Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » Fantasy » Coeur de Lorelonne font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Earothien
Fiction Rated: K+ - French - Fantasy - Reviews: 35 - Published: 01-02-07 - Updated: 11-23-09 - Complete - id:2298299

Rappels :

La Rivière Franche : frontière entre le Royaume d’Or et Torraure.

Uli : dieu des hommes, de la chasse et de la guerre.

Az : roi des dieux et dieu des rois.

Naela : déesse de l’amour, de l’amitié et de la famille.

Capitaine Jioleff et Général Aqsmaren : commandants de l’armée de terre.

Le Duc de Lyre : cousin éloigné et conseiller du Roi d’Or.

La Marquise de Velours : Ministre de la Diplomatie.

La princesse d’Onati : Dame Ilone, protectrice de Cœur, et tante du Roi d’Or.

Chapitre 13

Contrairement à ce que Cleghora avait redouté, le périple de Cœur à travers les terres ravagées de Torraure fut étrangement épargné par les périls. Les premiers jours, Cœur voyagea même avec une aisance et une rapidité qui le laissa pantois : la route s’étendait, claire et nette devant lui ; il n’y croisait que peu de monde, et aucun de ces manants qui allaient à pieds ou en charrette n’aurait pu seulement rêver de prétendre rattraper son cheval pour l’attaquer. L’étalon fougueux filait comme le vent, et son cavalier rendait à chaque instant mille grâces à la bonté de Cleghora pour lui avoir offert pareille monture.

Lui-même se sentait aussi léger qu’un fétu de paille depuis que le maléfice de la Sorcière de Fer avait été levé. Toute cette écrasante fatigue qui l’avait terrassé chaque jour davantage depuis qu’il était entré en Torraure s’était soudainement envolée, et Cœur s’en trouvait si bouillonnant d’énergie que, n’eût été son cheval qu’il tenait à épargner, il se serait cru capable de cavaler jour et nuit à bride abattue. Au lieu de cela, il mettait un point d’honneur à mettre pied à terre dès que sa monture commençait à montrer des signes de fatigue – ce qui, par bonheur, n’arrivait qu’au bout d’une longue journée de chevauchée. S’accordant tout juste le temps de refaire ses forces par un repas léger et un sommeil fort bref, Cœur n’attendait que l’instant où son cheval – qu’il avait tout naturellement baptisé Véloce – lui signifierait par un regard expressif qu’il était prêt à reprendre leur course commune.

Ils traversaient ainsi le pays de Torraure en passant par le Nord, de façon à éviter le traquenard des grands marais d’Yshtari qui s’étendaient sur une bonne partie des terres centrales. Une fois ces marais dépassés, Cœur obliquerait alors vers le Sud-Est pour retrouver l’armée d’Or à proximité de la frontière, bien qu’à vrai dire il n’ait aucune idée précise de l’emplacement où l’armée d’Or avait décidé de monter son camp. Son seul espoir était que ses anciens compagnons d’armes soient restés dans les mêmes régions que celles qu’ils avaient traversées en arrivant pour la première fois en Torraure, quelques semaines plus tôt, alors que la Sorcière de Fer vivait et sévissait encore.

Un matin, Cœur se réveilla comme à son habitude au moment où le ciel se parait des couleurs de l’aube, rosissant comme une jeune fille. Cela faisait à présent bien des jours qu’il voyageait, et il estimait devoir arriver bientôt sur les rives occidentales de la Franche. De là, en suivant le cours de la rivière vers le Sud, il pouvait espérer retrouver la trace de l’armée d’Or.

Il était temps, d’ailleurs : en fouillant dans sa besace, Cœur n’y trouva qu’un dernier morceau de pain rassis dont il dut se contenter pour tout déjeuner. Les provisions fournies par Cleghora étaient épuisées, et s’il ne rejoignait pas très vite l’armée il allait devoir trouver une auberge où s’arrêter en route ... Mais cette perspective ne l’enchantait pas du tout : outre que cela lui ferait perdre du temps, il courrait le risque de faire des mauvaises rencontres. Et même sans cela, dénicher une auberge convenable allait s’avérer particulièrement ardu à présent qu’il était arrivé dans des contrées dévastées par la guerre.

En effet, en allant chercher Véloce qui paissait tranquillement un peu plus loin, Cœur jeta un long regard tout autour de lui, et ce qu’il vit l’ébranla fortement. Il se trouvait non loin de ce qui devait être un petit hameau et, sous le soleil insolemment éclatant qui se levait, les terres portaient les plaies terribles qui témoignaient de leurs souffrances. Ça et là, des filets de fumée noire s’élevaient vers l’horizon, attestant de l’incendie d’une maison. D’autres demeures, que Cœur apercevait en plissant un peu les yeux, avaient leur porte éventrée et les vitres des fenêtres brisées. Une impression générale de désordre, de violence et de fuite émanait des lieux, comme un dernier témoin silencieux de ce qui s’était déroulé là.

Enfin, détail sinistre, les corps noircis de quatre pendus se balançaient doucement à la branche d’un grand chêne. Etaient-ils hommes ou femmes, gens de Torraure ou du Royaume d’Or, bons ou mauvais ? Cœur n’aurait su le dire.

Ecœuré par cette vue qu’il n’avait pas remarqué la veille au soir, car le manteau sombre de la nuit avait dissimulé cet affreux spectacle à ses yeux, Cœur se hâta de seller son cheval et de préparer son petit baluchon pour s’en aller au plus vite. Profondément perturbé, il piqua des deux et partit au galop sans même se soucier de la direction qu’il prenait jusqu’à ce que le hameau soit loin derrière lui. Alors seulement, il sentit sa respiration reprendre un rythme plus tranquille et il se morigéna de ses peurs infantiles. Il ne pouvait pas se permettre de perdre ainsi ses moyens ; ne savait-il donc pas ce qui l’attendait lorsqu’il avait quitté Mir-Ambâd ? Le pays était en guerre, par Uli ! Cleghora l’avait pourtant bien mis en garde. Et encore, si des morts inoffensifs pouvaient le terrifier à ce point, qu’en serait-il lorsque des ennemis bien vivants s’attaqueraient à lui ?

Honteux et furieux contre lui-même, Cœur se força à se calmer et, levant les yeux pour étudier la position du soleil, reprit sa route vers le Sud.

La région qu’il traversait avait dû constituer une vaste forêt, quelques temps plus tôt. L’endroit avait été bouleversé par la main de l’homme pour y construire des villages et y tracer des routes, mais de nombreux arbres s’élevaient encore autour de Cœur : chênes centenaires et tilleuls odorants, charmes, érables, et bien d’autres encore dont Cœur ignorait le nom. Encore désagréablement impressionné par les images macabres de la matinée, il puisait un certain réconfort dans ces bois qui étaient si semblables à ceux du royaume d’Or. Bientôt, il retrouverait les siens ; bientôt, il rentrerait enfin chez lui ...

Le soleil baissait lentement tandis que Cœur avançait toujours dans cette petite forêt, sans y croiser de faune plus inquiétante que les ombres furtives de quelques lièvres ou un peuple de grenouilles croassant au bord d’une mare. Tout était tranquille et Véloce avançait bien. Lorsque le crépuscule se mit à tomber, Cœur se mit en quête d’un endroit où passer la nuit et, repérant une clairière à quelque distance devant lui, il poussa son cheval pour le faire trotter un peu plus vite dans cette direction.

C’est alors que les événements se déclenchèrent : le trot rapide de Véloce fut brutalement entravé par une perche tendue entre les arbres ; le cheval trébucha et Cœur, perdant l’équilibre, vida les étriers et roula à terre avec un cri. Surpris et tout endolori par le choc, il voulut se remettre sur pied mais vacilla, et reçut alors un coup formidable en plein estomac qui lui coupa le souffle. La lumière trop faible de la tombée du jour brouillait ses perceptions tout autant que la douleur et l’étonnement d’être ainsi attaqué, et Cœur ne comprenait toujours rien de ce qu’il lui arrivait quand il se sentit à nouveau frappé, mais cette fois sur le crâne.

— Ha ! hurla-t-il en portant la main à son front d’où un sang poisseux et tiède sourdait désormais.

L’agresseur cependant avait mal ajusté son coup et n’avait pas tout à fait réussi à assommer Cœur qui, sonné, tituba au hasard pour se mettre à l’abri. Avec peine, il ouvrit les yeux pour embrasser la scène du regard : ils étaient au moins trois, armés de grosses massues de chêne et l’air hargneux. Tandis que l’un courait pour rattraper Véloce dans sa course affolée, les deux autres se jetèrent à nouveau sur Cœur qui fit un bond instinctif pour leur échapper, buta sur une pierre, et roula droit dans un gros buisson de houx. Les feuilles acérées de l’arbuste lui écorchèrent le visage et les mains mais Cœur ne s’en rendit même pas compte ; il tenta désespérément de se redresser et de fuir les trois malandrins, reçut un nouveau coup de gourdin sur la tête, et cette fois s’effondra sans connaissance dans les épines du houx.


— ... comme tu le fais toujours ! Mais je demeure d’avis qu’on aurait dû l’abattre.

— Idiot, t’es pas capable de voir plus loin que le bout de ton gros nez ! Est-ce que tu l’as seulement regardé, ce gars-là ? Et son cheval ? C’est un noble, ça se voit tout de suite. Et les nobles, on peut en tirer rançon avant de les abattre.

— Et si personne ne veut payer pour lui ? Peut-être qu’on a déjà tué tous les siens.

— On verra. Il a peut-être des informations. Mais pour les gars de cette qualité-là, de toute façon, c’est pas à nous de décider. Allez, avance un peu ! Je voudrais arriver avant l’an prochain.

Hébété, nauséeux, Cœur ouvrit péniblement les yeux. Sa tête l’élançait terriblement du fait des deux coups qu’il avait reçu, mais il semblait que le sang ne coulait plus. Il se rendit compte en voulant tâter son front pour s’en assurer que ses mains étaient liées, de même que ses chevilles. À vrai dire, il avait été jeté en travers d’un cheval comme un vulgaire sac de bât. Le cheval n’était pas Véloce, mais une vulgaire bête grande et lourde, à la crinière épaisse, sans doute un cheval de trait. Cœur eut soudain envie de hurler de panique : dans quel nouveau piège était-il tombé ? D’un coup, il crut revivre l’horreur d’être arrêté et jeté dans les cachots de la Sorcière de Fer, à Mir-Ambâd. N’allait-il donc jamais réussir à mener une mission à bien sans se jeter tête baissée dans les bras de l’ennemi ?

Car, bien que Cœur ignorât complètement qui étaient les trois sombres brutes qui l’avaient attaqué, il était évident qu’ils ne lui souhaitaient aucun bien. Serrant les mâchoires pour s’empêcher de crier, Cœur dut pourtant s’avouer qu’il était dans une posture très inquiétante. Et avec ça, complètement incapable de s’échapper ! Non, les bandits avaient fait du bon ouvrage en l’attachant : les nœuds étaient bien serrés, à tel point que Cœur sentait ses mains et ses pieds s’engourdir lentement. Il était aussi sûrement condamné qu’un veau mené à l’abattoir, et ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre dans l’angoisse. Peut-être, lorsque l’on arriverait à destination et qu’on le ferait descendre, peut-être alors pourrait-il échapper à la vigilance de ses ennemis ... Mais l’espoir était maigre.

Les trois autres ne parlaient plus que par bribes, à présent, et rien de ce qu’ils disaient n’apporta de renseignement utile à Cœur. Le malheureux Chevalier ne parvenait même pas à déterminer dans quelle direction on l’emmenait. Oh ! Comme il avait été maladroit ! S’il avait su faire preuve d’un peu plus de prudence, il ne se serait sûrement pas fait prendre aussi aisément. Et s’il ne parvenait pas à s’enfuir ? Si on le tuait, s’il n’arrivait jamais à rejoindre l’armée du Roi d’Or ? Les espoirs que Cleghora avaient fait reposer sur ses épaules semblaient se consumer dans un feu torturant ...

Ils avancèrent ainsi tout au long de la nuit et Cœur, quoique ballotté de la façon la plus inconfortable du monde et l’esprit agité de tourments, finit par somnoler tant bien que mal. Finalement, il fut tiré de son sommeil par plusieurs choses : le chant énergique d’un coq, le murmure confus d’une grande activité, l’arrêt du roulis engendré par le pas du cheval qui le portait ... Et la plus inattendue des surprises.

