| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
Titre : Mal de ciel
Chapitre un : S’échapper ? D’accord…
Auteur : Kestrel21
Base : Original.
Statut : En cours.
Genre : Un tout petit peu de yaoï. Et puis… Ça m’énerve de devoir classifier comme ça !
Disclaimer : A MOI ! TOUT !
Kunsan, Corée du Sud, 1998.
La plupart des gens qui fréquentaient Kang Jin Ho le pensaient comme un modèle d’intégration et de réussite sociale. Lorsque souvent on le complimentait à ce sujet, il répondait que cela n’avait pas été facile ou encore que c’était effectivement un motif de fierté, c’était selon son humeur d’alors.
Parfois également, il se contentait d’un haussement d’épaule et d’un sourire benoît, surtout lorsqu’il était occupé à débarrasser une table, ce qui généralement lui demandait une grande concentration. Les clients, attendris, déclaraient alors que la fausse modestie était le début de l’orgueil et qu’il lui fallait reconnaître qu’il forçait l’admiration.
Ce qui à Kunsan plus encore qu’ailleurs n’était pas un vain mot car la plupart des gens il est vrai partaient avec à son égard un avis défavorable. Personne dans cette petite ville côtière n’ignorait que le tenancier du restaurant du port ne pouvait se vanter de posséder un pedigree équivalent à celui des autres habitants.
Oh bien sûr, le temps avait eu le mérite d’atténuer la différence comme l’étrangeté et neuf ans avaient suffi à endormir la méfiance de la communauté. Et puis honnêtement, qu’avait-on réellement à reprocher à Jin Ho ?
Sa cuisine ? Elle était savoureuse, mention spéciale pour ses savoureuses nouilles froides.
Son physique ? Jin Ho était normal, pour ne pas dire banal. Il était de taille moyenne, portait des lunettes puisque ses petits yeux étirés et légèrement tombants ne lui assuraient qu’une vue médiocre. Ils portaient ses cheveux noirs courts, ses épaules étaient étroites et ses muscles peu développés.
Son caractère peut-être ? Il était très discret, peu bavard mais savait être de bonne compagnie.
Ses origines alors ? C’était plus à ce niveau que le bât blessait même s’il était évident qu’il fut Coréen de souche, il parlait en effet la langue comme seul en était capable un natif.
Seul son accent pourtant à présent très atténué laissait à certains de ses clients les plus âgés et les plus pointilleux un sentiment de malaise, voir inspirait une méfiance quasi viscérale.
Cet accent qui lors de son atterrissage à Séoul neuf ans plus tôt l’avait aussitôt étiqueté comme « étranger » alors qu’il était né et avait grandi à quelques cinq cent kilomètres au nord de la capitale. Cinq cent kilomètres qui pourtant semblaient aussi facilement franchissables qu’à pied la distance terre-lune.
Jin Ho en effet était né à Pyongyang trente-trois ans plus tôt et personne ici à Kunsan n’était en mesure de dire ce qui avait bien pu le conduire ici.
Certains encore se le demandaient parfois mais la plupart ne voyaient pas l’intérêt de se poser la question car Jin Ho, même s’il ne l’était pas dans les faits, était devenu Sud Coréen dans l’âme.
Il n’était en rien semblable aux autres « cousins du Nord » ayant fait défection, mal éduqués, malpropres, inadaptés, agressifs, toujours montrés du doigt avec l’accroissement régulier de la violence en milieu urbain.
Ce phénomène cependant n’était visible à Kunsan qu’à la télévision ou dans les journaux, la plupart de ses habitants n’avaient même jamais eu l’occasion avant l’arrivée de Jin Ho de rencontrer un déserteur du dernier bastion stalinien du globe. La Corée du Nord par ailleurs ne paraissait plus aussi terrifiante, ni même aussi mystérieuse. Il devenait de bon goût de s’en moquer, ce qui était facile et ne coûtait rien.
C’était aussi parce qu’outre cette origine douteuse, on ne savait rien de Kang Jin Ho et de ce qu’avait pu être sa vie que l’on s’en moquait.
De plus, il était à présent d’autant plus intouchable qu’il était depuis peu fiancé à une jeune Sud Coréenne dont la photo encadrée trônait sur son comptoir et qu’il disait vouloir épouser à la fin de l’année.
Ce qui somme toute atténuait remarquablement, voir totalement, la défiance qu’on eût pu encore éprouver à son égard.
L’agent pénétra chez moi, il était six heures du matin. J’étais seul, il était accompagné. Il me salua à peine, me demanda spontanément si j’étais bien Kang Jin Ho. Alors que je répondais que j’étais effectivement Kang Jin Ho, il voulût tout de même voir mes papiers d’identité.
Cet interrogatoire ne m’inquiétait pas, je ne voyais pas ce qu’on pouvait me reprocher.
Alors quoi ? L’agent en me rendant mes papiers me demanda courtoisement si la bonne marche de mon établissement nécessitait des employés. Question qui d’emblée me parût saugrenue, j’exerçais seul mon métier depuis sept ans sans que jamais la nécessité de faire venir de l’aide ne se soit faite sentir.
Mais ce genre de réponse serait visiblement malvenu, je haussais donc les épaules.
« Car la personne qui m’accompagne sera sans doute bien en peine de se faire embaucher ailleurs qu’ici, je le crains. Vu les circonstances, vous me semblez l’homme de la situation. »
Présenté comme cela, je ne pouvais décemment pas refuser, quelle que fut la nature du service demandé. Ce qui faisait partie du calcul.
