’approcha de Mary et lui prit le visage entre ses mains. Il l’examina longtemps comme s’il voulait juger de sa qualité. Mon amie se laissa faire, docile. Elle pleura en silence, manipulée par cet homme qui la regardait comme un objet.

Il acquiesça d’un mouvement de la tête à l’adresse du plus âgé du groupe puis entraîna sans douceur la jeune femme à sa suite. Elle sembla se réveiller alors et se débattit de toutes se maigres forces. L’homme lui donna un coup dans le visage, la projetant au sol. Instinctivement, je voulus me précipiter pour lui porter secours, mais des bras m’empêchèrent de bouger.

Quand Mary disparut, je me retrouvais seule, avec autour de moi quatre hommes. Le plus vieux, sensiblement le chef du village, parlait le plus.

J’étais toujours dans les bras de l’un d’eux et j’avais renoncé, pour l’instant, à me dégager de cette emprise.

Au bout d’un moment, le vieil homme et les deux autres s’en allèrent, me laissant avec celui qui me tenait. Ce dernier me repoussa légèrement et me prit par la main, me menant à sa hutte.

J’osais lever les yeux vers celui à qui j’avais l’air d’appartenir pour l’instant. Je croisais, contre toute attente, un regard d’un bleu si limpide qu’il me rappelait celui de l’océan.

Mon cœur rata un battement à ce moment là.

Puis je m’endormis sur les peaux de bête qui jonchaient le sol.

oOo

Je me réveillais en pleine nuit, en proie à un cauchemar dans lequel je revoyais mes parents, morts.

Je sentis un corps chaud contre le mien, et des respirations régulières. Avec mille précautions, je bougeais légèrement pour ne pas le réveiller.

A travers la pénombre, je pouvais voir la grande et massive silhouette de l’homme de tout à l’heure.

C’était une opportunité pour moi. Il me fallait m’enfuir. Trouver Mary et partir toutes les deux d’ici.

Je m’accroupissais lentement et allai me relever quand une main m’encercla la cheville.

Je sursautai de frayeur et tenta de m’échapper par la force. Avec mes deux mains libres, je donnais des coups qui furent vite maîtrisés par l’homme.

Il me donna une gifle qui me fit tomber en arrière et se mit à parler, d’une voix rapide et en colère. Je ne comprenais rien à ce qu’il disait mais une chose était sûre, c’est qu’il n’y avait rien d’amical à ces propos.

Il me saisit les mains et me les lia dans le dos. Puis il se recoucha en grognant, et se colla contre moi. Je me débattis encore, écoeurée par ce contact entre nos deux corps étrangers.

Mais il m’immobilisa en m’entourant de l’un de ses bras et je cessai toute tentative de rébellion. Après tout, c’était un guerrier, alors que pouvait faire une gamine comme moi ?

oOo

Quand je m’éveillais au petit matin, j’étais toujours lovée dans ses bras. Je m’écartais de lui sans me lever, juste pour le regarder.

Sa peau était dorée par le soleil, et ses cheveux noirs de jais, attachés à l’arrière en une longue natte. Son corps était magnifiquement sculpté, et ses habits rudimentaires laissant entrevoir un torse d’une perfection presque insolente.

Je dus rougir, car c’était la première fois que je passais la nuit seule avec un homme.

J’avais du mal à imaginer que quelqu’un d’une si grande beauté pourrait exister dans ce monde, et se cacher au fin fond de la forêt tropicale. Pour moi, qui n’avait jamais eu pour ainsi dire de contact avec les garçons, étant allée dans une école strictement féminine, c’était une grande première.

Un homme soit, mais pas n’importe lequel. Un sauvage. Comme dans les films.

Mes poignets étaient douloureux. J’essayai en vain de me dégager de mes liens quand j’aperçu un couteau avec une lame extrêmement aiguisée. Je m’en approchais et coupais les cordes qui m’emprisonnaient.

Il se réveilla alors et d’instinct, je saisis le couteau et le menaçais de la voix.

-Espèce de monstre ! Si tu crois que je vais me laisser faire !

Et à ce moment là, il fit quelque chose à quoi je ne m’attendais pas du tout.

Il se mit à rire, ce crétin.

Cela ne le rendait que plus beau. Mais il m’énervait aussi. Pourquoi se moquait il ainsi de moi ? Parce que j’étais une femme ? Oui, c’était sans doute ça. Et bien, j’allai lui montrer de quel bois je me chauffais.

Je le menaçais toujours du couteau afin de le maintenir à distance et me dirigeais à reculons vers l’ouverture de la hutte. Mais il fut plus prompt que moi et m’arracha le couteau.

Puis il le mit à la ceinture en continuant à rire. De son autre main, il me maintenait fermement.

Je le maudissais.

Il me jeta sur les couvertures d’un geste brusque et se mit à me parler d’une voix grave et forte comme s’il me donnait des ordres.

-Pauvre idiot ! Tu n’as pas encore compris que je ne comprends rien à ton délire de sauvage ?

Il me gifla avec la même force que la veille. J’avais compris. Il m’était interdit de répondre.

Il continua à parler comme si je pouvais le comprendre. Alors je me mis à siffloter en regardant vers le haut pour le narguer. Ok, c’est peut être pas le genre de chose qu’il faut faire dans une situation comme celle-ci mais bon tant pis. Je n’avais rien à perdre et je n’allais pas me laisser marcher sur les pieds par cet espèce de bellâtre machiste.

