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Auteur : Venus Boy
Genre : Yaoi, angst
Résumé : (morphine) – un groupe aussi addictif que la substance du même nom. Ils étaient quatre, unis par des liens aussi troubles que profonds. Trop troubles, sans doute, pour qu'on cherche à les mettre à jour.
Notes : Amateurs de fics joyeuses, passez votre chemin… Ca faisait un moment que j'avais envie d'écrire une fic autour d'un groupe, so here it is. (… non, "Yoan" n'est pas vraiment un groupe à lui tout seul…) Parmi mes sources d'inspiration musicales diverses (et un peu trop flagrantes) : Kill Hannah, the Velvet Underground, les premiers albums de Noir Dez, et un peu de Trash Palace. (… et qu'on ne me dise rien sur le manque de cohérence de tout ça). Bref, si j'arrêtais de raconter ma vie ?
(morphine)
0 1 : …and die young
(…dépression du système nerveux central, suppression de la douleur physique et mentale, (…) tolérance, dépendance physiologique et dépendance psychique très rapides… )
Personne ne comprit jamais bien ce qui c'était passé, ce soir-là. Personne ne sut pourquoi. En plaisantant, Dani leur avait dit un jour que ça finirait par lui arriver ; et qu'au fond, c'était peut-être même la meilleure chose qu'il vivrait jamais. La dernière, aussi, mais ça n'avait pas d'importance, il ne prenait rien au sérieux. Il n'y croyait même pas. Les conseils des médecins, bien loin dans un recoin perdu de sa mémoire ; c'était trop irréel. C'était trop glamour, leur avait-il dit, trop sophistiqué pour que ça lui arrive. Dans la réalité, quand ça se produisit, il réalisa brutalement à quel point il était loin du compte. La douleur dans sa poitrine n'avait rien, mais alors rien, de plaisant.
Non, personne ne comprit vraiment Dani quand il tomba à genoux sur la scène de l'Indie Café. Sa guitare lui retomba lourdement sur la cuisse, l'entraînant en avant. Il comprit en un regard que pas un ne se doutait de ce qui lui arrivait en réalité. Ils devaient s'imaginer qu'il le faisait exprès, encore un effet de scène – il le lisait dans les yeux de certains des garçons qui accompagnaient les fangirls en noir venues écouter (morphine) : espèce de poseur. Et pour une fois, ils avaient mains crispées sur son cœur, ça n'avait rien d'un jeu pour capter l'attention des fangirls en question.
Alors pourquoi est-ce que personne ne regardait ? Pourquoi avait-il choisi de rester dans l'ombre ? Dans l'ombre d'Enzo, de Seven même… Au fond, peut-être que son inconscient refusait tout bêtement la moindre aide. Parce qu'il aurait pu se dire qu'il était largement temps de mettre une fin à tout ça, à toutes ces conneries qui peuplaient sa vie depuis… Depuis qu'il avait rencontré (morphine) et le reste. Si peu de temps déjà.
Flashs de moment passés, de souvenirs qui avaient marqué sa vie. Comme ce jour, cette tentative d'évasion avortée. Un mois plus tôt ; il ne lui avait pas fallu longtemps pour songer à s'en aller. Sa Gibson préférée et une valise à demi vide à l'arrière de sa voiture, tout ce dont il avait besoin ; et il était parti sans savoir même où il se dirigeait. Du moment que c'était loin de (morphine). Du moment que c'était loin d'eux. Une route de campagne quelconque ; il s'était cru libre. Autant de surprise que de soulagement. Jusqu'à ce qu'il comprenne que le type qui le suivait depuis une demi heure, c'était Sev'. Et qu'il n'avait pas l'intention de le lâcher.
Il n'avait pas eu d'autre choix que de le suivre. A la maison. Et oublier toute tentative de fuite. Pourquoi ? Il n'avait jamais eu de réponse, et il n'en aurait jamais maintenant.
