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Titre : Le baiser du supplicié
Auteur : Meanne77
Genre : Flangst
Claimer : tout est à moi mais je l’offre à ma Camille-puce pour son anniversaire.
Petite note : Bénédit et Deri sont respectivement les versions provençales des prénoms Benoît et Frédéric ; Elian, c’est Alain en gallois. Rien que des prénoms normaux, donc ;p
Écrit entre le 23 août et le 21 septembre 2006.
Le baiser du supplicié
Ce n’était pas ainsi que Bénédit avait imaginé revoir Elian. Il ne l’avait pas vraiment imaginé, en fait, rêvé tout au plus, mais pas trop fort de peur que cela ne se réalise trop tôt, puisque ça devait bien finir par arriver un jour ou l’autre. Il aurait voulu être à son avantage, ou tout au moins ne pas de la sorte être pris au dépourvu, mais après avoir vu Elian apparaître sur le seuil de la chambre, après avoir cligné des yeux pour s’assurer que ceux-ci ne lui jouaient pas des tours, Bénédit décida qu’il ferait avec.
Elian n’avait pas changé. Il avait grandi de quelques centimètres, pris des épaules peut-être, mais Bénédit était persuadé qu’il aurait encore été capable de le reconnaître de loin et de dos. La différence la plus remarquable était ses cheveux blonds foncés à présent éclaircis par une décoloration et l’expression furibonde de son visage.
« T’es vraiment un bel enfoiré », fut la première chose que lui dit Elian en entrant à proprement parler dans la pièce. « Un bel enfoiré et un sale con.
– On s’est pas vus depuis… bien quatre ans et aujourd’hui t’as décidé de te taper trois cent bornes juste pour me dire ça ? »
Les yeux clairs d’Elian se transformèrent en deux fusils mitrailleurs. Il fit un mouvement brusque du bras et une barre chocolatée se matérialisa sur les cuisses de Bénédit. Ce dernier la prit et la soupesa.
« C’est pour me dire de me l’emballer ?
– J’avais apporté des fleurs mais on me les a prises à l’accueil, y paraît que c’est interdit dans les hostos à cause du pollen… alors je t’ai pris ça au distributeur d’en bas. »
Bénédit lui sourit et posa la barre chocolatée sur sa table de chevet. Il dégusterait la friandise un peu plus tard.
« Merci.
– Ma mère a eu la tienne au téléphone. Maman m’a dit qu’un camion t’était rentré dedans et qu’on t’avait emmené d’urgence à l’hôpital. »
Bénédit ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel.
« Ou ta mère a mal compris ou la mienne a exagéré. Je lui ai fait peur…
– Y’a pas qu’à elle. »
Bénédit afficha un air contrit.
« C’était une camionnette et on s’est pas rentrés dedans. C’est le conducteur qui a ouvert sa portière sans faire gaffe et je me suis vautré en faisant un écart pour l’éviter. Et comme j’ai jamais de bol, tu sais bien, je me suis en plus mangé le trottoir. J’ai été conduit à l’hôpital en ambulance. »
Elian s’approcha enfin. Il était toujours furieux mais semblait néanmoins s’être un peu calmé. Sans doute était-ce le soulagement de voir que son ami s’en sortait avec simplement une jambe cassée et quelques contusions.
Elian s’assit au bord du lit du côté où Bénédit n’était pas blessé.
« Finalement, je m’en tire à bon compte, y’avait pas de voiture qui arrivait en face. C’est là qu’on remercie son casque, quand même. Mes fringues sont foutues, par contre, et j’ai peur de voir l’état de ma bécane…
– T’es vraiment qu’un sale con.
– Tu te répètes, rétorqua Bénédit avec un sourire. Ça me fait plaisir de te voir. Ça faisait longtemps. »
Elian grogna. Bénédit demanda :
« Alors, comment tu vas ?
– Mieux que toi, ça c’est sûr ! … On fait aller…
– Qu’est-ce que tu deviens ? Tu bosses, je crois ?
– Je suis chauffeur de bus », déclara avec fierté Elian.
Cela amusa grandement son ami.
« J’aime conduire, enfin piloter, mais je t’avoue que j’ai jamais vu l’attrait qu’il pouvait y avoir à faire plusieurs fois par jour le même trajet…
– J’adore conduire, et c’est loin de se résumer à ça. Tu peux pas comprendre le trip que c’est d’être au volant d’un truc aussi gros ! Et puis y’a aussi le relationnel client…
– C’est bien que tu fasses ce que tu aimes.
