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Author: Kestrel21
Fiction Rated: K+ - French - General/Drama - Reviews: 10 - Published: 12-26-06 - Updated: 02-06-07 - Complete - id:2295693
Titre : Mal de ciel

Chapitre 2 : … Mais pour aller où ?

Auteur : Kestrel21

Base : Original.

Statut : Achevé.

Genre : Yaoï assez explicite sur la fin. Et puis… Ça m’énerve toujours de devoir classifier comme ça, rien de nouveau sous le soleil.

Disclaimer : A MOI ! TOUT !

C’est à cette époque que je commençais à lui confier de petites commissions pour moi à Kunsan car le voir sans cesse enfermé ne me satisfaisait guère. Et puisqu’il ne semblait lui-même pas prêt à s’y résoudre, il était aussi de mon devoir de lui forcer la main.

Même s’il ne m’en fit pas la demande express, je l’accompagnais une première et unique fois dans le centre de Kunsan, lui expliquais comment acheter un ticket de bus puis d’une manière générale comment choisir les produits alimentaires que je lui demandais. Il m’observa et m’écouta avec une attention soutenue et une expression grave, comme si malgré l’extrême complexité de ce que je lui expliquais, il désirait acquérir mon estime en s’en acquittant de son mieux.

Cette attitude m’amusa mais me combla également. C’était la seconde fois que je le surprenais aussi concentré sur mes propos, le déclencheur ayant sans doute été le récit de ma vie, qui bien que concis et éludé m’avait comme grandi à ses yeux.

Je disposais à présent sur lui d’une certaine aura, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’avais enfin par rapport à Hyun un statut qui me convenait. Celui d’un chef digne d’estime aux yeux duquel on craint de déchoir, celui d’un professeur respectable, d’un pédagogue endurci par l’expérience.

Pour la première fois surtout j’avais un réel pouvoir, c’était tout nouveau pour moi mais mon ego en était flatté d’assez agréable manière.

Hyun se satisfaisait-il autant que moi de cette situation ? Au départ, je ne me posais même pas la question. Mais le temps passa et me poussa un soir à le lui demander sans détour, par simple acquis de conscience.

« Es-tu content d’être ici ? »

Alors qu’il était occupé à passer une dernière fois le balai sous les tables, il s’arrêta, me regarda et réfléchit quelques instants. La franchise de sa réponse me déconcerta plus que je n’aurais su le dire.

« Sincèrement ? Je ne sais pas. »

« Avez-vous encore des nouvelles de votre famille ? »

Voilà la question qu’il me posa un matin lors de l’ouverture du rideau de fer. Et qui me mit alors que tout allait bien d’une mauvaise humeur qui me surprit moi-même. Je lui grognais une insanité et ne lui adressais plus la parole de la matinée.

Par la suite, je m’en voulus une fois de plus de ma grossièreté et de ma réaction excessive, je m’excusais avec maladresse et me heurtais à son mépris.

Ainsi mon pouvoir sur lui s’arrêtait là où commençait son assurance.

Alors, presque écrasé et priant sa grâce, le soir-même, je lui avouais que non.

Non, je n’avais plus aucune nouvelle de ma famille depuis 1989 et ma fuite à Berlin Ouest. Et j’évitais plus que tout de penser où ma lâche défection avait dû les conduire.

Ma mère, mon père, ma petite sœur qui devait fêter ses treize ans dans quelques mois…

Envoyés dans la région la plus froide et la plus ingrate du pays, affamés, meurtris, enfermés dans des camps…

Pour de si hauts dignitaires de la Nomenklatura, cette déchéance avait dû être pire de la mort. Mort qui était peut-être enfin survenue pour les libérer de ce camp de concentration gigantesque qu’était la patrie du Grand Leader Kim Jong-il…

Je délivrais tout cela à Hyun debout dans l’embrasure de la porte de sa chambre où il s’était renfrogné quelque une heure plus tôt. Je le devinais malgré l’obscurité dont il s’était entouré assis sur son matelas et m’écoutant de toutes ses oreilles. Et je m’attendais à tout de sa part sauf qu’il me prenne par le bras pour me faire asseoir à son côté. Je me laissais entraîner avec une certaine réticence, n’ayant jusqu’ici trouvé agréable une telle promiscuité qu’avec Kyung-soon.

C’était cette Corée qui m’avait rendu ainsi, solitaire, froid, désaxé. Les gens ici en ayant tout ce que l’on pouvait désirer faisaient mine de pouvoir se passer d’aussi simples autant qu’essentiels petits gestes. Cette intimité forcée me mit mal à l’aise mais je n’en laissais rien paraître, de peur de le vexer.

L’imagination est une traîtresse, elle peut rendre fou, lui confiais-je. Et je m’imaginais moi que si par un heureux ou terriblement triste hasard ils étaient toujours en vie, leur haine envers moi ne devait plus connaître de limite. Et que moi aussi par moments je me haïssais pour cela, que cela m’empoisonnait la nuit, la vie. Je songeais à mon père qui été parvenu à force de patience à m’obtenir un visa pour l’étranger. Pour ma mère qui peut-être ne pouvait encore s’empêcher de m’aimer malgré tout et à qui il ne devait plus guère rester que les yeux pour pleurer.

Pour ma sœur enfin qui n’avait pas connu d’enfance et ne connaîtrait pas davantage de vie.

Ce soir-là je bénis l’obscurité qui nous entourait et qui m’évita le déshonneur de lui laisser voir à quel point j’étais bouleversé. Mais il ne fait aucun doute qu’il le devina tout de même car la masse sombre de son corps se déplaça plus prés encore du mien et que sa main osseuse se referma sur ma nuque avec quelque chose qui ressemblait un peu à de la compassion.

Cela me réconforta terriblement malgré le malaise que cette peu commune proximité créait en moi.

Car pour la première fois depuis notre rencontre, le silence qui nous entoura n’avait plus rien de froid et de languissant. Il était au contraire comme comblé par notre double chaleur.

Je ne m’attendais pas à ce que ce soit Hyun qui le brisât. Encore moins en prononçant de telles paroles.

« L’imagination est peut-être une traîtresse. Mais je sais que la réalité la dépasse largement. Si vous saviez ce qu’ils ont vraiment dû endurer, vous ne perdriez pas que le sommeil. »

Il n’y avait dans sa voix aucune trace de mépris ou de sarcasme. Mais j’entendis une amertume qui m’irrita et me désola.

« De quoi parles-tu ? »

« Des camps. »

Ce fût comme si je le découvrais soudain alors que je prenais conscience jusqu’à quel point tout de lui m’était totalement inconnu.

J’ignore combien de temps il parla mais à aucun moment je ne sentis mon attention défaillir. Tout comme moi c’était la première fois qu’il évoquait tout cela, tout comme moi, il semblait relater les faits comme si une toute autre personne que lui-même les avait vécu. Avec détachement. Il ne laissa aucunement déborder ses sentiments à la mention de tout ce qu’il avait subi durant sa jeune vie. Jamais sa voix ne vibra, jamais la main qu’il avait toujours posée sur ma nuque ne trembla, c’est à peine si je sentis parfois sa pression s’accentuer.

Lui aussi tout comme moi était né privilégié, son père était diplomate, chargé de l’ambassade Nord-Coréenne à Yaoundé au Cameroun.

Et pour lui aussi tout avait basculé en 1989, lui aussi à cause d’une insurrection populaire qui ne le concernait pas.

Sauf qu’il n’avait pas vingt-deux ans mais onze.

Il n’avait jamais su exactement quels mots avaient précipité cette déchéance. Juste que celle-ci datait du jour où son père avait depuis Yaoundé appris la nouvelle de la mise à mort du « Conducator » roumain Nicolae Ceausescu et de la naissance de la toute nouvelle République de Roumanie. Des mots lui avaient sans doute échappé, un simple constat : « Ils devraient faire attention à Pyongyang. C’est peut-être ainsi que cela se passera un jour… »

Ce fût suffisant. Sans doute eut-il tout le loisir de regretter ses paroles dans l’avion qui le ramena manu militari à la capitale.

