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Fiction » General » Plume à la main Concours font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Paradise Nightwish
Fiction Rated: M - French - Drama/General - Reviews: 1 - Published: 12-21-06 - Updated: 12-21-06 - id:2293698

Morte Saison

Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du premier concours de Plume à la Main, communauté d'écriture sur LiveJournal. (Lien dans mon profil) Thème : Les belles saisons.

Cela fait cinq hivers que je t’attends.
Cinq hivers gelés, où glacée jusqu’aux os j’attends ton retour.
Aujourd’hui encore, alors que je recompte ces saisons passées si lentement, mais je sais que tu vas revenir.

Les pieds dans la neige depuis quelques heures, j’ai l’impression d’être nue sur un bloc de pierre froide.
Froide comme moi, comme l’air, comme cette saison.
Comme une pierre tombale.

Il y avait tant de sensations et de sentiments mêlés en moi la dernière fois que je t’ai vue.
J’étais troublée, j’étais désoeuvrée.
À présent tout est clair.

C’est l’hiver.

Je préfère rentre, près du feu.
Il dégage une douce chaleur.

Comme chaque hiver depuis ce jour-là, j’attends ici. J’attends après toi.
Et un peu après moi, aussi.
Je voudrais savoir ce que tu fais, à présent. Savoir où tu es. Caresser ta joue du dos de ma main. Juste l’effleurer, une dernière fois.

J’enroule une couverture autour de mes épaules, et je me souviens.

Premier hiver sans toi. Ce chalet m’a paru si vide. Si froid.
Immensité glaciale. Perdue dans mes souvenirs, j’essayais de me convaincre que tu allais venir.

Deuxième hiver sans toi. Il faisait toujours aussi froid. Tout me semblait sombre, alors que je continuais à mettre de l’ordre dans mes pensées.

Troisième hiver sans toi. Le chalet était toujours le même, c’était moi qui changeait. Les murs se rapprochaient de moi. J’étouffais. Il me manquait quelque chose.
J’avais cru voir en toi ce qu’il manquait en moi.

Quatrième hiver sans toi. Constatation horrible.
Les autres saisons, aussi jolies soient-elles, ne comptent plus pour moi. Je ne vivais que pour cet hiver, notre hiver. Je ne me souvenais plus que de décembre et janvier, quand comme aujourd’hui je t’attendais.

Cinquième hiver sans toi. Tu n’étais pas là, pourtant je sentais ta présence au plus profond de moi.
Comme si tu étais venue, et repartie.

Sixième hiver, mais je sais que cette fois tu seras là. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment, mais je sais.

De même qu’en cinq ans j’ai pu mettre un nom sur mes sentiments pour toi.

Le feu s’éteint, je le ravive. Il est comme moi, il t’attend pour revivre enfin.

Je vais à la fenêtre, toujours rien. Mais j’ai tout mon temps. Deux mois à t’attendre.
Deux mois à prétendre n’en avoir cure et m’inquiéter de savoir ce qu’il a bien pu t’arriver.

Je crois bien que je ne serai en paix qu’après t’avoir enfin revue.

Quelques jours déjà que je suis là. Il est encore temps. Une vie à t’attendre.
Et c’est long, une vie.

Froid, encore. Une autre couverture est de mise, je crois.
Dehors, il fait nuit. Et cette nuit est noire.

Je regarde dehors, fixant l’horizon qui demeure pourtant invisible.
Deux lueurs, comme des étoiles, avancent vers le chalet.

Voiture ? Hallucination ?
Bruit de moteur trouant le silence oppressant.
Voiture.

Je souris. Je ne le vois pas, mais je le sens.
Mon sang se réchauffe, je n’ai plus besoin des couvertures.

Le bruit du moteur s’arrête, un bruit de portière qui claque. Puis un autre ?

Est-ce que ce n’est pas toi, ou est-ce que tu n’es pas seule ?

Je me sens un peu perdue, soudainement.

Deux silhouettes, ça parle.
Je deviens folle ?

On frappe à la porte, je me fige.
Je n’ai plus envie de voir cette porte s’ouvrir. Je ne veux plus savoir.

La porte s’ouvre, vous entrez, introduisant avec vous un peu de mon hiver.

Les flocons envahissent l’entrée.
La porte se referme, les silhouettes se secouent.
Un homme, une femme.
Je reste figée, telle une statue de glace au milieu du salon.

Tu es venue.
Tu n’es pas seule.

Tu enlèves ton manteau, lui aussi.
Je te souris faiblement.

« Je pensais bien te trouver là, Sand’ »

Alors tu commences.
« Salut Laetitia. »
« Je te présente mon fiancé. »
« Enchantée »
Je ne le suis pas le moins du monde.
Lui opine simplement du chef. Je crois que nous avons des choses à nous dire, elle et moi.
Je me sens mal, j’ai envie d’être ailleurs.
Je n’ai plus ma place, dans ta vie.
L’ai-je jamais eue ?

Tu t’avances vers moi, j’ai envie de reculer. Mais je ne peux pas bouger.

« Je me suis souvent demandée ce que tu devenais, tu sais ? »
« Même chose pour moi. Je pensais bien que tu reviendrais un jour ici. »
« Comme c’est mignon ! »

Je ne sais pas pourquoi, mais sa phrase me blesse. Chaque minute qui passe est une flèche de plus enfoncée dans mon cœur.

Elle se moque de moi.
L’homme a entrepris de visiter le chalet. Nous sommes seules, alors qu’elle reprend.

« Tu sais, j’ai souvent pensé à cette nuit-là… »

Espoir.

« …Je cherchais un moyen de m’en exorciser. Apparemment, cela a compté plus pour toi que pour moi. Et je me suis dit que par égard pour toi je devrais revenir te dire… Ça ne compte pas. Ça n’a jamais compté, et ne comptera jamais. Tu ne comptes plus pour moi. Je sais juste, grâce à toi, où vont mes préférences. J’étais perdue, tu m’as guidée. Merci, Sandrine. Et… Adieu… »

Et soudain, avant que je n’aie pu dire mot, tout devient noir…

Je suis seule, j’ai froid.
Devant la cheminée éteinte, je me demande si je n’ai pas fait un cauchemar.
Les muscles raidis par une longue immobilité m’empêchent de tourner la tête trop rapidement.
De la neige et des flaques d’eau dans l’entrée.

Je ne peux plus bouger.
J’ai très froid.
J’ai envie de pleurer, mais les larmes ne coulent pas, elles gèlent, perles de glace accrochées à mes cils.

C’est l’hiver, mon dernier hiver.
J’ai mal.
Je sais que je n’ai pas rêvé. Je sais que tu étais là.
Je sais que tu t’es servie de moi. Que tu t’es moquée de moi.
Je n’ai pas pu te dire ce que je ressentais.
D’ailleurs, qu’aurais-tu fais ? Tu aurais ri ? Assurément.
Mes sentiments, tu t’en moques.

Pourquoi est-ce que je t’ai attendue ?

Tu sais, je sens ma vie couler hors de moi, comme un fleuve qui déborde avant de se tarir. Je n’ai pas envie d’endiguer le flot vital. Je n’ai pas envie de m’accrocher. Je me noie.

Cette fois, je me souviens simplement que l’hiver, ô combien la plus belle des quatre, est appelée morte saison.

Maintenant, je comprends enfin pourquoi.

fin


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