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J'ai cherché mon sac, et pris un taxi. Je peux pas prendre les transports en commun, c'est pas raisonnable. Ca m'a coûté les yeux de la tête, mais au moins je risquais pas de rater mon arrêt.
Une fois dehors, j'ai fouillé dans mes poches pour sortir la clé qu'il y avait dans l'enveloppe que mes parents m'ont donnée à mon anniversaire. Et je suis entré dans mon nouvel appartement.
C'est un grand appart, j'avoue. Grand, froid et impersonnel. Avec des murs blancs, et une déco design noire. J'ai soupiré. Ca allait être joyeux de vivre là-dedans tout seul.
L'entrée était située au salon, qui était séparé de la cuisine par une sorte d'îlot central, qui servait certainement aussi de bar, vu les chaises design (noires) qui étaient posées devant. Un canapé d'angle, une télé contre un mur, et une lampe halogènes dans un coin. La cuisine n'avait pas de table, j'en ai donc déduit que j'étais supposé manger au bar. Soit. Un comptoir noir, un frigo noir, un évier noir, et des murs blancs.
Plus loin, la salle de bains. Carrelage noir au sol et sur les murs, plafond blanc, baignoire d'angle encastrée dans le sol, et un miroir sur toute une longueur de mur. Une douche aussi, dans un coin. Grande. J'ai jeté un œil à la baignoire, et j'ai vu qu'elle faisait jacuzzi. Mes parents avaient pas fait les choses à moitié, pour changer.
J'évitais de penser au prix exorbitant que l'appart avait dû leur coûter, et je suis entré dans la chambre. Bon, ça puait moins le luxe, mais elle était quand même assez vaste. Le lit était simple, le cadre en bois noir, pour changer. Y'avait une armoire posée en face du lit, et j'ai pas eu besoin de l'ouvrir pour savoir que toutes mes affaires moins celles dans mon sac étaient déjà dedans.
Pareil, j'ai pas eu besoin d'ouvrir le frigo pour savoir qu'il était plein, et que dans la salle de bains, l'étagère derrière le miroir au-dessus du lavabo était pleine de savons, shampoings, mousse à raser et autres joyeusetés.
Je me suis laissé tomber sur le lit, et j'ai attendu. Je me suis dit que peut-être que si j'y pensais assez fort, quelque chose allait se passer. Ben oui. Je me suis endormi.
Quand je me suis réveillé, il était quatre heures du matin, et, grande surprise, j'avais faim. Il faut dire que je n'avais rien avalé depuis vingt quatre heures. Alors je me suis levé et je me suis fait un bol de riz. J'ai laissé la moitié et j'ai avalé une pomme. Et puis je me suis recouché.
Au début, je pensais que j'aurais du mal à me faire à la vie en ville, mais mes parents avaient pensé à tout pour que je n'aie pas à sortir affronter le froid dès le début. Du coup, j'ai passé toute une semaine enfermé dans mon appartement, à vider frigo et placards lentement, mais sûrement.
Et puis j'ai eu envie de sortir. Alors j'ai enfilé un pull bien épais par-dessus la chemise que je portais et je suis sorti. J'avais pas de but précis, et puis je me suis dit que ça serait sympa de trouver un magasin de déco, histoire de personnaliser un peu mon appartement. Donc, après m'être assuré que j'avais bien mon flacon de pilules sous la main, je suis sorti, pour la première fois.
J'avais trouvé un magasin sympa, où j'avais acheté des magnets de toutes les couleurs, pour mettre sur le frigo, et ces trucs récents en gel qu'on peut coller et recoller partout. J'allais en mettre sur mon mur-miroir dans la salle de bains. J'avais fourré le tout dans la poche ventrale de mon pull, et je me suis promené en ville encore un peu.
Je me suis senti fatigué, d'un coup. J'ai regardé l'heure à mon poignet, mais c'était pas encore l'heure de prendre mes médicaments. Du coup, je me suis un peu traîné un moment, en fonçant de temps en temps dans les gens.