Le personnage en question était une jeune homme, une vingtaine d’années tout au plus, épais comme un ver de terre, sec comme un criquet, vêtu sommairement d’un pantalon noir trop grand pour lui et d’un tee-shirt sale. Ses cheveux étaient rendus gris par la poussière, ses bras noirs de crasse, crasse un peu plus diluée sur son visage émacié, l’agent avait dû le forcer à se débarbouiller un tant soit peu avant de venir me trouver.
Il avait détourné la tête, fixant sur sa gauche un point invisible, sans doute pour éviter d’avoir à croiser mon regard. Je le devinais cependant extrêmement concentré sur nos propos.
Ce que je comprenais tout à fait, si le policier disait vrai, là se jouait son avenir.
Je voyais mal en quoi j’étais l’homme de la situation ni en quoi j’allais pouvoir lui être utile mais je comprenais parfaitement à quel point son aspect repoussant pouvait rebuter les honnêtes commerçants. J’aurais pu même m’en sentir offusqué. Ainsi on me pensait barbare au point d’être insensible à son aspect négligé… ?
L’heure n’était pas aux questions, l’agent désirait apparemment en finir au plus vite. Je n’avais pas mon mot à dire.
M’estimant à même de remplir la mission pour laquelle il venait d’office de me désigner, l’agent fit signe au jeune homme de s’approcher, comme répugnant à le toucher. Celui-ci s’exécuta sans bruit, tête baissée avec une humilité servile. Il traînait dans son sillage des relents âcres de vomi et d’urine. La seule lueur animant son regard que je croisais enfin était le reflet de la fenêtre à laquelle il faisait face, de larges cernes bleutés débordaient sur ses joues, agrandissant jusqu’à la démesure ses yeux en amande, pourtant déjà larges et étonnement peu bridés.
Je le devinais très blanc sous la légère et inégale barbe qui recouvrait son menton mais son aspect maladif lui fit trouver grâce à mes yeux.
Ce qui devait également être le but recherché.
Je lui tirais spontanément une chaise, me demandant soudain si ses jambes de phasme seraient à même de le soutenir encore longtemps. Il courba la tête en signe de remerciement et s’y assit sans s’affaler.
Je l’observais avec circonspection quand l’agent, m’attrapant par l’épaule, m’attira à l’écart. Se plaçant de manière à surveiller les moindres faits et gestes de son protégé, il me révéla ce qu’il savait. Qui se résumait à bien peu de choses mais qui fut bien suffisant pour comprendre à qui j’avais affaire.
La marine coréenne avait été contactée tôt ce matin par un navire de commerce chinois croisant en mer Jaune. Il transportait d’après leur contact un Nord Coréen activement recherché par le régime. La Chine ne désirant pas lui accorder l’asile politique pour des raisons qui n’avaient pas été élucidées, un petit bateau Sud Coréen spécialisé dans les interventions nocturnes quitta la côte pour récupérer le clandestin et lui accorda l’asile. L’embarcation d’ailleurs mouillait toujours dans le port de Kunsan avant de dés ce soir rejoindre sa base et le déserteur lui se trouvait là, assis, immobile et muet.
Comme je le supposais, ils avaient d’emblée songé à moi pour intervenir auprès de lui.
N’étais-je pas après tout moi aussi passé par là, n’avais-je pas souffert du manque d’aide ici au Sud ? Je détestais réellement ces formules toutes prêtes mais je n’étais pas encore suffisamment idiot pour le lui faire remarquer. D’autant qu’il ne me laissait pas placer un mot.
Aider mon semblable à s’en sortir face à un pays hermétique à ses problèmes serait pour moi la meilleure chose à faire, je savais bien comment étaient les gens, conformistes à l’excès, étroits d’esprit, jamais prêts à faire un geste.
Lorsque je demandais si le gouvernement n’était pas sensé lui alléguer une aide financière, il me rappela à juste titre qu’il devait être déclaré pour en bénéficier efficacement.
Non, vraiment, si je voulais bien faire ce geste, cela ôterait à tout le monde une épine du pied, et le gouvernement saurait sans nul doute s’en souvenir.
Admettons. Avais-je vraiment le choix de toute façon ?
Et le policier me quitta en me prévenant que j’aurais sans doute du mal au début à lui soutirer quelques mots. « Tous les mêmes ces Nordistes, on les accueille, on les nourrit, on les aide et vous croyez qu’ils en seraient reconnaissants ? Non mais qu’est-ce qu’il leur faut, je vous le demande ! »
C’est ça…
Je ne fus pas mécontent de le voir partir. Enfin seul, ou presque. Mais mon invité semblait par son silence se confondre avec le papier peint. Il ne me regardait même pas. Je lui servis en guise de petit-déjeuner un bol de riz au kimchi (1) et m’assit à table face à lui. Mains croisées sur la table, j’observais les rainures inégales du bois puis déchaussais mes lunettes, les essuyais du pouce, attendant.
Attendant qu’il fasse quelque chose, qu’il me remercie ou s’excuse de déranger, qu’il me donne son nom, qu’il se mette à manger, qu’il me regarde tout simplement.
Ou si même cela était trop demandé, au moins de me donner un signe qu’il respirait encore et qu’il n’était pas, comme je commençais à le soupçonner, séché sur pied.
Mais autant s’asseoir face à un mur, il resta immobile et muet comme un poisson mort.