Pour le coup, je l’avais énervé car il avança son visage en face du mien et me fixa de ses orbes bleutés.

Cinq secondes de face à face m’avaient fait comprendre qu’il ne fallait pas m’amuser à le provoquer. Je baissais le regard malgré moi en signe de soumission.

Il me tourna le dos pour prendre ses bottes et j’en profitais pour essayer de me lever. Il me fit de nouveau face en me faisant les gros yeux.

Si j’avais été dans une autre situation, je crois bien que je me serai mise à rire. Mais là, ce n’était pas le moment. Je restais donc sagement assise en attendant que « Monsieur » veuille bien m’autoriser à utiliser mes jambes.

Au lieu de cela, il me lança une sorte de petite casserole et me montra du doigt un coin où se trouvait un petit garde manger, avec un foyer qui chauffait. Ok. Il voulait que je cuisine pour lui. Il allait être servi, le pauvre !

Avec un petit sourire hypocrite, je me lançais dans la tâche que l’on venait de m’attribuer et m’improvisais femme au foyer. Je coupais les légumes et mélangeais tout ce que je trouvais dans le récipient qu’il m’avait donné. J’y mis toutes sortes d’épices sans même me soucier de ce que c’était. Puis je lui servis, triomphante, une belle assiette fumante.

Il commença à manger, et à la première cuillerée, fit une magnifique grimace qui signifiait toute la qualité de mon met. Il cracha le tout par terre en me fusillant du regard.

Il du croire que c’était une nouvelle forme de rébellion (et c’en était effectivement une) car il me prit violement par le bras et m’emmena vers l’extérieur, au vieil homme que j’avais vu la veille.

Il se mit à crier dans son langage. Le chef du village le calma rapidement, puis s’approcha de moi.

Je ne savais pas pourquoi, mais ce vieil homme m’inspirait confiance. Son regard, posé sur moi, me sembla bienveillant.

Il approcha une main calleuse et ridée de mon visage et me contempla quelques instants.

Je baissais la tête en signe de soumission, en bonne petite fille que j’étais. Je pensais que quelques larmes auraient pu jouer en ma faveur, mais je n’arrivais pas à pleurer sur commande. Et puis, je n’avais que trop pleuré ces temps ci.

Je dus plaire au chef car il caressa ma joue d’un geste doux. Je lui jetai un regard implorant, profitant de sa gentillesse.

J’entendis le superbe guerrier qui me servait d’hôte souffler derrière moi.

Le chef lui parla d’un ton autoritaire et le jeune homme me releva d’un geste sans douceur. Au passage, je le gratifiais d’un sourire narquois qu’il ignora superbement. Mais j’étais certaine qu’il avait été blessé dans son orgueil. Bien fait !

Au fil des jours, une confiance mutuelle s’installa entre nous deux. Je ne le provoquais pas, j’essayais de tenir la hutte propre et de lui faire à manger correctement et lui en retour ne me liait plus les poignets une fois la tombée de la nuit. Il me laissait même quelquefois aller et venir dans le village, non sans quand même me surveiller du regard.

La première chose que j’avais faite quand j’eus la possibilité de me déplacer librement, c’est de rendre visite à Mary.

Elle était en train de laver du linge à la rivière et je la rejoignais en souriant, heureuse de la retrouver.

-Dana !!

Je me jetais dans ses bras en retenant des larmes de joie.

-Je te croyais morte, ma petite. Heureusement, ils ne t’ont rien fait !

-Je vais bien, la rassurai-je, les yeux sans doute brillants. Et toi, comment vas-tu ?

-J’ai survécu, tout comme toi. Je vis dans la tente de l’homme qui m’a emportée de force. Il s’appelle Hotah. Il avait déjà trois autres maîtresses. Heureusement, pour l’instant, il ne m’a pas encore touchée. Grâce aux autres heureusement, elles sont très jalouses les bougresses, et elles me mènent la vie dure.

Elle trempa son linge dans l’eau claire de la rivière et enchaîna derechef :

-J’ai compris tout de suite que si je voulais survivre, il me fallait obéir. Après tout, nous ne sommes pas plus mal considérées que les femmes de ce village, au détail près que nous sommes blanches et étrangères. Et toi, ma pauvre petite, raconte moi. Tu appartiens au fils du chef, parait il ?

-Il est le fils du chef ?

-Comment ? Tu ne le savais pas ? Toutes les jeunes filles du village ne parlent que de cela. Et même si je ne comprends rien à ce langage qui est le leur, elles jalousent ta place dans sa hutte.

-Je leur donnerai volontiers si seulement on me laissait partir d’ici !

-C’est évident…Il ne t’a pas fait de mal au moins ?

-Non. Juste quelques coups quand je lui désobéis…C’est tout.

-Je voulais dire…Il n’a pas abusé de toi…Sexuellement ?

-Non, et il n’a pas intérêt !

Mary me fit un petit sourire triste qui reflétait la naïveté de mes propos. J’avais encore la fougueur de la jeunesse, et je me sentais, malgré l’éloignement de ma patrie d’origine, américaine.

Bien sur que si cet homme voulait m’abuser il n’aurait aucun mal à le faire. Mon impétuosité ne servirait à rien dans ce cas là.

Elle tordit son linge pour le sécher comme si elle avait fait ça toute sa vie. Je commençais à m’énerver de la voir si résignée à son sort.

-Tu comptes faire gentiment ce qu’on te dira c’est ça ?