Le monde, autour de lui – aussi bien les autres membres du groupe que les quelques spectateurs – ne daignèrent le regarder que quand le silence de sa guitare devint trop flagrant pour qu'on ne le remarque pas. Heureusement que je ne joue pas de la basse, songea Dani, avant de se dire qu'il y avait quand même mieux comme dernière pensée. 'Je voudrais pas finir dans l'enfer des bassistes avec Sid Vicious et les autres' n'était guère mieux, et Dani put constater à quel point il était vrai qu'on a toujours les pensées les plus stupides aux moments les plus importants. Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font…? Oh oui. Un beau plagiat. Pardonner n'avait jamais été dans sa nature, de toute façon. Il ne finirait pas crucifié sur fond d'écrans géants et 2000 watts d'ampoules clignotantes derrière lui ; ça n'avait rien de glamour. Il y avait cinquante personnes tout au plus ce soir là, à l'Indie Café, et pas une qui aurait eu l'idée de lui venir en aide.
Avant que la douleur devienne trop forte et paralyse son corps, il vit, dans le même panoramique, Enzo, le chanteur, immobile à l'autre bout de la scène ; Inès qui quittait la salle, étrangement ; et puis cet inconnu qui venait à son secours. Trop tard, de toute façon. Dani aurait juré que Sev' le regardait et savait très bien ce qui lui arrivait… Il n'en serait jamais sûr. Difficile de dire où Sev' regardait, avec l'épaisseur de cheveux qui dissimulait ses yeux.
Garde les yeux ouverts. Garde les yeux ouverts. Impossible.
Ensuite, ce fut l'obscurité. Les ténèbres dont Enzo parlait à longueur de chansons, elles étaient là. Et crois-moi, tu t'es gourré sur toute la ligne. Fade to black ; this is the end.
¤ † ¤¤ † ¤¤ † ¤
Honnêtement, s'il n'y avait pas eu Hannah, Nikki n'aurait sans doute pas mis les pieds à l'Indie Café ce soir là. Il se sentait fatigué, il n'avait envie de rien sinon qu'on lui foute la paix et qu'on ne vienne surtout pas lui parler de ses projets d'avenir. Viens te changer les idées, lui avait conseillé sa petite amie, en lui brandissant sous le nez un flyer aux tons sombres. (morphine), en live à 20 heures. Nikki n'était pas très sûr qu'un groupe avec des têtes pareilles chasse sa morosité et les idées noires qu'il avait en tête, mais Hannah avait insisté. Elle voulait y aller, et il n'avait aucune envie d'être seul.
Il ne se l'avouait qu'à demi mots ; il n'avait pas spécialement envie d'être avec Hannah, mais plutôt d'être avec quelqu'un, n'importe qui, pour ne pas se retrouver en face à face avec lui-même. Il ne l'aimait pas vraiment ; ou plutôt, il ne l'aimait plus. Il ne trouvait pas le moyen de lui dire ; pas de raison suffisante, pas de vraie raison, alors il avait laissé tomber. En attendant, (mais quoi, au juste ?), il faisait semblant.
Mais contre toute attente, ça avait marché, cette histoire de concert. Ils étaient juste devant, Hannah gesticulant comme si elle avait trop d'énergie à dépenser, et au bout d'un moment, Nikki s'était surpris à faire de même. Il ne connaissait pas du tout ce groupe, même s'ils commençaient à être reconnus dans la région ; et il devait avouer que c'était plutôt pas mal. Ca ressemblait à la musique qu'ils écoutaient trop souvent, tous seuls ou tous les deux, mais peut-être avec quelque chose en plus, assez indéfinissable. Exactement ce qu'il lui fallait pour oublier tout. Ne rien se rappeler, songea Nikki. Le paradis. Ca se produisait si rarement, ces derniers temps. Même Hannah n'y mettait pas forcément du sien, alors…
Des titres de chansons, entre Opium Kiss ou Dead boy, rien de très joyeux, rien d'original non plus. Juste remuer la tête au rythme de la musique en sachant très bien que son état d'esprit était éphémère. Et puis se sentir seul comme jamais. Seul au milieu de cette foule et être le seul à le savoir.
