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Folie au fond des bois.
Le vent hurlait et frappait contre les murs de rondins mais il régnait un calme étrange dans le chalet. Ian avait fait une flambée dans la cheminée parce que l’antique chaudière à charbon ne suffisait pas à réchauffer l’intérieur à cause du froid qu’avait amené la tempête. Confortablement installé dans le fauteuil qui faisait face à la cheminée, il lisait. Ces moments de calmes, alors même que les éléments se déchaînaient à l’extérieur, étaient pour lui une véritable bénédiction et il en profitait au maximum.
Il releva soudain la tête. Il lui avait semblé entendre un bruit étrange dehors. Comme si quelqu’un avait frappé à la porte. Il tendit l’oreille mais le bruit ne se renouvelant pas, il retourna à sa lecture. Sans doute une branche avait-elle tapé contre la porte. Il avait à peine lu deux phrases de plus qu’il entendit, clairement cette fois, quelque chose gratter à la porte. Une bête venue se réfugier sous l’auvent ?
Il posa son livre sur la table à côté de son siège et se leva doucement en essayant d’identifier l’animal qui semblait se traîner sur le pas de sa porte. Impossible de savoir. Si c’était un loup, mieux valait ne pas ouvrir et risquer de se faire attaquer. Par contre, s’il s’agissait d’un ours, il valait mieux le chasser avant qu’il n’abîme la porte ou le mur. Faire des réparations avec ce temps serait trop difficile.
Soupirant, il attrapa son fusil sur le râtelier, le chargea et ouvrit prudemment la porte. Le vent s’engouffra dans le chalet, manquant arracher l’huis de ses gonds. Ian tint bon. La neige entrait abondamment, lui fouettant le visage. Il scruta l’obscurité à la recherche de l’intrus. Il ne voyait pas plus loin que le bout du palier. L’animal avait dû s’enfuir, car il ne le voyait nul part. Gelé, Ian frissonna et s’apprêtait à rentrer se réchauffer quand son regard fut attiré par un mouvement coloré en bas des marches qui menaient à la terrasse : depuis quand les ours portaient-ils des écharpes rouges ? Il y avait un être humain dans cette tempête !
Se précipitant autant qu’on le peut quand le vent souffle assez fort pour vous faire voler, il descendit à la rencontre de la forme écroulée devant chez lui. Il identifia un bonnet gris et un blouson sombre qui se recouvrait rapidement de neige. A quelques minutes près, il n’aurait pas trouvé l’inconnu avant de dégager le passage à coups de pelle ! Il frissonna d’horreur à cette idée.
- Hé ?! Vous m’entendez ? hurla-t-il contre le vent.
Mais visiblement, l’autre avait perdu connaissance. Jurant tant qu’il pouvait, Ian saisi l’homme - car visiblement s’en était un – par les bras et le traîna tant bien que mal jusqu’au chalet. Lui faire monter les trois marches ne fut pas une mince affaire et fermer la porte derrière eux ne fut pas triste non plus.
Il se tourna enfin vers son visiteur inattendu qui gisait sur le sol, sans réaction. Etait-il seulement encore vivant ? Il s’agenouilla, le retourna doucement et pris son pouls. Ouf ! Il n’aurait pas la mort de cet homme sur la conscience ! Rassuré, il réfléchit à la suite à donner aux évènements. La première chose à faire était de réchauffé l’inconnu.
Sa décision prise, il commença par l’amener jusqu’à son lit, dans un coin de la pièce. Malgré sa carrure de bûcheron, Ian eut du mal à le porter : cet homme pesait vraiment son poids ! Trempé et visiblement gelé, son étrange invité tremblait de froid. Tant bien que mal et en pestant contre ces touristes inconscients qui se baladaient dans les tempêtes de neige, Ian lui ôta son blouson, son écharpe et son bonnet puis, comme il était tout aussi mouillé il s’attaqua au pull. Il eut plus de mal avec le jean qui avait rétrécit avec l’humidité. Quand l’inconnu fût enfin nu, Ian poussa un soupir de soulagement : ouf ! Il ne ferait pas ça tous les jours.
Il se reprit. Le but étant de réchauffé cet homme, le laisser nu n’avait aucun intérêt ! Il jeta les vêtements en tas dans un coin (il s’en occuperait plus tard) et chercha des habits à lui dans l’immense armoire à côté du lit. Rhabillé l’inconscient fût un vrai tour de force et Ian renonça finalement à lui mettre un pantalon, se contentant de lui enfiler un caleçon et de le mettre sous les couvertures. Il était rassuré par les couleurs qui revenaient petit à petit sur le visage de l’homme endormi.