Cœur n’en crut pas ses yeux.

Tout autour de lui s’étendaient une forêt de tentes et de chariots, peuplée d’hommes en armes qui s’éveillaient peu à peu et s’en allaient vaquer à leurs occupations quotidiennes.

Il se trouvait au beau milieu du camp de l’armée du Roi d’Or.

Complètement abasourdi par ce retournement de situation inespéré, Cœur ne reprit conscience de sa situation que lorsqu’on le fit brutalement rouler à bas de son cheval ; toujours entravé, il ne put même pas tendre les mains pour amortir sa chute et écopa à nouveau d’un violent choc à la tête. Son cri de douleur fut accueilli par les rires cruels des hommes qui l’avaient fait prisonnier, manifestement des soldats de l’armée qui – comme Cœur s’en rendait compte à présent – devaient le prendre pour un jeune noble de Torraure dont ils pourraient tirer rançon.

— Alors, petit gars, ça te plaît de ramper dans la boue ? ricana l’un d’eux.

La bouche pleine de sang, Cœur cracha à terre et voulut se remettre debout malgré ses entraves. Il commença par se mettre à genoux en décochant un regard furibond au rufian qui s’était moqué de lui.

— Attends un peu que ce soit ton tour, maugréa-t-il d’une voix sourde.

Découvrir tout à coup qu’il s’agissait de ses compatriotes ne lui rendait pas ses trois agresseurs plus sympathiques, loin de là. Tout soudain, Cœur se sentit envahi d’une rage violente : il avait eu trop peur, trop mal ; il ne supporterait pas la moindre humiliation supplémentaire. Toutes les émotions trop fortes qu’il avait ressenties au cours des dernières semaines remontèrent brutalement en lui en lui insufflant un sentiment nouveau : la colère la plus noire. Il fulminait littéralement ; il lui fallait décharger sa rage sur n’importe quelle cible. Dans un effort suprême, Cœur banda les muscles de ses épaules et de ses bras jusqu’à les faire hurler, et les liens qui retenaient ses mains derrière son dos finirent par éclater. Alors Cœur se releva pour se jeter comme un enragé sur celui qui avait ri de lui.

— CRÉTIN ! COMMENT ... OSES ...TU ! vociféra Cœur à plein poumons en ponctuant chaque mot d’un violent coup de poing porté au hasard – peu importait où, du moment qu’il frappait et que l’autre avait mal. TAIS-TOI ! TU ... N’AS ... PAS ... IDÉE ! PAS IDÉE ! PAUVRE ... IDIOT !

Cœur perdait complètement conscience de ce qu’il faisait. Ses poings étaient en sang, l’autre homme haletait à présent de douleur sous ses coups redoublés et les autres se précipitèrent sur le Chevalier pour l’arrêter, mais Cœur leur asséna à leur tour des coups d’une violence dont il ne se serait jamais cru capable. Peu lui importait. Il aurait frappé un mur de pierre s’il en avait eu un devant lui. Et chaque fois que son poing s’abattait, il revoyait ces scènes qui le hantaient depuis trop longtemps : Torraure, le voyage et la peur, les nuits passées au bord des routes, le fer noir des murailles de Mir-Ambâd, l’atroce exécution, la prison. Et il y avait encore l’horrible bruit de sa chaîne, puis la voix de Cleghora, la peur et les espoirs, l’évasion, la course effrénée dans les couloirs du palais de la Sorcière, et enfin son meurtre sanglant de la main de Cleghora. Cœur revoyait aussi, avec une vivacité terrifiante, les corps des quatre pendus qu’il avait vus la veille se balancer à la branche d’un arbre.

Et tout cela, ce n’était pas encore tout. Il semblait à Cœur que jamais il ne pourrait se décharger complètement de toutes les heures d’angoisse qui l’avaient torturé lorsqu’il croyait ne jamais revoir ceux qu’il aimait, sa famille, ses amis et son Roi. Rien n’effacerait le maléfice de la Sorcière de Fer qui avait fauché tant de vies, rien ne rachèterait tous les désastres causés par trop d’années de guerre entre les deux pays, les mille et les mille innocents massacrés de chaque côté de la frontière, et tout cela pour quoi ?

Cœur se rendit compte qu’il pleurait.

Soudain, la scène fut interrompue par une voix autoritaire :

— Oh, soldats ! Que se passe-t-il ici ? Cessez immédiatement ! Cette indiscipline est intolérable !

— C’est pas notre faute Capitaine, s’empressa de répondre l’un des hommes de troupe, on fait tout ce qu’on peut pour les séparer ! Mais c’est ce gars, là, il est devenu comme fou. On peut à peine l’approcher !

— Amenez-le-moi.

Alors plusieurs paires de bras couverts de cuir et d’acier enserrèrent Cœur, qui cette fois n’opposa plus de résistance. Il se laissa entraîner, pouvant à peine mettre un pied devant l’autre à cause de ses chevilles toujours liées. Toute sa colère l’avait abandonné aussi soudainement qu’elle était apparue. Couvert de sang, de larmes et de boue, il se sentait seulement écrasé par une infinie lassitude.

— Qui est cet homme ? interrogea une voix qui, à travers le brouillard hébété qui embrouillait son esprit, sonna bien familièrement aux oreilles de Cœur.

— Un gars de Torraure, Capitaine, répondit l’un de ses trois agresseurs. On s’est emparés de lui et de son cheval hier soir, à une douzaine de lieues d’ici, et on l’a ramené au camp pour être notre prisonnier. Et voilà qu’il est devenu fou à lier !

— C’est faux ... murmura Cœur.

— Comment ? Que dis-tu ? interrogea le Capitaine.

— C’est faux, articula Cœur plus distinctement.

Et, alors que le soldat s’insurgeait d’être traité de menteur, Cœur releva la tête et regarda droit dans les yeux celui qu’il avait reconnu comme le vaillant Capitaine Jioleff, commandant de l’escadron des Cavaliers d’Or.

— Je ne suis pas de Torraure. Je suis le Chevalier Cœur de Lorelonne, page du Roi d’Or, et j’arrive de Mir-Ambâd après y avoir accompli la mission que le Roi d’Or m’avait confiée. Avec l’aide de la princesse Cleghora, j’ai mis fin aux jours et aux nuisances de celle que l’on appelait la Sorcière de Fer. À présent je reviens parmi vous porteur d’un message de Cleghora, reine de Torraure, à l’adresse du Roi d’Or. Cela fait bien des jours que je traverse le pays de Torraure pour vous retrouver et, maintenant que cette tâche est accomplie et quelles que soient les circonstances qui m’ont conduit jusqu’ici, je vous prie, Capitaine Jioleff, de me mener jusqu’à mon Roi.

Cœur s’était efforcé de parler avec toute la prestance dont il était capable en cet instant solennel. Il se redressa de toute sa taille, sans quitter des yeux le visage du Capitaine Jioleff où il vit défiler tout au long de son discours la méfiance, la surprise, l’incrédulité, la joie, et finalement ce qui lui sembla être un honnête respect.

Il y eut un instant de silence.

— Seul un fou irait prétendre être un page du Roi d’Or avec une allure pareille ... À moins que ce ne soit la vérité, dit calmement le Capitaine Jioleff.

D’un mouvement souple, il sauta à bas de son cheval et s’approcha de Cœur pour le confronter directement en le regardant droit dans les yeux, en vrai soldat. Cœur ne se laissa pas démonter et affronta sans ciller le regard scrutateur du Capitaine.

— Est-ce donc vraiment vous ? finit par souffler celui-ci. Comme vous avez changé, Chevalier ... Nous ne vous attendions plus. À vrai dire, il y a bien longtemps que nous avions perdu tout espoir de vous revoir un jour. Mais il semblerait que vous soyez plein de ressources inattendues.

Cœur poussa un soupir de soulagement en comprenant que le Capitaine Jioleff l’avait reconnu et que les obstacles s’abaissaient enfin devant lui. Mais tout n’était pas encore accompli.

— Je vous en prie, murmura Cœur d’une voix affaiblie par la fatigue et l’excès d’émotions, je dois voir Sa Majesté.

— Je vais vous mener à lui. Avez-vous un cheval ?

— Ces hommes me l’ont pris, répondit Cœur avec un geste maussade en direction des soldats qui l’avaient attaqué.

D’un mot, le Capitaine Jioleff arrangea la situation en sommant l’un d’eux d’aller chercher le fier Véloce tandis qu’un autre achevait de libérer Cœur de ses liens, et un instant plus tard le jeune Chevalier se retrouvait en selle. Il repartit aux côtés du Capitaine à travers le dédale désordonné que constituait le campement des troupes et, alors qu’il se faisait la réflexion que les choses s’arrangeaient enfin pour le mieux et qu’il allait revoir le Roi d’Or, Cœur ne pouvait pas se départir de l’impression étrange d’avancer dans un brouillard qui atténuait toutes ses perceptions. C’était comme si la formidable nouvelle du succès de sa mission n’arrivait pas à imprégner son esprit, comme si tout cela était trop beau pour être réel. Quelques instants plus tôt, il était encore pieds et poings liés et se croyait prisonnier sans espoir d’évasion. Comment ne pas croire qu’un nouveau bouleversement n’allait pas encore s’abattre sur lui et tout anéantir ?

À travers cet étrange brouillard qui engourdissait ses réflexions, Cœur remarqua tout de même une chose étonnante.

— Vous n’avez pas changé, Capitaine, dit-il à Jioleff. Vous n’avez pas l’air plus âgé que lorsque je vous ai quittés. Le maléfice de la Sorcière de Fer vous aurait-il épargné ?

— Les choses sont plus compliquées que cela, Chevalier, et à vrai dire je dois vous avouer que personne parmi nous n’a vraiment compris la nature du mal qui nous a frappés. Car, croyez-le ou non, la vérité est que j’avais tout d’un vieillard il y a quelques semaines. Je n’étais pas le seul dans ce cas : beaucoup des grands officiers et des plus humbles soldats de cette armée se sont retrouvés aussi vieux et ridés qu’un antique parchemin. Pourtant, quand la Sorcière de Fer a été défaite, nous avons plus ou moins retrouvé notre état normal.

— Plus ou moins ?

— Comme je vous l’ai dit, il y a bien des choses que nous n’avons pas pu nous expliquer : certains ont presque complètement retrouvé leur apparence originelle, d’autres au contraire demeurent lourdement marqués. Vous-même, Chevalier, êtes bien différent du petit page de l’Aurore que nous avons envoyé au cœur des périls de Torraure. Mais quel que soit notre cas, nous avons tous ressenti la plus merveilleuse des sensations lorsque le maléfice a été levé.

À cet instant, le Capitaine Jioleff arrêta son cheval et se tourna vers Cœur, le visage empreint de gravité.

— Nous avons tout de suite compris que ce salut, c’était à vous que nous le devions, Chevalier. Vous n’avez pas idée de l’immense souffle de soulagement et d’espoir qui s’est alors propagé à travers les rangs de cette armée. Beaucoup en pleuraient de joie – les autres pleuraient encore la mort de leurs frères qui avaient succombé. Chevalier, au nom de tous les hommes de l’armée d’Or, je tiens à vous exprimer toute ma reconnaissance la plus fervente. Je sais que cela représente bien peu, mais ...

— Cela me va droit au cœur, Capitaine, assura Cœur d’une voix un peu étranglée. Je n’ai fait que mon devoir.

— Votre bravoure n’a d’égale que votre humilité, Chevalier. Chacun ici vous doit l’honneur et la vie.

Profondément ému, Cœur ne sut que répondre. Il avait toujours voué une grande estime au Capitaine Jioleff, et cette marque sincère de reconnaissance qu’il lui témoignait le faisait se sentir étrangement petit et bien trop grand à la fois. Il décida d’éluder le sujet en posant une question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques instants déjà.

— Comment est le Roi ?

— Vous allez le voir par vous-mêmes : nous arrivons.