-Bien sur, me répondit elle avec force. Il n’y a rien d’autre à faire ici si tu veux vivre. Hotah serait capable de m’arracher les yeux si je lui désobéissais maintenant, rien qu’à voir comment ses autres femmes le respectent et en ont peur.

-Je vois. Tu ne comptes même pas te battre pour retrouver notre pays, et…

-Je n’ai plus de famille, Dana. Tu peux comprendre ? Mon mari et ma fille étaient tout ce que j’avais dans ce monde. Alors si je dois mourir ici, c’est là que je mourrai.

Je lui lançais un regard noir et tournais les talons. Mary, quelle dégonflée celle là ! Si je m’attendais à ça ! Elle voulait croupir dans ce trou, soit ! Je m’en sortirai seule, alors.

Je l’avais promis à papa. J’allai vivre, et pas en captivité.

Depuis ce jour, je ne l’avais plus revue. Il faut dire que l’une et l’autre n’avions pas la possibilité de nous promener fort longtemps dans le village. Et de plus, nous étions regardées comme des étrangères et malmenées par les femmes d’ici.

oOo

Cela faisait six jours que je vivais dans la hutte du fils du chef et je réalisais que je ne connaissais pas même son nom et que lui ne savait pas le mien non plus.

J’étais perdue dans mes pensées quand il rentra précipitement dans l’habitation. Il me fit un sourire triomphant en me montrant ce qu’il tenait dans l’une de ses mains.

Un lapin mort, pour le peu que j’en reconnaissais. Tout sanglant. Je regardais son trophée d’un air dégoutté et son sourire disparut aussitôt. Il jeta le cadavre de l’animal à mes pieds et en bonne citadine que j’étais, je fis un bond en arrière. Il posa un petit canif à côté de moi et s’assis sur le sol, en croisant les bras d’un air désinvolte.

Il ne pensait quand même pas que j’allai toucher à ce lapin !

Je poussais son couteau au loin pour bien montrer que je refusais de dépecer l’animal.

Il se mit à me parler dans sa langue en me montrant le canif du doigt, puis le lapin. Enfin, il me désigna la casserole, puis enfin, fit un geste gracieux avec les doigts en les portant à sa bouche. Manger.

Espèce de primate, va !

Il devait me prendre pour une idiote en plus, sans aucun doute.

Je tournais la tête négativement, refusant une nouvelle fois. Alors il se leva, et prit lui-même l’arme qu’il avait mis à ma disposition et commença le travail.

Je tournais la tête pour ne pas regarder, c’était dégouttant !

Mais l’homme me prit le menton d’une main, me faisant signe de le regarder. J’étais écoeurée, mais j’obéissais en suivant du regard ce qu’il faisait. Finalement, il découpa la peau qu’il garda précieusement de côté et coupa la viande en plusieurs morceaux. Enfin, il les mit à chauffer dans un récipient avec quelques légumes que j’avais déjà épluchés.

Il me fixa l’air de dire « Tu vois, c’était facile ! » et en retour, je levais les yeux au ciel. Il laissa échapper un soupir et s’allongea de tout son long à l’endroit qui nous servait de lit à tous les deux. Il plia négligemment ses bras derrière sa tête et ferma lentement les yeux.

Il se réveilla quand la hutte fut envahit d’une odeur délicieuse qui fit frémir mes propres narines. Je décidais de continuer ma rébellion jusqu’au bout et ne servit qu’une assiette du ragoût chaud. C’était indiscutablement par orgueil car j’avais très faim mais j’étais quelqu’un de fort borné, et je restais sur mes positions. Son sourire victorieux, il pouvait bien se le garder !

Il me regarda du coin de l’œil pendant qu’il mangeait. Puis ayant terminé son assiette, je l’entendis dire de sa voix basse d’homme :

-Hakan.

-Quoi ??

Il se campa devant moi, s’asseyant en tailleur. Puis il se désigna de la main et répéta :

-Hakan.

C’était son nom. Je le répétais lentement, pour bien le prononcer et il parut satisfait.

Il posa alors son doigt sur ma poitrine, me désignant à mon tour, puis me regarda d’un air interrogateur.

-Dana.

Ses yeux bleus me fixaient et comme au premier jour, je me sentis envahie d’une chaleur bizarre. Je pouvais sentir son souffle chaud sur mon visage.

Il prit son assiette et se servit de nouveau dans la casserole, se désintéressant de moi. Mais, alors que je ne m’y attendais pas, il me la tendit en articulant bien mon prénom, comme un enfant à l’école.

-Dana.

Je fis mine de bouder encore, ce qui le fit rire aux éclats.

Je m’attaquais finalement et voracement à mon plat tandis que je me sentais de plus en plus troublée par sa présence.

Ce soir là, quand il colla son corps chaud au mien, je ne pouvais m’empêcher de me sentir merveilleusement bien.

Je m’envolais finalement aux pays des songes.

oOo

Je m’étais habituée à ma nouvelle vie, bien que je refusais de m’y plier. Cela faisait trente jours que je vivais ici. Et chaque jour de plus me rapprochait d’Hakan.

Je m’étais habituée petit à petit à toutes ses petites manies. J’avais appris à dépecer convenablement les animaux qu’il ramenait de la forêt et même s’il se moquait gentiment de moi en mimant un air dégoutté, il savait que la tâche ne me rebutait plus comme avant.