Je me levais donc et me dirigeais vers la cuisine, je n’avais pas après tout que ça à faire. Lorsque cinq minutes plus tard, je jetais un œil dans la salle à manger, il achevait déjà son bol.
Nous ne nous regardâmes pratiquement pas jusqu’au soir. Je vaquais à mes occupations, il se perdait dans ses pensées, toujours assis sur cette même chaise que je lui avais désigné. J’avais pris la décision de m’octroyer trois jours de fermeture, histoire de réorganiser tout ce qui serait nécessaire pour faciliter l’adaptation de mon compatriote. Et la mienne, de surcroît.
Je lui préparais un endroit où dormir dans l’appartement que je louais au-dessus de mon restaurant. Une petite pièce sombre, attenante à la salle de bain, moins confortable qu’une vraie chambre mais néanmoins plus grande qu’un placard. Je n’avais de toute façon guère mieux à lui offrir.
Vers trois heures de l’après-midi, je lui fis signe de me suivre à l’étage en le surprenant en train de piquer du nez sur la table et de temps en temps se passer une main nerveuse dans le cou, où je finis par distinguer une vilaine cicatrice d’un blanc laiteux qui serpentait sur sa gorge comme un mille-pattes monstrueux.
Il s’exécuta docilement suite à mon invitation et je lui indiquais sa couche. Je m’attendais à le trouver surpris, voir heureux mais il semblait trop épuisé pour laisser filtrer une quelconque émotion.
Comprenant qu’il n’attendait que mon départ pour s’y laisser choir, j’ouvris la porte de la salle de bain pour le laisser regarder à l’intérieur, espérant qu’il comprendrait de lui-même le message subliminal. Il le comprit et me regarda comme si je cherchais à l’empoisonner.
Ce n’était pas mon genre de forcer quelqu’un à faire quelque chose qu’il ne désirait pas, j’étais plutôt conciliant dans ces cas-là. Sans doute était-ce de la paresse. Quoi qu’il en fût, ce n’était pas à moi de l’obliger à se décrasser s’il n’en avait pas envie, tout incommodé que j’étais pourtant par l’odeur pestilentielle qui émanait de lui.
Une autre raison un peu moins avouable me poussait à le laisser sans insister davantage. J’étais pour ainsi dire réellement malade à l’idée de le toucher, le ceinturer pour le traîner sous la douche était donc la dernière chose à laquelle j’étais prêt.
Je forçais néanmoins un peu plus sur le message, j’entrais, tournais ostensiblement le robinet de l’évier pour en remplir une petite bassine, sortais un gant propre sur lequel je fis mousser du savon.
Il me regardait faire sans esquisser un geste, sans montrer le moindre signe d’irritabilité ni d’ailleurs le moindre signe de quoi que se soit, si ce n’est de fatigue. Ou d’ennui.
Je finis pas le laisser et me dirigeai spontanément vers le téléphone pour appeler Kyung-soon. J’avais soudainement l’espoir qu’elle accepterait de venir aujourd’hui. Peut-être même que si je la prévenais à l’avance, si elle parvenait à fabuler auprès de son père, oui peut-être allions nous pouvoir passer le nuit ensemble…
J’avais envie de toucher une femme.
Je n’eus au bout du fil que le bruit lancinant de la tonalité, je raccrochais et sortis dehors contempler la baie de Kunsan, sans doute dans l’optique d’apercevoir « le petit bateau Sud-Coréen spécialisé dans les interventions nocturnes ». Mais il était sans doute déjà reparti.
Aucun bruit ne filtrait de la salle de bain. Ce fut ainsi jusqu’au matin suivant. Il aurait tout aussi bien pu être mort.
A ce compte-là, je songeais que la cohabitation ne s’avérerait sans doute pas si terrible que ça…
Je pris auprès de lui des engagements auxquels je me tins religieusement. Des engagements qui avaient le mérite de lui permettre de s’acclimater et celui de m’éviter des efforts inutiles.
Durant les trois semaines qui suivirent son arrivée, nous n’échangeâmes pas un mot.
Nous communiquions au début le moins possible, un courbette le matin en guise de bonjour, une autre le soir, une ou deux encore durant la journée lorsqu’il me remerciait de lui fournir sa pitance. Le but pour moi était d’attendre le bon moment pour commencer à parler, lorsque nous en aurions réellement la nécessité.
Moyennant quoi je continuais à vivre comme je l’avais toujours fait depuis l’ouverture de mon restaurant, dans une tranquille solitude, à peine émaillée de temps en temps par l’apparition de l’ombre silencieuse de mon colocataire.
Cela commença à changer lorsque, comme je l’avais prévu, il commença à manifester le désir de communiquer davantage avec moi, sans pour autant paraître prêt à échanger des mots.
Il se levait désormais à la même heure que moi et m’accompagnait durant mon repas. Puis, comme souhaitant me prouver sa reconnaissance de l’accueillir, il se réveilla un peu avant moi pour disposer sur la table les ustensiles de cuisine dont nous avions l’habituelle nécessité.
Profitant de ses bonnes dispositions, je commençais alors à l’initier à la bonne marche de mon restaurant, je lui montrais comment arranger les tables avant l’arrivée des clients, comment transporter plusieurs verres ou bols sans risquer de les casser. Sans pour autant faire preuve d’un fol enthousiasme, il suivait scrupuleusement mes instructions.