– Et toi, alors, à part te viander contre les camions ? »
Bénédit leva une seconde fois les yeux au ciel.
« J’ai pas fait exprès, je te signale ! J’ai perdu ma bécane et je suis immobilisé là, si tu crois que c’est drôle !
– Ça t’apprendra à être plus prudent !
– J’avais un souvenir de toi comme étant quelqu’un de plus agréable…
– J’ai comme souvenir de toi nos innombrables disputes.
– C’est tout ce dont tu te souviens ? Vraiment ? » demanda Bénédit, plus blessé qu’il n’était raisonnable de l’être.
Elian baissa les yeux.
« Non, bien sûr… murmura-t-il. Je me souviens de beaucoup de choses… surtout là, maintenant que je t’ai en face de moi. … Ça fait bizarre de te revoir, surtout en ces circonstances.
– C’est toi qui es parti.
– J’avais besoin d’être en ville.
– Et t’avais besoin d’aller à dache pour ça ?
– Lyon est un très beau coin.
– On a des villes aussi, ici ; Marseille, Aix… au cas où t’aurais oublié…
– Je n’ai pas oublié, s’amusa Elian. Mais et toi ? Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu faisais.
– C’est vrai… Je bosse dans l’immobilier. Ah ! tu ne t’y attendais pas à celle-là, hein ?
– En effet !
– En fait, c’est parce que mon frère a déménagé, il a voulu devenir proprio…
– Lequel ?
– Matis. Et comme il a fait appel à une agence et que je squattais beaucoup chez lui à l’époque… Enfin, j’ai vu le mec bosser et tu sais comment Matis peut être chiant quand il veut quelque chose de précis ! Ça m’a donné envie… Je commence à peine mais ça me plaît ! Les gens sont souvent chieurs, c’est un vrai défi ! »
Elian eut un sourire en coin.
« Ouais… en fait ça te correspond assez bien… »
Bénédit s’en enorgueillit.
« … Fonceur et pas très réfléchi.
– T’arrête, oui ?
– Je me souviens d’un temps où ça ne me déplaisait pas… »
La main d’Elian était venue recouvrir la sienne et cette fois ce fut Bénédit qui baissa les yeux.
« Ouais… heu… » fit-il à voix basse, mais sans rien faire pour se dégager.
Elian le fit pour lui.
« Comme quand on avait voulu faire un feux d’artifice, tu te souviens ? se remémora-t-il avec un petit rire, peut-être un peu forcé mais néanmoins sincère.
– Ah, ça ! On peut dire qu’on avait été particulièrement débiles sur ce coup ! Autant toi que moi !
– T’as toujours été le plus inconscient de nous deux.
– Justement ! C’était à toi de me freiner !
– C’est tout toi, ça, de toujours rejeter la faute sur moi !
– C’est toi qui refuses toujours d’accepter ta part de responsabilité ! »
L’ambiance jusqu’ici amicale menaça de s’envenimer avec de vieux reproches et tous deux détournèrent les yeux. Le silence s’étira puis Elian lâcha un petit rire.
« Tu m’as manqué, avoua-t-il. C’était pas évident… vu la façon dont ça s’est terminé entre nous mais… » Elian releva les yeux et regarda Bénédit bien en face. « Tu m’as manqué.
– Oui… murmura Bénédit en posant une main sur le genoux de son ami. Tu m’as manqué toi aussi… » Il secoua la tête avec dérision. « C’est trop bête !
– Je suis d’accord. Mais maintenant… on pourrait peut-être… tu sais… renouer le contact ?
– Ça me plairait, oui.
– J’ai pas vraiment de vacances qui se profilent et j’ai déjà dû m’arranger avec un collègue pour venir aujourd’hui mais…
– Eh bien, je vais rester coincé ici un petit moment mais ils me laisseront sortir avant de me retirer mon plâtre ! Je sais pas trop comment ça va se goupiller au niveau du boulot mais… on s’arrangera. Et puis j’ai entendu dire que le téléphone était une merveilleuse invention. Très pratique ! fit Bénédit avec un enthousiasme renouvelé. Pourquoi est-ce qu’il faut toujours qu’il arrive un truc dans ce genre pour que les gens se réveillent, hein ? Mais peut-être qu’on n’était pas prêts à se revoir avant… je sais pas.