Quand je lui servais un repas, il m’adressait un petit sourire en guise de remerciement. C’était devenu une coutume à présent et je devais avouer que cette petite attention me remplissait à chaque fois le cœur de joie.

Je nettoyais aussi régulièrement ses bottes et brossais ses habits. Je m’occupais aussi du toilettage de son cheval, un bel animal noir aux poils soyeux.

Bizarrement, la nuit, il n’essayait pas même de me toucher. Pourtant, aucune autre femme ne venait dans sa hutte. Je trouvais cela très étrange, surtout venant d’un homme aussi populaire que lui. Effectivement, comme me l’avait dit Mary, plusieurs jeunes filles lui faisaient la cour.

Cela me faisait un pincement au cœur de voir cela mais je restais stoïque aux yeux de tous.

Un jour, alors que deux jeunes indiennes me malmenaient, me poussant tour à tour pour me faire tomber, j’eus la mauvaise idée de cracher sur l’une d’elle, en signe de rébellion.

Cette dernière se jeta sur moi et la bagarre s’engagea rapidement. Je me défendais comme je le pouvais, mais mon adversaire était incontestablement bien plus forte que moi. Malgré cela, j’y mis toute ma rage, toute ma colère et je griffais, mordais sans aucune retenue.

Mais l’indienne fut déloyale et sortit de sa poche un canif bien aiguisé qui pensa me toucher la poitrine. Heureusement, j’esquivais au dernier moment et lui donnais un coup bien placé en plein visage.

Immanquablement, la jeune femme réussit à me toucher avec sa lame. Une large entaille sur l’avant bras me fit hurler de douleur. Je restais à terre, à sa merci. J’étais vaincue.

Mais quelqu’un vint se placer entre elle et moi. J’entendis la voix d’Hakan parler fermement à l’indienne, qui s’appelait Maralah (1). Puis il s’adressa à ceux qui s’étaient regroupés autour pour nous voir la bataille, et ces derniers se dispersèrent.

Hakan me regarda d’un air sévère et m’ordonna d’un geste de la main d’entrer dans la hutte.

Là, c’en était trop. Je n’avais rien fait, et il faisait comme s’il considérait que c’était ma faute.

-Je n’ai rien fait ! C’est elle qui m’a cherchée ! Je criais dans ma langue, même s’il ne comprenait un mot de ce que je disais. J’avais besoin de faire sortir toute ma colère.

-J’en ai marre de vivre ici ! Vous êtes des sauvages, rien de plus ! Je vous déteste tous ! Tu peux le comprendre ! Je vous hais !!

Je tombais par terre et laissais échapper des sanglots. Cela ne faisait que trop longtemps que je me retenais de pleurer. Et pour une fois depuis la mort de mes parents, j’arrivais extérioriser ma peine.

Hakan me regarda d’un air surpris où se mêlait un sentiment d’incompréhension. Il fronça les sourcils et soupira plusieurs fois en me regardant du coin de l’œil.

Il s’assit à son tour, prenant une sorte de longue pipe et faisant mine de fumer sans s’intéresser à moi.

Je continuais à pleurer en me recroquevillant dans un coin, le visage coincé entre mes deux mains.

Je pensais à ma vie aux Etats-Unis, à mes amis d’il y a à peine un mois, à mon école. Tout cela me paraissait si lointain aujourd’hui. Mes parents avaient disparu eux aussi. J’étais seule à présent, dans un village où personne ne comprenait ma langue et où moi non plus je ne connaissais pas la leur.

Un sentiment d’impuissance m’envahit pour la première fois, celui là même que je refusais. Celui de mary, le même.

Peut être avait-elle raison. Nous étions sûrement coincées ici pour longtemps. Peut être même pour toujours.

Soudain, je sentis quelqu’un s’agenouiller en face de moi. Hakan était penché et m’avait pris le menton comme il l’avait fait une fois. Il m’essuya doucement les sillons de larmes qui parcouraient mon visage et ancra son regard bleu dans le mien. Il caressa ma joue d’un geste apaisant puis me dirigea lentement contre sa poitrine afin de me calmer.

Ce n’est que quelques minutes plus tard que je cessais de pleurer et qu’il se dégagea de moi.

Il prit plusieurs pots d’herbes médicinales et procéda à un mélange. Puis il appliqua le baume sur ma blessure qu’il avait préalablement nettoyée.

Il termina en me bandant fermement le bras avec un bout de tissu. J’articulais doucement :

-Merci.

Puis je levais les yeux vers lui, et répétais à peine plus fort :

-Merci, Hakan.

Je sentis à cet instant même où il m’adressait son magnifique sourire, les battements qui s’accéléraient dans ma poitrine et qui, tels un tambour, me martelèrent le cœur.

oOo

C’était l’hiver. Quel mois, je ne savais pas. Je supposais que j’avais atteint mon dix neuvième anniversaire ces dernières semaines.

Je comprenais à présent quelques mots de la langue des indiens de ce village, et je pouvais former quelques phrases aussi. Bien sur, rien de bien compliqué, mais j’arrivais tout de même à me faire comprendre.

Hakan m’avait enseigné patiemment les termes les plus importants du vocabulaire de la tribu des Omaha. Je savais aussi que son prénom, Hakan, signifiait le feu dans sa langue, car il était considéré de tous comme quelqu’un de fougueux et de courageux dans les batailles.

Il m’avait expliqué qu’il avait approximativement vingt deux printemps et que sa mère, Migina, était morte en lui donnant la vie.