Un instant, une étrange impression ; le sentiment de s'être déjà trouvé là, de savoir ce qui allait se passer. La sensation disparut comme elle était venue, et Nikki n'y pensa plus.
Puis, la surprise, vers le milieu du concert ; une violoniste vint rejoindre les quatre membres du groupe sur scène.
"Voici Inès", la présenta Enzo au public, "Pour la chanson suivante, …"
"C'est sa sœur", souffla Hannah à Nikki, en grande fan du groupe.
Elle ne lui aurait rien dit qu'il aurait aisément deviné ; leur ressemblance était frappante, effrayante même. On aurait dit des jumeaux – et pourtant ce n'était pas le cas, on devinait qu'elle était légèrement plus jeune que son frère. Ils avaient les mêmes cheveux d'un noir brillant ; longs pour Inès, courts et décoiffés pour Enzo. La même peau blanche et laiteuse. Les mêmes yeux verts, maquillés de noir. Quasiment le même visage, le même nez fin et arrogant, les mêmes sourcils droits et plongeants qui leur donnaient l'air sérieux. La même silhouette fine et élégante. Inès en robe et bottes noires, Enzo en chemise noire et jean sombre. Fascinants, tous les deux ; et parfaits pour un enterrement, songea Nikki avec un sourire – n'empêche que quand il les regardait, il était loin de s'imaginer des funérailles. Il s'imaginait plutôt complètement autre chose, le genre de pensées sur lesquelles il n'allait pas s'attarder très longtemps au risque de se trouver, encore une fois, trop… Trop quoi ?
A voir le regard d'Hannah, il n'était pas le seul à voir ce genre d'idées. Pas sûr, n'empêche, que ce soit rassurant. A moins peut-être que la majeure partie du public, à ce moment, n'ait qu'une seule idée en tête, se trouver entre Enzo et Inès, et pas forcément sur cette scène. Nikki secoua la tête. Il n'y avait que lui pour avoir des idées pareilles. Il le savait.
Le reste de la soirée se déroula sans rien de particulier. Jusqu'à ce qui devait être, dans les faits et sur le listing, la dernière chanson.
Beaucoup de personnes demandèrent à Nikki, par la suite, comment il avait fait pour deviner ce qui se passait. Pourquoi il avait bondi sur la scène et quasiment reçu Dani dans les bras. En fait, il n'en savait tout bonnement rien. Il inventa une histoire comme quoi, la même chose était arrivée à un de ses amis, etc. Même Hannah y crut, même s'il était évident qu'elle ne lui poserait pas davantage de questions parce qu'elle trouvait ça trop louche, ce qui était arrivé. De toute façon, il n'avait sauvé la vie de personne – ce n'était pas faute d'avoir essayé, pourtant.
Dix longues minutes à appuyer en rythme sur la poitrine de Dani, jusqu'à avoir les stupides tatouages de carpes japonaises imprimés sur la rétine. Le silence dans la salle, le monde qui le regardait comme s'il était le docteur Carter et qu'un miracle allait se produire. Comme si…
La seule réponse que Nikki avait trouvée, plus tard, c'était qu'il était peut-être destiné à rencontrer (morphine). Etrange façon de faire leur connaissance. Il y aurait eu plus sympathique… Et puis en fait non, c'était logique. Avec Dani présent, ils n'auraient eu aucune raison quelconque de faire sa connaissance. Les choses auraient pu se passer différemment dans ce cas. Mais il comprit qu'à quatre, le seul accueil réservé aux étrangers était une hostilité déguisée – comme il le vit plus tard.
¤ † ¤¤ † ¤¤ † ¤
Une fois la chanson finie, Inès s'installa au fond de la salle, seule à une table, s'alluma une cigarette. Elle commençait à détester ces moments ; c'était la dernière fois, se promit-elle. Tant pis si Enzo venait la supplier. Tant pis si il venait lui montrer sa nouvelle composition, et insister mine de rien, ce serait tellement plus beau si on rajoutait une partie de violon… Elle avait décidé que c'était fini, voilà. Il ne devait pas manquer de violonistes prêtes à jouer pour (morphine). Ou pour Enzo.