– Quand j’ai eu ma mère au téléphone, j’ai eu l’impression que le sol s’ouvrait sous moi… J’ai pensé… » Elian déglutit avec difficulté. Sa main se reposa sur celle de son ami. « J’ai pensé que ça faisait vraiment longtemps que je t’avais pas vu… poursuivit-il à mi-voix. Et j’ai réalisé que je ne t’en voulais plus. Ça me paraissait… tellement loin tout ça. Presque dérisoire.
– Je… ressens ça aussi, avoua Bénédit sur le même ton. On était tellement amis avant, avant même de… Je crois que c’est ce que je regrette le plus, avec le recul. Pas tant que ça se soit cassé la gueule entre nous mais… tout ce qu’il y avait, tout ce qu’on avait vécu.
– Tu regrettes… qu’on soit sortis ensemble ? »
Bénédit eut un pauvre sourire.
« Non. Aujourd’hui, non, on a eu trop de bons moments pour ça mais… c’est tout ce que j’ai perdu quand on a rompu que je regrette.
– On l’a peut-être pas perdu… » murmura Elian, ses doigts venant effleurer l’avant-bras de Bénédit.
Bénédit prit une inspiration et regarda presque en spectateur Elian se pencher lentement vers lui. Il y avait pour ainsi dire quelque chose d’hypnotique à voir les lèvres d’Elian se rapprocher des siennes, et lorsqu’elles se touchèrent, Bénédit ferma les yeux malgré lui. C’était toute leur adolescence contenue en un seul baiser, le soleil, la garrigue, les blagues potaches, leurs années d’amitié, leurs trois dernières en couple et tout ce qui faisait qu’Elian avait tenu une place si importante dans sa vie. Une foule de souvenirs lui revenaient en mémoire : le club de tennis, la compétition entre eux, les parties de flipper après les cours, les soirées entre potes, leurs fêtes d’anniversaire, les mains et la bouche d’Elian sur lui… et les colères, aussi, leurs prises de bec à répétition, mais surtout... les nuits passées en cachette chez l’un ou chez l’autre, gamins. Ils parlaient pendant des heures, alors, s’endormaient au beau milieu de la conversation et se réveillaient en sursaut aux premiers chants des oiseaux, se dépêchant de rentrer chez eux avant de se faire prendre par leurs parents respectifs. Elian et lui avaient vécu de nombreuses choses ensemble, avaient peut-être vécu tout court, tout simplement. Le plus étrange peut-être était cette impression que leur dernier baiser ne remontait qu’à quelques heures.
« Ça va, je vous dérange pas trop au moins ? »
Il ne l’avait pas entendu arriver. Il fut aussi surpris qu’Elian, rompant ainsi leur baiser. L’espace d’un bref instant, la vue de Bénédit se troubla.
« Attends, c’est pas ce que tu crois, je peux t’expliquer…
– Tu veux m’expliquer quoi, ce que la langue de ce type faisait dans ta bouche ou ce que ta langue faisait dans la sienne ? »
Bénédit rentra la tête dans les épaules.
« C’est juste un collègue… se défendit-il.
– Juste un collègue, hein ? Eh ben je crois qu’avec des collègues comme ça t’as plus besoin de copain ! »
Il tourna brusquement les talons et sortit de la chambre, bien moins silencieusement qu’il n’y était entré.
« Deri, attends ! appela Bénédit, en vain. Merde !
– Ton mec… »
Bénédit ne jugea pas utile de le lui confirmer.
« Désolé…
– T’excuse pas, tu pouvais pas savoir », fit Bénédit après un soupir. La tête lui tournait. « Elian… »
Ce dernier lui adressa un regard penaud. L’expression de Bénédit se fit misérable. Il emprisonna une des mains d’Elian entre les siennes et la serra.
« Rattrape-le.
– Quoi ?
– Je peux pas lui courir après dans cet état ! S’il te plaît, fais-le pour moi. S’il te plaît. »
Elian ferma les yeux, hocha lentement la tête. C’était sa faute après tout…
« Je vais essayer… mais je doute qu’il ait très envie de m’écouter… »
Elian serra amicalement le bras de Bénédit en guise de soutien et sortit à la recherche du petit ami de son ex.
x-x
Il n’était pas sûr de vouloir se considérer chanceux en repérant l’objet de ses recherches en train de passer ses nerfs sur la machine à café. Deri le dépassait de quelques centimètres, une impression renforcée par un corps guère épais ; Elian ne le trouvait pas très impressionnant. Il était brun, bronzé, et avait pour autant qu’il ait eu le temps d’en juger les yeux marrons. Elian lui adressa une grimace gênée lorsque le jeune homme l’aperçut et il pressa le pas pour ne pas le laisser lui filer entre les doigts. Il avait promis, après tout.