En particulier, dans un quidam qui marchait, le nez dans son bouquin. Et je l'ai vu, lui, parce qu'il est plutôt grand, je pouvais pas le rater ; alors, j'ai tenté de l'esquiver, parce qu'il ne faut pas croire que j'aime bien foncer dans les gens, hein. Ou que je fais exprès, parce que c'est trop pas le cas. Non, parce que vu comment je suis moins baraqué que le commun des mortels, en général, je préfère éviter. Mais là, j'avais pas les yeux en face des trous, et j'ai pas vu qu'il trimballait un énorme sac à la main. Forcément.
Et donc, de fait, j'ai trébuché sur le sac. En temps, normal, je me serais rattrapé, au moins au vilain méchant gus qui m'a fait trébucher. Mais là, non. Fatigué comme je l'étais, je me suis pris les pieds dans mon jean trop long (c'est surtout que ça faisait un moment qu'il me tombait sur les hanches) et je me suis cassé la figure comme un con. Sur le macadam. Ca m'a réveillé tiens. Et ça m'a aussi ouvert le genou, accessoirement. Et le jean par la même occasion, logique.
Et le gus dans lequel j'ai foncé devait être au moins autant à la masse que moi, puisqu'il a mis un moment avant de se retourner. Mais finalement, il est venu, s'est accroupi devant moi a rangé son bouquin, et s'est excusé.
"Pardon, je t'avais pas vu. Ca va ?"
Réflexe, avant de répondre à mon agresseur-bien-que-malgré-lui, je me suis assis sur mes fesses pour vérifier l'état de mon genou. J'ai fait la moue en voyant qu'il saignait, et franchement, ça m'a bien gavé, parce que déjà que je risque de m'endormir partout et de me cogner ce faisant, j'ai pas besoin de m'amocher en plus. Des bleus, j'en ai bien assez. Mais comme je suis sympa, j'ai répondu quand même.
"Honnêtement, j'ai connu mieux, hein. Mais ça ira."
Il était marrant, il avait vraiment l'air tout désolé. Parce qu'il s'est excusé une nouvelle fois, et a ajouté qu'il aurait du faire plus attention. Ce à quoi j'ai répondu que c'était rien, que j'étais aussi à la masse. J'allais pas le laisser endosser toute la responsabilité de mon accident dramatique alors que moi aussi j'en suis responsable. Je suis pas comme ça, moi.
Finalement, il m'a tendu une main pour m'aider à me relever, que j'ai saisie, en espérant qu'il irait pas trop fort, parce que sinon, j'allais décoller. Mais non, il y est allé mollo. Je sais pas si c'était parce qu'il avait remarqué que j'suis maigre comme un clou, ou bien parce qu'il est pas particulièrement costaud non plus, mais bon. Le fait est que je n'ai pas décollé. Bon, faut dire aussi que comme je l'ai dit avant, c'est pas une masse de muscles, le gus en question. Plutôt tout en longueur, à vrai dire. Plus grand que moi, et moins fin aussi, mais bon, ça, c'est pas difficile, vous m'direz.
Bref, une fois debout sur mes deux gambettes, je me suis penché une nouvelle fois, histoire d'admirer l'état dans lequel se trouvait mon genou. Plutôt deux fois qu'une. Puis finalement, je me suis tourné vers lui. Déjà qu'il avait eu la gentillesse d'attendre, de s'assurer que je vais bien, et de me relever, j'allais pas continuer à l'ignorer. Je lui ai demandé s'il savait où je pouvais trouver une pharmacie. Parce que ouais, forcément, je débarque dans la ville, je sais pas où elles sont, je peux pas le rêver. D'ailleurs faudra aussi que je trouve un magasin où ils vendent des teintures pour cheveux, parce qu'il est hors de question que je redevienne brun. J'suis pas beau, en brun. Caca.