En effet, ils se tenaient à présent devant la grande tente du Roi d’Or. Plusieurs drapeaux aux armes du royaume claquaient dans le vent frais du matin, et l’entrée de la tente était surveillée par deux gardes en armure à l’air revêches. Jioleff et Cœur mirent tous deux pied à terre et, abandonnant leurs chevaux aux soins de quelques palefreniers qui étaient aussitôt accourus, marchèrent vers la tente royale. Les deux gardes se mirent au garde-à-vous pour saluer le Capitaine Jioleff, et Cœur eut alors la surprise de reconnaître Barazel et Mistandel, les deux frères qui gardaient d’ordinaire la porte des appartements privés du Roi d’Or en son palais d’Ehtcelon. Si leurs deux figures familières avaient manifestement été altérées par les effets du maléfice de la Sorcière de Fer, Cœur éprouva en les voyant le sentiment fugace mais infiniment chaleureux de se sentir chez lui. Tandis que le rêveur Mistandel l’observait en retour avec curiosité, le colosse sombre qu’était Barazel prit l’initiative de s’adresser à Jioleff :

— Mes hommages, Capitaine. Quel est ici votre dessein ?

— Je viens voir Sa Majesté, mon brave.

— Et quel est celui-ci qui vous accompagne ? interrogea encore le garde en se tournant vers Cœur, lequel poussa l’audace jusqu’à répondre lui-même.

— Comment, Barazel ? fit-il avec affection. Vous ne reconnaissez pas le petit page de l’Aurore qui vous saluait chaque matin en allant servir Sa Majesté ?

Barazel fronça les sourcils, mais déjà le frêle Mistandel s’attendrissait d’un sourire.

— Il me semblait bien, quant à moi, reconnaître vos boucles blondes et vos grands yeux bleus, Chevalier, assura-t-il. Aucun sortilège ne saurait vous les enlever. Je suis heureux de vous revoir et Sa Majesté, je gage, partagera mon sentiment.

Et, après que le Capitaine Jioleff eut affirmé à un Barazel toujours méfiant que Cœur était effectivement le Chevalier de Lorelonne, les deux gardes consentirent à leur donner l’accès à la tente du Roi d’Or. En entrant, Cœur glissa discrètement une pièce dans la main de Barazel en répondant à sa surprise par ces mots : « Voilà pour ta vigilance zélée. Puisses-tu toujours garder aussi bien notre Roi ».

Il sentit tout à coup son cœur se mettre à battre à tout rompre : il y était arrivé. Il allait revoir le Roi d’Or.

Le souverain se tenait assis sur le siège de bois sculpté qui lui tenait lieu de trône en ce pays étranger ; l’air pensif, il écoutait le fidèle duc de Lyre lui présenter un parchemin d’aspect officiel. Autour d’eux se trouvaient seulement deux serviteurs occupés à ranger et à nettoyer la pièce ; l’heure matinale n’était pas encore celle de réunir l’ensemble de ses ministres et conseillers. Le Capitaine Jioleff entra le premier et adressa au Roi un salut martial avant de s’écarter pour laisser Cœur avancer. Celui-ci fit un pas, tout tremblant, et attendit que le Roi remarque sa présence.

— Nous y reviendrons plus tard, Lyre, voulez-vous ? fit celui-ci en voyant entrer Jioleff. Bien le bonjour Capitaine, quel ... ?

Le Roi d’Or s’interrompit brusquement : ses yeux venaient de se poser sur Cœur. Son apparence n’était plus celle de l’adolescent que Cœur avait longtemps connu : le Roi était à présent un homme fait, quoique bien moins âgé que ce que Cœur avait redouté. Ainsi, la Sorcière de Fer avait échoué dans ses noirs desseins, car le Roi d’Or n’était aucunement mort de vieillesse, et c’était finalement à peine si ses forces avaient été atteintes par le maléfice. Cœur fut infiniment soulagé de cette heureuse constatation.

Mais si le jeune Chevalier avait à présent une réponse à ses craintes et à ses questions, il n’en allait pas de même pour le Roi qui semblait véritablement frappé de stupeur à sa vue. Médusé, il se leva lentement et fit quelques pas en direction de Cœur qui, se rappelant tout à coup ses devoirs, mit respectueusement un genou à terre. Le Roi d’Or cependant le releva aussitôt et, plongeant ses yeux dorés dans ceux de Cœur, finit par sourire avec l’expression ravie d’un enfant.

— Mon cher Chevalier de Lorelonne ... Je vous en prie, dites-moi qu’il s’agit bien de vous.

— Pour vous servir, Majesté.

Cœur se sentit plein d’allégresse en voyant que le Roi l’avait aussitôt reconnu.

— Par tous les dieux ! s’exclama le Roi. Comment est-ce possible ? Nous avons cru ... Ah ! Mais racontez-moi, Chevalier, racontez-moi tout !

Cœur ne se fit pas prier davantage. Son récit était prêt dans son esprit depuis bien des jours et, d’une voix animée mais sans précipitation aucune, il narra au Roi d’Or, au duc de Lyre et au Capitaine Jioleff tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il les avait quittés pour partir accomplir sa mission. À mesure qu’il parlait, il lui semblait se sentir plus léger, d’une façon étrangement similaire à ce qu’il avait ressenti lorsque la Sorcière de Fer avait succombé aux coups de Cleghora. Naturellement, il ne s’étendait pas sur ses propres sentiments, ses angoisses ou ses peines, mais il se rendit compte que la simple évocation de ses aventures avait de quoi émouvoir son auditoire. Des routes de Torraure aux portes noires de Mir-Ambâd, des cachots lugubres aux tortueuses galeries qui couraient dans les entrailles du palais, Cœur revécut tous les longs jours qui l’avaient conduit à travers bien des embûches jusqu’à son objectif final : mettre fin aux jours de la Sorcière de Fer.

Il évoqua longuement le personnage de la princesse Cleghora, désormais Reine, et tout ce qu’elle avait accompli pour et avec lui. Ce faisant, il revoyait la fière princesse comme si elle se tenait en cet instant devant lui, avec ses boucles brunes et les traits étrangement allongés de son visage si pâle. Il croyait même entendre sa voix, avec son fameux accent traînant et quelque peu zézayant. Mais de tout cela il ne dit pas un mot.

Il s’étendit ensuite largement sur les jours qui avaient suivi l’assassinat de la Sorcière, sur la chaleur avec laquelle le peuple de Torraure avait accueilli sa nouvelle Reine, et enfin sur la détresse qui s’était répandue dans le Royaume lorsque les armées du Royaume d’Or s’était mises à piller et ravager toutes les régions orientales et faibles de Torraure.

— Majesté, finit par expliquer Cœur, s’il y a une chose que j’ai apprise au cours de cette mission, c’est que notre ennemi n’a jamais été le peuple de Torraure mais seulement sa sinistre Reine, la Sorcière de Fer. À présent celle-ci n’est plus, et celle qui siège désormais sur le trône de Torraure est une princesse noble et sensée qui ne désire rien moins qu’une guerre éternelle entre nos deux pays. Son seul souci va au bonheur de ses sujets, et elle souffre profondément de les voir ainsi massacrés par nos troupes. Si les choses continuent ainsi, elle n’aura d’autre choix que de répondre à la violence par la violence ... Mais ce à quoi la Reine Cleghora aspire par-dessus tout, c’est une trêve. J’ai eu l’honneur d’être chargé par elle d’une lettre à votre endroit, Sire, où vous pourrez lire par vous-même que cette Reine est animée d’intentions justes et respectables, ajouta-t-il en révélant le pli scellé que Cleghora lui avait remis.

En quelques pas, Cœur alla donner la lettre au Roi d’Or qui s’était assis de nouveau pour mieux l’écouter. Reprenant sa place à une distance plus respectueuse, il hésita un instant puis acheva ainsi son discours :

— Sire, j’ai fait le serment à la Reine Cleghora de vous convaincre de mettre fin à toute attaque et invasion du pays de Torraure. Je ne sais s’il s’agit d’un crime que d’avoir ainsi donné ma parole à un souverain étranger, mais sachez que je l’ai fait avec la profonde conviction que la requête de Cleghora ne pourrait que servir les meilleurs intérêts du Royaume d’Or.

Tout était dit, et son rôle achevé. Quelle que fût la décision que le Roi d’Or allait prendre à présent, Cœur ne pouvait que s’en remettre aux dieux. Dans un silence plein de gravité, Cœur, le duc de Lyre et le Capitaine Jioleff attendirent sans faire un mouvement tandis que le Roi lisait le message de Cleghora.

Au bout de quelques instants, le Roi replia la lettre et s’absorba dans la méditation en laissant son regard errer dans le vague. Son expression pensive, les lèvres finement serrées et les sourcils froncés, faisaient ressortir sur son visage des traits plus marqués qui n’avaient plus rien à voir avec ceux d’un adolescent. Il poussa un bref soupir.

— J’aimerais vous répondre tout simplement dans le sens que vous demandez, Chevalier, mais les choses ne sont pas si simples. L’animosité entre le Royaume d’Or et Torraure brûle depuis trop longtemps pour être apaisée par une lettre, aussi émouvante soit-elle.

— Mais peut-être qu’une trêve ... intervint Cœur avec véhémence, si déçu de ne pas voir le Roi accéder à sa requête qu’il en oubliait toutes les convenances.

— Laissez-moi finir, le coupa le Roi en élevant la main.

Mortifié, Cœur se tut aussitôt.

— Vous nous avez bien fait comprendre ce que tout cela signifiait pour vous, Chevalier. Croyez-moi lorsque je vous assure que cela fait partie des éléments qui compliquent l’affaire, quand bien même en tant que souverain je devrais m’abstenir de considérer vos sentiments personnels pour me pencher uniquement sur le destin de mon royaume. Ceci étant, je reconnais que les enjeux d’une éventuelle trêve pourraient nous être bénéfiques. Mais ...

Avec un nouveau soupir, le Roi d’Or se leva et se mit à faire les cent pas devant son siège. Cœur n’osait plus dire un mot, mais ce fut alors le Duc de Lyre qui prit la parole en interrompant les réflexions du Roi.

— Majesté, si vous me le permettez j’aimerais émettre mon avis sur la question présente.

— Parlez, Lyre ; vous savez que j’estime tout particulièrement votre pensée.

— Eh bien la voici : j’opine dans le sens du Chevalier de Lorelonne. Je crois que nous aurions davantage à gagner en mettant un terme à tant d’années d’hostilités stériles contre Torraure plutôt qu’en poursuivant les pillages mesquins auxquels notre armée se livre actuellement. Vos sujets sont las de la guerre, Majesté. Et l’occasion qui se présente aujourd’hui, où Torraure nous tend enfin une main pacifique, est sans doute la meilleure en bien des siècles. Ce serait folie que de l’ignorer.

Ayant parlé, le Duc de Lyre inclina brièvement la tête à l’adresse de Cœur, qui lui rendit son salut en s’efforçant d’y faire apparaître toute la reconnaissance que le Duc lui inspirait soudain par ses paroles. Il avait donc un allié ! Alors qu’il avait par moments redouté de se heurter à l’hostilité générale de conseillers royaux ancrés dans une tradition de haine ancestrale contre Torraure, il se découvrait soutenu par l’un des plus puissants et éminents personnages du Royaume d’Or. Et cette bonne surprise était d’autant plus appréciée que Cœur n’avait pas toujours eu beaucoup d’affection pour le Duc de Lyre ; c’était lui, après tout, qui s’en était le plus violemment pris à Maître Thorne lorsque la traîtrise du sculpteur avait été découverte.

Pour l’heure, l’influence du Duc sur le Roi d’Or se révélait aussi efficace que toujours, car le Roi semblait favorablement impressionné par les arguments de son plus fidèle conseiller.

— Vous n’avez pas tort, admit-il. Mais quand bien même mon peuple me serait gré à l’avenir de semer les graines de la paix, il est à craindre que sa réaction immédiate y soit bien plus opposée, n’est-ce pas ? Il n’est que de songer à tous nos soldats, autour de cette tente où nous devisons, qui ont vu périr à leurs côtés leurs frères d’armes et leurs camarades. Pendant ces journées atroces, tous craignaient en se réveillant de ne pas voir le soleil se coucher ! Je crains, hélas, que Torraure ne leur ait fait trop de mal pour qu’ils réfrènent leur vengeance.

— Sire, répondit le Duc de Lyre sans se laisser abattre, cela est peut-être vrai. Ou peut-être ne l’est-ce pas. Mais gardez à l’esprit que vous ne régnez pas seulement pour les temps présents : quel souvenir désirez-vous que l’Histoire garde de votre règne ? Celle d’un homme qui aura acculé et ravagé son ennemi sans pitié, laissant les survivants pétris d’une haine mortelle à notre égard ? Ou bien celle d’un prince aussi avisé que miséricordieux, qui aura posé les jalons d’une alliance fructueuse avec le pays voisin ?