« Attends ! heu… Deri, c’est ça ? Je suis venu t’expliquer, c’est vraiment un malentendu, je t’assure, et c’est entièrement de ma faute. C’est moi qui l’ait embrassé.
– Ah ouais ? Pourtant j’ai pas eu l’impression que tous ses mouvements de langue servaient à repousser la tienne ! » s’exclama Deri en faisant volte-face.
Elian pinça les lèvres.
« Écoute… Ça n’avait vraiment aucune signification. Je… je suis Elian.
– C’est censé me dire quelque chose ? C’est ça, ton excuse pour rouler des patins aux mecs des autres ? Ton nom ? »
Elian se força au calme. Il n’avait pas envie d’être là, vraiment pas, encore moins envie de s’écraser devant ce type pour un simple baiser. Et il ne devait pas non plus se sentir blessé, il n’avait probablement pas davantage parlé de Bénédit à ses nouveaux amis que Bénédit de lui ici. Et puis peut-être que Deri mentait en prétendant ne pas savoir qui il était…
« Béné et moi on était… On est amis. On est sortis ensemble à une époque mais c’est fini maintenant, depuis des années. Ça faisait quatre ans qu’on s’était pas vu et… Enfin j’ai appris qu’il avait eu un accident et… » Elian se passa une main dans les cheveux. « Je savais pas qu’il avait un copain sinon j’aurais jamais fait ça. Je t’assure que je suis pas une menace pour vous, c’était juste… Oh et puis merde ! N’en fais pas tout un plat non plus, je l’ai juste embrassé !
– Il ne t’a pas repoussé non plus !
– Non… je l’ai pris par surprise. Merde, je me suis pris moi-même par surprise mais ça signifie pas grand chose, je t’assure.
– Tu dis que ça ne signifie rien mais t’es toujours amoureux de lui, pas vrai ? » fit Deri, le défiant du regard de prétendre le contraire.
Elian changea d’appui, mal à l’aise.
« Béné et moi c’est le passé.
– À d’autres !
– Écoute… c’est lui qui m’a envoyé te chercher. C’est toi qu’il veut voir, pas moi. »
Deri le jaugea longuement, une expression durcie sur le visage, puis ses yeux se plissèrent et il releva le menton d’un air supérieur.
« Alors merci d’être passé le voir mais comme tu as pu le constater il va très bien, on ne te retient donc pas. Il a déjà tous ceux qu’il faut pour prendre soin de lui. »
Avec un soupir de défaite, Elian inclina la tête. Sans lui donner le temps de répliquer, Deri tourna les talons et se dirigea vers la chambre de son petit ami.
x-x
Bénédit ne chercha pas à dissimuler son soulagement lorsque Deri passa le seuil de sa chambre. Elian était parti depuis de longues minutes déjà et Bénédit avait craint de voir son ami revenir et lui annoncer qu’il n’avait pas trouvé Deri, ou que ce dernier n’avait pas voulu le suivre. Bénédit eut malgré tout une désagréable impression de déjà vu ; Deri, grand et aussi brun qu’Elian était blond, le fixait avec intensité. Son irritation était palpable. Bénédit tendit la main vers lui pour l’inciter à se rapprocher et à la lui prendre.
« Deri… Je peux tout t’expliquer, ne te fais pas de films catastrophes, d’accord ? Je t’aime. C’est pas ce que tu crois. »
Deri contourna le lit sans le regarder.
« Et selon toi, qu’est-ce que je crois ?
– Heu… je… »
Deri releva vers lui des yeux perçants. Il était calme en apparence mais Bénédit savait qu’intérieurement c’était loin d’être le cas. Deri prit la chaise située dans un coin de la pièce, fit une nouvelle fois le tour du lit pour être à l’opposé de la jambe plâtrée de Bénédit, et s’assit environ à la même hauteur qu’Elian un peu plus tôt, à l’exception qu’Elian s’était posé directement sur le lit et non pas sur une chaise. En d’autres circonstances Bénédit ne s’y serait pas arrêté mais cette fois-ci le contraste lui fit l’effet d’une gifle.