Le type, il a regardé autour de lui, comme s'il savait pas où il était. Ce qui devait être le cas, vu qu'il lisait en marchant (quelle idée). Au bout d'un moment, il m'a indiqué qu'il y en avait une dans le coin. Je lui ai fait merci d'un signe de tête, et j'ai commencé à boitiller dans la direction qu'il m'avait indiqué. Au léger bruit que faisaient les pilules contre le flacon dans ma poche, j'ai compris que le flacon était pas cassé. Soupir de soulagement de mise. J'aurais été bien embêté, s'il avait explosé dans ma poche, tiens. Vas-y pour chercher les médocs dans une poche pleine de bris de verre.
Il m'a pas lâché pour autant, il s'est approché de moi, et m'a demandé si je voulais de son aide.
"T'as qu'à attendre sur ce banc, je vais t'acheter ce qu'il faut", qu'il m'a dit.
"Nah, c'est bon. Par contre, si tu veux vraiment m'aider, aide-moi à y aller, ça serait chouette. Pour le reste, j'me débrouille, t'inquiète."
Bah ouais, je peux pas toujours dépendre des gens, faut que j'apprenne à me débrouiller seul, aussi. J'en ai jamais eu l'occasion jusque là, parce que j'étais couvé par ma mère et mon père, et puis par Eve, aussi. Mais là, maintenant que j'étais dans une grande ville, dans un pays étranger, et que j'étais seul, il fallait vraiment que je devienne indépendant. Façon de parler. Je suis toujours dépendant financièrement de mes parents, et heureusement qu'ils ont les moyens, parce que sinon, je sais pas comment j'aurais fait. Personne ne veut employer un type qui risque de s'endormir n'importe quand. Même avec les médocs, ils font pas confiance, alors… Mais bon, quelque part, je dois bien avouer que je les comprends. Je me ferais pas confiance non plus à ce niveau là.
Bref, pour en revenir à ma vie palpitante, et pas juste mes réflexions sur la vie et moi-même dans la vie, le bonhomme m'a tendu le bras, et je me suis appuyé dessus. Il a pas bronché. Faut dire, au risque de me répéter, même si j'y avais mis tout mon poids, il aurait certainement pas bronché des masses quand même. Et donc, en se débrouillant comme ça, on est arrivés à la pharmacie qu'il m'avait indiqué. Entre nous, heureusement qu'il était là, parce qu'elle était tellement petite que s'il m'avait pas guidé, je l'aurais certainement pas vue. Et donc j'aurai erré dans Pittsburgh, boitillant, et maudissant le jeune homme qui m'a foncé dedans.
Donc, finalement, on est entrés dans la pharmacie, et comme y'avait pas trop de queue, j'ai pu obtenir de quoi me désinfecter assez rapidement. Et correctement, surtout. Le temps qu'elle me ramène le tout, et j'étais dehors, accompagné toujours par le type, qui m'a une nouvelle fois tendu son bras pour m'aider à sortir. Et puis il m'a scié.
"Et si je t'offrais un verre ? Ca te permettrait de te soigner tranquillement."
"D'accord, mais pas trop loin alors…"
Bah oui, j'allais pas boitiller jusqu'à l'autre bout de la ville. En plus, ici, c'était pas trop loin de chez moi, alors s'il fallait pas se taper trop de marche pour rentrer, ça m'arrangeait. Forcément. Bref. Avec un sourire, il m'a fait oui de la tête, et m'a emmené dans un bar qui était effectivement pas trop loin. On s'est pris une table tranquille, avec deux banquettes (yes !), il m'a aidé à m'installer, et puis s'est installé en face. La serveuse, une nana avec une poitrine atomique, et certainement pas naturelle (comment elle fait pour se payer la chirurgie plastique avec un salaire de serveuse ?). Mais bref. Il s'est commandé un coca, et moi, j'ai pris un jus de pamplemousse. Parce que j'aime bien ce qui est acide. A la maison, j'ai même du jus de citron. Mais dans ce bar, ils en avaient pas, alors j'ai pris ça.