Une chanson ce soir. C'était tout ce qu'elle avait accepté, et ce serait la dernière. La raison ? Elle avait pris les traits de Sev'. Seven, le batteur. La haine qu'il ressentait pour elle la perturbait trop, sur scène, pour qu'elle arrive à s'en sortir correctement. Elle ne pensait qu'à ça ; son regard assassin, dans son dos, toute cette violence qui chargeait l'air, qui l'entourait, à chaque fois qu'elle respirait. Si de son côté, Inès le haïssait également, elle s'efforçait en général de ne pas trop le montrer. Elle n'était pas du genre franche et directe, mais le message passait néanmoins très bien. Quoiqu'à entendre Enzo, parfois, elle se demandait s'il comprenait réellement ce qui se passait entre Sev' et elle. Il pouvait être si naïf, parfois ; et Inès ne l'était pas au point de ne pas voir que justement, c'était là ce que Sev' aimait chez lui.
Ca n'avait rien d'une simple inimitié. C'était bien plus profond, bien plus sanglant que ça. Qu'un jour, un détail change, un lien se brise, qu'un jour quelque chose d'infime change, et Inès se doutait qu'elle ne pourrait pas supporter plus longtemps la situation. Ils en viendraient probablement à s'entretuer. Quant aux raisons de leur haine mutuelle…
Quand elle regardait (morphine), sur scène, elle ne s'intéressait qu'à Enzo. Le reste lui était complètement étranger. Et elle savait que quelque part, la réciproque était vraie. Elle devina, un instant, son frère qui la cherchait du regard, sans doute surpris de ne pas la voir devant, comme d'ordinaire. Pas ce soir. Elle avait envie d'être seule, discrète, au fond de la salle. Pour s'éloigner, autant que possible, du groupe. S'éloigner sans pouvoir fuir, assez loin pour respirer mais pas assez pour les quitter du regard.
Ses doigts tremblaient ; elle s'en rendit compte, quand par habitude, elle commença à distribuer sur la table les cartes qu'elle venait de tirer du fond de son sac. Un jeu quand elle était nerveuse, elle ne prétendait rien y voir. Simplement essayer de deviner, quelque chose. Un bon présage qui lui dirait que peut-être, il y avait une solution. Un jour, tout ira mieux. Je le sais. Phrases sans sens, qu'elle répétait dans sa tête, sans vraiment y croire. Un jour ? Mais quand ? Et quelle issue, sinon celle qu'elle pressentait ? Mauvaise fin. Mauvais destins.
Inès avait cru, une bonne partie de sa vie – c'était il y avait si peu de temps – qu'Enzo et elle étaient nés sous une bonne étoile. Elle n'avait pas compris tout de suite qu'on leur avait fait un cadeau empoisonné. Même encore parfois, elle parvenait à se persuader que tout n'allait pas si mal. Des moments, par exemple, lorsqu'il était seul chez elle et lui parlait de sa nouvelle chanson et de son besoin de l'entendre jouer du violon dessus. Elle ne parvenait pas à se rappeler à partir de quand tout avait changé, quand de l'enfance heureuse son monde avait basculé vers ça. Elle pouvait à peine mettre des mots sur ce qui n'allait pas.
Ce soir, elle était nerveuse. Chose étrange, elle se sentait davantage stressée qu'avant de jouer son unique morceau de la soirée avec le groupe. Tout ça était terminé ; Sev' était loin, concentré sur tout autre chose qu'elle, et elle n'avait aucune raison de se sentir aussi fébrile.
Et pourtant. Quelque chose, au fond d'elle, sentait que ce n'était pas normal. Quelque chose dans l'atmosphère. Trop lourde, trop électrique. Trop de bruit, même. Elle aurait juré qu'Enzo, également, le ressentait. Un mauvais pressentiment. L'impression – non, c'était une certitude, maintenant – que quelque chose allait arriver.