Elian et lui ne s’étaient pas vus depuis plusieurs années. Ils ne s’étaient pas séparés en de très bons termes, et les rares nouvelles qu’ils avaient par la suite eues l’un de l’autre avaient exclusivement été transmises par l’intermédiaire de leurs mères respectives sans qu’ils ne leur aient rien demandé. Du moins avait-ce été le cas pour Bénédit mais il connaissait trop bien Elian pour douter que ce ne fusse pas réciproque. Et pourtant, malgré leur mauvaise rupture, la distance entre Elian et lui ne lui avait jamais paru aussi grande que celle qui le séparait à présent de Deri. Elian était toujours resté… Elian, tout simplement, comme si son nom pouvait tout expliquer. Mais là, Bénédit avait l’impression de se trouver derrière une immense vitre de verre, une vitre que même prendre la main de Deri ne pourrait briser.
Il le fit, pourtant. Deri le laissa faire mais ne répondit pas à l’étreinte.
« Excuse-moi, Deri. J’ai eu tort, je sais, j’ai… Je n’aurais pas dû l’em… le laisser m’embrasser, j’aurais dû tout de suite lui dire que j’étais avec quelqu’un, je… Je n’y ai pas pensé parce que j’étais loin d’imaginer qu’il ferait ça, j’étais déjà tellement surpris de le voir ici que… Elian et moi, on se connaît depuis des années, on est sortis ensemble à une époque, c’est vrai, mais c’était il y a longtemps.
– Comment ça se fait que j’ai jamais entendu parler de lui ? »
Bénédit eut un sourire grimaçant.
« Tu voudrais que je te parle de mes ex ?
– Donc c’est bien comme ça que tu le vois, que tu le définis. C’est ton ex, pas ton collègue.
– C’est… les deux, j’imagine. C’est… » Bénédit poussa un soupir. « C’est un peu compliqué. Ça s’est très mal terminé entre nous. Je n’ai pas dû en parler parce que pendant longtemps je ne voulais plus en entendre parler ! Et après… je ne pensais même plus à lui !
– Et aujourd’hui vous vous dépêchiez de rattraper le temps perdu… conclut de lui-même Deri avec amertume.
– Non ! C’est pas du tout ça ! J’essaye de t’expliquer ! C’est… c’est rien du tout en fait !
– Vous vous embrassiez comme des amants retrouvés ! » s’exclama Deri, arrachant sa main à celles de Bénédit.
Il se leva brusquement, les yeux accusateurs. Blessés.
« Tu te trompes ! Il n’y a plus rien entre lui et moi !
– Mais lui, il t’aime encore, assena Deri.
– Il… Il t’a dit ça ? »
Deri se détourna, dégoûté. Troublé, Bénédit bafouilla :
« Ce… ce n’est pas important…
– Quel dommage que tu ne sois pas en état de lui courir après », déplora faussement Deri, fixant avec humeur le blessé.
Bénédit secoua la tête. « Même si je pouvais, je ne le ferais pas. C’est le passé, Deri. Le présent, c’est toi et moi.
– On dirait presque que tu le penses…
– Mais bien sûr que je le pense ! C’est avec toi que je suis, pas lui !
– C’est toi qui a rompu ?
– Je ne veux pas rompre ! protesta Bénédit, le visage pâle.
– Pas toi et moi, toi et lui. Qui de vous deux a plaqué l’autre ? Et me sors pas que c’était d’un commun accord, ça c’est que des conneries ! Y’en a toujours un qui laisse tomber l’autre. … Alors, lequel de vous deux ? pressa Deri comme Bénédit tardait à répondre.
– Je… Je ne sais plus, on se disputait tout le temps…
– Lequel, Ben ?
– … Lui… Il… est monté vivre sur Lyon.
– Il vient de Lyon… Ça fait une sacrée trotte pour venir te voir à l’hosto…
– Arrête... Tu fais une montagne d’un rien.
– D’un rien ? Tu trouves ?
– Deri… Je regrette. Je suis désolé et je m’excuse. Je te promets que ça ne se reproduira pas. »
L’expression de Deri indiquait clairement son scepticisme.
« Mais enfin ! Depuis le temps qu’on est ensemble est-ce que je t’ai déjà donné une seule raison de douter de moi ? Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour te convaincre qu’il n’y a plus rien entre lui et moi ?