Ensuite, je me suis un peu reculé sur la banquette, pour poser mon pied dessus, et commencer à me désinfecter. Parce que qui sait combien de chient ont pissé là où je suis tombé, hein ? Et je tiens très peu à avoir du pipi de chien dans mon corps. Aussi bizarre que ça puisse paraître… J'ai retroussé mon pantalon au-dessus du genou, ce qui n'est pas facile, vu que je ne suis pas épais, donc mes jambes non plus, et que je trouve rarement des pantalons dans lesquels je ne nage pas au moins un peu. Si j'étais petit, à la rigueur, j'irai me servir au rayon enfants, des fois, ils font des trucs pas mal, mais je suis grand, alors je suis obligé de prendre chez les adultes, qui sont tous plus baraqués que moi, et donc je nage dans mes futes.
Donc bref, j'ai fait tout ça pour regarder la blessure, et j'ai pu constater de visu, et pas à travers le trou dans mon jean que c'était pas grand-chose. J'en ai donc informé mon euh, compagnon de mésaventure ? Lequel s'est à nouveau excusé, disant qu'il aurait dû regarder où il mettait les pieds. J'aurais eu envie de l'emmerder, j'aurais dit oui. Mais comme il m'a de nouveau proposé de l'aide, j'ai fermé ma gueule, et je lui ai tendu la bouteille d'alcool avec laquelle je luttais (en vain) depuis un moment.
"Tu peux me l'ouvrir ? Je sers à rien, là…"
Normal, c'était l'heure de prendre mes médocs. Donc l'heure ou ceux d'avant avaient cessé d'agir efficacement. Donc l'heure où je sers à rien, c'est un cercle vicieux.
Il a haussé un sourcil, mais n'a rien dit, se contentant de prendre la bouteille, de faire le tour de la table, en embarquant des cotons avec, sur lesquels il a versé de l'alcool (parce que lui, il servait à quelque chose à cette heure-ci), et il a commencé à désinfecter mon bobo. Bien sûr, j'ai serré les dents, l'alcool, ça pique à mort. Mais j'ai pas bronché. J'ai été sage. Ca s'est fini assez rapidement, et après ça, il a déposé un pansement par-dessus, et j'ai limite été surpris qu'il me fasse pas un bisou magique dessus après, vu comment il m'a materné, sur le coup.
Pendant qu'il allait jeter les cotons usés, j'ai plié et déplié ma jambe, pour la tester, et j'ai baissé la jambe de mon pantalon avec moult précautions, et, sagement, j'ai rangé ma gambette sous la table. C'est à ce moment là que la serveuse, dont le badge indiquait "Mandy, barmaid" est venue nous déposer les boissons sur la table, et ses seins dans la tronche. Hum, et si je ne m'abuse, elle nous bouffait aussi des yeux. Fallait avouer qu'il était pas mal mon euh… voisin de table.
Et donc, Mandy-barmaid s'est penchée vers nous, et avec un regard langoureux, elle a susurré (oui, elle n'a pas parlé, elle a susurré)
"Je peux faire autre chose ?"
Woah, j'avais jamais vu ça. Le sous-entendu était tellement évident que la seule chose qui aurait pu être plus flagrante, c'est si elle avait demandé lequel avait l'intention de passer en premier. Mon voisin a laissé échapper un son étrange, qui ressemblait à un grognement. C'est… assez particulier, mais ma foi… Et c'est lui qui a répondu, d'une voix mielleuse, et un sourire incroyablement faux aux lèvres.
"C'est gentil à vous, mais non, merci."
Et moi, j'aurais voulu répondre quelque chose que j'aurais pas pu. J'étais trop occupé à étouffer mon rire dans mon poing. Faut dire que, hem. Non, quoi. Une fois un peu calmé, j'ai lancé un regard angélique (bien que hilare) à Mandy-barmaid qui a fait demi-tour en claquant des talons et en roulant des fesses.