On était venu un jour armé vider leur appartement à Pyongyang et les emmener. Hyun était alors assez grand pour comprendre la gravité de la situation, pas son plus jeune frère qui courrait en tout sens dans la maison vide, s’imaginant sans doute que c’était un jeu. Lorsqu’on les fit monter dans un véhicule militaire à peine recouvert d’une bâche, on s’était chargé de le faire taire, il pleurait contre sa mère, plus silencieux qu’une tombe.

Hyun avait ainsi retrouvé son père, qu’il n’avait plus revu depuis ses quatre ans. Mais aux circonstances ne convenaient pas des retrouvailles pleines d’effusion, ajouta-t-il avec une ironie qui me surpris.

Camp n° 15, entre la petite ville de Chasang et la frontière chinoise, ils y parvinrent cinq jours plus tard, de nuit et n’en ressortirent plus jamais.

Pendant neuf ans.

Neuf ans de sa jeunesse, de sa vie, de son temps sur cette planète ingrate, il l’avait passé dans des conditions que (il avait en tout point raison) j’étais incapable de concevoir.

Sans cesse tiraillé selon ses propres mots entre le confort qu’offrirait la mort et son désir pulsionnel de vivre malgré tout.

Il avait subi les pires brimades, les pires humiliations, assisté de visu à des assassinats, à des agonies prolongées jusqu’à l’absurde, avait lui-même participé à des meurtres collectifs.

Je sais bien qu’il ne me raconta pas tout. Il y avait bien trop à dire et il ne désirait pas s’étendre plus que nécessaire.

Enfermés dans le noir de cette chambre sans fenêtre, nous perdions totalement la notion du temps. Parla-t-il une heure, une nuit entière ? J’aurais été bien en peine de le dire.

Il avait toujours sa main sur ma nuque et je le sentais lentement s’assoupir, il se taisait parfois durant de longues minutes et son souffle se faisait à mon oreille si régulier que je doutais qu’il soit encore éveillé. Mais il se remettait toujours à parler, à voix de plus en plus basse, jusqu’à ce que se ne fut plus guère qu’un souffle. Il était alors quasi endormi, se collait presque à moi comme pour m’inciter à partager ma chaleur. Cela m’aurait gêné en temps normal mais j’étais beaucoup trop hors du temps voir de moi-même pour m’en soucier. Je sentais également mais confusément qu’une dérobade de ma part le blesserait plus que je me l’imaginais.

A un moment la limite fut définitivement franchie, il s’appuya vraiment sur mon corps, laissa basculer sa tête dans le creux de mon cou. Il s’était à nouveau tu et j’attendis un temps qui me parût interminable qu’il ne bouge ou ne parle à nouveau. Mais rien.

Je me dégageais donc de l’espèce d’étreinte qu’il avait formé autour de moi, plaçais ma main derrière son crâne pour empêcher sa tête de basculer vers l’arrière et le couchais sur son lit.

Je me levais et pour finir rabattit sur lui la couverture. Je me sentais alors exceptionnellement ému par cette gestuelle typiquement paternelle, celle que j’adopterais sûrement un jour avec le fils que me donnerait Kyung-soon.

C’était comme un enfant que j’avais face à moi. Un enfant trop vite forcé de s’adapter à tout ce que la vie pouvait lui apporter de pire en matière de cruauté. Un enfant qui au fond ne désirait que pouvoir enfin se construire une véritable vie. Encore chamboulé par ses révélations, je me promis silencieusement de faire mon possible pour l’y aider.

Une étrange lueur grisâtre irisait le ciel et se reflétait dans la baie lorsque j’entrouvris ma fenêtre.

Pour voir le soleil se lever, il me fallait passer à une petite lucarne située de l’autre côté de la maison, à l’Est. Mais cela ne valait pas le voyage, je savais que les immeubles modernes me le cacheraient jusqu’à ce qu’il soit haut dans le ciel.

J’avais souvent pensé un jour à quitter Kunsan et m’installer dans un autre port, celui-ci tourné vers l’Orient. Rien que pour pouvoir contempler chaque jour le soleil se lever au dessus de la mer du Japon et songer qu’il n’y avait vraiment qu’à cette heure-ci que la Corée méritait réellement son titre de Pays du Matin Calme.

La nuit n’était pas mon domaine, je ne l’avais jamais aimé. Et pourtant l’arrivée du jour naissant ne m’apporta cette fois pas le moindre réconfort.

Durant la semaine qui suivit cette nuit d’aveux, il ne me parla plus. Je ne dis pas qu’il ne prononça plus le moindre mot comme aux premiers temps de notre vie commune mais il ne me révéla rien qui mérite d’être rapporté. Quant à moi, malgré les questions qui se bousculaient dans ma tête, je ne tentais pas de lui forcer la main.

Il agissait d’ailleurs comme s’il regrettait ses confessions, comme s’il était gêné d’avoir à mes yeux acquis autant de transparence. J’étais peiné par son attitude et aurait aimé avoir à l’esprit et à la bouche les mots qui l’auraient rassuré et de fil en aiguille poussé à continuer son récit.

Mais ne trouvant pas, je me taisais également. Jusqu’à ce que je comprenne que j’étais le seul apte à débloquer la situation. Faire le premier pas n’était pas dans mes habitudes mais il me fallait faire cette concession sans quoi nous ne nous rencontrerions sans doute jamais plus.

« Pour être ici aujourd’hui… Tu es parvenu à t’enfuir ? »

Je supposais cela à tout hasard même si cette hypothèse tenait vraiment de l’improbable. Qu’il soit ou non rattrapé, le fugitif était de toute façon condamné à mourir, de froid, de faim, sous les coups de ses tortionnaires ou d’une balle dans la nuque.

Je frémissais à la simple pensée que Hyun ait eu à subir quelque chose d’aussi atroce. Je ne pouvais plus m’empêcher de l’imaginer, encore plus sale et mal en point que la première fois qu’il m’était apparu, si petit et fragile face à des militaires armés et vêtus d’uniformes copiés sur ceux de l’armée Rouge.

En tous les cas, les erreurs commises par son père, qui avait également fait condamné sa famille, étaient par définition impardonnables et imprescriptibles. La détention était immanquablement à perpétuité, peu importait alors si on entrait en camp à six ans ou déjà au seuil de la mort, le régime demeurait sans pitié.

La première fois que je lui posais cette question, il préféra quitter la pièce plutôt que d’y répondre. Je ne m’en offusquais pas contrairement à mon habitude mais ne lâchais pas prise pour autant. Il avait trop attisé ma curiosité.

Je lui reposais la question dés le lendemain, il l’éluda d’une manière semblable mais au cours de la journée y répondit, au moment où je m’y attendais le moins.

« Je ne me suis pas enfui. On m’a libéré. »

« Pourquoi ? »

J’étais interloqué.

« C’est un peu long. »

« J’aimerais savoir. Et savoir aussi ce qui t’a conduit jusqu’ici. »

« C’est encore plus long. »

« Ce n’est pas grave. »

Il sembla satisfait de ma réponse, il abandonna son couteau et s’assit sur une chaise.

J’avais pour principe d’éviter autant que possible d’être distrait durant mon travail en journée, même pendant les heures creuses où mon restaurant était, pour ainsi dire, vide. Mais si vraiment il avait choisi ce moment pour s’entretenir avec moi, j’étais tout à fait prêt à faire une entorse à mes principes.

Seule sa mère était encore en vie lorsqu’on était venu ce jour-là les arracher à leur enfer, eux et deux autres familles. On les avait ramené à Pyongyang sans un mot d’explication, sans plus de raison qu’ils n’en étaient partis neuf ans plus tôt.

Tous ignoraient ce qui les attendaient et les suppositions les plus étranges et les plus inquiétantes se murmuraient à voix très basse. Sa mère ainsi qu’une femme plus âgée pleuraient de silencieuses autant que chaudes larmes lorsqu’on les pressa de descendre une fois de retour à la capitale, plus d’une semaine après.

Ils apprirent qu’ils étaient libres et eurent même droit à en entendre la raison véritable de ce brusque changement d’attitude du régime à leur égard.