– Ce qu’il faut que tu fasses ? Dis-moi quelque chose que je puisse croire, Ben ! N’aies pas cet… espoir qui te transfigure quand je te dis que ton ex t’aime encore ! Ne le laisse pas t’embrasser comme si tu avais attendu ça toute ta vie ! Ne me donne pas l’impression que c’est moi l’intrus quand ce type est avec toi ! Ne… ne garde pas ta main agrippée à sa veste quand je viens de vous surprendre tous les deux…
– Deri… Deri, je suis désolé. Je te jure, c’est toi que j’aime, c’est toi que… Je ne voulais pas te faire de peine, j’ai commis une erreur, je suis désolé… Crois-moi, je te jure que tu te trompes. Peu importe ce que lui ressent, moi je n’éprouve plus rien pour lui !
– Ta bouche dit une chose mais tout le reste de ton corps dit le contraire. Qu’est-ce que je dois croire ?
– Moi ! Crois-moi, moi, Deri ! Je t’aime ! Je t’aime !
– Vous vous embrassiez encore et encore, ça n’en finissait plus. Si je ne vous avais pas interrompu vous y seriez encore ! »
Yeux clos, Bénédit secoua la tête avec force.
« Qu’est-ce qu’il faut que je fasse, que je dise pour réparer ? Si tu veux que je lui demande de rentrer chez lui, je le ferai !
– Louable intention mais qui arrive un peu tard, il est déjà parti.
– Il est parti ? »
Bénédit eut un hoquet lorsqu’il réalisa, trop tard, son erreur. Deri se dirigea lentement vers la sortie.
« Non, Deri, attends… Ne t’en va pas !
– Casse-toi l’autre jambe, peut-être qu’il reviendra te voir, jeta-t-il sans un regard en arrière.
– Deri ! Deri ! »
Deri disparut dans le couloir. Bénédit frappa des poings le matelas et jura. Il ne pouvait pas le laisser partir comme ça, il devait le rattraper, lui expliquer, le convaincre…
D’un mouvement rageur, il repoussa ses couvertures. Soufflant un bon coup et serrant les dents, il parvint à bouger son plâtre et à se soulever afin de s’asseoir au bord du lit. Sa jambe et ses contusions le lançaient ; il se força à respirer lentement et profondément. Il devait rester concentré, écarter de son esprit tout ce qui n’était pas Deri. S’aidant de la chaise que son petit ami avait abandonnée près du lit, il se laissa glisser sur le sol, sa jambe saine supportant la majorité de son poids. La chaise en soutien, la respiration erratique, il parvint difficilement jusqu’à la porte encore ouverte puis dans le couloir. Deri n’était nulle part en vue. Refusant de se laisser abattre, Bénédit était sur le point de poursuivre son chemin lorsqu’une voix l’arrêta.
« Hé, Béné ! Mais qu’est-ce que tu fous ? »
Bénédit se tourna vers Elian, étonné.
« Elian ? Tu n’étais pas parti ?
– Ben, pas sans te dire au revoir, quand même ! Je suis quoi, un voleur ? »
Un voleur, oui…
Deri avait menti, Elian était toujours là… Est-ce que Deri avait menti aussi en prétendant qu’Elian l’aimait encore ?
« Tu es là… Tu… as entendu ?
– Entendu quoi ? Votre dispute ? Non, mais j’imagine… Viens, je vais t’aider à te recoucher.
– Oui… non… Deri… »
Elian l’entoura de ses bras mais Bénédit chercha à se dégager.
« Allez, sois raisonnable. Te devrais pas être debout comme ça, tu risques de te blesser. Encore plus, je veux dire. »
Tant bien que mal, Bénédit étant loin de se montrer coopératif, Elian le ramena dans sa chambre et le fit se rallonger. Il replaça la chaise près du lit et s’assit.
« Ça va aller ? »
Bénédit lâcha un soupir.
« T’en fais pas, il est fâché mais on est plus solides que ça.
– Hum... désolé de causer toute cette pagaille entre toi et ton mec… », fit Elian sans grande conviction.
Bénédit lui adressa un sourire penaud.
« Je ne t’en veux pas, Elian. Tu as toujours été comme ça, à oublier de poser les bonnes questions… fit-il en une vague tentative d’humour. C’est ma faute, vraiment, j’aurais dû… » Il poussa un second soupir. « Je m’expliquerai avec Deri.
– Mouais… Enfin, bonjour la confiance qu’il doit avoir en toi s’il crise comme ça juste pour un baiser ! »
Bénédit fronça les sourcils à son attention.