Je le vis alors plusieurs fois faire mine de poser une question à chaque fois mais quelque chose semblait le freiner.
J’ignorais alors si c’était parce qu’il ne se sentait pas encore prêt à converser avec moi ou par peur de briser la règle tacite du silence qui s’était spontanément imposée.
Moi-même j’hésitais. Il me fallait avouer que je m’étais très bien habitué à sa présence silencieuse, je craignais donc sans doute qu’il ne perde avec la prise de parole cette absolue discrétion que j’appréciais plus que tout chez lui.
Je préférais donc attendre encore, peut-être par paresse, une fois n’était pas coutume. Mais l’occasion ne venait pas. Pourtant, en l’observant à la dérobée, je le vis souvent ouvrir la bouche comme pour émettre un son sans que rien n’en sortit malgré tout.
Ce manège finit par m’agacer prodigieusement, ainsi cela devait être à moi de faire cet effort, l’effort d’établir une relation puisqu’il ne semblait pas vouloir marquer ce premier pas ? J’étais ennuyé par cette perspective.
Et pourtant, moi qui avait au départ tablé sur son silence pour conserver ma tranquillité d’esprit, je me surpris à désirer enfin qu’il parle et qu’il mette fin au plus tôt à ce jeu que je finissais par juger stupide et puéril.
Aussi un jour que nous travaillions côte à côte dans la cuisine, il fit de nouveau mine de parler mais encore une fois fut retenu par cette peur ou cette pudeur que je semblais lui inspirer.
Je lui proposais alors de me dire une fois pour toutes ce qu’il voulait savoir, sans doute avec plus de sécheresse que je l’avais prévu mais je m’en fichais.
Contrairement à tout ce que j’avais imaginé, il ne sembla pas surpris outre mesure par ce brusque changement des règles du jeu. Je soupçonnai qu’il avait pressenti ma réaction bien avant moi en sentant monter crescendo mon agacement. Il me répondit qu’en effet, cela serait sans aucun doute bien plus pratique de communiquer ainsi.
Le soir, en repensant à cette évolution dans nos rapports, je me sentirais offusqué par ce que je voyais comme de la suffisance mais sur le moment, j’étais surtout content que nous nous soyons compris aussi bien et aussi vite, m’épargnant ainsi de fournir de plus amples explications par rapport à ma conduite.
Je le présentais aux clients qui m’interrogeaient sur son identité comme ce qu’il aurait très bien pu être, un jeune homme à la recherche d’un emploi stable venu d’un petit village en périphérie de Kunsan. Cela suffisait à satisfaire leur curiosité et ils ne cherchaient ensuite guère à engager avec lui la moindre conversation. Ce qui l’un et l’autre nous arrangeaient spécialement.
Je pensais d’abord que la venue de la parole entre nous atténuerait la froideur de nos rapports. Ce en quoi je me trompais, même si ça ne tenait qu’à moi de faire changer tout cela.
Car insensiblement, je devins plus dur à son égard, lui parlant plus sèchement, lui souhaitant un bon jour ou une bonne nuit d’une voix monocorde et peu intéressée. Et surtout au fur et à mesure que le temps passait, ne parlant pratiquement que pour lui donner des ordres ou lui faire des reproches. Avec le recul, je me trouve injuste et répugnant mais cela ne semblait alors atteindre en rien mon colocataire. Tout comme lors de notre période silencieuse, tout semblait glisser sur lui, rien ne paressait avoir la moindre espèce d’importance à ses yeux.
Il suivait mes directives avec l’obéissance d’un androïde, haussait les épaules et s’excusait platement lorsque je m’en prenais à lui pour des raisons de plus en plus futiles et gratuites au fil des jours. Il n’eut jamais l’ombre d’une plainte ou d’un reproche alors qu’il devait forcément s’apercevoir de la bêtise de mon comportement. Mon esprit amer s’empara de cette conduite et, consciemment méchant, je lui reprochais sa servilité.
Je compris que je l’avais blessé lorsqu’il tourna carrément les talons sans répondre quoi que se soit.
C’est à partir de cela que je m’aperçus de toute la stupidité de mon attitude, en comprenant que cette réaction m’avait soulagé. Ainsi il n’était pas aussi insensible et mutique que je l’avais crû, je m’empressai à partir de cette déduction de corriger mon comportement. Je m’excusai.
Il accepta mes excuses sans l’ombre d’une hésitation mais j’eus l’intuition qu’au fond, cela lui était bien égal.
Sans doute ne m’aurait-il jamais dit son nom si je n’avais pas un jour fini par le lui demander, en ayant eu un jour assez de lui dire « Toi » et parfois aussi « Jeune homme » pour m’adresser à lui. Egalement avec la soudaine prise de conscience de l’incongruité de notre situation : Prés de sept semaines que nous vivions ensemble dans une relative intimité et je ne savais toujours pas comment le nommer. Ma requête m’avait spontanément paru anodine, normale et légitime. Mais ça ne lui semblait certainement pas aussi évident, quoi que je ne comprenais pas pourquoi.
Quoi qu’il en soit, il me fallut insister. Cela m’ennuya, je n’avais jamais eu à beaucoup insister pour obtenir ce que je désirais. Ou tout du moins avais-je pris l’habitude de céder très rapidement lorsque la difficulté me semblait trop ardue. Mais cette fois pourtant je fus intraitable, ce qui me surprit moi-même.