Hyun possédait en effet des parents qui constituaient la communauté Coréenne vivant au Japon et à laquelle Pyongyang endetté réclamait des devises depuis déjà plusieurs mois. La plupart avait accepté de céder de l’argent à condition de pouvoir rencontrer les membres de leurs familles et s’assurer de leur bonne santé. Fort de cela, le régime Nord-Coréen s’était vu contraint de faire libérer les membres en question qu’il n’aurait sans cela eut aucun scrupule à laisser mourir.

Hyun n’apprit l’existence de cette branche de sa famille que ce jour-là, ils les rencontra en chair et en os quelques semaines plus tard, en terrain neutre, dans la petite ville de Kaesong, à proximité de la zone démilitarisée (1) et donc de la frontière avec le Sud.

Il rencontra une femme disant être la cousine de son père, son mari, originaire de Séoul et l’un de leurs enfants, âgé de dix-sept ans. Il avait alors interdiction absolue de révéler ce qu’il avait subi durant les neuf années précédentes sous peine d’un retour immédiat au camp qui avait été le théâtre de sa déchéance.

Ils ne surent trop quoi se dire mais la femme manqua de se mettre à pleurer de joie de le voir enfin. N’étant pas idiote, il devinait parfaitement ce par quoi il avait dû passer. Il reçu en cadeau de l’argent liquide, presque 50 000 wons (2). Jamais il n’avait reçu ni même vu autant d’argent de sa vie.

Le droit lui fut accordé de demeurer à Pyongyang. Hyun y trouva non sans mal un petit travail de manutentionnaire chez un fabriquant de chaussures, et gagnait à peine de quoi faire vivre sa mère, c’est à ce niveau-là également que les « Japonais » comme ils avaient coutume de les appeler, se révélèrent d’une grande aide.

Probablement aurait-il pu continuer longtemps ainsi si sa mère n’avait pas quelques six mois plus tard succombé à une péritonite aigue qui n’avait bien entendu pas pu être prise à temps. Cela lui permit de comprendre que vivre tenait désormais de l’impossible. Du moins tant qu’il demeurait dans ce pays qui l’asphyxiait.

Il décida de tenter le tout pour le tout et de risquer le passage en Chine.

Ce n’était pas une vaine décision et il avait toutes les chances d’y laisser sa peau mais enfin, il n’avait plus rien à perdre. Il lui restait plus de 35 000 wons alors, qu’il dépensa pour payer son embarquement clandestin dans les cales d’un autobus transportant des touristes chinois (3) se rendant à la frontière. Ainsi que le prix de son passeport pour l’Empire du Milieu, aux gardes postés à intervalles réguliers tout au long de la frontière.

Il ne faisait aujourd’hui plus aucun doute pour Hyun que c’était l’un d’eux qui, sentant le moment opportun, l’avait dénoncé et fait passer du rang de simple « citoyen » à celui d’ennemi public à capturer mort ou vif. De préférence mort.

On m’appela alors depuis la salle, me faisant redescendre d’un coup à ma propre condition triviale de travailleur. Grommelant, je me dirigeais vers le réfectoire non sans avoir fait promettre à Hyun d’achever son histoire le soir même.

Il eut à cela un hochement de tête laconique.

Plusieurs fois ensuite durant l’après midi, je le surpris en train de s’adonner à un curieux manège. Chaque fois que je tournais les yeux vers lui, il cessait toute activité et demeurait immobile, me fixant avec dans les yeux quelque chose qui ressemblait à de la gratitude.

Comme si le simple fait qu’on puisse ainsi lui accorder tant d’attention le comblait.

Il avait passé presque trois mois caché en Chine, principalement dans la petite ville d’Andong où il passa de maisons en maisons avec la bénédiction de la communauté Coréenne qui y résidait. Notamment grâce à une Chinoise nommée Li Weï, dont l’oncle était lui aussi un rescapé du régime Nord-Coréen. Elle l’abrita durant plus de trois semaines et il eut finalement beaucoup de mal à la quitter. Elle surtout le laissa partir avec beaucoup de regret et de peur. Bien que n’étant capable de se comprendre que sporadiquement (elle ne parlait guère que quelques mots de coréen), ils s’étaient beaucoup attachés l’un à l’autre.

C’était donc à elle que s’adressait le petit encart qu’il m’avait prié de poster plusieurs semaines auparavant. Un petit mot succinct que j’avais lu bien malgré moi. « Je vais bien, je suis en lieu sûr. Merci pour tout. Hyun »

La suite, je l’avais déjà deviné, dans la partie la plus importante du moins. Il avait réussi à se faire amener dans le plus grand secret à la ville portuaire de Dalian où l’un de ses protecteurs avait forcé la main au capitaine d’un navire marchand pour qu’il accepte de le prendre à son bord.

C’était de là qu’il était enfin parvenu à contacter la marine Sud-Coréenne et qu’enfin prenait fin un calvaire de dix ans.

« Parfois même, en y repensant… Je ne parviens pas à réaliser que je suis toujours en vie… »

C’était par cette simple phrase qu’il avait conclu, celle également qui m’avait fait revenir dans le moment présent, mais sans savoir quoi dire.

« Donc effectivement. En comparaison de tout ça, je peux dire que je suis heureux ici. »

Je ne cherchais pas à deviner ce qu’il voulait réellement dire par là. Son histoire me faisait me sentir coupable.

Il se leva trois jours plus tard les yeux rouges et étrécis, le visage d'une pâleur fantomatique, le nez prit et une toux aussi fréquente que désagréablement rauque.

Je feignis au départ de ne pas m’en alarmer mais lui intimait tout de même de ne pas trop en faire ce jour-là. Ayant pourtant enfin perdu cette instinctive obéissance aveugle qui avait dans les premiers temps sous-tendue à notre relation, il accepta bien volontiers et je le surpris à rester longuement assis, reniflant par intermittence, se prenant le front entre les mains et se frottant les yeux. Sous les regards curieux de nombreux clients qui inconsciemment ou non évitaient les tables voisines de la sienne, comme par crainte d’une quelconque contamination.

Vers la fin de la journée, constatant que son état de fatigue incommensurable et ses visibles maux de tête ne passaient pas, je lui ordonnais d’aller prendre sa température. Il acquiesça et alla derechef s’enfermer dans une pièce adjacente. Presque trente-neuf degrés et son pouls, constatais-je, battait à une vitesse déraisonnable.

Je l’envoyais au lit à cinq heures à peine de l’après-midi et contactais un peu plus tard une cliente trop fidèle pour refuser, qui allait d’ici deux années achever ses études de médecine.

Cela peut paraître assez égoïste mais l’état de mes finances ces temps-ci faisait que la venue de quelqu’un de qualifié ne faisait pas alors partie de mes priorités.

Elle vint le lendemain et lui diagnostiqua une trachéite sans gravité en apparence mais peut-être doublée d’une pneumopathie. Je me chargeais dans l’heure de me procurer la liste étonnamment longue des médicaments prescrits.

C’est en observant le pharmacien emballer mes paquets que j’entendis quelqu’un derrière moi me héler. Me retournant, j’interceptais le regard de la personne que j’avais certainement le moins envie de voir à cet instant.

Un peu plus loin derrière moi dans la queue qui s’était formée face au comptoir, Dae Shin, celui qui était en passe de devenir mon futur beau-père, m’observait sans bienveillance.

Il paressait contrarié mais ce serait m’accorder trop d’importance que d’imaginer que j’étais la source directe de cet énervement. D’autant que la contrariété semblait être son état naturel. Et pour ce que j’en savais, cette grimace qu’il arborait pouvait parfaitement être l’équivalent chez lui du contentement bonhomme éprouvé par le sexagénaire lambda pénétrant un milieu désormais familier : la pharmacie où on lui dispenserait sans sourciller ses pilules miracle contre les douleurs stomacales, contre sa tension jouant le yoyo ou contre le stress occasionné par les changements incessants d’un pays en plein boum économique.