Inès ferma les yeux, tentant en vain de chasser ces pensées négatives. Lorsqu'elle les rouvrit, c'était Dani qu'elle ne pouvait s'empêcher de regarder. Un instant, Inès eut une révélation. Et même si elle ne voulut pas y croire, elle sut qu'on ne pouvait rien y faire.
Elle aurait aimé croire que Sev' y était pour quelque chose. Qu'il était, directement ou indirectement, responsable de ce qui arriverait à Dani. Même pas, comprit-elle, dégoûtée. Innocent comme un agneau.
Elle non plus ne pouvait rien y faire. Si maintenant, elle décidait de jouer les sibylles, porteuse d'une grande révélation cosmique sur le devenir de (morphine) et plus précisément de celui de Dani, elle était certaine que le guitariste lui rirait au nez. Depuis quand tu vois l'avenir, Inès ? Même son frère ne la croirait pas davantage. Arrête avec ce jeu de tarot. Elle espérait se tromper, voilà tout. Ces cartes, étalées sous son nez, … C'était ridicule. Ca ne voulait rien dire. La seule chose qui importait, au fond, c'était qu'elle était la seule à se rendre compte des liens qui avaient fini par se développer, entre eux cinq. Amour, haine, etc. Mais c'était plus que ça. Voilà qu'elle en venait à voir le destin de Dani. Ironique, quand on savait qu'Inès ne ressentait rien de spécial à son égard. Elle l'aimait bien, voilà tout ; pas de quoi fouetter un chat, vraiment pas.
Son regard survola la foule, sans s'y attarder trop longtemps. Etrangement, un inconnu retint son attention. Devant, là bas, au premier rang. Une fille en noir et son copain, cheveux châtain et un sérieux air d'être né dans une dimension parallèle, un mélange étrange entre la fin des 60's et la période goth.
Une impression de déjà-vu, quand l'inconnu en question se précipita pour rattraper Dan. Inès se leva, blasée, et quitta la salle. Son anxiété retomba d'un coup, la laissant presque sereine. Si seulement elle avait pu voir plus loin que la mort de Dani, savoir ce qui les attendait ensuite ; mais non. La porte s'était refermée sur le futur, aussi brutalement qu'elle s'était ouverte. Elle n'avait qu'à attendre. Et voir ce qui les guettait.
D'autres monstres tapis dans l'ombre, sans doute. Comme toujours.
Dehors, le calme, le silence, la nuit, lourde. Derniers moments de tranquillité. Elle ne voulait pas se l'avouer, mais c'était peut-être une bonne chose – la fin de ce groupe. Une possibilité… A laquelle Inès ne croyait pas vraiment. Elle espérait la fin, mais elle se doutait que tout ce qu'ils décideraient, c'était plus probablement, un nouveau départ. Ils n'allaient pas laisser tomber maintenant.
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Hannah s'était précipitée dehors, avec la quasi-totalité des gens qui étaient à l'Indie Café. Nikki la suivit sans se presser, et remonta le col de sa veste noire. Il faisait atrocement froid, et il pleuvait en plus. Sous la pluie battante, deux ambulanciers qui emmenaient Dani. Le reste du groupe qui l'accompagnait. Sirène qui s'éloigne, reflets bleus et rouges dans les vitrines, dans les flaques d'eau, sur le sol. La foule qui attend, comme hypnotisée. C'était fini, voilà tout.
Un peu à l'écart de la foule, une silhouette attira son attention. Une fille qui s'abritait pour fumer malgré la pluie, un peu plus loin. Il la reconnut presque instantanément ; Inès, la violoniste, la sœur du chanteur de (morphine). Involontairement, son regard accrocha le sien. Elle ne détourna pas les yeux, continua de le fixer de ses yeux verts, brillants dans la nuit, tels ceux d'un chat. Il ressentit le besoin d'aller lui parler, pour une raison incompréhensible. Tout comme celle qui l'avait poussée à jouer les héros, dix minutes plus tôt.