Le Roi d’Or ne put s’empêcher de sourire à cet exposé.

— Mon cher Lyre, j’ai l’impression que si je ne prends pas ce matin la décision qui vous agrée, vous me le ferez regretter à chaque instant du reste de ma vie.

— Majesté, je n’en ferai rien, répondit le Duc de Lyre avec le plus grand sérieux. Je suis certain que vous le regretterez vous-même.

— Ah !

Cœur sut alors que la partie était gagnée. Peu importaient les autres objections que le Roi d’Or allait lever – c’était, après tout, son devoir personnel que de s’assurer réellement de tout prendre en compte tandis qu’il s’apprêtait à prendre une décision si lourde de conséquences – peu importait tout cela, car le Duc de Lyre saurait trouver toutes les parades. Il émanait du vieux conseiller une puissante force de persuasion, et Cœur était immensément soulagé que celle-ci s’exerce conformément à ses aspirations. Les enjeux ne reposaient plus sur lui, désormais, mais sur les épaules de cet homme compétent et rusé. Le Duc de Lyre saurait l’emporter.

Aussi, Cœur se tint calmement en retrait durant tout le reste du débat. Le Roi objectait notamment qu’il allait falloir un temps fou pour rassembler tous les soldats éparpillés sur les terres de Torraure, et encore davantage pour les raisonner et les amener à renoncer au saccage pour rentrer chez eux. C’était vrai ; le Duc de Lyre le reconnut simplement, mais fit également remarquer que cela ne serait pas un véritable obstacle : les soldats étant des soldats, ils feraient ce qu’on leur ordonnerait. De même, le Roi d’Or observa que ses autres ministres n’allaient peut-être pas facilement se laisser convaincre : la Marquise de Velours, notamment, ne consentirait jamais à se départir de sa haine contre Torraure.

— Certes, son honneur et ses convictions lui commanderont de protester hautement contre toute idée de trêve, admit Lyre. Il en est ainsi dans sa famille depuis des générations – à vrai dire, il en est ainsi dans bien des familles de notre Royaume. Mais laissez tous ceux-là tempêter tant qu’il le faudra, Majesté. Lorsqu’ils verront les bienfaits de la paix, ils ne tarderont pas à apaiser leurs aspirations belliqueuses. N’êtes-vous pas le Roi ? Dès lors que vous ferez clairement connaître votre décision, obéir deviendra un devoir pour tous vos sujets, aussi hauts soient-ils. Par ailleurs, il serait peut-être temps que notre Ministre de la Diplomatie se rappelle l’essence de sa fonction ...

— Vous avez décidément réponse à tout.

Le Duc de Lyre eut un geste d’excuse qui s’acheva en révérence de courtisan, et une fois de plus le Roi d’Or sourit. Cœur vit alors le Capitaine Jioleff lui adresser un clin d’œil : lui aussi était acquis à sa cause.

Il s’en fallut pourtant encore de plusieurs heures avant que le Roi ne se laisse complètement convaincre. Avec un soupir mêlant l’agacement et la satisfaction, il alla se rasseoir sur son grand siège et reprit la lettre de Cleghora.

— Soit, je m’avoue vaincu ! La Reine Cleghora de Torraure obtiendra sa trêve. Chevalier, lança-t-il à Cœur, vous pouvez remercier les dieux d’avoir trouvé un partisan si ardent en la personne du Duc de Lyre.

— Majesté, croyez bien que je m’y emploie depuis que Sa Grâce a pris part à ce débat, assura Cœur d’une voix un peu lasse mais ravie. Du reste, je suis certain que vous-même leur en bientôt serez reconnaissant. Et tout le Royaume d’Or avec vous.

Le Roi se tourna alors vers Jioleff et lui ordonna d’aller quérir tous les autres membres du conseil de guerre, pour proclamer devant eux qu’il comptait déposer les armes et accepter la proposition de trêve de Cleghora. Le Capitaine s’en fut aussitôt, tandis que le Duc de Lyre s’avançait vers Cœur avec le sourire complice d’un joueur qui aurait remporté un pactole avec l’aide de son partenaire.

— Chevalier, dit-il, je suis ravi que nous soyons tombés d’accord dans cette affaire, et ce fut pour moi un honneur que de travailler à vous soutenir dans une si noble cause.

Cœur s’inclina avec reconnaissance – ce faisant il grimaça de douleur car, ayant dû rester debout et immobile pendant de longues heures après avoir passé toute la nuit jeté comme un sac sur un cheval, ses jambes et son dos le mettaient à l’agonie. À la vérité, il était si épuisé que sa vivacité d’esprit en était complètement assourdie – il savait que tout allait bien, et il ne demandait rien de plus qu’un tabouret et un bon repas.

— Nous vous devons tous beaucoup, poursuivit le Duc de Lyre. En l’occurrence, vous en avez fait bien davantage que moi pour le salut de notre royaume, et vous pouvez être certain que Sa Majesté saura vous en récompenser avec largesse. Mais ... Je crois savoir ce qui vous ferait plaisir au-delà de tous ces trésors.

— Comment cela, Votre Grâce ?

— Si vous voulez bien me suivre, Chevalier, je pense que vous ne le regretterez pas.

Intrigué, Cœur hocha la tête et quitta la tente royale à la suite du Duc de Lyre. Celui-ci ne révéla pas leur destination, mais son sourire avait quelque chose de paternel qui mit Cœur en confiance : on ne lui réservait apparemment pas de nouvelle aventure périlleuse, ni de mission d’aucune sorte ; seulement une bonne surprise.

Ils arrivèrent devant une grande tente blanche dont l’entrée, curieusement, était aussi attentivement gardée que celle de la tente du Roi d’Or. Le Duc de Lyre n’eut cependant aucune difficulté à convaincre les gardes de laisser entrer Cœur.

— Sa Majesté m’attend et je dois donc vous laisser ici, Chevalier, annonça le Duc en s’écartant. Du reste, je pense que vous n’aurez plus besoin de moi désormais.

— Merci beaucoup, Votre Grâce, répondit simplement Cœur qui se sentait de plus en plus curieux.

Tandis que le Duc s’éloignait, Cœur écarta le tissu à l’entrée de la tente. C’était une simple pièce sombre et à peu près vide, à l’exception d’un lit de camp et de quelques meubles au confort rudimentaires. Dans l’obscurité se découpèrent les silhouettes de deux hommes qui se tenaient là ; ils se tournèrent vers Cœur, un peu éblouis par la lumière du jour qui entrait avec lui.

— Az tout-puissant ! s’écria une voix ravie.

Il y eut un bruit sourd lorsque Maître Thorne laissa tomber à terre le bol qu’il tenait à la main ; un instant plus tard, Cœur poussa une exclamation étouffée alors que Doron de Charme se jetait dans ses bras.

Le Chevalier en oublia d’être fatigué.


— Un vieillard ? Vraiment ? Non Doron, vous vous moquez !

— Pas le moins du monde, Cœur, je vous assure. Le Roi que vous avez vu à l’instant, bien vif et dans la plus belle force de son âge, ce même Roi croulait encore il y a quelques semaines sous le poids des ans. C’est la vérité, Cœur !

— J’ai peine à y croire.

— Mon ami, intervint Maître Thorne, c’est heureux que vos yeux aient été épargnés du spectacle qu’offrait alors notre souverain, avec ses cheveux de neige et son front gravé de plus de rides que la mer ne l’est de vagues. Toute vigueur l’avait abandonné, et le moindre effort lui causait mille souffrances. Songez un peu qu’il ne se déplaçait plus qu’en litière, et cela encore avec mille précautions.

— Ah, ne m’en dites pas davantage ! s’exclama Cœur. Je suis trop heureux de ne pas avoir dû supporter un aussi triste spectacle, et je préfère oublier qu’il se soit jamais produit. L’important est que tout cela soit désormais derrière nous.

Après les premières effusions joyeuses de leurs retrouvailles, les trois amis réunis s’étaient assis ensemble autour d’une table et étanchaient à présent leur soif par quelques pintes de bière fraîche tout en échangeant les récits de leurs aventures respectives. Cœur en apprit ainsi davantage sur les effets du maléfice de la Sorcière de Fer : pour certains, ils avaient finalement été aussi violents qu’éphémères et n’étaient plus désormais que de mauvais souvenirs. Le Roi d’Or était de ceux-là, au grand soulagement de ses sujets. D’autres, comme Doron, n’avaient dans l’ensemble pas beaucoup changé ; d’autres enfin portaient toujours les marques indélébiles du passage des ans. Et il fallait encore compter les nombreux hommes qui avaient péri.

Maître Thorne se tourna vers Cœur et, après avoir étudié longuement le visage du jeune homme, poussa un profond soupir.

— Tout n’est pas terminé, hélas, je le crains. Trop de blessures demeurent encore. Chevalier, vous avez bien raison de vous réjouir de n’avoir pas été parmi nous aux temps les plus noirs de cette affaire. Car il était bien terrible d’assister à cela, impuissants que nous étions à y remédier ... Sans compter que pour ma part, je portais au surplus le très lourd fardeau de ma culpabilité. Chaque fois que je voyais notre Roi qui s’affaiblissait de jour en jour, chaque fois que l’on creusait une nouvelle tombe, et encore aujourd’hui chaque fois que je croise le regard de l’un de ceux – comme vous, Chevalier – qui ont perdu par ma faute les plus belles années de leur vie, je ... Je ... Non, je ne sais pas quelle pénitence serait assez dure pour moi, acheva le sculpteur se prenant la tête dans les mains.

À ces mots, Cœur se dressa d’un bond :

— Taisez-vous ! ordonna-t-il d’un ton furieux, et sa voix puissante fit sursauter Doron et Maître Thorne. C’est le poison de la Sorcière de Fer qui parle encore par votre bouche ! Je vous interdis de parler ainsi, Maître, entendez-vous ? Vous n’êtes coupable de rien dans cette affaire, puisqu’elle était coupable de tout. N’importe qui dans votre position aurait agi de même !

— Votre amitié pour moi vous aveugle, mon cher ... répondit faiblement Maître Thorne.

— En aucun cas, soyez-en bien certain. Croyez-moi : j’ai vu de mes yeux tout le mal dont cette effroyable Sorcière était capable, tout le malheur et la cruauté dans lesquels elle se complaisait. Elle menaçait votre fille unique, Suliya, la dernière héritière de la lignée des Sculpteurs. Autrement dit, la personne la plus essentielle à la survie de ce royaume ! Oui, avant même le Roi ! C’était votre devoir de la protéger, et c’est ce que vous avez fait. Vous n’avez rien à vous reprocher. Rien, entendez-vous ? Je veux vous en voir aussi convaincu que je le suis moi-même.

Stupéfié par la soudaine autorité de l’ancien petit page, Maître Thorne hocha la tête et Cœur se rassit. Ses mains tremblaient ; un silence s’abattit autour de la table. Cœur ne savait pas vraiment ce qu’il lui avait pris : seulement, peut-être, qu’il était infiniment las de tous les malheurs et les bouleversements que la Sorcière de Fer avait causés dans sa vie. À vrai dire, il se souciait bien peu d’avoir perdu quelques années car il restait encore bien assez jeune à son goût. En revanche, il n’aspirait désormais à rien d’autre qu’à reprendre une vie normale, comme par le passé, et cela n’incluait en aucune façon la perspective de voir le brillant esprit qu’était Maître Thorne se morfondre jusqu’à la fin de ses jours dans l’amertume de regrets stériles. Cœur voulait aller de l’avant.

— Eh bien mon cher ami, lança le Comte de Charme avec désinvolture, l’adage disant que les voyages forment la jeunesse a bien raison ! Je crois que votre petite promenade en Torraure a fait de vous un jeune homme bien déterminé.

— Oui certes, confirma Cœur avec un sourire, et vous vous en rendrez compte par vous-mêmes si vous évoquez encore ma « petite promenade » en ces termes.

— Bien, bien ! Je me tais !

— En ce cas laissez-moi parler, fit Maître Thorne qui venait seulement de reprendre ses esprits. Chevalier, je vous remercie sincèrement pour vos paroles. Cela faisait trop longtemps que je n’en avais pas entendues de telles. En revanche, je crains que tout le monde ne partage pas votre avis : voyez cette tente, gardée par des soldats. C’est là ma prison.