« Shin » en Coréen était sensé signifier « confiance » mais le cas du père de Kyung-Soon était pour moi particulier. Je doutais, aujourd’hui plus encore que d’habitude, d’être un jour capable de placer ma confiance en ce nain à tête de tortue qui tirait toute son énergie (phénoménale en vue de son âge pour ce que j’avais pu constater) de son réservoir inépuisable de hargne et qui ne se complaisait que dans le mépris de l’autre.

Et il n’y avait absolument aucune raison que moi, qui étais dans son optique venu de mon pays de fou furieux uniquement pour lui voler sa fille, je trouve grâce à ses yeux.

Je me dépêchais de quitter le bâtiment et, à ma grande horreur, il me suivit sans même prendre le temps de faire ses propres achats.

« Comment allez-vous, Kang ? »

« Très bien monsieur, répondis-je en haïssant soudain cette formule infantilisante. Et vous, comment vous portez vous ? »

Il fronça les sourcils, flairant certainement l’intérêt minimal que je porterais à sa réponse. Ses yeux se plissèrent dangereusement et, sans prévenir, il plongea une main fouineuse dans mon sac de médicaments.

« Tiens…, fit-il, sournois, en observant sous tous les angles un petit paquet de cachets. C’est pour vous tout cela ? Vous me semblez pourtant pétant de santé… »

Je sentais bien que ces paroles supportaient une double signification mais j’étais encore loin d’imaginer ses pensées.

« Pourtant il me semblait que vous viviez toujours seul. » asséna-t-il, se faisant plus explicite.

Lui non plus ne semblait pas décidé à me faire confiance. Voilà qu’il me soupçonnait d’entretenir une maîtresse au nez et à la barbe de sa petite chérie.

Je rentrais chez moi au pas de charge, essayant du mieux que je le pouvais d’endiguer mon énervement afin d’être agréable avec Hyun.

Dae Shin, apparemment satisfait d’avoir gâché ma journée, avait pratiquement dans l’instant tourné les talons, me laissant là à ruminer tous les noms d’oiseaux par lesquelles je le qualifiait.

C’était mon jour de fermeture, je ne m’étais pas attendu à découvrir une petite silhouette assise à une table à l’intérieur de la salle.

Silhouette qui se redressa instantanément à ma vue.

« Bonjour Jin Ho. »

Je restais un instant bouche bée.

« … Bonjour Kyung-Soon. »

Elle s’approcha, si jolie dans un petit ensemble traditionnel qui laissait libre cours à sa féminité.

« … J’ai croisé ton père, en ville, annonçais-je, pour dire quelque chose.

Elle haussa les épaules.

« Tu es comme lui, tu crois que je ne cherche plus à te voir ? Tu crois que je ne t’aime plus ? » Demandais-je, de but en blanc.

« Je pourrais. »

« Kyung-Soon, je veux t’expliquer. Ton père a laissé sous-entendre que je voyais quelqu’un d’autre. Tu préfères me croire moi, qui te jure que non, ou lui, qui essaye de te persuader de ne pas m’épouser parce que je ne suis pas aussi Sud Coréen ou aussi bien installé dans la vie qu’il l’aurait voulu ? »

Je préférais être bien clair dés le départ, n’ayant pas l’énergie de passer par des minauderies, des tours et des détours pour me faire comprendre. Mais contrairement à ce que j’aurais pu penser, elle ne s’en formalisa pas. Malgré son éducation rigide, Kyung-Soon savait aussi bien que moi faire fi des convenances quand il le fallait. Et elle n’était pas en reste pour se qui était de se défendre ou d’attaquer, malgré sa condition de femme. Ce qui était également ce que j’appréciais chez elle.

« Je sais que tu n’aimes pas mon père, je ne crois pas que ce soit pour autant une raison de l’accuser. L’accuser de quoi en plus ? De s’inquiéter pour moi et de vouloir mon bien ? Tu serais bien mesquin. »

« Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! » m’alarmais-je, sentant que la conversation tournait à mon désavantage.

Elle pinça les lèvres.

« Pour qui est-ce ? » demanda-t-elle en désignant mon paquet.

« Ton père m’a posé exactement la même question. Et j’avais prévu de t’en parler…, annonçais-je, signifiant ma défaite. Ce n’est pas pour une femme, si ça peut te rassurer. »

Elle parût se détendre un bref instant.

« J’héberge depuis quelques mois une réfugié Nord-Coréen, expliquais-je, abrégeant. La police me l’a amené un matin et me l’a laissé sur les bras sans me demander mon avis. Il m’aide à faire marcher mon restaurant. Et hier, il est tombé malade. »

Je priais pour que Hyun n’ait rien entendu de ce je venais de dire, je n’avais aucune idée de la manière dont il le recevrait.

L’explication arracha à ma fiancée un haussement de sourcil mais elle parût juger mon explication plausible.

« J’ai voulu l’expliquer à ton père tout à l’heure. Mais il ne m’a pas laissé placer un mot. »

« C’est bien de lui. »

« Alors tu me crois ? »

« On va dire que oui. »

« Alors tu m’aimes ? »

« J’aurais juste voulu que tu prennes plus souvent de mes nouvelles que tu ne l’as fait ces derniers mois. »

« Je te promets que je vais me rattraper. Tu m’aimes Kyung-Soon ? »

Elle eut un sourire espiègle, s’approcha et posa une petite main douce sur mon bras, mais sans répondre.

« Tu… Tu n’aurais pas envie de rester ce soir ? » Demandais-je à tout hasard.

« Et ton petit Nord-Coréen ? »

« Il comprendra, j’en suis sûr. »

« Ce soir, non. Mais je peux aussi rester maintenant, personne ne sait que je suis ici. »

Je crois que je souris. Je crois aussi que je commençais à essayer de l’embrasser lorsqu’une toux prononcée me figea sur place.

Kyung-Soon se retourna brusquement et poussa sans le vouloir un petit cri en apercevant une silhouette longiligne debout non loin de nous, s’aidant d’une table pour se maintenir en station verticale.

Je ne l’avais pas entendu descendre, ni même entrer.

« Bon… Bonjour… » Bégaya Kyung-Soon, visiblement sous le choc de cette apparition peu avenante.

Hyun se contenta de hocher la tête. Je mis cela sur le compte de sa fatigue et de sa maladie.

« Depuis combien de temps es-tu là ? » questionnais-je, sans doute plus vertement que je ne l’aurais voulu.

Il haussa les épaules.

« Pas longtemps. »

Je ne cherchais pas à en savoir plus.

« Je croyais qu’Haneul t’avait dit de rester couché ? »

Je me sentais contrarié.

Le silence s’installa, rendu lourd par la présence oppressante de Hyun qui faisait sans cesse naviguer de Kyung-Soon à moi son regard étonnement durci.

« Hyun, je te présente Kyung-Soon, lâchais-je finalement pour débloquer la situation. Ma… Ma fiancée. »

Je butais sur le mot sans savoir pourquoi.

Hyun renifla. Je le mis sur le compte de son rhume et pas sur un quelconque mépris.

Kyung-Soon parvint après ce qui sembla être un effort à émettre un sourire crispé.

Je fis les présentations en sens inverse et ils se penchèrent tous deux à peine en avant pour se saluer.

Je me sentais extrêmement mal à l’aise.

Le silence aurait pu se prolonger encore mais ce fut Kyung-Soon qui le brisât, ainsi que mes illusions.

« Enchantée, Hyun. Jin Ho, je crois que je ferais mieux de rentrer. »

Je n’avais pas à reprocher à Hyun d’avoir été désagréable, surtout si je tenais compte de son état. Et pourtant j’étais en colère contre lui. Je lui en fis part, le plus civilement du monde, le soir même.

Tassé au fond de son lit de douleur, enfoui sous les couvertures comme un rongeur dans son terrier, il trouva tout de même l’énergie de me plaindre, ce qui me fit instantanément oublier mes griefs.

« C’est normal que vous m’en vouliez, je vous ai fait rater une occasion d’être avec elle, j’imagine. »

Même sa faiblesse ne le faisait pas passer au tutoiement. J’acquiesçais, puis m’empressais de murmurer que cela n’avait rien de grave. Que dés décembre, cette occasion se présenterait autant de fois que nous le désirerions.