On a échangé un regard qui voulait dire la même chose, puis on a commencé à boire nos boissons. Enfin, surtout lui, parce que moi j'ai pris ma drogue avant. J'ai bien vu qu'il me regardait faire, mais il a rien dit. Et rien que pour ça, et parce qu'il avait rembarré la serveuse, j'ai décidé que je l'aimais bien, ce type là. D'ailleurs, en général, j'aime bien connaître le nom des gens que j'aime bien, alors je lui ai demandé. Et il m'a répondu. Ce qui est un plus indéniable. Chomei qu'il s'appelle. Puis il m'a demandé le mien, alors je lui ai répondu. Le temps que je finisse de dire mon nom, il avait déjà fini son coca, et du coup, j'ai fini mon verre de jus, en me disant que s'il en avait marre de ma pomme, et qu'on avait fini nos verres tous les deux, il n'aurait plus de raison de s'éterniser. Je suis prévenant, moi.
Et lui de me demander si je voulais autre chose. Donc il en avait pas marre de ma pomme. Encore un point pour lui. Très fort, Chomei, très fort. Il m'a conseillé les beignets, ajoutant que ça me ferait prendre du poids, s'il pouvait se permettre. J'imagine que j'ai dû faire la moue, au moins un peu. Mais elle a pas dû être crédible, ma moue, parce que je trouvais ça chou, comment il m'a l'a dit. Alors j'ai souri.
"J'sais que je suis pas épais, mais quand même… J'ai l'impression d'entendre ma mère…"
Il a haussé les épaules, et a répondu que ça le changeait des gens obèses qu'il avait l'habitude de croiser. Tu m'étonnes, vu le pays, le roi du fast-food et de la malbouffe, c'est pas étonnant qu'il en croise. Chez moi aussi y'en a, tu de diras. Des fast-foods et des obèses. Mais, c'est moins fréquent quand même. Mais bref, encore une fois, je divague. Je lui ai donc répondu que j'en prendrais un s'il en prenait un aussi. C'est vrai, quoi. J'allais pas manger tout seul, quand même. Bah si. Parce que d'après lui, il n'avait pas besoin de prendre du poids, lui, et qu'il avait déjà le coca sur la conscience. Bof. Si vous me demandez mon avis, il a pas besoin de culpabiliser pour un coca. Comme dit, il est tout en longueurs, alors franchement… D'après moi, donc, il a pas de soucis de poids. Et je lui ai fait la remarque, avant de virer mon pull doublé. Et le regard qu'elle m'a lancé, Mandy-barmaid, il est pas passé inaperçu. Ca va, faites pas cette tête, j'me suis pas intégralement désapé non plus, j'avais une chemise en dessous, vous croyez quoi ?
Mais donc, pour en revenir à Chomei, il a pas eu l'air convaincu et a haussé les épaules, et a même ajouté qu'il devait faire attention ! Non mais quoi ? Il ose remettre mon jugement en cause ? Enfin bon, chacun son truc quoi. C'est sûr que les poignées d'amour, c'est pas forcément sex' non plus, hein. Cela dit, les os saillants non plus, ok, je me tais. Et pendant que je virais mon pull, il m'a commandé un beignet au chocolat. Pourquoi au chocolat ? J'en ai aucune idée. Certainement parce que tout le monde aime le chocolat. Sinon je me l'explique pas. Ah, si, peut-être que j'ai une tête à aimer le chocolat. Eve m'avait fait la remarque une fois parce que pour mon anniversaire, les gens de la classe m'avaient tous offert du chocolat. Hum. Mandy-barmaid est arrivée quasi-instantanément, comme si elle avait le don de faire jaillir une assiette avec un beignet au chocolat dessus de la paume de sa main. J'en sais rien, ça existe peut-être. J'suis un grand gosse, j'aime croire à l'impossible.
Oh, mais si je ne m'abuse, entre temps un des boutons de son chemisier s'est ouvert. La pauvre, ça doit être gênant de se ridiculiser comme ça. En plus euh… C'est vraiment tout dans la finesse. Je vois pas comment elle pourrait faire pire. Ah, si tiens. Facilement, il semble, vu le naturel avec lequel elle balance ses seins dans la tronche de Chomei. Le pauvre. Cela dit, pour ce que j'en sais, il apprécie peut-être le spectacle. Et toujours dans la finesse, elle lui susurre un "autre chose ?" aussi bourré de sous-entendus que la première fois qu'elle a posé la question. Cette fois, c'est moi qui ai répondu, parce que lui était trop occupé à…? Grogner !