Un jour, alors que je l’accompagnais pour seller son cheval, j’osai lui poser une question dans son langage, qui me brûlait les lèvres.

-Tes yeux…Pourquoi ?

Et je désignais l’eau de la rivière.

Il haussa les épaules.

-ça je ne sais pas. Demande à lui ! Me dit il en désignant le ciel.

Parfois, il y a des choses incompréhensibles en ce monde, les yeux d’Akan en faisaient partis, le démarquant indiscutablement des autres indiens Omaha.

Il monta d’un geste souple et vif sur sa monture, et me fit un signe de la main, son regard me transperçant une nouvelle fois au plus profond de mon âme.

oOo

On nous avait appris le lendemain du départ d’Akan et des autres guerriers qu’ils avaient été attaqués par une tribu avec laquelle les Omaha était en désaccord depuis longtemps.

Après quelques jours, je pensais ne plus jamais le revoir. Je sombrais dans le désespoir, la folie même. Toutes les nuits, je rêvais de lui, de son visage me souriant, de ses mains caressant ma joue comme quand il m’avait consolée ce jour où je m’étais battue avec Maralah.

Je serrai dans mes bras des objets lui appartenant, les embrassais même. Je voulais que son souvenir vive en moi et ma peur la plus grande était qu’il ne s’estompe.

Mary venait de temps en temps me voir, dans ma hutte. Nous étions redevenues amies toutes les deux, et elle s’occupa de moi comme l’aurait fait une grande sœur.

Un jour, j’entendis des chevaux, des voix. Et je sortis comme une folle de la tente. Ils n’étaient qu’une dizaine de survivants, tous plus amochés les uns que les autres.

Je cherchais du regard Akan, pour le découvrir en travers de la selle d’un autre guerrier. Il était fort mal en point.

Mais il survécut. La guerre avait marqué sa poitrine à tout jamais, laissant un profonde et douloureuse cicatrice. Sa souffrance disparut au terme de plusieurs semaines, durant lesquelles je restais à son chevet pour m’occuper de lui.

Il avait eu beaucoup de fièvre, et à maintes reprises, nous crûmes le perdre à tout jamais. Je partais chasser moi-même le petit gibier, pour qu’il mangea quelque chose lui redonnant des forces chaque jour.

Un soir, alors que je rentrais avec un tout petit animal, j’eus la surprise de le voir redressé sur les couvertures.

-Merci.

Il avait parlé dans ma langue. Il s’était souvenu de ce simple petit mot que j’avais prononcé quand il m’avait soigné le jour de mon combat.

Je dus rougir car je sentis la chaleur monter à mon visage. Je m’empressais de préparer le repas pour ne pas laisser voir mon trouble.

Après qu’il eut mangé, je lui passais sa pipe pour qu’il fume avant de s’endormir.

Je me couchais sur le côté.

-Tu vois, moi aussi je peux parler ta langue, Dana.

-Oui.

-Apprends moi un autre mot, s’il te plait. Je veux connaître la langue de Dana puisqu’elle connaît la mienne.

-Que veux tu savoir ?

-N’importe quoi. Quelque chose que tu as envie de dire.

-Ce que j’ai envie de dire…Maintenant…C’est… »Je t’aime », dis-je dans ma langue maternelle.

-Qu’est ce que ça veut dire, Dana ?

-ça signifie…

Je n’achevais pas ma phrase, car, heureusement pour moi, sa tête était lourdement retombée sur l’oreiller. Il s’était endormi.

J’eus du mal à trouver le sommeil cette nuit là. Je réalisais que mes sentiments étaient profonds et bien réels. Mais lui, m’aimait-il ?

Non, certainement pas.

Il ne m’avait jamais touchée. Pas même une fois.

Il ne m’avait pas demandée en mariage depuis tout ce temps. Mary, elle, était devenue officiellement la troisième épouse de Hotah. Elle ne s’en plaignait pas. C’était un bon mari et même si elle devait le partager avec d’autres femmes et qu’elle ne l’aimait indiscutablement pas comme son époux américain, elle était en paix et respectée des autres.

Moi, j’étais montrée du doigt. Personne ne comprenait que je vive dans la hutte de Hakan sans être mariée avec lui. Il n’avait pas même une seule épouse. Pourquoi ?

oOo

La vie continua paisiblement son cours, mes sentiments pour Hakan s’amplifiant de jour en jour.

Je n’arrivais plus à détacher mon regard de lui. J’aimais tout ce qu’il était. Ce n’était pas seulement son incroyable beauté, mais son courage, sa gentillesse et sa patience.

Son intelligence aussi. Il ne cessait de progresser en anglais.

Il devenait aussi un membre de plus en plus important de la tribu des Omaha. Le chef lui demandait très souvent conseil et il était un personnage de plus en plus respectable, malgré son jeune âge.

Hakan avait de l’affection pour moi, j’en étais sûre. Il aimait savoir comment j’allais, discutait souvent avec moi de choses et d’autres, notamment de ma vie aux Etats-Unis.

Mais cette affection n’avait rien à voir avec de l’amour.

C’était de l’amitié, rien de plus. Une fichue amitié.

De toute façon, il ne connaissait pas mes sentiments. Et je décidais à partir d’aujourd’hui qu’il n’en saurait jamais rien.

J’étais assise près de la hutte. Il faisait bon, ce soir. J’observais le ciel étoilé en me demandant comment était la vie en Virginie depuis que je l’avais quittée. Comment se portaient mes amis, si je serai allée à l’université cette année si j’étais restée là bas.