« Pourquoi ne pas lui avoir parlé de moi plus tôt ? demanda-t-il. Cela vous aurez évité d’être soupçonné d’avoir une liaison. »

Il avait raison bien sûr et moi-même, je ne savais pas pourquoi. J’allais souvent me poser cette question par la suite, jusqu’à trouver la réponse, au moment où je m’y attendrais le moins.

Il resta alité quatre jours et je m’occupais de lui autant que mon emploi du temps me le permettait. Ce dont il se plaignit une fois, pour la forme, assurant que j’avais beaucoup de travail et que m’occuper ainsi d’un quasi infirme devait m’ennuyer, prenant sa température, l’aidant à aller aux toilettes, nettoyant ses dégâts lorsqu’une ou deux fois il ne put garder sa nourriture suffisamment longtemps pour atteindre le lavabo.

Mais je sentais qu’en réalité, il était comblé par ma sollicitude.

La vie s’écoula. De plus en plus agréablement à présent que nous en savions un peu plus sur notre colocataire respectif. Il recherchait davantage ma compagnie. Je le surpris une fois même à rire. Mais même si il semblait en apparence panser ses plaies et s’ouvrir à un monde qui serait pour lui plus juste, quelque chose d’empoisonné paressait grandir en lui sournoisement, quelque chose qui faisait parfois errer son regard au-delà de l’horizon et le laissait les bras ballants sans raison apparente, clairement mélancolique.

Mais je ne pris la pleine mesure de ce mal-être que bien plus tard.

Et d’une manière totalement inattendue, qui me bouleversa également au plus profond de moi.

Un jour, il sortit et ne rentra pas.

Je ne l’avais envoyé nulle part, il l’avait fait de son plein gré. Rien que cela aurait dû m’alerter mais j’en étais au stade où j’étais si heureux de cette confiance réciproque qui s’était installée entre nous que je ne cherchais en rien à réglementer ses faits et gestes.

Or peut-être était-ce justement ce dont il avait besoin.

Je me forçais moi-même à garder la tête froide, j’attendis ce soir-là son retour de longues heures, presque la nuit entière.

Une nuit, une longue nuit à m’inquiéter, à faire des patiences de cartes sur une table, à l’affût du moindre coup contre la porte, du moindre bruit de pas feutré, du moindre coup de téléphone.

Je pris ce soir-là conscience de l’ampleur de cette solitude quasi monacale qui avait été la mienne avant son arrivée et dans laquelle j’avais crû, à tort, être heureux.

Mais cela ne suffit pas à le faire revenir.

Trois jours plus tard, je me décidais enfin à alerter la police, qui se montra avec moi d’une condescendance qui me hérissa. L’agent qui prenait ma déposition me fixait par en dessous, goguenard, comme si le simple fait d’avoir accordé ma confiance à un rescapé Nord-Coréen était la chose la plus stupide et la plus drôle au monde.

Pour tous les policiers à qui je m’adressais (la plupart se souvenaient surtout des remous administratifs qu’avait crée l’arrivée de Hyun) c’était depuis le début certain qu’il finirait par fuir, ce n’était même qu’une question de temps.

Encore que beaucoup durent admettre qu’ils s’étaient attendus le voir disparaître beaucoup plus tôt. Prés de 11 mois tout de même que nous vivions sous le même toit, cela restait un record digne d’être inscrit dans les annales…

Je les vomissais.

Ils le recherchèrent sans énergie, par simple acquis de conscience. Tous les jours, je me rendais au commissariat, avec l’espoir de croiser enfin son regard, de le voir assis dans un coin de la salle de garde à vue.

Au fur et à mesure que les jours défilaient, je sentais inextricablement la colère monter en moi, sans doute attisée par les sarcasmes des policiers. Mais je me découvrais aussi et surtout de plus en plus abattu comme les recherches ne menaient à rien.

« Oubliez-le, Kang, c’est un conseil, me déclara-t-on un jour. Vous avez laissé sa chance à ce petit merdeux. S’il n’a pas su la saisir, c’est son problème, pas le vôtre. »

La violence qui bouillonnait en moi depuis le départ de Hyun eut pu facilement trouver son exutoire ce jour-là, face à cet homme dont le cynisme glacé me faisait oublier sur le champ toute la confiance que je pouvais éprouver en l’humanité.

Mais je ne fis rien, je le laissais parler. Par lâcheté.

Je préférais la réserver à Hyun, cette brutalité, pour le jour où il reviendrait, pour le jour où il se présenterait à nouveau face à moi, avec son visage qui ne souriait ni ne pleurait jamais.

Oui, s’il revenait, je songeais à m’en prendre à lui avec un terrifiant plaisir… S’il revenait...

« Il a sûrement quitté la ville depuis longtemps, maintenant. Vous voulez-mon avis d’ailleurs sur sa destination ? »

Non.

« Je vous le donne tout de même. Si ça se trouve, il essaye de repasser au Nord. C’est arrivé plusieurs fois. »

Absolument impossible.

« Ne croyez pas ça. Vous vous imaginez qu’il est facile de passer comme ça d’un totalitarisme aussi exacerbé à une liberté en apparence totale sans dommage ? Face à ça, il y en a qui craquent, tellement ils ne savent plus quoi faire d’eux-mêmes. Vous devriez pouvoir comprendre ça, vous. Non ? »

La liberté… La liberté qui tue si on la respire trop fort. Non, je ne comprenais pas, ma situation déjà privilégiée en Corée du Nord m’avait évité un désarroi aussi abyssal.

Je pris conscience ce jour-là à quel point l’existence m’avait avantagé, outre le fait qu’elle m’ait fait membre de la patrie du Grand Leader Kim Jong-il…

« Contre ça, que voulez-vous faire ? Le séquestrer ? C’est un peu gag non ? Le séquestrer pour lui inculquer la liberté de force… »

Non, bien sûr que non…

Mais tout dans cette histoire me rendait trop malade pour y penser objectivement.

Surtout avec le recul que l’on attendait de ma part.

Trois semaines s’écoulèrent ainsi. Trois semaines de doutes, de présomptions, de crises de colère, d’apathie sans concession.

Trois semaines d’un calvaire atroce dont je ne pensais pas parvenir à voir le bout, tant je ne pouvais me résoudre à cette absence qui commençait pourtant à m’apparaître comme irrémédiable.

Il était onze heures du soir lorsque le téléphone sonna chez moi. Enervé et malade d’inquiétude comme je l’étais depuis des semaines, je ne fis pas dans la délicatesse et décrochais le récepteur comme on dégaine un revolver. C’était le commissariat. D’après leurs dires, « on venait de mettre la main sur le petit animal sauvage ».

On fit même l’effort de le ramener jusque chez moi. Ayant relevé le rideau de fer, j’attendais de pied ferme.

Et eut l’impression de retomber six mois en arrière, en voyant s’approcher dans l’obscurité un policier en uniforme escortant un jeune homme à l’aspect repoussant. Encore à présent, Hyun gardait la tête baissée comme s’il voulait plus que tout éviter mon regard. Ses vêtements étaient noirs de crasse, sa peau, rendue visible par les nombreuses déchirures de ses habits, était maculée de terre et de zébrures rougies. Mes yeux se posèrent alors spontanément sur ses mains, ses mains qu’il gardait ballantes, ses mains aux doigts immenses et souples. Et aux ongles noirs de terre, cassés, jaunis.

« Vous voulez savoir comment on l’a retrouvé, votre terreur ? Un particulier nous appelle voilà une heure pour nous prévenir qu’un voyou est en train de dévaster son jardin et de dévorer ses cultures. Vous le croyez ça ? »

Non.

« Nous avec les autres, inutile de vous dire que ça nous a bien fait rigoler ! »

Inutile en effet.

Au bout d’un moment qui me sembla une éternité, l’agent se décida enfin à déserter les lieux, non sans m’avoir conseillé d’acheter une laisse pour l’attacher dans la cour.

Je le remerciais du bout des lèvres.