Et c’est lui qui céda. Voilà que je venais de le forcer à révéler quelque chose qu’il ne souhaitait pas, en contradiction avec tous les principes que je m’étais imposé au fur et à mesure des années.
Il s’appelait Hyun. « Le sage ». Voilà qui lui allait un peu trop bien selon moi.
Sage, il l’était, c’était de l’ordre du certain. Tellement sage que maintenant encore il ne parlait que lorsque cela était vraiment nécessaire, tellement sage qu’il avait cautionné mon habitude déplorable de lui reprocher le moindre écart en se taisant.
Tellement sage qu’il baissait les yeux lorsque je lui parlais.
Et qu’il ne souriait jamais.
Mais cela, me rendis-je compte, je n’aurais jamais osé lui en tenir rigueur de vive voix, si grande en soit pourtant mon envie.
Je ne voyais plus Kyung-Soon que sporadiquement. Nous ne rencontrions déjà que trop peu régulièrement à mon goût, son père comme sa mère préféraient d’après ses dires nous tenir éloignés jusqu’à décembre, mois de notre union. J’essayais cependant de détourner l’interdiction le plus fréquemment que possible, en lui rendant des visites se transformant en simples visites de courtoisie lorsqu’il s’avérait qu’elle n’était pas seule. Ce qui hélas était trop souvent le cas. Depuis notre rencontre il y avait un an de cela, nous n’avions eu l’occasion de faire l’amour que deux fois. Cela me frustrait mais je me consolais en songeant qu’après la cérémonie, ces rencontres clandestines et rarissimes ne seraient plus qu’un souvenir, désagréable malgré son entêtant parfum de souffre.
Ces temps-ci, ne sortant pratiquement plus de chez moi, nos possibilités de rencontre étaient de plus en plus aléatoires. Et étonnamment, cela ne m’était plus aussi insupportable, sans que je sache tout à fait pourquoi.
Sans doute s’interrogeait-elle sur la raison de mon silence mais je me refusais à y songer, me contentant d’appeler irrégulièrement, comme pour conjurer ma culpabilité et presque soulagé lorsque ça ne répondait pas.
Lorsqu’au contraire, c’était ma fiancée qui décrochait, une peur irrationnelle m’envahissait à l’entente de sa voix et je devais moi-même me faire violence pour n’en rien laisser paraître.
Elle aussi par ailleurs me semblait alors étrangement distante. Lorsqu’elle me reprochait à juste titre l’irrégularité de mes appels ou de mes visites, c’était avec détachement. Nous échangions des paroles banales à pleurer avant que l’un de nous ne se décide à raccrocher.
Ces conversations me laissaient un déplaisant sentiment d’irréalité.
J’avais plusieurs mois plus tôt juré fidélité à Kyung-Soon, si longue que fût l’attente imposée par ses parents et je n’avais jamais regretté cette promesse car plus que jamais, c’était elle que je désirais. C’était à elle que je pensais lorsque je me masturbais le soir dans mon lit, activité plus rare à présent du fait de la proximité de Hyun. C’était toujours Kyung-Soon que je déshabillais cent fois en rêve, c’était ses formes que je voulais pétrir et son odeur que je voulais humer. Depuis notre rencontre, je ne m’étais jamais surpris à désirer d’autres femmes.
Et voilà que je sentais mon désir s’émousser, mon ardeur se flétrir pour ne laisser place qu’à du vide dans ma tête.
C’est à ce sujet que j’eus pour la première fois avec Hyun une conversation réelle et poussée, dans la mesure de nos moyens. Ce qu’il me déclara et que je jugeais terriblement désabusé pour un garçon de son âge ne me rassura pas pour ma vie future avec Kyung-Soon. Et pourtant, parvenir à échanger des idées avec lui, même sur un sujet a priori aussi peu prompt à éveiller son intérêt, me réjouit. Cela parachevait la relation de confiance que je faisais de mon mieux pour instaurer entre nous
J’avais ainsi le sentiment de laisser la porte ouverte à d’autres révélations d’importance.
Un jour que je craignais plus que tout de voir arriver fut le jour où j’octroyais à Hyun sa première paye. Comment parvenir à lui expliquer ce qu’on attendait de lui à ce stade, qu’il lui fallait se déclarer, ouvrir un compte en banque… ? Lui expliquer que ce qu’on lui avait remis était une carte de crédit, à quoi cela servait, dans quelles circonstances il serait susceptible d’en avoir besoin, qu’un simple chèque sorti de son carnet valait autant qu’on le désirait ? J’en avais par avance mal à la tête.
Je lui remis le jour fatidique son salaire en espèces, comme pour évaluer l’étendue de son ignorance. Je lui tendis une enveloppe contenant les vingt-mille wons (2) que j’avais décidé de lui octroyer tant qu’il vivrait sous mon toit. Ce qui tenait plus de l’argent de poche que du véritable salaire.
Il l’ouvrit, observa pensivement les billets puis les fourra dans la poche de son pantalon comme s’il voulait remettre à plus tard un examen plus minutieux. Je lui demandai s’il savait un peu prés de ce que ces bouts de papier valaient. Il y réfléchit puis hocha la tête lentement, ce qui ne me rassura pas. Je décidais de ne pas insister sur ce point et continuait mon investigation.
« Tu sais ce que tu vas pouvoir faire avec ? »
Il ne dit rien, ne bougea pas. Apparemment, mes petits cours d’initiation à l’économie capitaliste n’avaient pas été aussi efficaces que je l’avais crû. Mais il avait, tout du moins me semblait-il, saisi une chose : Cet argent était à lui, rien qu’à lui et même s’il venait de ma poche, je n’avais pas le droit de le lui reprendre.