Maralah s’était approchée de moi. Depuis notre bagarre, nous nous étions soigneusement évitées.

-Tu es bien pensive, petite Dana.

-J’aime regarder les étoiles, c’est tout.

-Tu penses peut être à Hakan ?

Cette fille me cherchait, c’était indéniable. Mais je ne voulais pas entrer dans son jeu cette fois ci.

-Je ne vois pas pourquoi je penserai à lui. Nous sommes bons amis.

-C’est parfait alors. Parce qu’il parait qu’il va se marier, et que son épouse ne veut pas de toi.

Cette phrase me fit l’effet d’un poignard me transperçant le cœur.

-Je ne le savais pas. Il ne m’avait rien dit. S’il est heureux, alors je serai heureuse pour lui, dis-je péniblement sans montrer mon trouble, et en cherchant les mots dans mon maigre vocabulaire.

Elle tourna les talons avec un petit sourire satisfait sur les lèvres. J’espérais que ce qu’elle m’avait dit n’était qu’un gros mensonge, mais elle m’avait mis un doute énorme.

Il fallait que j’en ais le cœur net. Qui d’autre était au courant ? N’y avait il que moi qui ne connaisse pas la bonne nouvelle ?

Je trouvais Mary près de sa hutte, avec les autres épouses de son mari. Elle tricotait un pull pour son enfant à naître. Elle était déjà enceinte de quelques mois.

-Mary…Dis-moi…

-Oui ?

-Non, viens, lui dis-je en anglais. Je ne veux pas que ces femmes entendent.

Je m’éloignais un peu avec mon amie.

-Est-ce vrai qu’Hakan va se marier ?

-Qui t’as dit ça ?

-C’est Maralah.

-Quelle chipie cette fille !

-Je veux juste savoir si c’est vrai ou pas, c’est tout. Maralah, je m’en fiche.

-Hakan va bien se marier, ma petite Dana. Je ne voulais pas te le dire, surtout que sa future femme refuse qu’il ait une autre femme autre qu’elle pour le moment.

-C’était donc la vérité…Qui est elle ?

-C’est la fille du chef de la tribu des Miwok. C’est contre eux que nos guerriers se sont battus récemment. C’est un traité de paix, en quelque sorte. Tatonga (2), notre chef, a décidé qu’il en serait ainsi.

Des larmes coulaient toutes seules sur mes joues.

-Tu es donc amoureuse…Je l’avais compris depuis longtemps…

Mary me prit dans ses bras et me cajola, en grande sœur qu’elle était devenue pour moi.

-Il ne lui offre pas son cœur, Dana. C’est juste une formalité pour faire régner la paix entre nos deux peuples.

Je me dégageais violement d’elle.

-Tu parles comme si tu étais une vraie Omaha ! As-tu renié ton pays ? As-tu oublié ton mari et ta fille ?

-Arrête Dana ! Tu sais bien que non, je ne les oublierai jamais, ils survivront toujours dans mon cœur. Mais ma place est ici désormais, auprès de mon mari et de mon futur bébé.

-Je repartirai seule dans notre pays ! Il est hors de question que je reste ici. Il n’y a rien qui me retienne.

Je partis en courant. Je pleurais si fort que j’en avais mal.

Ce soir là, je pris mes quelques affaires et profitant ‘un moment d’inattention de la part du sentinelle posté à l’entrée du village, je partis, sans jeter un seul regard vers l’arrière.

oOo

Quand Hakan rentra dans la hutte après avoir assisté à un conseil avec les hommes du village il fut surpris de ne pas retrouver Dana.

Il avait l’habitude de la voir, assise là, au coin du feu. Ses boucles blondes et son joli petit minois.

Après une heure, il commença à trouver que cette absence était inhabituelle. Il ressortit de la tente et fit rapidement le tour du village à sa recherche.

Il ne la trouva à aucun endroit.

Il entra dans la hutte de Hotah tandis que les femmes, surprises, poussèrent un cri de surprise.

-Qu’y a-t-il, Hakan, pour que tu fasses irruption ainsi dans ma hutte ?

-Je veux parler à ta femme, l’américaine. C’est urgent.

Devant l’air désemparé du jeune homme, Hotah fit signe à sa dernière épouse de sortir avec le fils du grand chef.

-Sais tu où est Dana ? Demanda de but en blanc Hakan à la rousse.

-Comment ça ? Elle n’est pas dans ta hutte ?

-Non. Et je ne l’ai pas trouvée non plus dans tout le village.

-Mon dieu…

-Si tu sais quelque chose, dis le moi…Je t’en pris !

-Je pense qu’elle s’est enfuie, avoua la jeune femme, inquiète. Ce soir, elle est venue me dire qu’elle voulait repartir chez nous, aux Etats-Unis.

-Mais pourquoi ? Elle sait bien que c’est impossible !

-Omaha lui a dit que tu allais avoir une épouse et qu’elle serait chassée de chez toi.

Hakan ferma les yeux un instant puis les rouvrit. Cette nouvelle venait de lui faire l’effet d’une bombe. Il réfléchit quelques instants avant de demander :

-Dis moi…où penses-tu qu’elle aurait pu aller ?

-Je pense qu’elle a du emprunter le même chemin que nous avons pris pour venir ici. Je suppose qu’elle a voulu retourner à l’avion. Elle sait pertinemment qu’elle ne pourra pas rentrer au pays. Elle veut sans doute mourir là bas.