— Comment ? s’étonna Cœur.

— Le Roi d’Or n’a pas encore statué sur mon sort, expliqua le sculpteur, et je suis encore à ce jour accusé de haute trahison. Malgré toute votre amitié et votre ferveur, il se pourrait bien que je ne regagne le Royaume d’Or que pour y être ...

Cœur l’arrêta d’un geste. Il ne s’était pas attendu à une telle situation. Sûrement, le Roi d’Or ne pouvait pas garder son sculpteur enfermé, et encore moins l’exécuter ! Outre que l’accusation qui pesait sur lui était injuste, le talent de Maître Thorne était bien trop précieux pour être perdu. Il lui fallait à tout prix continuer à esquisser chaque jour le portrait du Roi et à sculpter à son image les deux statues d’Or d’Ehtcelon, les deux gardiens du Royaume d’Or, sans quoi toutes leurs souffrances auraient été vaines.

— Je ne le permettrai pas, déclara Cœur. Les dieux m’en soient témoins, je ne laisserai pas une telle chose advenir. J’irai voir Sa Majesté, je lui demanderai votre grâce, je le supplierai s’il le faut.

— Et s’il refuse ? interrogea Maître Thorne avec angoisse.

— N’ayez crainte, je ferai en sorte qu’il accepte.

Et, avec un sursaut d’orgueil qui ne lui était rien moins que familier, Cœur ajouta avec assurance :

— Le royaume me doit bien cela.


De fait, la grâce de Maître Thorne fut facile à obtenir. À tel point que Cœur crut deviner que le Roi d’Or voyait là un véritable soulagement face à un dilemme qui l’avait longtemps travaillé. Les passions déchaînées par tant de morts et de peines avaient exigé de trouver une cible à leurs accusations et à leur rancœur, mais le Roi avait toujours eu de l’estime pour Maître Thorne et ne pouvait se résoudre à le livrer en pâture à tous ceux qui réclamaient sa mort. Grâce à la requête de Cœur, il pouvait libérer le sculpteur sans que l’on puisse lui reprocher une quelconque faiblesse pour ses favoris. Et la foule, privée de victime, se trouva un héros en la personne de Cœur.

Car le jeune Chevalier avait toutes les vertus pour endosser ce rôle : s’étant illustré de la façon la plus glorieuse en abattant la Sorcière de Fer au risque de mille dangers, il avait sauvé l’armée en même temps que tout le Royaume d’Or. Jeune, plus charmant que jamais, il faisait en outre preuve d’une modestie adorable en rougissant comme un enfant dès que l’on chantait ses louanges. Le Duc de Lyre avait insisté pour que le Roi d’Or remercie publiquement Cœur lorsque le souverain avait annoncé à ses troupes en liesse qu’ils allaient enfin pouvoir rentrer chez eux, de sorte que chaque soldat, chaque officier et jusqu’à chaque cantinière connaissait désormais le Chevalier de Lorelonne – et l’estimait.

S’il l’avait voulu, Cœur aurait pu ainsi devenir la coqueluche de toute l’armée et passer ses journées à glaner les acclamations en se promenant à travers le campement et en dédiant un sourire à tous ceux qui le saluaient. Mais il préférait demeurer en la compagnie du Comte de Charme et de Maître Thorne, souvent accompagné par sa fille. La petite Suliya restait le plus souvent silencieuse, se contentant d’entourer tendrement de ses bras le cou de son père qu’elle avait eu si peur de perdre, et d’adresser par ses regards mille remerciements à Cœur. Les trois hommes passaient le temps en devisant ou en jouant aux cartes en attendant que tous les soldats éparpillés dans Torraure retournent peu à peu au camp de l’armée d’Or. Alors seulement allait-on pouvoir plier bagages et repasser la Rivière Franche pour ce que chacun espérait être la dernière fois de sa vie.

En retrouvant sa liberté et sa dignité, Maître Thorne avait également été réintégré dans ses fonctions de sculpteur royal et chaque matin avait lieu la traditionnelle Cérémonie du Jour, où les traits du Roi d’Or étaient représentés au fusain et au pinceau sur une toile avant d’être reportés sur une petite statuette d’Or. Cœur éprouvait toujours un incomparable sentiment de bien-être en assistant à cette cérémonie si familière : c’était comme s’il était déjà revenu chez lui.

Un matin, cependant, les choses furent différentes.

Cœur s’éveilla au beau milieu de la nuit. Son sommeil habituellement si paisible avait cette fois été perturbé par un mauvais rêve. Un rêve, en vérité, si terrible et si effrayant que dans le silence de la nuit son cœur en battait encore à tout rompre et qu’il sentait son front brûler de fièvre. Il voulut se lever ; ses jambes tremblèrent, il eut un vertige et retomba sur son lit. Il lui fallut de longs instants pour se calmer et retrouver une respiration normale. Une fois encore il s’assit prudemment au bord de son lit, se leva, et marcha sans bruit vers un coin de la tente où un miroir et une petite bassine d’eau étaient posés sur un tabouret. L’eau fraîche lui fit du bien, apaisant les idées noires de ses cauchemars, mais Cœur se sentit troublé en dévisageant son propre reflet. Son rêve avait eu quelque chose de réel, comme une menace ou un avertissement. C’était un rêve très important, il le sentait.

Mais il en avait oublié jusqu’au moindre détail.

La fatigue emporta le Chevalier qui, s’étant recouché, dormit encore jusqu’au matin d’un sommeil de plomb. L’aurore le trouva tout aussi dépourvu de souvenirs de son rêve, à cela près qu’il ressentait toujours une sorte de menace dans un coin de son esprit, comme un oiseau de proie dont les serres se serraient emparées de lui. Il tenta de chasser cette impression ou tout au moins de l’ignorer, et n’y accorda guère d’importance tout au long du jour. Cependant la nuit revint, et avec elle le même rêve, le même brusque réveil et la même angoisse. Mais cette fois Cœur était prêt, et déterminé à résoudre le mystère : de toutes ses forces, il fouilla son esprit à la recherche d’un signe, un mot, une impression, le moindre renseignement. Et il finit par trouver quelque chose, une image qu’il avait vue en rêve : celle de montagnes tourmentées par l’orage. Alors son esprit s’éclaira tout à coup. Il connaissait ces montagnes !

Le matin venu, Cœur alla retrouver le Comte de Charme à la Cérémonie du Jour, qui prenait place dans la tente royale. Pendant que Maître Thorne faisait preuve de tout son art avec un enthousiasme merveilleusement renouvelé depuis qu’on lui avait rendu ses toiles et ses pinceaux, Cœur se pencha à l’oreille de Doron pour lui parler discrètement.

— Doron, me prendrez-vous au sérieux si je vous confie que j’ai un mauvais pressentiment ?

— C’est à voir, mon ami : de quelle sorte de pressentiment parlez-vous ?

— De la sorte des rêves, avoua Cœur le plus sérieusement du monde. Voilà deux nuits que je fais le même cauchemar ; à chaque fois, le contenu exact m’échappe, mais je crois savoir tout de même ce dont il s’agit. Je crois que ...

Cœur s’interrompit, soudain gêné. Autour de lui la Cérémonie du Jour se poursuivait calmement, et il vit quelques personnes chuchoter en le désignant avant de lui sourire à distance. Il leur sourit timidement en retour, tout en se demandant s’il ne devenait pas fou. À la lumière du jour, son rêve semblait tout à coup bien moins réel. N’était-ce qu’une élucubration un peu folle, le résultat de trop d’émotions ? Cœur n’avait jamais demandé à ce qu’on le prenne pour un héros, mais il ne désirait pas davantage se couvrir de ridicule. Et pourtant ...

— Parlez donc, Cœur, l’encouragea Doron. Vous savez bien que vous pouvez tout me dire.

Pourtant Cœur hésitait encore, mais le regard franc et confiant de son vieil ami finit par le convaincre.

— Je crois que ma famille est en danger, déclara-t-il.

— Votre famille ?

— Oui, mon père, ma mère, et même mon frère aîné, Saule.

— Mais ne m’aviez-vous pas dit ... Si mes souvenirs sont bons, vous m’aviez confié que votre frère résidait dans le Sud, à l’abri des ennemis de votre famille. Quant à vos parents, ne se sont-ils pas réfugiés à Velother, sous la protection de Dame Ilone ?

— C’est exact, mais les choses ont peut-être changé. Cela fait si longtemps que je n’ai pas revu les miens !

— Et pourquoi les croyez-vous particulièrement menacés à présent ?

— À cause de ce fameux rêve : j’y vois les montagnes de la région d’Onati, celles-là même qui entourent notre château et nos terres de Lorelonne. Oh, je les reconnaîtrais entre mille ! Et bien que je ne me rappelle rien d’autre au sujet de mon rêve, je sens qu’il se passe de graves choses dans ces montagnes. De très graves choses, vraiment ! enchérit Cœur avec émotion.

Le Comte de Charme prit les mains de Cœur entre les siennes, ému de voir ses grands yeux pleins de détresse. Aussi sûr de lui, aussi héroïque même que Cœur avait pu revenir de ses missions, il gardait au fond de lui quelque chose du petit page de l’Aurore, si charmant mais si seul parfois.

— Que comptez-vous faire ? demanda doucement Doron.

— Je ne sais pas ...

— Voilà en tout cas ce que je sais, pour ma part : vous m’avez l’air très troublé par ce rêve, Chevalier, et vous ne serez pas tranquille tant que vous ne serez pas rassuré sur le sort de votre famille. Pourquoi ne pas aller voir par vous-même ce qui se trame dans ces montagnes ? suggéra le Comte de Charme.

— Comment, partir ?

— Eh ! Pourquoi pas ? Vous avez fait ici tout ce qu’on pouvait exiger de vous, ce me semble, et je doute que votre présence soit essentielle pour le retour de l’armée à Ehtcelon. Vous avez le choix : continuer à vous languir ici dans les affres de l’incertitude, ou bien remonter à cheval et partir vers Lorelonne.

— Effectivement, les choses sont bien plus simples quand vous les présentez de cette façon, admit Cœur. Mais et vous, Comte ?

— Ah Cœur, vous ne pensez tout de même pas que je vais vous laisser une nouvelle fois partir à l’aventure sans moi ? Je pars avec vous, bien sûr !

À cet instant, une troisième voix intervint dans la conversation :

— Partir ? Et où cela, mes amis ? demanda posément Maître Thorne.

La Cérémonie du Jour venait de s’achever, et non seulement le sculpteur, mais aussi le Roi d’Or en personne se tenaient devant eux. Surpris, Cœur se trouva un instant pris de court et ne sut que répondre, mais un regard du Comte de Charme sut le rasséréner. Et, comme il lui fallait de toute façon l’assentiment du Roi pour quitter l’armée et rentrer chez lui, Cœur se résolut à refaire le récit de son rêve, de ses angoisses, et de la décision qu’il venait de prendre avec Doron.

— Ainsi, mon cher Chevalier, vous voulez déjà nous quitter ? répondit le Roi d’une voix triste.

— Majesté ... commença Cœur.

— Ah, laissez cela. Je comprends vos raisons ; quand bien même ne serait-il question d’aucun rêve, vous avez plus que mérité de prendre congé de vos services auprès de ma personne. Le Comte de Charme et vous-mêmes êtes libres de partir ou bon vous semble ... À condition de revenir un jour à Ehtcelon.

— Naturellement, Sire ! Seule la mort nous en empêcherait !

— Et je préfèrerais qu’elle ne le fasse pas, assura le Roi avec un petit sourire.

Cœur vit alors Maître Thorne échanger un étrange regard avec sa fille, et la petite Suliya hocher la tête avec gravité. Le sculpteur prit la parole :

— Majesté, j’ai moi aussi une requête à vous présenter.

— Je vous écoute, Maître Thorne.

— Si le Chevalier de Lorelonne et le Comte de Charme le veulent bien, je souhaiterais les accompagner. Avec ma fille.

— Comment ? s’exclama brusquement le Roi, décontenancé. Mais enfin, je ne comprends pas ! N’est-ce pas vous-même qui m’avez dit et répété à quel point il était important que vous soyez chaque matin à mes côtés pour procéder à la Cérémonie du Jour ? Comment cela pourrait-il se faire si vous vous trouvez à des lieues d’ici ?