J’avais insisté sur ce point et il l’avait appréhendé, bien que ne visualisant sans doute guère à quoi cela le mènerait.
Moi aussi je me posais cette question car il ne sortait presque jamais. Non pas que j’ai fait quoi que se soit pour l’en empêcher mais parce que le monde lui faisait peur.
Je ne pouvais que comprendre cela. Et y compatir. Tout cela ne me rappelait que trop ma propre situation lors de mon arrivée à Kunsan pour que je me permette une critique.
« Jin Ho, où êtes-vous né ? »
Ce fût ce soir-là la première question véritablement personnelle qu’osa me poser mon compagnon d’infortune. Et si elle ne m’avait pas tant surpris, sans doute lui aurais-je encore une fois reproché le vouvoiement dont il continuait d’user pour s’adresser à moi, lui assénant que j’avais beau être son supérieur hiérarchique, nous vivions sous le même toit depuis plus de trois mois.
Je détestais réellement de plus ces formules ridicules d’obséquiosité et ne comprenais pas qu’il ne veuille pas s’en départir. Mais j’avais beau lui en faire la remarque, rien ne changeait, ce qui avait le don de m’agacer.
Mais disais-je, ce jour-là, je ne cédai pas à cette mauvaise habitude de me mettre en colère pour un rien en prenant conscience que, s’il était pour moi un mystère ambulant, j’en étais un pour lui également.
Je dû avouer n’y avoir jamais songé auparavant, persuadé depuis le jour où il avait franchi mon seuil que l’agent lui avait décrit ma situation. Ou alors qu’il était suffisamment intelligent pour comprendre que jamais au grand jamais on ne l’aurait confié aux bons soins d’un Sud Coréen de souche dont la réputation eut de ce fait été ternie à jamais.
J’avais supposé tout cela, et bien d’autres choses encore. Je me rendais alors compte qu’il n’y avait rien d’évident en ce monde.
« Je suis né à Pyongyang. » avais-je donc annoncé platement. J’ajoutais également que j’y avais demeuré jusqu’à mes vingt-deux ans.
Il resta longtemps pensif et je restai longtemps à le regarder penser, oubliant totalement ce que j’étais en train de faire.
« … Moi aussi, j’y suis né. »
Il avait marmonné cela dans sa barbe, avec détachement. Je me taisais toujours, espérant sans doute collecter d’autres informations.
Mais il ne dit plus le moindre mot de toute la soirée.
Je ne sus jamais si ma réponse le satisfit, ce qu’il en déduisit, ce qu’elle lui apporta de plus. Mais moi, songeant à la sienne, je repris ma vieille habitude de supposer à n’en plus finir.
Ainsi donc il était né à Pyongyang. Ce qui au Nord ne pouvait signifier qu’une chose : Sa famille devait être dans les petits papiers des plus hauts dirigeants. Ne naissait pas n’importe qui à la capitale, son père faisait sans doute partie de ceux qui avaient prouvé leur loyauté indéfectible au « Soleil du XXIème siècle » (3).
Que m’avait précisé l’agent déjà ce fameux jour ? Il avait parlé d’un « déserteur Nord Coréen activement recherché par le régime ». Bien entendu, le simple fait d’avoir fait défection faisait d’un Nord Coréen un ennemi potentiel. Ce que j’étais sans doute encore moi-même.
Penser à tout cela me donnait mal au ventre et troublait mon sommeil. Pendant neuf ans, j’avais consciencieusement enterré tout cela, bien décidé à m’intégrer du mieux que je le pouvais dans ce pays d’accueil qui ne pouvait qu’être le mien.
Et j’y avais réussi, mieux que n’importe lequel de mes compatriotes, j’avais su m’adapter et la récompense suprême de mes efforts viendrait en décembre, lorsqu’en épousant Kyung-Soon, j’obtiendrais sa nationalité de façon officielle.
Y songer m’avait de nombreuses fois calmé dans le passé. Mais dés ce jour, ce ne fût plus jamais le cas.
Le premier véritable clash entre nous eut pour origine un après-midi calme et sur le moment, je ne m’aperçus pas de sa gravité ni ne m’imaginait un seul instant son impact sur nos relations futures.
Ayant achevé ses corvées plus tôt que prévu du fait du manque de clients, Hyun s’était assis à une table et semblait somnoler. Faisant fi de sa fatigue, je lui reprochais vertement son inaction, allait même jusqu’à me mettre à crier.
Lorsque j’y repense, la fatigue faisait des ravages également dans mon esprit, cela faisait plusieurs nuits que je dormais mal, voir pas du tout et j’avais alors le culot d’attribuer à Hyun cette faiblesse, par un sot et quelconque amalgame. Quoi qu’il en soit, je fus sans nul doute infecte et l’envoyais aussitôt à d’autres tâches. Il ne dit rien, comme à son habitude ne protesta pas et m’obéit sans rechigner.
Mais ce fut sans nul doute l’étincelle qui mit le feu aux poudres.
Je fus réveillé la nuit suivante par du raffut dans la cuisine. On ouvrait et fermait les placards par à-coups, les robinets pour laisser couler l’eau, j’entendais les cliquetis d’ustensiles de fer s’entrechoquant.