-Je vais la chercher. Une autre chose, mary, avant que je ne m’en aille. Dana un jour m’a dit quelques mots dans sa langue. Mais je n’ai jamais su ce que cela signifiait. Les jours suivants quand je le lui ai demandé, elle m’a dit que c’était sans importance.

-Qu’est ce que c’était ?

-Elle m’a dit quelque chose comme « Je t’aime ».

Mary posa délicatement une main sur le côté droit de la poitrine du jeune homme.

-Ta place se trouve ici pour Dana.

Hakkan se mit à courir le plus vite qu’il put, prenant au passage des armes. Puis il monta sur son cheval, et partit en trombe à la recherche la jeune fille.

oOo

C’est fini pour moi. Je ne verrai plus jamais mon pays, ni mes amis. Pourtant, j’avais trouvé quelque chose de plus important encore que tout cela ici.

L’amour.

Je préfère mourir que de le voir avec une autre femme. Je préfère mourir que de partir habiter chez un autre homme qui me prendra pour épouse et me ferra un enfant comme à Mary.

Il n’y a que d’Hakan que j’aurai voulu tout cela. Uniquement lui.

Je ne pensais pas que c’est à cause de mon amour pour lui que je mourrai aujourd’hui. J’avais fait une promesse, mais malheureusement, il m’est impossible de l’honorer.

Je l’aime tellement, papa…pardonne moi…

J’étais épuisée par toute la route que je venais de faire. L’avion était encore loin. Il fallait que je me repose un peu en espérant qu’aucun animal sauvage ne me dévore avant le petit matin.

Et puis, ma foi, si je suis mangée, tant pis. Cette nuit, ça sera moi le gibier…

OOo

Hakan prit le chemin que lui avait indiqué l’américaine. Il tremblait tandis qu’il chevauchait son cheval, pensant que chaque minute pourrait être fatale à la jeune femme. En effet, il n’était pas rare de voir des ours ou des loups roder la nuit dans la forêt tropicale.

Ses cheveux virevoltaient au gré du vent autour de son beau visage, dont les traits étaient chargés d’une indicible tristesse.

Pourquoi avait-elle fait cela ? Pourquoi voulait elle à ce point mourir ?

-Maralah, espèce de garce…Marmonna t-il entre ses dents, alors qu’il regardait méticuleusement aux alentours à la recherche de la frêle silhouette de la jeune fille.

Hakan descendit de sa monture. Le chemin n’était accessible qu’à pied à partir de ce chemin. Il caressa son animal tendrement.

-Vas…Rentre au village !

Le cheval ne se fit pas prier et repartit en sens inverse. Le laisser ici, attaché à un arbre aurait été pure folie. Il aurait sans doute été attaqué par quelque animal affamé.

Sa lance dans la main, il avança vaillamment dans les broussailles, à la recherche de la jeune fille blonde.

Après plusieurs heures de marche, il commença à s’inquiéter de son sort et se demanda s’il la retrouverait un jour.

Il tomba à genoux, dans l’herbe rafraîchie par la nuit, sa lance à côté de lui. Ses yeux se fermèrent et il fit la dernière chose qu’il pouvait encore faire.

Il pria.

oOo

Je m’étais assoupie pendant quelques minutes et j’avais rêvé que je revoyais mes parents et mes amis, et que tout était de nouveau comme avant, dans ma Virginie natale.

Je déchantai au réveil, me retrouvant dans ma triste réalité. J’étais venue ici pour mourir paisiblement, ayant abandonné tout espoir de survie.

Levant doucement les yeux, je vis qu’un loup était assis tranquillement en face de moi, et qu’il me fixait, de ses orbes jaunes.

-Ton dîner est servi, je crois, dis-je avec un calme que je ne me connaissais pas, à l’adresse de l’animal.

Il ne bougeait pas, se contentant de me regarder, sans même une lueur d’animosité dans le regard.

-Et bien ? Tu n’as pas faim ? Regarde-moi, je suis une proie facile.

Le loup grogna et se coucha sans me quitter des yeux.

-C’est bien ma veine. Même un prédateur tel que toi ne veux pas de moi et de ma maigre viande. Oui, je sais, je n’ai pas été très bien nourrie ces derniers temps.

Le loup laissa échapper un grognement.

-Voilà que je fais la conversation à un loup…Désespérant…

Je soupirai et me sentis tout à coup envahie d’une colère pour le moins inexplicable.

-Bon le loup, ce n’est pas que je veux mourir rapidement, mais faudrait te décider maintenant. Sinon, je me tire et adieu ton dîner.

Je regardais le ciel étoilé. Peut être ne voulait on pas que je meure, après tout ?

Et si moi je désirai mourir alors ?

Le loup changea totalement d’attitude lorsqu’il me vit me lever et faire quelques pas. Il se mit à grogner dans ma direction et à me montrer ses crocs.

Il s’approcha de moi. Il allait bondir. C’était la fin. Bien.

Comme il s’élançait et que je fermais d’instinct les yeux, mon cœur se mit à battre à une vitesse telle que je crus qu’il allait exploser.

Puis je n’entendis plus rien, sinon les battements dans ma poitrine.

Ouvrant les yeux, je vis le loup gémir et s’effondrer lourdement sur l’herbe molle, une tâche rouge carmin s’échappant de sa gorge. Une lance l’avait transpercé et tué sur le coup.