« Enfin, je veux dire… quand même, quoi ! Je comprends que ça lui ait pas plu mais quand même ! Tu sais, j’ai cru qu’il allait exploser la machine à café en bas !
– Arrête. Tu ne sais rien de Deri ni de ce qu’il y a entre lui et moi. Et puis, Deri… son ancien copain c’était un vrai salaud. Il s’est bien foutu de sa gueule, ça l’a rendu un peu sensible sur le sujet.
– Mouais… fit Elian, peu compatissant. Ceci dit, quand je te demandais si ça allait aller je te demandais ça pour toi, si tu t’étais pas fait mal en te levant, tout ça, je te parlais pas de ton couple…
– Oh… Ça va. Je crois. Me demande pas de recommencer dans la demi-heure qui suit mais ça va.
– Hm… Remarque, c’est plutôt révélateur sur tes sentiments. »
Bénédit rougit. Elian poursuivit :
« Mais j’espère que ça ne nous remet pas en question.
– Quoi ? Comment ça ? demanda Bénédit, terriblement mal à l’aise.
– Renouer le contact… comme on avait dit, tu sais ?
– Ah ! Oh… Heu… Je…
– Béné…
– Je sais pas, Elian, je… Ça m’a fait vraiment plaisir de te revoir mais j’ai ma vie, ici, et ça va être délicat avec Deri, je ne peux pas tout chambouler… comme ça. Tu comprends ?
– Hé, je te demande pas de plaquer ton mec, hein, je voudrais juste… qu’on… se fréquente de nouveau, quoi.
– Je… sais. Mais Deri… il est important pour moi.
– Les relations amoureuses, on sait jamais combien de temps ça dure. Je te dis pas de le sacrifier, je vois pas en quoi le fait qu’on soit amis soit un problème pour ton couple… »
Bénédit haussa haut les sourcils.
« Ouais, enfin, le baiser excepté, concéda Elian en se frottant la nuque. Je savais pas que tu étais avec quelqu’un. Mais tu vois ce que je veux dire, non ? L’amitié, c’est généralement plus stable qu’un couple.
– Venant de quelqu’un avec qui j’ai eu mes pires disputes – sans même parler de leur nombre – je trouve ça délicieusement ironique.
– Justement, on a déjà vécu le pire tous les deux ! Tu crois vraiment qu’on pourrait se faire plus de mal que ce qu’on s’est déjà fait ?
– Je… suis pas sûr de vouloir prendre le risque de le vérifier… »
Elian baissa les yeux.
« Si je tends moi-même le bâton, aussi… » Il poussa un long soupir, se tapa les cuisses du plat des mains et se leva. « Bon, écoute, c’est toi qui vois, la balle est dans ton camp. Je te laisse mon numéro de portable. T’as de quoi noter ?
– Y’a un stylo et du papier dans le tiroir de petite table je crois. »
Elian hocha la tête.
« Voilà, donc je te laisse mon numéro. Je te demande pas le tien pour ne pas te fournir une fausse excuse genre "oui mais t’aurais pu m’appeler toi aussi"…
– Tu pourrais facilement l’obtenir de ma mère…
– Que dalle ! » Elian posa son morceau de papier sur la table de chevet en un claquement sonore. « T’as mon numéro. T’appelles, t’appelles pas, c’est ta décision. »
Bénédit opina machinalement.
« Tu pars tout de suite alors ?
– Vaut mieux, non ? Et puis je bosse demain, j’ai plusieurs heures de route à me taper pour rentrer.
– D’accord… »
Elian lui fit un ultime sourire puis, après un instant d’hésitation, se pencha et lui déposa un rapide baiser amical sur le sommet du crâne.
« Rétablis-toi bien, et s’il te plaît, fais un peu attention à toi, ok ?
– Ok. Promis. »
Elian acquiesça puis se dirigea vers la porte.
« Elian ! … Merci d’être venu me voir.
– T’es sûr de vouloir me remercier pour ça ? fit ce dernier par-dessus son épaule avec un sourire torve.
– Oui. Merci d’être revenu. »
Le sourire d’Elian se fit piteux. Il adressa à son ami un dernier geste de la main et disparut de son champ de vision.
Resté seul, Bénédit s’appuya lourdement contre les oreillers calés dans son dos et soupira. Il fixa longtemps les murs blancs de sa chambre.
Fin.