Lorsque j’y pénétrais, je dus allumer la lumière pour y voir quelque chose car on sévissait dans l’obscurité la plus totale.
C’était Hyun. Je le découvris la tête dans un placard, tous les tiroirs étaient ouverts, leur contenu répandu par terre, il flottait dans l’air une lourde odeur de café. Il avait dû renverser le pot que je gardais à côté de l’évier.
Debout sur la pointe des pieds, il fourrageait bruyamment dans le placard à la recherche de je ne sais quoi et ne réagit pas lorsque la lumière jaillit au plafond. Je m’approchais, lui tapotais doucement le dos. Je croisais son regard surpris lorsqu’il se retourna sur moi.
Avant que je ne le fasse à nouveau se détourner d’une gifle retentissante.
Si ce geste le choqua ou même lui causa de la douleur, il n’en laissa rien paraître. Au contraire, il soutint mon regard avec une insolence qui me mit tellement en rage que je le frappais une nouvelle fois sans chercher davantage à retenir ma force.
« Tu es content de toi, hein, sombre crétin ? »
Plus tard, j’aurais honte d’en être venu à lui parler ainsi mais j’étais pour l’heure trop ivre de colère pour m’en soucier. La seule chose que je comprenais, c’était qu’il me défiait sur mon propre terrain, et d’une manière que je n’aimais pas du tout. Et qu’il ne semblait avoir aucunement l’intention de se justifier, encore moins de me présenter ses excuses.
« Dis quelque chose tout de suite ou je te casse la gueule ! Ne t’avise surtout pas de t’imaginer que je plaisante ! »
J’avais totalement oublié la cuisine dévastée, pourtant origine la plus logique de mon accès de fureur. La seule chose qui comptait pour moi, c’était que cette comédie cesse. Sans quoi je me sentais tout à fait prêt à mettre ma menace à exécution.
J’aimerais dire qu’à ce stade, j’étais prêt à tout pour voir mon autorité reconnue. Alors que je me sentais fléchir, ses yeux qui luisaient d’un ressentiment aussi terrifiant qu’il était contenu
m’immobilisaient sur place, me faisaient perdre la belle assurance que j’avais dans mon raisonnement.
C’était à lui que revenait la culpabilité, c’était à lui de me faire ses excuses. Pourquoi donc avait-il choisi cette manière-là de se venger de ce que je lui avais fait subir l’après-midi même ? Pourquoi moi l’avais-je si durement rappelé à l’ordre ? S’imaginait-il que c’était à moi de me faire pardonner mes exactions ? Toutes ces questions et suppositions ébranlaient ma confiance, je ne savais plus que penser. Pire, je me sentais dangereusement ployer.
Qui sait combien de temps nous nous fixâmes ainsi ? Dix secondes, une heure peut-être. Je fus le premier à détourner le regard, signifiant ma défaite.
« Alors quoi ? Vous n’avez donc plus besoin d’un petit défoulement ? » tança-t-il, venimeux.
J’avais à présent honte comme jamais de m’être ainsi emporté et je ne trouvais qu’une seule chose à dire.
« Tutoies-moi, sale petit con… »
Cette même nuit, nous ne dormîmes pas. Juste après avoir failli mutuellement nous étriper, je nous préparais silencieusement du thé au milieu de la cuisine. Je préférais m’activer de manière à me calmer et réfléchir plus posément à ce qu’il venait de se passer. J’avais envoyé Hyun m’attendre dans ce que j’avais pompeusement baptisé la « salle à recevoir », la plus grande pièce de la maison où étaient disposés des coussins autour d’une table basse en bois. Cela me permettait entre autre d’éviter par un demi-tour malencontreux d’apercevoir les marques sur son visage, reflets de mon emportement insensé.
J’espérais vraiment qu’elles disparaîtraient le plus rapidement possible afin de me faire oublier ma culpabilité à présent ravageuse.
Mais je me souvenais notamment d’une simple coupure à son avant-bras due à un coup (il avait un jour mal négocié son virage entre les tables) et qui deux semaines plus tard s’était à peine départie de son vilain aspect bleuté et d’où suintait encore par intermittence du pus malgré mes soins. Des détails tels que celui-là dénotaient encore clairement son manque de résistance et laissaient présager le pire au moindre virus passant par là.
Cela me fit irrémédiablement songer à l’état déplorable qui avait été le sien le jour de son arrivée, de sa faiblesse, de son aspect fiévreux et maladif.
Dont il se départait certes progressivement grâce à son habitude de se laver régulièrement et aux copieux repas qu’il ingurgitait, il s’épaississait, parvenait à un peu mieux remplir ses habits qui tombaient désormais moins sur lui comme autant de morceaux de peau distendue.
Mais certains détails comme celui-là étaient toujours là pour me rappeler le presque cadavre puant et crachant qu’il était lorsque je l’avais pris sous ma coupe quelques mois plus tôt.
Le rejoignant avec mon breuvage, je nous servais et sans mot dire, je l’observais humer la fumée qui montait de sa tasse, les yeux fermés. Je m’étais déjà aperçu qu’il aimait particulièrement le thé et me promis de penser à lui en préparer plus fréquemment.
Le silence se prolongeait, devenait lourd comme chape de plomb, je cherchais quelque chose à dire, à raconter, quelque chose surtout sans aucun lien avec ce qu’il venait de se passer.
« … J’ai quitté Pyongyang, j’avais vingt-deux ans, comme tu le sais… » Mon entrée en matière parut l’accrocher.