Nikki jeta un coup d'œil à Hannah. Trop sous le choc, comme tout le monde, pour réagir lorsqu'il quitta la petite foule compacte pour aller rejoindre Inès.
"Pourquoi tu ne vas pas avec eux ?", demanda-t-il en s'appuyant contre le mur, derrière elle.
C'était comme si il la connaissait depuis très longtemps, en fait, songea-t-il. Mais c'était complètement dingue ; il ne l'avait jamais vue, jusqu'à ce soir. Il ne la connaissait pas. Une chose était sûre, en tout cas : il y avait quelque chose d'étrange avec cette fille. Quelque chose qu'il avait déjà ressenti, un peu plus tôt, lorsqu'elle jouait avec le groupe. Et quelque chose, aussi, qui avait le don de mettre mal à l'aise les gens ; Nikki le comprit instantanément, et regretta de s'être adressé à elle d'une façon aussi familière. Mais elle ne semblait pas lui en vouloir.
"Il faut que je range le matériel", dit-elle doucement, "Ils sont tous partis."
Pas tous, non, c'était faux. Elle mentait ; et elle paraissait étrangement calme, songea Nikki. Presque dans les vapes. Bien sûr, c'était normal, songea-t-il, après ce qui venait d'arriver, elle n'était pas dans son état normal.
"Il va sans doute s'en tirer", murmura Nikki, pas très convaincu lui-même.
"Il est déjà mort", dit Inès en secouant la tête. "Merde, c'est dégueulasse… Comment peut-on crever d'une crise cardiaque à même pas vingt-cinq ans ?"
C'était donc ça, réalisa Nikki. Il n'avait pas vraiment compris, à vrai dire, même quand lui et deux ou trois autres personnes avaient tenté de ranimer Dan avant l'arrivée des secours. Il ne lui demanda pas comment elle savait qu'il était déjà mort ; à vrai dire, c'était un pressentiment qu'il avait lui aussi. La soirée avait pris un tour étrange, et ce n'était pas encore tout à fait terminé. Quand ce genre de choses arrivaient, quand le monde devenait trop délirant pour qu'on cherche encore à le comprendre, Nikki arrêtait de se poser des questions et se laissait juste porter par le mouvement, sans savoir où tout ça s'arrêterait. Après tout, il n'était qu'un infime rouage, comme tant d'autres, dans ce jeu stupide et trop bizarre qu'était la vie en général.
"Aucune idée", murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Inès.
"On lui avait dit", dit-elle, le regard dans la pluie qui tombait, "Je lui avais dit. D'arrêter toutes ces conneries, l'alcool, le tabac, et tout le reste… Il est né avec ce genre de malformation", dit-elle à Nikki, "Tu sais, du cœur. Le genre de truc inopérable. C'était censé être sans gravité. Je crois qu'il ne nous a jamais dit la vérité, au fond… On ne se dit jamais la vérité sur rien, ou peut-être qu'on ne se prend pas au sérieux, jamais", continua-t-elle pour elle-même.
La fumée s'envola de ses lèvres, s'enroula dans les airs en frôlant le visage de Nikki. Elle parlait comme si elle savait exactement ce qui venait de se passer, comprit-il. Peut-être était-elle simplement très perspicace, mais il n'y croyait pas. La soirée continuait ; toujours plus étrange. Il se contentait de l'écouter ; on aurait dit qu'elle avait beaucoup de choses à dire, même à lui, un simple inconnu.
"Comment tu t'appelles ? Tu connais déjà mon prénom, j'imagine", dit Inès.
"Nikki."
"Vraiment ?" demanda-t-elle en levant un sourcil.
"Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant là dedans ?"
"C'est plutôt rare comme prénom", murmura Inès. "C'est aussi comme ça que mes parents m'auraient appelée, si j'avais été un garçon."