Hyun s’était assis à une table, sur cette même chaise que le jour de son arrivée, craignant qu’il ne s’effondre, je lui avais désigné. Il observait ses pieds noirs et dépourvus de chaussures avec circonspection.

Une fois de plus, il attendait que je parle le premier. Je n’en fis rien. Au contraire, je préparais du thé, arrangeais la disposition des tables pour avoir l’air d’être occupé en faisant fi de l’heure tardive, passais un coup de chiffon sur mes vitres, l’ignorant délibérément.

Puis n’y tenant plus, je m’approchais et le fis sursauter en abattant brusquement mes mains à plat sur la table qu’il occupait.

« Pourquoi as-tu fait ça ? »

Il ne leva même pas les yeux, seules ses épaules frémirent pour m’assurer qu’il écoutait.

« C’était quoi le problème ? Qu’est-ce qui n’allait pas pour que tu t’en ailles comme ça, du jour au lendemain ? »

Sans que je ne m’en aperçoive, ma voix s’était faite plus doucereuse, je serrais puis desserrais les dents sans cesse.

« Tu n’as même pas pensé à moi ? Tu ne t’es pas imaginé un seul instant que j’allais remuer ciel et terre pour te retrouver ? »

A la mention de ma réaction provoquée par sa fugue, il leva les yeux et croisa mon regard. Mais je n’y lus rien.

« Tu ne te rends pas compte à quel point je me suis rongé les sangs, pauvre idiot. Et tout ça pour quoi ? Je me le demande bien… Certains crétins de la police m’ont même mit dans la tête que tu tentais de retourner là-bas. »

Il ne fit pas le moindre geste pour réfuter mes dires, me laissant parler tout seul.

J’eus alors le réflexe de me taire moi aussi, de manière à ne pas laisser exploser ma fureur, la laissant simplement mûrir sournoisement en moi.

« Ce que vous me dites me fait plaisir. » m’annonça-t-il alors de but en blanc, avec tout le calme qui le caractérisait. Je ne pus m’empêcher de laisser échapper un ricanement cynique, sans doute pour conjurer mon étonnement.

« Allons donc. Qu’est-ce qui te plaît réellement ? Que je t’insulte, que je te traîne plus bas que terre ? C’est vrai que ça doit te rappeler bien des souvenirs ! »

Je regrettais mes paroles à l’instant même où je les prononçais mais il était trop tard.

Sa bouche, à leur entente, se tordit en une affreuse grimace mais il ne cessa pas pour autant de soutenir mon regard.

« Décidément vous ne comprenez rien à rien…, murmura-t-il sans méchanceté, à la fois triste et sentencieux. Il est donc si invraisemblable que j’aime entendre à quel point vous vous êtes inquiété pour moi ? »

Honteux, je demeurais muet.

« Ne dois-je donc pas me sentir heureux en apprenant que je compte pour une personne qui a pris soin de moi sans rien demander en retour ? Li Weï savait me prouver ce qu’elle ressentait pour moi. Puisque je le découvre chez vous pour la première fois, ma joie est si inconcevable ? »

Il fixait sur moi ses immenses yeux en amande et l’accusation qu’ils reflétaient me rongeait.

Le silence qui suivit me sembla interminable, je ne savais que faire.

« Serais-tu revenu de toi-même si on ne t’avait pas retrouvé et ramené de force ? » demandais-je finalement.

Il eut un bref haussement d’épaule.

« Sans doute. »

Je ne cherchais pas à savoir s’il y avait derrière cette réponse une double signification.

« Pourquoi es-tu parti, Hyun ? »

Je le vis cligner des yeux, serrer les lèvres.

« Je voulais me prouver que j’étais encore capable de survivre, au monde extérieur et à moi-même aussi. Et voir s’il m’était possible de me détacher de ce que vous m’avez donné… »

« Pourquoi ? Tu n’es donc pas heureux ici ? »

Il soupira profondément.

« Peut-être que si. Peut-être trop ces derniers temps. Ce qui est tout aussi destructeur… Et puis, je serais de toute façon revenu vous annoncer quelque chose. »

Ce ton allusif m’agaçait, je le lui aurais certainement fait remarquer si sa phrase suivante ne m’avait pas rendu muet.

« Il n’y a pas que la Chinoise Li Weï que j’ai prévenu de mon arrivée à Kunsan. Ma famille japonaise aussi. L’un de ses membres se trouve en ce moment à Séoul pour affaires. Ne me demandez pas comment il a été averti de ma disparition mais tout à l’heure, au commissariat, j’ai pu l’avoir au téléphone... »

« Tu as eu un article exprès pour toi dans le journal national, gros malin. Avec ton nom, ton âge et ta description. Et alors, qu’est-ce qu’il te voulait ?! » M’exclamais-je hargneusement, comme pour effacer en moi la crainte de ce qu’il allait m’annoncer.

« … Il me demande de le rejoindre à Séoul dés demain, dans l’après-midi… Je… Je vais l’accompagner à Osaka… »

Je restais sans voix une brève seconde, le souffle court, toute trace de colère évaporée en moi.

« Et tu as accepté ?! » m’écriais-je, alarmé.

« Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire… »

Je m’assis face à lui, sonné.

« De mieux ? Mais tu les connais à peine ! »

« N’ais-je pas appris à vous connaître, Jin Ho ? »

« Là n’est pas la question…, murmurais-je, abattu. Et puis… Sans doute est-ce la dernière fois que je te le demande alors je t’en prie, tutoies-moi ! »

Il eut un petit sourire amer.

« Désolé mais non. C’est la dernière barrière dressée entre nous et j’ai besoin de cette barrière. A moins que… »

Il se mordit la lèvre, comme indécis mais quelque chose dans mon attitude affligée par sa révélation sembla lui donner courage.

« … A moins que vous ne me l’autorisiez vraiment. »

Tout ce qu’il me disait me paressait au comble de l’illogisme mais je décidais de passer outre, de faire comme si je comprenais.

« Je te l’autorise vraiment, répétais-je en détachant bien chaque syllabe. Il te faut autre chose ? »

« Je pense que le dire n’est pas suffisant. » nuança-t-il en quittant sa chaise.

« Alors dis-moi quoi faire ! » suppliais-je, piteux, alors qu’à ma grande surprise il s’agenouillait à mon côté et posait sans mot dire sa tête sur mes genoux.

« Pour le moment, rien, souffla-t-il, si bas que je l’entendis à peine. Laissez-moi juste quelques instants pour rassembler ce qui me reste de courage… »

Il releva alors la tête et son regard sombre qui reflétait mon propre visage me transperça.

Il se redressa avec langueur, passa une main derrière ma nuque et m’embrassa.

Tout ceci bien sûr se déroula le temps d’un simple battement de cil et je fus si interloqué que je demeurais figé.

Des hommes m’avaient déjà embrassé sur la bouche bien sûr, mon père ou d’autres, en témoignage de leur soutien ou de leur amitié. Mais jamais ainsi. Jamais de cette manière que l’on ne réservait qu’aux femmes.

Je crois pourtant que malgré ma stupeur, je répondis à son baiser. Sans doute en fut-il enhardi. Car ses lèvres se pressaient sur les miennes, je le sentais, avec plus de force.

Jusqu’à ce que je ne pose mes mains sur ses épaules pour l’éloigner, avec toute la douceur dont j’étais capable.

Il n’essaya pas de résister et, lorsque je croisais à nouveau son regard, j’y lus de la fatigue. Et comme une incommensurable tristesse qui me retourna le cœur.

« … C’est uniquement à ce prix-là que je me serais autorisé à vous tutoyer, souffla-t-il sobrement après avoir laissé passer un ange. Mais j’aurais dû me douter qu’il était beaucoup trop élevé. »

Je me sentais gêné et méprisable.

« Hyun, je n’ai jamais voulu que tu te méprennes, et surtout pas maintenant. J’éprouve énormément d’affection pour toi, mais… »

« Mais vous ne m’aimez pas. Parce que je suis ce que je suis, parce qu’il y a quelqu’un d’autre aussi. J’aime m’imaginer que si elle n’avait pas été là, rien ne vous aurez empêché de m’aimer. Alors que rien ne m’en assure. »

Il avait raison bien sûr. Mais sa détresse me faisait si mal à voir à cet instant que j’aurais beaucoup donné pour éprouver le sentiment qu’il attendait.