Il détailla l’inconnu qu’il n’avait pas encore eu le temps d’examiner. Ses cheveux noirs et longs avaient dû être tressés avant que la tempête ne s’en mêle. Il avait un visage angulaire, d’épais sourcil et des pommettes saillantes qui contrastaient étrangement avec sa bouche gourmande et presque féminine. Sa peau était brunie par le soleil, sans doute travaillait-il en extérieur. Il portait un anneau d’or à l’oreille gauche et un simple lien de cuir autour du cou sans aucun pendentif. Il avait un corps mince, aux muscles bien dessinés pour ce qu’il en avait vu quand il l’avait déshabillé. Il devait faire un bon mètre quatre vingt dix estima-t-il en voyant que, comme lui, ses pieds touchaient le fond du lit. Ce qu’il trouvait le plus étrange, chez cet homme, c’était ses mains. Vu son bronzage et sa carrure, Ian l’aurait pris pour un aventurier s’il n’y avait pas eu ces mains. Fines, aux ongles carrés bien entretenus, aux phalanges proportionnées : c’était des mains d’artiste ! De celles que l’on voyait plus courir sur un piano que sur la crosse d’un fusil de chasse.
Décidément, son invité improvisé l’intriguait.
Ulrich se réveillait doucement. Il se sentait au chaud. Pourtant son dernier souvenir était plus que glacé. Il se rappelait la neige, le vent, le froid. Il se rappelait aussi la vague odeur de fumée et le chalet si proche mais qu’il n’avait pas pu rejoindre. Il soupira. Etant données les sensations qu’il ressentait, visiblement il avait finalement atteint le fameux chalet.
Il ouvrit lentement les yeux et se retrouva face à un regard interrogateur.
- Hé ? Ça va ? Bougez pas trop, vous avez besoin de vous reposer.
Ulrich se passa une main sur le visage. Oui il était effectivement extrêmement fatigué. Il allait peut-être se rendormir maintenant qu’il se savait en sûreté. Avant de sombrer à nouveau, il eut quand même la force de murmurer :
- Merci.
Ian avait été surpris par le regard vert de l’inconnu. Il ne pensait même pas qu’une telle couleur existait ! Embrumés par la fatigue, ces yeux l’avaient déjà impressionné, alors quand il était en pleine possession de ses moyens, cet homme devait être capable de vous figé sur place d’un simple regard de ces prunelles émeraude !
Ian se secoua et bailla en s’étirant. C’était bien joli tout ça, mais où allait-il dormir, maintenant qu’il avait laissé son lit à cet inconnu ? Soupirant, il attrapa quelques couvertures dans son armoire et alla s’installer sur le tapis devant la cheminée. Il ne mit pas très longtemps à s’assoupire malgré le confort plus que relatif : il avait connu tellement pire. Ses rêves ne furent pas aussi durs qu’à l’ordinaire et parmi les chaînes et les douleurs, un regard d’émeraude et des mains masculines lui réchauffèrent le cœur comme jamais auparavant.
oooooooo
Ce furent la chaleur et une bonne odeur de café qui réveillèrent Ulrich la seconde fois. Il ouvrit les yeux, un peu perdu, et tout lui revint en bloc : sa mission, le guide qui lui assurait que le temps serait mauvais mais sans risques et finalement la tempête qui l’avait pris par surprise alors même qu’il redescendait, son travail terminé. Il avait tenté de se faire un abri de fortune avec des branches et sa couverture de survie, mais le vent était tellement fort qu’il lui avait arraché sa maigre protection. Il s’était rendu à l’évidence : soit il tentait de redescendre, soit il mourrait ici et on ne le retrouverait sûrement pas avant la fonte des neiges ! Il avait opté pour la première solution, même si ce n’était pas du tout la plus facile à mettre en œuvre.
Le reste de ses souvenirs était plus confus. Entouré de neige, de bourrasques glacées qui l’empêchaient d’avancer, totalement perdu, il avait fini par s’écrouler, épuisé et résigné à mourir là. La vague odeur de fumée et une lueur imprécise devant lui, avaient redonné assez de vigueur à son corps pour qu’il se traîne vers l’abri que promettait cette lumière. Ensuite… s’était le trou noir. Il avait dû perdre connaissance et celui qui habitait ici l’avait heureusement trouvé.