Il se demanda un instant si elle était en train de le draguer. Mais la réponse était définitivement non. Elle était sincère. Et puis un de ses amis venait de mourir… Pourquoi était-elle là, seule, Nikki n'en avait aucune idée. Dans la foule, il lui semblait que Hannah le cherchait du regard. Elle ne le voyait pas, comme si Inès et lui étaient devenus invisibles. Il n'avait pas envie d'aller la retrouver ; pas maintenant. Il eut l'impression, fugace, qu'il ne la reverrait pas de si tôt. Etrange. En vérité, ça lui était égal.
Le silence s'installa, entre eux. Il osait à peine la regarder, conscient qu'il n'était pas censé être là, pas censé lui parler. Et puis, surtout, il n'était pas censé avoir cette impression de la connaître depuis longtemps, d'être destiné à la rencontrer. Le sentiment d'avoir attendu ce jour. De l'avoir attendu, elle et les trois autres. Trois, maintenant… Dans l'ombre de la nuit, loin de la clarté des réverbères, elle avait des airs de princesse déchue, songea Nikki sans trop savoir pourquoi. C'était stupide, ce n'était qu'une gamine, encore une adolescente. Et pourtant. Elle l'intimidait. Peut-être était-ce sa beauté étrange, peut-être ses silences, peut-être encore cette sensation de l'avoir attendue, elle.
"Suis-moi", dit-elle en s'éloignant.
¤ † ¤¤ † ¤¤ † ¤
Le pont était désert. Personne, ou presque, ne passait jamais par là, et c'était une des raisons qui faisaient qu'Inès aimait cet endroit. Le fleuve, et au loin, la ville, les lumières et le monde. Il avait arrêté de pleuvoir, mais l'air restait humide.
"Je n'avais pas envie de rester avec le groupe", confia Inès en lançant son mégot dans l'eau noire et silencieuse du fleuve, sous leurs pieds. "Je ne fais pas vraiment partie de leur petite bande."
"Pourquoi ?"
"C'est compliqué", murmura-t-elle.
Ou bien c'était trop simple, pensa la jeune fille. C'était tellement facile. En quelques mots, elle aurait pu expliquer, et il aurait compris. Après, elle connaissait la suite, … Oh, je vois. Le regard qui fuit et le silence gêné. Pourtant, elle ne savait pas pourquoi elle faisait ça. Pourquoi elle tentait de retenir Nikki. La réponse aurait été évidente ; parce que quelque chose, au fond d'elle, refusait que le groupe se sépare maintenant. La voix de son frère, enfouie quelque part dans son cœur, probablement.
Et son intuition à propos du garçon qui se tenait à ses côtés. Inès tentait de combattre ses pulsions irrationnelles, mais ce soir, c'était moins facile que jamais. Pourquoi lui ? Pourquoi lui parler ? Une raison inavouable, qu'elle avait du mal à formuler ; parce qu'il aurait été parfait pour remplacer Dani, voilà ce que lui soufflait son inconscient. Le destin. Tu n'y peux rien.
Complètement irrationnel, certes, elle le reconnaissait volontiers, mais elle ne pouvait pas s'empêcher d'agir en suivant son instinct. Elle ne savait toujours strictement rien de Nikki ; vraisemblablement n'avait-il jamais tenu une guitare de sa vie et n'en avait-il pas envie. Même s'il avait une allure familière, ça ne voulait pas dire grand-chose…
Et quand bien même, pensa Inès, amère. Qui aurait envie de se retrouver au beau milieu d'une bande de cinglés comme ce groupe… ? Et se rendre compte, trop tard, que ce n'était pas si facile de les quitter.
Elle se rappelait les paroles de Dani, ce jour-là, quand Sev' l'avait ramené de sa petite escapade, plus ou moins contre son gré. Vous êtes pires que des vampires. Ca s'adressait à elle et à son frère, pas à Sev', bizarrement. Trop longtemps, Inès avait cru que le batteur était le seul et unique responsable de cette ambiance détestable qui les rongeait, tous les cinq. La vérité, et Dani l'avait compris, c'était qu'ils étaient tous responsables. Elle et Enzo aussi. Et ça ne servait à rien de se voiler la face encore longtemps.