— J’ai bien conscience de tout cela, Sire, et pour tout vous avouer je désirerais plutôt qu’il en soit ainsi, ne serait-ce que pour la sûreté de Suliya qu’un tel voyage exposera peut-être à des dangers imprévus. Mais il se trouve que j’ai fait le même rêve que le Chevalier de Lorelonne. Je n’en garde moi non plus aucun souvenir précis, en dehors de ces montagnes et de ce mauvais pressentiment que le Chevalier décrivait tout à l’heure. Sire, aussi importante que soit la Cérémonie du Jour, je crains qu’il ne s’agisse ici de quelque chose de plus essentiel encore.

À ces mots le Roi d’Or apparut comme perdu et triste, et ses yeux se posèrent sur Maître Thorne, sur Doron, et enfin sur Cœur comme s’il espérait que l’un d’eux allait soudain démentir tout ce qui venait d’être dit. Mais aucun ne parla, et Cœur ne put que rendre à son souverain un regard plein de désarroi. Il partait retrouver sa famille, certes ... Cependant par certains côtés, le Roi d’Or lui avait été plus cher que n’importe qui au monde au cours des dernières années. Et Cœur se sentait d’autant plus désolé de le quitter qu’il savait que le Roi en serait lui-même affligé.

— Si j’avais su en me réveillant ce matin que cette journée allait m’arracher trois de mes meilleurs sujets, je me serais rendormi aussitôt, je vous l’assure, murmura le Roi d’Or. Mais puisque les choses en sont là ... Eh bien soit, soupira-t-il, qu’il en soit ainsi. Je ne vous retiendrai pas à mes côtés contre votre gré si votre destin vous appelle ailleurs. Prenez tout ce dont vous avez besoin, et partez avec ma bénédiction. Fasse Naela que tout se passe pour vous sans encombre et que vous me reveniez bientôt ... Et puis, si vous en avez l’occasion, adressez mes hommages les plus chaleureux à ma tante, Dame Ilone.

— Merci, Sire, répondirent-ils tous en s’inclinant respectueusement.

Maître Thorne quitta la tente avec sa fille, suivi par Doron.

— Chevalier ! appela le Roi alors que celui-ci s’apprêtait à sortir à son tour.

Cœur fit volte-face ; le Roi d’Or lui sourit, soupira, et finalement l’étreignit comme un frère.


La petite troupe entama son voyage au rythme d’un trot placide, et progressa ainsi pendant quelques jours sans rencontrer d’obstacle. La route à suivre était simple : il suffisait de remonter le cours de la rivière Franche. Un jour cependant, alors que le soleil atteignait son zénith, Cœur donna le signal de la halte en levant le bras et se retourna vers ses compagnons. Maître Thorne, assis aux côtés de sa fille sur le siège de leur petit chariot, tira les rênes de ses chevaux en leur intimant d’une voix douce l’ordre de s’arrêter.

— Qu’y a-t-il, Cœur ? demanda Doron de Charme d’une voix un peu essoufflée.

Cœur désigna le cours de la rivière qui se perdait à l’horizon dans une sorte de brume.

— Il va être temps pour nous de traverser, mes amis. Si nous remontons davantage en amont, nous allons rencontrer le confluent de la Franche et de l’Iveyne, un cours d’eau qui prend sa source dans les montagnes d’Onati. Le courant risquerait d’être trop fort à cet endroit, je ne tiens pas à prendre de risque.

— Sentiment que nous partageons tout à fait, assura Maître Thorne. Eh bien soit, allons-y.

Traverser la rivière Franche ne fut pas une mince affaire, car même à quelques lieues du fameux confluent le courant restait puissant, et le lit de la rivière était bien large. Cependant il y avait là un gué, de sorte que Maître Thorne put mettre pied à terre et traverser l’eau en marchant à côté de ses chevaux pour les rassurer, tandis que Suliya se chargeait de diriger l’attelage. Cœur et Doron escortèrent le chariot en se plaçant de part et d’autre tout le temps que dura la traversée jusqu’à ce que, tous quatre se retrouvant trempés mais satisfaits, ils parviennent ensemble sur l’autre rive.

— Enfin, nous sommes au Royaume d’Or ! s’exclama Doron avec passion dès que son cheval posa le sabot sur la berge. Ah, j’espère n’avoir plus jamais à retourner en Torraure. Puissent nos deux peuples vivre désormais en paix, et ne plus jamais rien avoir à faire l’un avec l’autre !

— Je crois sentir que vous n’avez pas apprécié toutes les richesses de votre séjour en Torraure, Comte, n’est-ce pas ? lança Maître Thorne depuis le fond de son chariot où il était parti en quête de vêtements secs.

— Il faut croire que non.

Tandis que Thorne se changeait et que Doron offrait une pomme à son cheval pour le récompenser après le passage de la Franche, Cœur porta son regard vers le Nord et se sentit frissonner. À présent qu’il se trouvait à nouveau sur les terres du Royaume d’Or, il lui semblait ressentir avec une vivacité renouvelée toutes les impressions sinistres que ses cauchemars incessants avaient insinuées en lui au cours des nuits précédentes. Il était à présent plus proche de chez lui qu’il ne l’avait été en bien des années, mais cela ne parvenait pas à le réconforter : l’urgence s’empara de son esprit ; il fallait aller vite, très vite, rentrer chez lui tant qu’il en était encore temps ... Mais avant quoi ? Qu’allait-il donc se produire qui causait tant de crainte en son cœur ? Peu importait. Il savait seulement qu’il n’y avait pas une minute à perdre.

— Chevalier, vous semblez troublé, observa Doron. Que se passe-t-il ?

Cœur tourna vers son ami un visage tourmenté par l’inquiétude.

— Oh je vous en prie, hâtons-nous ! répondit Cœur d’un ton implorant. Il faut faire vite ! Le temps joue contre nous, je le crains. Qui sait quel drame pourrait advenir si nous nous attardons ?

— Je ne sais, mon ami, répondit gravement Doron. Mais vous voir dans cet état me cause bien du souci, et je ne vois qu’une façon d’y remédier. Quelle route devons-nous suivre, à présent ?

— Il suffit de suivre le cours de l’Iveyne, il traverse les terres de Lorelonne.

Maître Thorne intervint alors :

— Je crains que ma fille et moi-même ne puissions que vous ralentir avec notre chariot. Partez devant avec le Comte de Charme, Chevalier, et ne vous souciez pas d’autre chose que de ce qui vous attend devant vous.

— Comment ? fit Cœur, interloqué. Mais Maître, je croyais qu’il était essentiel que vous nous accompagniez ?

— Si la route est si simple à suivre, expliqua le sculpteur, nous n’aurons aucun mal à vous retrouver le moment venu ... Et il viendra, j’en suis certain. Allons Chevalier, ne vous inquiétez pas de cela : faites vite ! Je sens tout autant que vous à quel point le temps fugace file entre nos doigts.

— Êtes-vous vraiment sûr de vous ?

— Je vous le promets.

— Bien, cela est donc arrangé, fit alors Doron. Venez Cœur, partons ! Et au galop !

Ses dernières réticences vaincues, Cœur adressa un signe d’adieu à Maître Thorne et Suliya avant d’éperonner son cheval. Le fidèle Véloce s’élança sur la piste comme un éclair, le cheval de Doron à ses côtés.

Les deux cavaliers galopèrent ainsi à bride abattue sur la route qui menait vers Lorelonne, dans le silence de la nuit qui tombait peu à peu. Les ombres s’allongèrent avant de se mêler dans une obscurité bleutée que n’éclairait plus que la lune. Sa lumière pâle semblait changer le chemin poussiéreux en un ruban d’argent, tandis que les arbres alentours étendaient leurs branches noires en travers du ciel. Bientôt apparurent les premières collines puis les pics des fameuses montagnes d’Onati ; Cœur et Doron gravissaient ces sommets et parfois s’arrêtaient là un bref instant, tant le paysage vallonné de l’Iveyne serpentant entre les arbres au clair de lune leur coupait le souffle. Puis ils repartaient, dévalaient les pentes et reprenaient leur route, sans échanger un seul mot, unis dans l’urgence de leur course contre le temps.

Les heures passèrent, rudes et sobres pour les deux cavaliers qui ne s’accordaient de repos que ce qui était nécessaire pour ménager leurs montures. Il arrivait souvent que Cœur, dans sa hâte, prenne de l’avance sur son compagnon et se retrouve seul sur les routes d’Onati, armé seulement de son courage face à un ennemi dont il ignorait tout mais qu’il brûlait d’affronter, aussi redoutable qu’il soit. Puis Doron de Charme rattrapait son retard, et sa présence familière rassurait Cœur tout en raffermissant son esprit. Le Chevalier tirait aussi un certain réconfort du fait d’avoir retrouvé Véloce, car le magnifique cheval était pour lui un constant rappel de la lointaine Cleghora et des épreuves qu’ils avaient traversées ensemble à Mir-Ambâd. Après avoir défait la terrible Sorcière de Fer, que pouvait-il craindre encore ?

Un matin vint enfin où Cœur, parcourant l’horizon du regard, eut soudain un sursaut et se tourna vivement vers Doron.

— Nous y sommes presque ! s’exclama-t-il avec un enthousiasme plein de feu. Voyez cette colline qui se dresse devant nous : il nous faut encore seulement la contourner, et nous arriverons en vue de Lorelonne. Nous y serons bientôt, Doron, très bientôt !

— J’en suis heureux, mon cher, répondit le Comte qui semblait un peu las. Et j’espère que lorsque nous serons arrivés, vous trouverez enfin les réponses aux questions qui vous taraudent.

— Je l’espère aussi. Dans tous les cas rassurez-vous, une fois que nous serons sur les terres de ma famille je ne vous soumettrai plus à une course aussi effrénée. Nous pourrons reconstituer nos forces tant qu’il se doit ... Du moins, si rien ne nous en empêche.

— Et qui s’y opposerait ? demanda Doron.

Cœur haussa les épaules, aussi impuissant à donner une réponse précise qu’il l’avait toujours été depuis que ses mauvais rêves l’avaient averti d’une menace pesant sur les siens.

— Allons Cœur, ne vous en faites pas, dit Doron en posant la main sur l’épaule de son ami. Encore un dernier effort et tout sera arrangé.

À l’instant où il prononçait ces paroles, un cri déchira l’air ; un cri rauque, implorant, un terrible appel au secours. Cœur aussitôt sursauta et faillit tirer son épée pour en pourfendre un ennemi invisible, puis il revint bien vite à ses sens.

— Cela venait de là-bas ! s’écria-t-il en désignant la route qui s’étendait devant eux. Ce n’était pas très loin ! Vite Doron, courons voir ce dont il s’agit !

Un nouveau cri se fit entendre, qui semblait plutôt être un gémissement ou un sanglot. De toute évidence, quelqu’un se trouvait en mauvaise posture et Cœur sentit son cœur bondir, animé d’un sentiment étrangement nouveau et familier tout à la fois : il devait aller défendre l’opprimé, qui que ce fût.

— Cœur ! Attendez ! appela Doron en s’élançant à la suite de son ami.

Mais déjà le Chevalier était parti. Ses veines brûlaient d’un sang bouillonnant ; soudain, il aspirait follement à se battre, mais non plus en vain comme ces soldats de Torraure et du Royaume d’Or qui s’étaient si tristement massacrés les uns les autres. Lui voulait se battre pour une cause meilleure, pour protéger quiconque aurait besoin de lui. Il lança Véloce au galop sur la route qui, comme il l’avait expliqué plus tôt à Doron, faisait le tour de la colline. Les sinuosités du chemin dissimulaient à ses yeux la scène vers laquelle il accourait, mais il entendait toujours les cris du malheureux qu’on attaquait, et même à présent les voix sinistres des brigands qui le tourmentaient.

Enfin, au détour d’un bosquet, tout apparut : un pauvre hère gisait à terre, vêtu d’une maigre chemise maculée de poussière et de sang. Deux forbans armés en guerre se dressaient devant lui, se gaussant de sa faiblesse à grands éclats de rire après lui avoir dérobé son manteau et ses quelques possessions. L’un des deux avait son épée pointée sur la poitrine du pauvre homme, et s’amusait cruellement à y tailler de fines zébrures sanglantes avant de lui ôter la vie.

Mais le tonnerre de Véloce surgissant dans un galop foudroyant les interrompit :

— Maudits vauriens ! Pendards, scélérats ! rugit Cœur, révulsé par ce spectacle.