Où avait-il donc atterri ? Il observa la pièce dans laquelle il se trouvait. Une armoire immense, en chêne vu sa couleur, se trouvait juste à côté du lit dans lequel il s’était réveillé. Au pied du lit, il y avait visiblement un coffre et plus loin, sous une fenêtre aux volets clos, un vieux poêle en fonte comme on en faisait un siècle plus tôt. Son hôte, qu’il voyait de dos, s’y affairait à cuisiner. Il continua son tour d’horizon : une porte, celle de l’entrée sûrement, un buffet assorti à l’armoire et sur le mur face au lit, une cheminé de bonne taille avec un fauteuil en vieux cuir et un guéridon posés sur un tapis en peau de mouton. Au milieu de la pièce, trônait une table de bois brute flanquée de deux bancs de même matière. Tout ici était fonctionnel et même de première nécessité. Visiblement, il se trouvait dans l’antre d’un de ces montagnards qui vivaient de chasse et de cueillette.
Il revint à son hôte qui continuait de s’affairer, alors qu’une bonne odeur de lard grillé montait dans la pièce. Des cheveux blonds qui tombaient sur son col, une chemise à carreaux en coton épais, un jean usé jusqu’à la corde et de grosses chaussures de marche. Il avait tout du parfait homme des bois.
Ulrich s’assit lentement dans le lit, ménageant ses muscles endoloris. Il remarqua au passage qu’on lui avait enlevé ses vêtements et qu’il n’avait pas de pantalon mais seulement un caleçon.
L’entendant bouger, Ian se retourna.
- Hé ! Ça va mieux ?
Il examina son visiteur, l’estima assez remis et retourna à sa cuisine sans attendre de réponse.
Il aurait de toutes façons attendu en vain, car Ulrich était estomaqué : il était tombé sur un canon au milieu des bois ! Son visage fin, aux traits ciselés, sa peau à la carnation si claire, son nez au bout retroussé comme celui d’un enfant, ses sourcils blonds et bien dessinés, et surtout, ses yeux gris, exactement de la même couleur que le pelage des lapereaux qu’il aimait caresser à la ferme de ses parents, le tout auréolé de cette chevelure de miel. Et avec ça, rien d’enfantin ou de féminin chez cet homme. Il dégageait au contraire une force et une maîtrise de soi qui le rendait rassurant.
Tout à coup, Ulrich ne ressentit plus du tout sa fatigue. Il se leva d’un bon, manqua perdre l’équilibre quand sa tête se mit à tourner mais arriva à se stabiliser. Pas question de se ridiculiser devant son beau sauveur.
« Je crois que j’ai eu le coup de foudre » pensa Ulrich, ravi finalement d’avoir été pris par la tempête.
De son côté, Ian essayait de ne rien laisser paraître de son trouble. Il avait eu raison la veille : ces yeux d’émeraude pouvaient vous statufier d’un seul regard. Agissant comme s’il était seul, enfin presque, il attrapa deux assiettes et deux bols dans le buffet et les posa sur la table.
- Il y a un pantalon au pied du lit, dit-il à son invité d’un ton bourru sans relever les yeux de sa tâche.
- Oh, merci, répondit Ulrich un peu déconcerté par la froideur de son hôte.
Il l’enfila cependant avec ravissement. D’abord parce qu’il faisait trop froid pour se balader en caleçon, ensuite parce que ce pantalon appartenait à son bel inconnu.
Une fois les bols pleins de café brûlant et le contenu de la poêle réparti entre les deux assiettes, Ian s’assit et entama son petit déjeuner sans attendre, avec un simple « mangez » à l’intention du rescapé.
Ulrich prit place, un peu peiné quand même par l’indifférence de son vis-à-vis. Il n’avait pas vraiment l’habitude d’être ignoré. Mais son estomac faisant valoir ses droits, il entama son assiettée avec appétit.
- Hum ! C’est délicieux ! Au fait merci de m’avoir sauvé la nuit dernière. Sans t… euh sans vous, je crois que je serais plus qu’un gros glaçon à cette heure-ci.
L’autre répondit par un grognement sans relever le nez de son repas. Ulrich insista :
- Je m’appelle Ulrich Alma.
Et il tendit la main par-dessus la table. L’autre releva la tête, fixa la main tendue en fronçant les sourcils et se replongea dans son petit déjeuner sans daigner la serrer.
- Ian.
Ulrich supposa qu’il n’obtiendrait rien de plus que ce prénom de la part de cet homme. Il était un peu vexé et vaguement attristé et termina sa part en silence.
Ian soupira intérieurement de soulagement. Il y avait des années qu’il n’avait pas partagé un repas et les bavardages d’Ulrich, puisque c’était son nom, lui avaient porté sur les nerfs. Et pourquoi lui avait-il tendu la main ? Il était déjà bien assez fasciné par ces mains qui avaient hanté ses rêves cette nuit-là en plus de prunelles vertes au regard perçant.