« C’est à cause de ça que tu as fui ? » questionnais-je.

Il eut un bref hochement de tête.

« C’est à cause de ça que tu pars ? »

Il hocha la tête à nouveau, fatalement.

« Et… Serais-tu resté sur cette décision si… Si j’avais… Répondu… Répondu à tes sentiments ? »

Cette simple idée me rendait si malade que j’en devenais bègue.

Lui détourna les yeux.

« Sans doute, oui. »

Il se retourna, me présentant son dos tandis qu’il reprenait la parole.

« C’est même certain. Si vous m’aviez révélé m’aimer comme je vous aime, c’est partir qui m’aurait tué. »

L’ironie de tout ceci me donnait envie de vomir.

« Hyun, c’est vrai, je ne te le cache pas. C’est vrai que je ne t’aimerais peut-être jamais comme tu le désires. Mais enfin… Je ne veux pas que tu partes. »

Il fit lentement volte-face, me considéra.

« Que je parte ou non, ça ne changera rien. Que je sois loin ou pas, vous épouserez Kyung-Soon et vous aurez avec elle une vraie vie dont je serais exclu. »

J’aurais voulu démentir, j’aurais dû même mais je savais bien au fond qu’il avait raison. Alors à quoi bon lui offrir un faux espoir de changement… ?

Je préférais ne rien dire.

« Pourquoi désirez-vous tant que je reste ? »

C’était une bonne question et je n’avais pas la réponse. Parce qu’il m’aidait dans mon travail ? Raison futile, je pouvais très bien m’en tirer seul, je l’avais prouvé par le passé.

Parce qu’il me distrayait, me sortait de ma coutumière solitude ? Peut-être.

Parce que nous pouvions parler, réellement parler, parce que nous étions chacun le plus à même de comprendre l’autre ? Je l’aurais bien voulu mais c’était hélas encore loin d’être le cas. N’aurais-je pas été capable d’identifier la nature de l’affection qu’il me portait sinon ?

Je pouvais comme cela découvrir puis abandonner des milliers de raisons pour lui faire oublier son départ. Mais aucune jamais ne serait suffisamment valable pour le retenir.

Sauf une. Une seule. A laquelle cependant je ne pouvais me résoudre, ce qui me désolait presque autant que lui.

« Je ne veux pas que tu me quittes, c’est tout. » Me contentais-je de répéter à défaut d’autres raisons.

Je le vis clairement marquer une hésitation.

« Que penses-tu trouver là-bas que tu ne trouverais ici ? » demandais-je, me faufilant sournoisement dans cette brèche.

Il m’observait, les yeux froncés, en proie visiblement à des émotions conflictuelles.

Puis, détournant le regard, il murmura en guise d’explication :

« C’est parce que maintenant j’ai la preuve que jamais vous ne répondrez à mes sentiments que je m’en vais. J’avais encore cet espoir, il est détruit. J’aurais pu espérer grâce à vous ne plus souffrir mais cela semble un vœu pieux. Si je reste, je souffrirais de vous savoir loin de moi lorsque je serais prés de vous. Si je pars, je souffrirais d’être loin de vous physiquement mais je pourrais encore me consoler en m’imaginant que vous pensez à moi. C’est la seule chose qui me motive. Cette perspective d’avoir de l’espoir. »

Je ne su que répondre à pareil exposé. Il me sembla soudain entrevoir les tréfonds vertigineux de son mal-être.

« A part vous, qu’est-ce qui me retient ici ? Rien ne m’a retenu à Pyongyang après le décès de ma mère, pas plus que quelque chose en Chine. Quant à l’amour de la terre, laissez-moi rire.

Je ne suis pas comme vous, Jin Ho. Vous avez beau être né au Nord, la Corée du Sud, vous la portez en vous. Je n’ai dans le cœur ni le Nord ni le Sud, pas plus que je n’aurais le Japon. »

Il exhala un profond soupir, me sonda du regard. Je n’y lus que de la fatigue et de la lassitude.

« La seule chose que je porte en moi, c’est l’amour que vous m’inspirez. Que vous y répondiez ou pas n’y change rien. Grâce à ça, j’ai l’illusion d’être vivant. »

Il se tût, éternua. Je me levais brusquement, attrapais son poignet et le sentis trembler. Il me suivit comme je montais à l’étage et sur ma proposition s’enferma dans la salle de bain.

Je m’assis sur mon lit et dans le noir de ma chambre, je me pris la tête entre les mains.

C’était plus que vraisemblablement la dernière nuit qu’il passait sous mon toit. Lorsque, encore humide de son bain, il se présenta face à moi, je lui proposais sobrement de partager mon lit.

Le premier étonnement passé, il accepta, avec sur son visage l’expression du jeune homme trop gêné pour oser l’exiger lui-même et ravi de n’avoir pas eu à le faire.

J’aurais dû comprendre ce qu’une telle proposition avait d’égoïste et de rédhibitoire, comprendre que je ne faisais que remuer le couteau dans la plaie, voir même que j’ouvrais de nouvelles blessures. Mais je n’étais plus conscient de cela, pour ne pas devoir le voir partir, pour n’avoir pas à me coucher ce soir seul avec cette pensée, j’étais prêt à tout.

Même à ce qu’il souffre si cela se révélait nécessaire.

Mon lit était étroit mais nous en étions contents. J’étais également soulagé que le noir de la pièce ne me permette pas de distinguer son visage.

Au début, il garda ses distances, autant que faire se pouvait. Mais l’attitude qu’il adopta ensuite traduisait très clairement son état d’esprit : « Puisque je n’ais de toute façon plus rien à perdre, pourquoi ne pas tenter… ? » Ce n’étais pas ainsi que je raisonnais mais l’inviter ainsi à partager ma couche m’exposait inévitablement à de telles demandes ou tentatives. Je décidais alors de me laisser dériver, à ne pas m’imposer la fatigue de lui opposer des refus au nom de je ne savais quelle bienséance.

A lui offrir un peu de la satisfaction du corps à défaut de celle du cœur, dans la mesure de mes propres limites.

J’acceptais ainsi ses étreintes silencieuses, d’abord timides puis plus poussées, comme si lui aussi me testait, essayait de savoir jusqu’où je lui permettrais d’aller.

J’autorisais ses caresses légères alors que je refusais ses attouchements les plus intimes. Que je finissais finalement par approuver un peu plus tard grâce à la pression persuasive de ses mains.

J’aimais assez cette façon qu’il avait de m'enlacer, de manière maladroite, possessive, fébrile. Et pourtant davantage comme s’il cherchait entre mes bras protection plutôt que plaisir.

Allant dans le même sens, je m’y pris avec lui de manière très paternelle, comme j’aurais exprimé mes sentiments à un jeune enfant plutôt qu’à l’adulte qu’il était.

Je préférais très clairement cette façon de procéder, ne tenant pas même en esprit à qualifier notre étrange relation et ses sentiments d’un mot que je jugeais toujours laid et ordurier, malgré l’ouverture d’esprit à laquelle je m’essayais.

C’est cette nuit-là que je compris enfin pourquoi j’avais, jusqu’à la venue impromptue de Kyung-Soon, caché Hyun à la Corée du Sud. Que je n’avais pas non plus présenté cet étrange garçon comme venant d’un village Sud Coréen imaginaire uniquement pour éviter d’avoir à répondre aux inévitables questions de mes connaissances.

Mais plutôt parce que j’avais pressenti toute la complexité de notre relation et parce que je voulais en être le seul bénéficiaire. L’idée qu’il ait pu se lier, ne serait-ce que superficiellement à quelqu’un d’autre que moi m’aurait sans doute été insupportable.

Elle l’était en tous les cas, à cet instant, mais je ne parvins pas à trouver les mots pour le lui dire.

Nous finîmes je pense par sombrer au lever du jour même si je n’ais aucun moyen de l’affirmer. A mon réveil, rien ne demeurait de nos étranges activités, nous n’étions même pas nus, nous n’étions pas enlacés, nous ne nous touchions qu’à peine.