Et, n’écoutant que sa rage, il fondit sur les deux brigands sans même leur laisser le temps de revenir de leur surprise. Le premier fut rapidement piétiné par les lourds sabots de Véloce ; l’autre, celui qui avait son épée à la main, fut plus prompt que son compagnon et eut l’adresse de faire un bond de côté. Ne voulant faire courir aucun risque à son cheval, Cœur sauta à terre et dégaina sa propre lame. Ses yeux lançant toujours des traits meurtriers furent bientôt relayés par son bras, et un duel furieux s’engagea contre le malandrin. Celui-ci portait casque, cuirasse et haubert ; une fois remis de sa surprise, il s’avéra être un adversaire plus coriace que Cœur ne l’avait cru tout d’abord, et bientôt les deux hommes se mirent à ferrailler avec une ardeur sans pareille. Cœur regretta rapidement de s’être laissé emporter et de s’être jeté dans un tel combat sans la moindre prudence, mais il n’en continua pas moins de batailler farouchement.

Les deux épées tout à coup s’enchaînèrent l’une à l’autre, et Cœur vit avec stupeur la lame de son ennemi s’approcher lentement de son visage tandis qu’il la freinait de sa propre épée, mais sans vraiment pouvoir la repousser car l’autre faisait jouer tout son poids et toute sa force. Sur sa face mauvaise se dessina un sourire :

— On s’attendait pas à ça, hein, le mignon ? Fallait pas vous mêler de ce qui vous regardait pas, ricana-t-il à l’adresse de Cœur.

— Tout ce qu’il se passe sur ces terres me regarde, répliqua Cœur avec une hauteur glaciale.

Il avait beau transpirer sous l’effort de maintenir l’épée ennemie à distance, il n’entendait en aucun cas mourir en se laissant insulter par un pareil vaurien.

— Sache, maraud, que je suis le Chevalier de Lorelonne !

Cœur avait parlé avec orgueil, mais fut stupéfié de voir l’autre éclater de rire.

— Le petit Chevalier ? Ha ! Pauvre sot, tout le pays d’Onati sait que c’est encore un gamin ! Aucune chance qu’un pareil mioche ne vienne nous mettre des bâtons dans les roues. Son château sera parti en fumée avant qu’il n’ait un seul poil au menton !

— Comment ? fit Cœur, pâlissant soudain. Qu’est-il arrivé au château ?

— Il brûle, lâcha négligemment le brigand. Avec tout ce qu’on n’a pas pris dedans.

— NON ! Tu mens, scélérat !

Une colère noire s’empara alors de Cœur et, dans un effort dont il aurait incapable un seul instant plus tôt, il repoussa son ennemi avec un violent cri de rage, dégagea son épée, et la lui passa en travers du corps. Le rire cruel du brigand se changea en une stupeur absolue lorsqu’il vit l’acier brillant s’enfoncer dans sa poitrine. Il releva vers Cœur des yeux ébahis, dressa la main devant lui comme pour atteindre un objet invisible, et s’effondra sur le sol. Mort.

— Cœur ! Mais quel est ce carnage ? fit la voix de Doron de Charme, qui semblait venir d’un autre monde.

Incapable de répondre, Cœur laissa son ami tout juste arrivé sur les lieux comprendre par lui-même ce qu’il s’était passé, tandis qu’il retirait son épée rouge de sang du corps de son ennemi abattu. Il l’avait tué. Tout cela s’était passé si vite ... Qu’avait-il dit ? Le château. Le château de Lorelonne brûlait. Etait-ce la vérité, ou seulement la bravade d’un bandit sans honneur ?

Cœur s’épongea le front du revers de sa manche et se retourna pour voir ce qu’il était advenu du malheureux qu’il avait défendu. L’homme se tenait debout à présent, et son air encore terrifié se mêlait à une expression de stupeur.

— Messire, balbutia-t-il faiblement, qui que vous soyez je vous dois la vie. Aussi vrai que l’on m’appelle Bralor le Seul, considérez-moi comme votre serviteur et acceptez l’expression de toute mon infinie gratitude. Sans votre aide, ces bandits m’auraient dépouillé et assassiné sans la moindre pitié.

— Je n’ai fait que mon devoir. Quant à ce que je suis ...

— Est-ce vrai ? l’interrompit l’homme avec émotion. Êtes-vous vraiment notre Chevalier, le Chevalier de Lorelonne ?

— Sur mon honneur je vous l’assure, répondit gravement Cœur.

— Mais comment ... ? Ha ! Qu’importe !

Cœur eut alors la surprise de voir un grand sourire illuminer tout à coup ce visage que la mort avait failli figer à jamais quelques instants plus tôt.

— Messire, je ne sais quel prodige a permis de vous ramener sur vos terres, mais vous arrivez à point nommé. Lorelonne a plus que jamais besoin de son Chevalier !

— Cœur, intervint Doron, allez-vous enfin m’expliquer ce que signifie tout ceci ? Avez-vous abattu cet homme-là comme vous avez pourfendu celui-ci ? demanda-t-il en désignant le premier maraud, celui qui était passé sous les sabots de Véloce.

Hochant la tête, Cœur se fit un devoir de relater en peu de mots la scène qu’il avait surprise en survenant sur les lieux. Le Comte de Charme eut l’air stupéfait par ce violent récit, mais il ne perdit pas davantage de temps à en faire la remarque. Au lieu de cela, il se tourna vers le dénommé Bralor qui, ayant récupéré ses vêtements et son manteau, se tenait quelques pas en retrait.

— Toi, Bralor le Seul ! appela-t-il. Que sais-tu de ces manants qui s’en sont pris à toi ?

— Ils sont toute une troupe, Messire, et ces deux-là ne s’en sont séparés que pour tenter d’amasser un meilleur butin en infestant les routes pour attaquer les voyageurs comme moi-même. Mais ils sont bien trente ou quarante, tous ensembles ! Ils ont surgi voilà trois jours, fondant sur Lorelonne comme des vautours sur un pauvre corps, et ont ravagé notre village. Ha, Messire ! Quelle tragédie ce fut ! Nous nous sommes défendus comme nous l’avons pu, mais ces chiens sont des plus féroces. J’ai fui la nuit dernière en espérant m’en tirer à meilleur compte que les autres ... Sans votre arrivée providentielle, Chevalier, je n’y aurais gagné que la mort.

— Mais d’où viennent-ils ? Sais-tu ce qu’ils veulent ? questionna encore Doron pendant que Cœur, bouleversé par ces sombres nouvelles, restait muet.

— Les temps sont troublés, Messire, répondit Bralor le Seul. Il a sans doute suffit qu’un maraud encore plus vil que les autres en rassemble quelques uns derrière lui. Je gage qu’ils ont cru que le Comte de Lorelonne était toujours absent et qu’ils pourraient s’emparer du château sans rencontrer de résistance. Mais le Comte et ses hommes étaient bien là, et la bataille a fait rage entre eux pendant deux jours et deux nuits jusqu’à mon départ, après quoi je n’en sais pas davantage.

— Que dis-tu, Bralor ? s’exclama alors Cœur. Mon père est au château ?

— Je le crains, Messire. Le Comte de Lorelonne était rentré sur ses terres avec son épouse et ses gens à peine un quart de lune avant que ces tristes événements n’adviennent. Messire, ajouta Bralor en marchant vers Cœur, les mains jointes dans un geste implorant, vous comprenez à présent à quel point l’heure est grave ! Je vous en conjure, venez au secours de Lorelonne !

— Mais nous sommes deux, et ils sont quarante ... murmura Doron de Charme d’un ton désolé.

Cœur, cependant, fit taire d’un geste ses objections et plongea son regard dans celui de Bralor le Seul. Ses beaux vêtements salis par toute la poussière de la route étaient tâchés de sang, de même que son visage que la crasse, le sang et la sueur mêlés avaient noircis. Seul l’éclair bleu de ses yeux venait éclairer ses traits tirés, car son regard était animé d’une intensité sublime. Le soleil apparut à travers les nuages, baignant de lumière ce jeune visage grave aux boucles dorées ; et quelque chose se produisit alors, comme deux pièces qui soudain s’enclencheraient parfaitement. Soudain, Bralor se sentit plein de confiance ; soudain, Cœur n’eut plus peur.

Son rire s’éleva vers les sommets des montagnes, frais et joyeux comme celui d’un enfant.

— C’est donc cela ! C’est pour cela que je suis ici ! Tout est clair à présent.

Puis, tout aussi brusquement, Cœur redevint grave et sérieux, mais il semblait à présent empli d’une foi puissante et d’une détermination invincible. Il se tourna vers le Comte de Charme, pour qui les choses semblaient bien moins limpides.

— Allons voir par nous-mêmes ce qu’il en est, mon ami. Je ne laisserai pas le peuple de Lorelonne être attaqué tant qu’il restera un seul souffle de vie en moi : je me dois de le défendre contre les périls, tout comme le Roi d’Or est parti en guerre pour protéger son royaume. Je suis leur Chevalier, le Chevalier de Lorelonne. Viendrez-vous avec moi ? demanda-t-il en tendant la main vers Doron.

— Vous êtes fou ... répondit lentement le Comte.

Eberlué, il regardait Cœur comme s’il semblait ne pas le reconnaître.

— Oui, bien fou est celui qui, en des temps si sombres, se rappelle encore les anciennes valeurs d’un homme d’honneur, poursuivit-il. Vous êtes véritablement un Chevalier, Cœur ! J’ose même dire, un Chevalier tel que le Royaume d’Or n’en a pas vu depuis longtemps. Heureux soit le pays de Lorelonne que défend cette lame noble et vaillante ! Vraiment, mon cher, vous êtes plein de ressources insoupçonnées, acheva Doron avec un sourire.

— Je n’aurais pas tant de bravoure si je n’étais pas sûr de pouvoir compter sur vous, répondit Cœur en souriant à son tour. Allons, il n’y a plus un instant à perdre ! Bralor, que ferez-vous ?

— Si vous me le permettez, Messire, j’aimerais vous accompagner et vous assister de mon mieux.

— Alors montez avec moi, et partons sans attendre !

— Je vous demande un seul instant, Cœur, fit Doron : celui de dépouiller ces deux brigands de leurs armes et armures. Elles sauront bien nous servir quand nous serons au cœur du combat qui s’annonce.

L’idée du Comte de Charme fut approuvée et tous trois se partagèrent épées, dagues, gorgerins et cottes de maille. Après quoi les deux chevaux furent lancés à l’assaut de la colline qu’ils gravirent à toute allure, comme s’ils partageaient l’exaltation de leurs cavaliers. En un rien de temps, les trois hommes atteignirent le sommet et purent enfin contempler le spectacle dont Cœur avait rêvé au cours de tant de nuits : au pied de la colline, la rivière Iveyne suivait son cours au milieu de vastes champs à l’air prospères ; cette impression, cependant, était tristement démentie lorsque l’on portait son regard un peu plus loin, sur le village de Lorelonne. Là, la moitié des maisons apparaissaient saccagées, en ruines, ou en proie aux flammes qui dévoraient leur toit de chaume tandis que leurs habitants désemparés s’évertuaient à limiter les dégâts. Enfin, le tableau s’achevait à l’arrière-plan avec les hautes montagnes d’Onati et, niché comme une aire de pierre au cœur de ces montagnes, le château de Lorelonne. Une forte troupe armée se tenait à ses portes, vociférant et hurlant comme autant de diables ; le pont-levis était pris, les murailles assiégées. Une pluie de projectiles enflammés vola par-dessus les murs, faisant s’élever de sinistres colonnes de fumée noire et des cris de terreur. Seules les portes du château, immenses et massives, tenaient encore. Mais pour combien de temps ?

— Le château ... murmura Bralor le Seul. Nous arrivons trop tard, tout est perdu !

— NON ! rugit Cœur, plein de fougue. Par tous les dieux, cela ne sera pas ! Nous ne sommes pas seuls, voyez : les villageois continuent à résister, à se battre. Nous pouvons les rallier à notre cause et défaire cette armée d’infâmes gueux !

— Mais Messire, comment ... ?

— Ils m’entendront !

Sans s’inquiéter des craintes de Bralor, Cœur fit un signe de tête à Doron et tous deux dans un même geste dégainèrent leur épée, faisant scintiller les lames d’acier dans le soleil éclatant de midi. Avec un terrible cri de guerre, ils éperonnèrent à nouveau leurs chevaux et dévalèrent la colline vers le village et son château.