Il tendit l’oreille. La tempête avait encore forci, il ne pouvait donc pas le mettre dehors. Pourtant ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Mais il n’était pas encore tombé aussi bas. Pourvu que le temps s’améliore rapidement. Il ne voulait personne ici encore moins une pie jacassante qui risquait de briser le fragile équilibre qu’il avait réussit à se construire au fil des ans. Plongé dans ses réflexions, il sursauta quand son hôte reprit la parole :
- Vous n’auriez pas ramassé mon sac en même temps que moi par hasard ?
Et puis quoi encore ?! Il avait déjà eu du mal à le traîner jusqu’à l’intérieur sans se préoccuper des bagages. Il se leva pour débarrasser avec un simple « non » S’il se contentait de répondre par monosyllabes, peut-être l’autre comprendrait-il.
Visiblement, il en fallait plus pour le décourager car Ulrich continua comme s’il n’avait pas remarqué son attitude :
- Mince, j’espère que je pourrai le récupérer quand ça se calmera, il y a tout mon matériel dedans. Je suis photographe et mon agence m’avait demandé des clichés de la région pour une brochure. Si mon matériel est hors d’usage, ce sera deux semaines de travail de perdu.
Ian, sourit intérieurement. Il venait de résoudre le mystère de cet homme : il était bien artiste, mais artiste d’extérieur. D’où la contradiction entre son hâle et l’état de ses mains.
Sans se démonter devant le silence de Ian, Ulrich poursuivit son monologue, expliquant qu’il avait sillonné toute la région pour ces images, nommant les lieux qu’il avait parcourus, s’extasiant sur la beauté des paysages qu’il avait vus et celle des créatures qu’il avait croisées.
Sans en avoir l’air et tout en faisant la vaisselle, Ian n’en perdait pas une miette. Il y avait tellement longtemps qu’il n’avait pas entendu une autre voix que la sienne. Il n’aurait pas pensé que cela lui manquait autant. Décidément il fallait que cet homme s’en aille avec cette vie pleine de lumière et de joie qu’il lui faisait miroiter.
- A votre avis, cette tempête va durer encore longtemps ?
Ian tendit à nouveau l’oreille. Depuis le temps qu’il vivait ici, il était capable de dire combien de temps elle durerait rien qu’au bruit qu’elle faisait.
- Deux jours, estima-t-il.
Ulrich soupira.
- Je peux dire adieu à mon appareil.
Sa vaisselle terminée, Ian se retourna. Pendant qu’il s’affairait, Ulrich avait détaché et recoiffé ses longs cheveux et il était en train de les natter sur son épaule. Fasciné, Ian ne pouvait détourner les yeux des mains qui courraient dans les cheveux sombres.
Ulrich le remarqua, ravi. Tiens, il n’était pas si indifférent que cela finalement, son homme des bois. Amusé, il fit durer l’opération le plus longtemps possible, allant même jusqu’à défaire en partie sa tresse pour mieux la refaire. Son manège eu l’effet escompté : la respiration plus rapide, Ian ne bougea pas tant que la natte ne fût pas terminée. Ulrich retint un sourire. Il arriverait peut-être à l’apprivoiser tout compte fait. Ne voulant cependant pas aller trop vite au risque de tout perdre, il prit le premier prétexte qu’il trouva pour s’éloigner :
- Vous avez des toilettes ici ?
Ian sursauta. Depuis combien de temps le regardait-il comme cela ? Comprenant la question, il montra d’un geste du menton, la direction à prendre. Ulrich se retourna, remarquant pour la première fois les deux portes que lui cachait l’armoire quand il était dans le lit. Son hôte ne semblant pas vouloir lui donner plus de précisions, il choisit la porte de droite. Après tout il avait une chance sur deux. Mais la chance ne semblait pas lui sourire, car, quand il posa la main sur la poignée de la porte qu’il avait choisie, Ian se précipita en rugissant :
- Non !
Il claqua la porte entrouverte et écarta Ulrich de l’autre main, le faisant presque tomber. Ulrich leva les yeux, étonné, et ce qu’il vit lui fit peur : la démence couvait au fond de ces yeux gris et il n’aimait pas du tout qu’elle soit dirigée contre lui comme en cette seconde. Ian sembla se rendre compte de son geste et la frayeur remplaça la folie. Il soupira, baissa les yeux et se retourna pour ne plus voir l’expression de son hôte :
- L’autre porte.
Il appuya sa tête contre le battant, attendant que l’autre ait vidé les lieux. Perplexe, Ulrich regarda un instant l’homme qui lui tournait maintenant le dos. Il n’avait jamais vu tant de souffrance dans un simple geste de lassitude. Ne voulant pas imposer une nouvelle épreuve à Ian, il se dirigea vers l’autre ouverture et s’enferma dans la minuscule salle de bain.