« Ma famille faisait partie de la Nomenklatura (4), par la grâce de mon grand-père paternel. C’est du moins ce qu’on m’a toujours dit. Il s’était distingué par un plan de bataille très efficace pendant la guerre de Corée et avait été plusieurs fois décoré par Kim Il-sung lui-même. A sa mort mon père hérita de son prestige et se créa le sien grâce à des ronds de jambe bien placés, pour nous faire une place sous les feux du Soleil. Je n’ais pas à m’en plaindre, grâce à cela, j’ai connu vingt-deux années aussi paisibles que possible sous ces latitudes. Jusqu’à ce que je sois envoyé à Berlin pour y suivre des études d’ingénieur. Berlin Est bien entendu, c’était en janvier 1989… »
C’était la première fois de ma vie que j’évoquais tout cela. Je n’y avais même jamais songé. Pas plus qu’à ce que me demanderait sans aucun doute Kyung-Soon lorsque nous serions mariés.
On lit toujours que raconter ses souvenirs ou un épisode marquant de sa vie étreint le cœur voir tire les larmes.
Pourtant je ressentais tout comme si c’était une autre personne qui avait échappé à son cornac Nord Coréen à l’entente de se qu’il se passait au cœur de la capitale allemande en ce jour comme les autres. Qui avait couru, couru au milieu d’une foule hurlante, révoltée et bigarrée, enfin unie en ce jour comme les autres.
Qui avait couru jusque de l’autre côté du Rideau de Fer… En ce jour comme les autres.
« L’ambassade de Corée du Sud en RFA m’a offert une protection rapprochée durant les trois jours qui précédèrent mon rapatriement à Séoul. Etonnamment, je me souviens surtout aujourd’hui de combien j’ai haï le voyage en avion. J’y ai été comme malade alors qu’il ne m’était rien arrivé de ce genre lors du vol Pyongyang-Berlin. C’était comme du vague à l’âme mais si fort qu’il m’en affectait physiquement. Je passais plusieurs heures dans les toilettes à vomir tripes et boyaux, à renifler, presque à pleurer. Pas de mal de l’air mais ça s’en rapprochait. De « mal de ciel ». Comme si je commençais à saisir que tout ce que j’avais jusque là connu venait de s’effondrer, combien là où j’allais la vie serait plus difficile et amère que tout ce que je pouvais imaginer. Tout en sachant pertinemment que je me dirigeais enfin vers un endroit où j’avais une place, où je serais enfin réellement chez moi… et libre. »
Cette dernière donnée le plongea dans un abîme de perplexité, je le vis à son regard soudain vague.
« Tu n’as rien ressenti de semblable sur le bateau ? » questionnais-je, comme il se taisait.
Il cligna des yeux, ses yeux que la maigreur de son visage laissait paraître démesurés.
« Je ne crois pas. » admit-il, comme soudain en pensée à des kilomètres d’ici. « Je ne savais pas qu’on pouvait ressentir quelque chose comme ça. »
J’insistais.
« Ah. Mais tu devrais pourtant t’en souvenir, on ne vit pas ça tous les jours... »
Comment passer d’un absolutisme aussi castrateur que celui qui sévissait au Nord à la liberté en apparence la plus totale découverte ici sans être bouleversé, chamboulé au point d’en avoir des bleus à l’âme ? Voilà bien quelque chose que je ne parvenais pas à appréhender.
« Tu ne peux pas être indifférent à cela. Quand je pense qu’à mon arrivée à Berlin, la RDA m’avait paru une terre accueillante et amicale en comparaison de l’étouffement que je subissais à Pyongyang ! Mais tu as bien une sensibilité tout de même ? »
« Qui sait si elle ne dormait pas ? »
Cette réponse qui n’en était pas une me dérouta. C’est alors que comme pour signaler la fin de la conversation, je le vis ramener ses jambes sous lui et se relever, languide. Je pris conscience en l’examinant que je tombais de sommeil.
Je crûs pendant quelques instants qu’il allait quitter la pièce sans ajouter un mot. Je m’apprêtais même à m’en sentir vexé lorsqu’il s’accroupit afin de se trouver à mon niveau.
« Merci. »
J’eus un acquiescement laconique et comateux, pour signifier que rien ne l’y obligeait. Alors qu’au contraire, j’étais ravi de ce geste. Il posa sa main sur mon épaule, la serra brièvement et fortement avant de quitter la pièce.
Je décidais d’y voir une preuve d’affection. Et surtout de pardon.
Il lui arriva par la suite de me poser des questions, de me demander d’éclaircir un point ou de m’attarder sur une partie de mon récit, souvent aux moments les plus inopportuns.
Mais nous avions tacitement décidé de ne plus jamais évoquer ce qui avait conduit à ma confession.
Je lui répondais généralement avec un luxe de détail, satisfait de capter ainsi son intérêt et, je devais bien l’avouer, content d’avoir enfin en face de moi quelqu’un avec qui je pouvais m’épancher sans crainte.
Hyun m’écoutait continuellement avec une patience de psychanalyste. Cela me plaisait.
Mais il se taisait.
Comme toujours.
A suivre…Notes :
(1) Chou saumuré.
(2) Environ 17 euros.
(3) Surnom donné à Kim Jong-il.
(4) La minorité privilégiée qui dans l’URSS stalinienne ne manquait de rien. Le régime Nord-Coréen a reprit le mot russe à son propre compte.