— À MOI, LORELONNE ! À MOI !

Ce cri, répété à l’infini par l’écho des montagnes, résonna à l’infini comme un grand chant martial que rien n’aurait pu faire taire.

— LORELONNE !

Ils traversèrent les champs tels deux éclairs d’acier flamboyant, galopant en trombe jusqu’au village. Une poignée de brigands se trouvaient là, rendus plus redoutables par leurs armes acérées et les torches incendiaires dont ils menaçaient les malheureux habitants.

— À MOI, LORELONNE ! RALLIEZ-VOUS À MOI !

Le passage des deux destriers et de leurs cavaliers fut sans merci : le temps d’un souffle qui fut leur dernier, les brigands furent étendus à terre.

— Messire, laissez-moi ici ! suggéra alors Bralor. J’irai parler aux villageois de votre part et je les conduirai jusqu’au château. Faites-moi confiance !

— Je te fais confiance, répondit Cœur en ralentissant le pas de son cheval pour permettre à l’homme d’en descendre. Et voilà ce que je te promets : désormais tu ne seras plus appelé Bralor le Seul, mais Bralor le Héraut ! Va, Bralor, et annonce-leur à tous que le Chevalier de Lorelonne est revenu !

— Oui, Messire ! promit Bralor en s’en allant à toutes jambes pour gagner la place où la plus grande partie des villageois s’étaient rassemblés.

— Nous serons donc deux contre tous ces marauds, observa Doron. Ha, c’est aussi bien ! Il faut bien leur laisser une chance.

— La chance et le bon droit sont avec nous, mon ami.

Sans délayer plus avant, Cœur et Doron repartirent avec plus d’ardeur que jamais à l’assaut des assiégeants, et leurs cris firent à nouveau vibrer le cœur des montagnes. Les dernières maisons du village furent bientôt derrière eux, et ils surgirent comme deux flammes dans la nuit devant les portes du château, face aux brigands stupéfaits. Leur folle bravoure eut l’effet escompté : fondant sur l’ennemi avec la violence d’une tempête, le Comte et le Chevalier firent des ravages redoutables.

Estocades et coups de taille se mirent à pleuvoir tout autour d’eux ; cris de guerre, giclées sanglantes, gémissements d’agonisants furent bientôt tout leur univers. Cœur perdit toute conscience véritable de ce qui l’entourait : seul comptait le sang qui battait presque douloureusement dans sa poitrine et le devoir impérieux de se battre de toutes ses forces, de frapper, de vaincre. Sa tête résonnait des hurlements barbares de ses ennemis – ou bien étaient-ce ses propres vociférations, il n’aurait su le dire. À présent qu’il était au cœur du combat, il ne s’embarrassait plus de réflexions : s’étant jeté dans la mêlée comme un chien fou, sans aucun plan ni la moindre stratégie véritable, il devait arracher vaillamment chaque seconde de survie à n’importe quel prix.

Peu à peu, ce prix se mit à monter dangereusement à mesure que l’ennemi reprenait ses esprits et comprenait qu’aussi vaillants que soient ces deux guerriers surgis de nulle part, ils n’étaient que deux. Et pourtant ! Cœur et Doron se battaient avec une hardiesse sans pareille, tels deux tourbillons déchaînés, et nul ne pouvait s’approcher d’eux sans mettre sa vie en péril. Ce n’était pas l’énergie du désespoir, non ! Mais bien au contraire le soleil lui-même qui semblait s’être incarné en eux, ou peut-être quelque dieu ; une puissance supérieure, fraîche et éclatante comme l’acier de leurs cuirasses et de leurs lames.

Soudain, Doron poussa un terrible cri de douleur : blessé au bras et au côté, il s’effondra sur son cheval. Cœur aussitôt passa devant lui, le dos aculé aux portes du château, pour empêcher quiconque de porter un coup fatal à son ami.

— Misérables lâches ! hurla-t-il. Si c’est après Lorelonne que vous en avez, venez plutôt vous mesurez à moi ! HA !

Plus enflammé que jamais, Cœur ne perdit pas un pouce de terrain et tailla sans merci tout ce qui faisait mine de s’approcher du corps de Doron. Léger et incisif comme une aiguille un instant plus tôt, il portait à présent des coups plus violents et plus meurtriers les uns que les autres, frappant avec férocité ; il semblait invulnérable. Les visages de ses ennemis se confondaient tous dans son esprit : il en jetait un à terre, un autre survenait aussitôt qui semblait plus abject et plus cruel encore, mais celui-là aussi finissait par mordre la poussière.

Cependant, derrière lui, Cœur sentait le Comte de Charme s’affaiblir.

— À moi, château de Lorelonne ! appela-t-il à pleins poumons. Moi, Chevalier de Lorelonne, je vous conjure d’ouvrir vos portes un seul instant pour venir en aide à celui-ci qui est blessé ! Ayez pitié de celui qui est tombé pour vous défendre !

Cœur ne se retourna pas pour voir si sa prière avait été entendue : le combat absorbait toute son attention. Depuis combien de temps se battait-il ainsi ? Combien d’ennemis avait-il tué ? Combien de temps tiendrait-il encore ? Peu importait : il frappait, un homme criait, tombait à bas de son cheval sur la terre imbibée de trop de sang, un autre apparaissait. Cœur ne sentait aucune fatigue, aucune douleur malgré les nombreuses blessures qui lui avaient été sournoisement infligées. Il ne ressentait plus rien d’autre que le besoin de se battre encore et toujours, jusqu’à la mort et même au-delà. Se battre pour Lorelonne.

— LORELONNE ! LORELONNE !

Cette fois ce n’était pas lui qui avait poussé ce cri, mais mille voix émanant de mille autres poitrines. Levant les yeux, Cœur vit une marée humaine affluer vers le château et prendre l’ennemi à revers – du moins, ce qu’il en restait. Bralor avait tenu parole : il arrivait en tête, brandissant l’épée qui avait failli lui ôter la vie lorsqu’il gisait sans défense sur le chemin. Et derrière lui, toute la foule des villageois qu’il avait rassemblés pour venir se battre aux côtés de leur Chevalier avec leurs piques et leurs faux.

— LORELONNE ! reprit Cœur avec une joie folle.

Et dès lors, tout s’acheva. Les villageois avaient beau n’être que quelques uns et mal armés, leur survenue sonna le glas de l’élan qui animait les brigands, déjà bien malmenés par la résistance extraordinaire que Cœur leur avait opposée. Leurs forces s’essoufflèrent, leurs bras retombèrent, et tous leurs espoirs de s’emparer du château de Lorelonne tombèrent en poussière en même temps que leurs corps s’écroulaient les uns après les autres en travers du pont-levis. Certains renoncèrent et se rendirent ; ils furent désarmés et constitués prisonniers. D’autres se battirent avec rage et firent chèrement payer leur pauvre peau. Mais à la fin, le bruit des armes et les cris de rages s’apaisèrent pour ne laisser que le silence.

Lorelonne était sauvé.

Cœur s’effondra.

Alors les portes du château s’ouvrirent et deux hommes apparurent : l’un, ses cheveux clairs grisonnants aux tempes, supportait l’autre qui malgré les bandages qui lui enserraient le corps tenait encore à marcher vers l’endroit où la bataille avait fait rage. Celui-ci était Doron de Charme ; l’autre était le Comte de Lorelonne. Tous deux s’agenouillèrent auprès de Cœur, bientôt rejoints par une femme éplorée qui n’était autre que la mère du Chevalier. Celle-ci prit dans ses bras la tête blonde et ensanglantée de son fils, la couvrant de larmes et de baisers, mais ces larmes étaient celles du bonheur et un sourire illuminait son visage.

— Mon Cœur ... murmura-t-elle. Mon pauvre cher, mon merveilleux petit Cœur ...

Le jeune homme ouvrit les yeux et, trop faible pour parler, esquissa néanmoins un sourire tremblant.

— Lorelonne ... souffla-t-il seulement.

— Lorelonne est sauvé, le rassura Doron.

— Au Chevalier de Lorelonne ! proclama alors Bralor, dit le Héraut. Louange et gloire lui soient rendues !

— Au Chevalier de Lorelonne ! LORELONNE, LORELONNE ! répéta toute la foule dans un écho plein d’allégresse, et cette fois encore l’écho monta vers le ciel, sonnant à travers les montagnes pour porter ce cri jusqu’aux nuages.

Et peut-être le ciel l’entendit-il, car la lumière du soleil couchant inonda toute la scène d’une lueur de joyau : le château, les murs et le pont-levis, le village, les champs et les montagnes, tout Lorelonne. Et tous ceux qui étaient là clamèrent ensemble :

— AU CHEVALIER ! À CŒUR DE LORELONNE !

Les cris devinrent des chants, des danses, des embrassades et d’heureuses retrouvailles. La nuit tombait ; on alluma de grands feux de joie pour oublier les feux de terreur qui avaient auparavant ravagé le village. Il serait toujours temps, plus tard, de rebâtir et de réparer. Pour l’heure, Lorelonne célébrait sa délivrance dans une liesse générale, et tous se sentaient emplis d’une joie telle qu’ils n’en avaient pas ressentie depuis bien des années. Avec cette dernière victoire s’achevaient les temps de guerre et de troubles, les craintes, les douloureuses pertes. La paix venait enfin. À présent, les familles allaient pouvoir se réunir et perpétuer à travers les âges le souvenir de ce jour glorieux. Tous sentaient que dorénavant, ils célèbreraient chaque année avec une joie sans égale cette dernière défaite de leurs derniers ennemis.

Et surtout, ils célèbreraient l’exploit d’un Chevalier, un charmant jeune homme aux boucles d’Or et aux grands yeux bleus ; un ancien petit Page.

Cette nuit-là, au détour d’une colline, un petit chariot apparut qui avança lentement vers Lorelonne. Lorsqu’il s’arrêta devant le château, un homme et sa fille en descendirent. Tous deux avaient six doigts à chaque main, le signe de l’éternelle lignée des Sculpteurs. L’homme prit son chevalet et y tendit une toile pour y tracer de ses pinceaux l’image que les légendes devaient garder de cette journée et de cette fameuse nuit. On crut un instant que le temps s’était arrêté, comme par magie, pendant que le sculpteur travaillait à son œuvre. Puis, lorsque le tableau fut achevé, Maître Thorne le remit à Suliya, et la petite fille prit dans son chariot un bloc de l’or le plus pur. Avec ses meilleurs outils et tout son talent, elle y tailla l’image d’un jeune homme.

C’était le Chevalier de Lorelonne.


Les légendes du Royaume d’Or racontent que tout au long de sa longue vie, le Chevalier de Lorelonne ne cessa de s’illustrer par mille et mille exploits – de ceux-là ses aventures en Torraure et la libération de ses propres terres ne furent que les premiers. On dit que, bien des siècles après que son âme noble et vaillante ait quitté les terres du Royaume d’Or, il pourrait encore revenir si le Royaume avait besoin de lui. On dit encore que les Rois d’Or n’ont jamais trouvé d’appui plus fidèle de leur lignée.

Les légendes du Royaume d’Or, cependant, ne tombent pas toujours d’accord sur ce qui a vraiment fait la vie de Cœur de Lorelonne. Certaines histoires assurent que le Chevalier est revenu à la Cour du Roi d’Or pour servir son souverain, et d’autres qu’il a librement parcouru le monde. Certaines prétendent qu’il aurait servi son Royaume comme ambassadeur en Torraure auprès de la Reine Cleghora, qu’il serait devenu la pièce maîtresse de tous les accords de paix qui devaient enfin réunir les deux ennemis jurés. D’autres jurent qu’il aurait même épousé cette Reine en secret. Certaines histoires voudraient faire croire que Cœur de Lorelonne n’a jamais existé, qu’il pratiquait une magie des plus noires, ou encore qu’il n’a rien accompli de si prodigieux.

Mais ne croyez pas toutes les histoires que l’on raconte.

Quelque part, gardée avec vigilance, se trouve une statue d’Or plus belle et plus précieuse que toutes les autres. Peut-être est-ce l’œuvre d’une magie merveilleuse. Ou peut-être n’est-ce qu’une charmante statue.

Celle d’un Chevalier souriant comme un enfant.



Return to Top