"Euh, tu sais Mandy-barmaid, en général, quand les gens disent non, c'est que c'est non."
Chomei en face de moi a eu l'air surpris que je l'ouvre, mais il a souri, donc j'en conclus que je ne lui ai pas cassé son coup. Et, tout calme, tout souriant, il pose une main sur l'épaule de Mandy-barmaid, qui manque d'en défaillir pour le coup, mais son expression change bien vite quand elle remarque qu'il la repousse. Et lui, toujours calme :
"Vous direz à la direction que vous avez fait perdre deux clients à la maison, je suis sûr qu'ils apprécieront."
Il m'a sérieusement impressionné. A sa place, avec des nénés atomiques sous le nez, je sais pas si j'aurais réussi à être aussi calme et zen. Et puis il avait une sacrée classe avec son flegme genre à toute épreuve, même lors d'une obstruction de la vue par un décolleté plongé sous son nez.
Elle, elle a pincé les lèvres, l'air visiblement vexé. Tant pis pour elle, fallait pas nous faire du plat de cette manière éhontée, scandalisante et surtout pas discrète. Je crois que j'ai vu des regards de compassions venant des tables alentour. Elle se redresse et tente – je dis bien "tente" – de nous toiser du haut de son mètre cinquante à tout casser. Bon, on est assis, elle profite de son léger avantage de taille. Ca se comprend, c'est le seul qu'elle a.
"Ils s'en foutent à la direction, ils aiment pas les pédés. Je me demande comment j'ai fait pour pas m'en apercevoir."
C'est tellement petit que je manque de m'en étouffer avec mon beignet. Alors quoi ? Parce qu'on tombe pas sous le charme de son décolleté plongeant bien rempli par ses nénés atomiques, on est catalogué comme pédé ? Ca s'appelle être méchamment frustrée. N'empêche que c'est la deuxième nana à me cataloguer comme tel en peu de temps. Bon, pour appelle-moi-Amanda, je l'ai cherché en disant que je m'en fous des filles. Mais pour ce qu'elle en savait, j'aurais aussi bien pu être étudiant en théologie et vouloir entrer dans les Ordres. Hm, peut-être que si j'avais les cheveux noirs, ç'aurait été crédible. Mais quand même. Comme ça, direct, ça fait bizarre. Surtout que je venais de quitter Eve. Mais je digresse encore une fois.
Chomei ne l'a pas bien pris. Je me demande pourquoi. Il s'est redressé et cette fois, du haut de ses au moins trente centimètres de plus qu'elle, c'est lui qui l'a toisée. A sa place, je me serais faite toute petite, mais visiblement, elle avait pas l'air si impressionnée que ça. Pourtant, il en dégageait, moi je l'aurais certainement été. Note pour plus tard : si tu recroises ce mec, le fous pas en rogne.
"Même les pédés boivent des cocas et remplissent les caisses. Vous seriez impressionnée pour le profit que vous faites sur leur dos."
Là, je me suis relevé aussi, mais plus pour tenter de le calmer, parce que j'avais pas trop envie qu'il fasse une esclandre en plein milieu du bar. Parce que bon, ça valait pas la peine de se prendre la tête pour elle. En tous cas, c'était mon humble avis. Je lui ai fait la remarque d'ailleurs, mais cette nouille (elle, pas lui) l'a rouvert pour envenimer les choses. Rah, mais elle était conne ou quoi ? Elle voyait pas que je tentais de calmer le coup ? Fallait vraiment qu'elle en rajoute une couche ? Réponse est oui, il semble.
"Oh, mais moi j'ai rien contre." Qu'elle a commencé. "Tu fais ce que tu veux avec ton cul, mon joli. C'est les patrons qui aiment pas, alors qu'ils perdent un client pédé ou qu'ils le gardent, ils s'en foutent un peu, tu vois."