Sa main était posée avec simplicité contre ma poitrine, nos jambes s’effleuraient au moindre mouvement du fait du manque d’espace.

Nos bouches étaient si proches que nous échangions nos respirations. Très proches, prêtes à tout moment de se toucher… Tout en sachant que cela n’arriverait pas.

C’était le reflet parfait de notre relation, songeais-je avec amertume et cynisme. Nous avions toujours été si proches, prêts à communier dans la plus parfaite entente, un si parfait amour qu’il tenait du miracle. Et c’était cette proximité insensée qui rendait utopique une véritable rencontre, cette rencontre que Hyun avait espéré et dont je regrettais à présent l’impossibilité et l’absence.

Il n’avait guère d’affaires à emporter avec lui, juste les quelques vêtements qu’il avait acquis ici et tout son argent qui ne serait peut-être jamais dépensé.

J’aurais voulu l’accompagner jusqu’à Séoul mais il refusa avec tranquillité, me priant simplement de venir avec lui à la gare routière de Kunsan où devait l’attendre un car.

Ni lui ni moi ne savions que dire. Je le sentais comme soulagé de s’être déclaré, que mon refus n’ait pas été trop violent mais loin d’être en paix avec ses démons pour autant. Voilà qui aurait sans doute été trop simple.

Quant à moi, j’aurais voulu pouvoir écourter ces adieux au maximum.

Au moment de passer la porte, il se retourna pour observer une dernière fois le restaurant, l’air de se demander s’il valait la peine d’en garder le souvenir visuel.

« Si tu ne pars pas, tu sais très bien que nous resterons ensemble. » annonçais-je d’une voix atone au moment où il s’en détourna pour me regarder.

Il eut un sourire qui n’en était pas un.

« Pas ensemble comme je le veux. »

« Ensemble tout de même… » insistais-je, à présent la mort dans l’âme.

Il dût sentir mon bouleversement quoi que je fasse mon possible pour le masquer mais ne s’en émut pas. Il se contenta de me considérer de ses yeux en amandes, immenses et si peu bridés.

« Ce n’est pas assez. »

Durant notre marche jusqu’à la gare, nous n’échangeâmes plus un mot.

Et ce silence pour la première fois signifiait tout ce que nous n’étions pas parvenu à dire en presque un an de vie commune.

Je lui fis promettre de m’écrire à son arrivée à Osaka et lui dit au revoir d’une voix sans timbre, échangeant avec lui par pure convention une poignée de main vide de sens.

Il monta dans le véhicule et disparût de ma vue plus vite encore que ce que je n’aurais pu l’imaginer.

Un mois plus tard à peine, c’était le huit décembre et j’épousais Kyung-Soon. Je devins officiellement un citoyen de la partie Sud du pays du Matin Calme et accueillit avec effusion celle qui était devenue ma femme chez moi.

Je n’avais plus aucune nouvelle de Hyun depuis ce fameux jour et malgré l’agitation de ces derniers temps, je me ménageais souvent des moments pour penser à lui, bien décidé à ne pas opposer de démenti à son vœu. D’être loin de lui de corps mais avec lui en pensée, le plus souvent possible.

Je ne l’évoquais qu’à peine avec mon épouse et celle-ci ne m’en parla guère plus. Pourquoi d’ailleurs aurait-elle désiré savoir ? Elle n’avait appris son existence que très tardivement et ne l’avait rencontré qu’une seule et unique fois. Elle partageait mon lit en attendant d’en obtenir un plus grand sans s’imaginer une seule seconde que j’avais pu y accueillir ce petit bonhomme si insignifiant d’apparence. Sans se douter davantage de la tragédie qu’il incarnait et qu’encore maintenant sûrement, il n’avait pas choisi quoi de la vie ou de la mort était le mieux pour lui.

Elle ne savait pas tout cela et je ne tenais pas à ce qu’elle le sache. Non par peur que cela change quoi que se soit dans nos relations mais parce que je savais qu’elle ne comprendrait pas.

J’étais résolu à garder sa trace en Corée du Sud uniquement dans ma propre mémoire.

La maison était vide ce soir-là lorsque j’y pénétrais. Je foulais à mes pieds sans la remarquer d’abord une enveloppe qui m’était adressée, cachetée d’un timbre japonais.

Je l’ignorais pendant encore quelques instants, le temps de me débarrasser de mes vêtements de pluie et de me préparer du thé.

Puis je la décachetais lentement, assis à même le sol dans la « salle à recevoir » où plusieurs mois plus tôt, j’avais révélé l’événement qui avait bouleversé mon existence à quelqu’un qui de même avait changé ma manière de voir les choses.

Je reconnus tout de suite l’écriture pataude, la calligraphie hésitante de mon compatriote.

« Jin Ho,

Excusez-moi de ne pas avoir écrit plus tôt, comme promis. Mais j’ai toujours trouvé difficile de réellement s’exprimer ainsi et rassembler mes mots et mon courage fut long.

De plus mon expression est maladroite, je ne suis même pas sûr d’être capable d’exprimer tout ce que je désire…

Osaka est une belle ville. Je loge chez la cousine de mon père, Rika, rencontrée à Kaesong, dans la chambre de son fils, ce qui n’est que provisoire. Ils font tous leur possible pour que je m’adapte et me sente chez moi.

Je leur en suis reconnaissant mais nous n’avons hélas que bien peu de choses en commun. Ils parlent un très bon coréen mais les conversations restent languissantes.

Je ne parle presque jamais de vous, non par peur de voir changer nos relations mais parce que je sais qu’ils ne comprendraient pas. Ils ne me posent de toute façon guère de questions sur mon passé. C’est étonnant d’ailleurs, maintenant que révéler quelque chose ne me renvoie pas immédiatement au camp ou en prison.

J’espère que votre nouvelle vie avec Kyung-Soon se passe agréablement. Sachez en tout cas que je vous souhaite sincèrement tout le bonheur possible. Sachez aussi que je ne regrette pas mon départ même si comme je l’avais prévu, je souffre. Je souffre de penser à vous et je ne fais rien pourtant pour vous chasser de mes pensées. Ce serait aussi inutile qu’impossible.

Cela vous intéressera peut-être de savoir que mon voyage en avion jusqu’à Kobe ne m’a réservé aucune bonne ni mauvaise surprise, je n’ai pas eu à subir le ‘mal de ciel’ dont vous m’avez parlé.

Sans doute parce qu’au fond de moi, je savais déjà qu’il n’y avait aucune chance pour que je découvre là-bas un endroit où je me sentirais réellement chez moi. Cet endroit, ce n’est pas la Corée du Sud, c’était tout simplement votre restaurant, et vous.

Pardonnez-moi de la banalité de cette lettre, j’aimerais vous avoir face à moi pour dire tout cela, et bien d’autres choses encore que je n’arrive pas à coucher sur le papier… Je préfère m’arrêter là.

A vous

Hyun. »

Je relus cette lettre une fois. Deux fois. Trois fois. Et j’achevais de recopier son adresse au Japon dans mon carnet lorsque j’entendis la porte s’ouvrir et Kyung-Soon entrer en coup de vent.

Je me levai brusquement, saisi mon briquet et fit s’embraser la lettre dont les cendres s’éparpillèrent au hasard dans la pièce.

Car j’étais décidé à ne le partager avec personne.

Jamais.

Fin.

Notes :

(1) Zone rendant la frontière entre les deux pays la plus hermétique du monde. Délimitée durant la guerre de Corée, elle est gardée jour et nuit. C’est la zone la plus protégée et préservée de la péninsule. Au point qu’elle est classée parc naturel et que les grues de Mandchourie, disparue partout ailleurs en Corée, reviennent y nicher chaque année.

(2) Environ 40 euros. Une fortune en Corée du Nord où le salaire mensuel moyen est de 200 wons (7 euros et quelques poussières).

(3) Et oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, certains hauts dignitaires ou même touristes Chinois en dilettante ont la bizarre idée de choisir la Corée du Nord comme lieu de villégiature.



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