Elle se détestait déjà pour ce qu'elle s'apprêtait à faire. Nikki lui plaisait bien ; et en général, les personnes qui lui plaisaient, plaisaient aussi à Enzo. Sev' le détesterait, évidemment. Killian l'aimerait bien, sans doute.
Il avait l'air gentil, pensa Inès. Elle n'aurait pas dû faire ça. Il ressemblait un peu à Dani, les mêmes cheveux châtain qui lui descendaient jusqu'au menton, même goût pour les fringues classes qui accentuaient encore davantage son allure androgyne. La ressemblance s'arrêtait là. Dani était du genre extraverti, ce qui ne semblait vraiment pas être le cas de Nikki.
"Je ne connaissais pas tellement Dani", dit-elle. "C'était plus un ami d'Enzo qu'un de mes amis."
Sans doute était-ce pour ça que ça ne la touchait pas autant que ça aurait dû. Un peu plus tard, elle comprendrait pourquoi. Dani n'avait jamais eu sa place parmi eux, voilà tout.
"Je suis désolé", murmura Nikki, ne sachant pas trop quoi dire.
"C'est vraiment trop con", fit Inès. "Pourquoi maintenant ? Tu sais… Ils allaient juste enregistrer leur premier disque…"
"Ca faisait longtemps qu'ils essayaient ?"
"Pas vraiment. En fait, le groupe a deux ans, mais Dani n'était avec nous que depuis deux mois. L'ancien guitariste lui a volontiers cédé sa place", dit Inès avec un petit sourire ironique.
"Il avait trouvé mieux ?"
"En fait non, maintenant il se contente de jouer les pistes de violon. Je ne sais pas si c'est mieux."
Nikki la regarda, sans comprendre.
"C'était moi", dit-elle, et un long silence s'ensuivit, durant lequel ils se contentèrent de fixer l'eau du fleuve. Un jour, Inès le savait, elle grimperait sur la barrière et se laisserait tomber en avant les yeux ouverts. Mais pas maintenant, pas comme ça, sans Enzo.
"Tu vas reprendre ta place, j'imagine", dit Nikki sans que ce soit une question.
"Je n'ai pas trop le temps, en fait", mentit-elle. "Je pense qu'ils prendront quelqu'un d'autre… Ca t'intéresse ?", demanda-t-elle, abrupte – autant aller droit au but, si sa réponse était négative, elle saurait au moins qu'elle s'était trompée, qu'elle pouvait rentrer et arrêter de se poser des questions. Autant être honnête, et puis tant pis si Nikki jugeait la question obscène, parce que Dani venait à peine de mourir et qu'elle songeait déjà à le remplacer.
"Je ne sais pas", répondit-il, hésitant. "La dernière fois que j'ai joué dans un groupe, c'était au lycée, … Comment tu as deviné ?"
Première question, releva Inès. Jusqu'ici, il s'était contenté d'accepter tout ce qu'elle disait avec une tranquille indifférence, comme si rien n'était surprenant. Le charme de la soirée, qui prenait fin.
"Un coup de chance, sans doute", dit-elle, voyant qu'il n'était pas convaincu.
La lumière vint la frapper en plein visage, l'éblouissant. Elle se retourna, vit la voiture noire, qui s'était arrêtée sur le bord du trottoir, un peu plus loin, qui l'attendait. Enzo. Il avait sans doute deviné qu'elle se trouverait là, comme souvent. Pourquoi venait-il la chercher maintenant ?
"Il faut que j'y aille", dit-elle.
Elle griffonna son numéro sur un bout de papier, le tendit à Nikki.
"N'hésite pas à m'appeler, si ça t'intéresse."
Elle courut vers Enzo, sans laisser Nikki lui dire au revoir, ou peut-être adieu, elle ne savait pas encore.
A suivre…