Malheureusement pour moi, Chomei m'a plus ou moins gentiment ignoré. Et a déclaré que puisque c'était comme ça, il boirait son coca chez lui, disant que c'était moins cher et que l'ambiance était de toutes façons meilleure. Et je ne puis qu'abonder en son sens. Parce que Mandy-barmaid est trop agressive à mon goût, que mon canapé est plus confortable, et que chez, moi, j'aurais pas été obligé de me contenter d'un jus de pamplemousse. Et sur ce, il prend sa veste et son sac et se tire. Et moi j'ai récupéré pull de moi et veste de moi, j'ai quand même déposé un billet sur la table, histoire de pas avoir d'emmerdes, et je l'ai suivi, sans vraiment savoir pourquoi, en laissant le beignet derrière moi. J'avais pas faim de toutes façons.
Je sais pas trop pourquoi je l'ai suivi. Peut-être parce que je sentais que je pouvais bien m'entendre avec lui, ou parce que je me sentais pas de rester seul dans ce bar après avoir eu plus ou moins des embrouilles avec Mandy-barmaid. Argh, ce que j'ai pu être con de sortir en chemise, il fait un froid de pingouin dans ce pays. Et je vous raconte pas ce que c'est comme galère que d'enfiler son pull sans lâcher sa veste. En tous cas, je sais que je retenterai pas. Donc ouais, je lui ai plus ou moins couru après, à Chomei, et je lui ai dit qu'il avait l'air furax. Et, encore une fois, il a grogné et haussé les épaules. D'après lui, c'était juste que le genre de comportement qu'elle a eu avait simplement tendance à l'horripiler (oui, c'est le mot qu'il a employé). Et donc, je lui ai très justement fait remarquer qu'elle devait simplement être conne et que par conséquent, il ne devrait pas y prêter attention. Et lui de me répondre que justement, il y faisait pas gaffe. Bref, ma voilà prévenu. Ne pas le mettre en pétard. Message reçu sept sur cinq.
Et puis il s'est souvenu que j'étais un grand blessé (par sa faute !!) et a ralenti le pas en demandant comment allait mon genou. Et donc, comme j'ai un peu une grande gueule, mais ça dépend des moments, j'ai répondu que j'allais m'en remettre, mais que c'était gentil de sa part de se soucier de moi. Et mon grand-gueulisme l'a visiblement calmé, puisqu'il a souri doucement, et m'a demandé si j'habitais dans le coin et si je voulais une escorte pour rentrer. Bon, d'accord, j'avoue. Il l'a pas dit comme ça. Mais il aurait tout aussi bien pu. Bref. Je lui ai montré en me plaçant juste un peu derrière lui, et en pointant l'immeuble au bout de la rue, en face, qui est celui dans lequel je vis, et j'ai dit que c'était là bas que j'habitais. Et lui de hocher la tête sans dire un mot, puis de se tourner vers moi, et seulement après de reprendre la parole.
"Je te laisse rentrer alors, mon cours va pas tarder à commencer… Je peux te demander ton numéro de téléphone ?"
J'ai répondu par l'affirmative, parce que depuis que j'étais là, j'avais rencontré personne, et que lui me semblait bourré de sympathie, qu'il m'avait fait une bonne impression, et qu'il était bah, sympa quoi. Et donc j'ai fouillé dans mes poches, le temps de sortir un bloc notes et un stylo, et j'ai noté mon numéro, en prenant soin d'écrire mon nom avec, histoire de pas filer une feuille avec juste un numéro, et tu sais plus à qui il est, et tu reconnais pas l'écriture, et c'est galère. Et tout en notant, je lui ai demandé de quoi il était, son cours. Puis j'ai arraché la feuille et je la lui ai tendue. Et lui m'a remercié, et m'a répondu que c'était un cours d'anatomie. Ah. Monsieur fait médecine. Intéressant. S'il a un ou deux tuyaux ou adresses… En même temps, c'est pas comme si ma maladie était commune, hein... Mais "advienne que pourra", y parait. Puis tenter ne coute rien.