Hakan se précipita vers moi.

-Onida (3)…

Il toucha délicatement mon visage, puis s’assura que je n’étais blessée nulle part.

-Toi lulu (4), me dit il en prenant dans ses bras avec une infinie tendresse.

-Oui…Et j’aurai été mangée si tu n’avais pas été là…Soufflais-je doucement pour moi même, tandis que je me réchauffais de la chaleur de son torse.

oOo

Hakan m’avait ramenée au village, sans un mot pour tous les indiens qui s’étaient réunis pour nous voir arriver. Le cheval avec lequel il était venu l’avait finalement attendu, rodant dans les parages. Il me porta dans ses bras devant tout le monde, et je me nichais comme je le pouvais contre sa poitrine pour ne pas avoir à affronter leurs regards.

Il me conduisit à sa hutte et me déposa sur les couvertures de peaux. Il effleura du bout des doigts mon visage tandis que je baissais les yeux, honteuse.

-Regarde moi…

Je ne le pouvais pas. C’était simplement trop dur. S’il était venu me chercher, c’est peut être qu’il savait. Oui, Mary avait du lui indiquer le chemin par lequel nous étions venus.

Il savait que je l’aimais certainement, mais il allait en épouser une autre. Une vraie indienne, pas une blanche comme moi, une blonde en plus.

Oui, il savait. Rien qu’à voir ce petit air compatissant sur son visage. Ça m’écoeurait.

Vas y…Dis le…ça me fait de la peine de te voir comme ça, mais je vais me marier, et tu quitteras ma hutte pour être mariée à quelqu’un d’autre.

Aies au moins ce courage, bon sang…

Ça ira mieux quand tes mots seront sortis…Au moins, je ne serai pas dans cette attente insupportable qui me consume le cœur à petit feu…

-Nuttah…

Je le regardais sans comprendre. Il y avait encore tellement de mots qui échappaient à mon vocabulaire du dialecte omaha.

-Je ne te comprends pas, dis-je en soupirant.

-Nuttah…

Il répéta le même mot mais pris ma main en même temps. Le contact de sa peau satinée sur la mienne me fit frissonner.

Sa grande main, enveloppant la mienne, me guida vers le côté doit de sa poitrine. Son cœur.

Je lui fis un sourire, lui faisant comprendre que j’avais compris.

-Wikuaya

Et là, sans comprendre ce qu’il m’arrivait vraiment, je le vis se pencher vers moi et poser ses lèvres tout contre les miennes.

Il m’embrassait tendrement.

Je devais rêver. C’était ça. Cela ne pouvait pas être possible. J’allai me réveiller avec un grand loup prêt à me foncer dessus.

Hakan ouvrit ma bouche et y introduisit une langue gourmande qui goûta la mienne, avide.

Quand je repris mes esprits, je vis qu’il regardait en souriant derrière moi. Je me retournais alors et constata avec surprise que le chef, Tatonga, Mary et son époux, ainsi que quelques autres nous observaient attentivement.

Gênée, je demandais à Mary en anglais :

-Mais bon dieu, que se passe t-il ici ? Pourquoi m’a-t-il embrassé ?

Mary m’adressa un clin d’œil.

-Il ne t’a pas seulement embrassé, pour le peu que je sache. Il attend une réponse.

Je la regardais d’un air interrogateur, puis les autres. Enfin, je croisais le regard bleu de celui qui avait pris mon cœur. Il pencha la tête de côté et fit une grimace me signifiant qu’effectivement il attendait quelque chose.

-Je suis sensée répondre quoi ?

-Et bien, me répondit Mary, si tu veux bien devenir son épouse, tu n’as qu’à lui dire « oui ».

-Mais je croyais que…

-Quand ils se sont réunis dans la hutte de Tatonga peu avant que tu ne t’enfuies, Hakan avait refuser d’épouser la jeune fille du peuple voisin. Il avait déclaré que c’était toi qu’il voulait. Seulement, depuis plusieurs mois, il lui était interdit de te faire la cour ou bien de te toucher. Mais Tatonga a finalement accepté. Il faut dire que ton bien aimé a menacé de quitter le village s’il n’obtenait pas gain de cause.

Hakan nous regardait pendant que nous conversions dans la langue de Shakespeare. Il ne comprenait pas un traître mot de ce que nous disions, le pauvre. Son visage paraissait inquiet à présent. Cette longue attente devait lui paraître interminable.

-Dernière question. Je fais comment pour lui dire oui ?

-Je ne sais pas. Dis lui à ta manière !

Je prenais mon courage à deux mains et prononçais au mieux que je pouvais :

-Nuttah

Et je mis sa main sur mon cœur comme il l’avait fait quelques instants plus tôt pour moi.

Nous restâmes plusieurs secondes les yeux dans les yeux puis, comme sorti d’un rêve, j’entendis sa voix me dire en anglais :

Dana, je t’aime.

Ces quelques mots. Il s’en était souvenu.

C’était l’été dernier que tout cela arriva. La mort de mes parents, un pays que je ne reverrai sans doute plus. Mais j’avais trouvé, dans les profondeurs de la forêt tropicale, un peuple nommé les Omaha.

Et dans ce peuple, l’homme que j’allai aimer d’un amour éternel.

Fin

LEXIQUE :

1) Maralah : Tremblement de terre

2) Tatonga chef

3) Onida celle recherchée.

4) Lulu Lapin.



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