Ian s’efforçait de respirer calmement. Comme il vivait tout seul, il n’avait jamais pensé qu’il faudrait mettre une serrure à cette porte. Il n’aurait jamais cru que quelqu’un viendrait le débusquer ici. Il se retourna et se laissa glisser à terre. Il fallait à tout prix qu’il se calme et qu’il ralentisse les battements de son cœur. Il ne pouvait pas se permettre de faire une crise alors qu’il n’était pas seul.
oooooooo
Ulrich soupira. Il était assis à la table, son hôte dans son fauteuil, lui tournant le dos. Quand il était sorti de la salle d’eau rudimentaire, Ian avait rallumé le feu et lisait devant la cheminée comme si rien ne s’était passé. Il agissait exactement comme s’il avait été seul.
Il avait tenté de relancer la conversation, mais sans plus de succès qu’auparavant. Finalement, il avait demandé s’il y avait d’autres livres pour lui, et Ian lui avait désigné le buffet sans un mot.
Ulrich était rester perplexe devant la collection qu’il avait découvert là et, n’étant pas grand amateur de roman, avait opté pour un magasine datant de plusieurs années mais ayant l’avantage d’avoir des images colorées. Il avait entamé une critique des clichés, les comparant à son propre travail, cherchant les défauts et les retouches de son œil exercé, mais cela faisait près de deux heures maintenant et il s’était lassé. Il allait périr d’ennui s’il devait rester encore deux jours comme cela !
Il soupira à nouveau.
Ian sentait le regard d’Ulrich sur sa nuque. Il y avait longtemps qu’il avait renoncé à comprendre ce qu’il lisait, se contentant de tourner les pages régulièrement pour donner le change. Il entendait son visiteur soupirer depuis un moment et il essayait, quant à lui, de contrôler ses nerfs. La tempête continuait de souffler à l’extérieur, indifférente à ce qui se passait dans l’abri. Elle semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Et pourtant, Ian aurait voulu être deux jours plus tard, que son visiteur s’en aille pour pouvoir retrouver sa tranquillité d’esprit.
N’y tenant plus, il posa son livre et se leva pour aller préparer le repas. Il était à peine onze heure, mais s’il ne s’occupait pas les mains, sa tension ne ferait que monter, ce qui n’était pas bon du tout. Ulrich le regarda se diriger vers le buffet et, comprenant ce qu’il allait faire, lui proposa :
- Un coup de main ?
Ian se contenta de grommeler « non » en continuant se tâche et sans même relever les yeux. Ulrich serra les poings et finalement tapa sur la table en se levant :
- Bon, écoutez. Je comprends très bien que je vous dérange en étant ici, mais là, si je ne fais pas quelque chose, je vais devenir dingue !
Ian, se tourna lentement vers lui et détailla son visage. Dingue, hein ? Cet homme ne savait vraiment pas de quoi il parlait ! Cependant, comme il n’avait pas l’intention d’augmenter la visible nervosité de son hôte, il alla chercher des pommes de terre dans le buffet, les posa sur la table en lui demandant de les éplucher. Ulrich fut surpris d’obtenir gain de cause aussi rapidement mais sauta sur l’occasion de s’occuper les mains, à défaut d’autre chose. Le silence devenant de plus en plus pesant pour lui, il demanda :
- Et on mange quoi ?
- De la soupe.
Il grinça des dents, irrité par l’attitude vraiment réfractaire de son canon :
- Ça vous arrive d’aligner plus de trois mots à la suite ?
Il se mordit la langue. Ce n’était pas en l’agressant qu’il apprivoiserait son homme sauvage. Contre toutes attentes, Ian se retourna vers lui et le regarda dans les yeux pour répliquer :
- Désolé, j’ai perdu l’habitude de parler.
C’était si simplement dit, que cela en était poignant. Radouci par la déclaration du blond, Ulrich lui sourit gentiment :
- Vous pourriez faire un effort, juste pour ces deux jours, que je tourne pas du ciboulot ?
- Je vais essayer
Et il retourna à son activité. Ulrich sourit. Il venait de remporter une grande victoire, il en était tout à fait conscient. De son côté, Ian comprenait ce que voulait dire son invité. Lui-même avait mit plus de six mois avant de ne plus parler aux murs juste pour entendre une voix. Il ne pouvait pas demander à cet étranger le même résultat en quelques heures. Il avait déjà fait un effort méritoire jusqu’ici, il fallait le reconnaître.
- On pourrait commencer par se tutoyer, vu que tu m’as sauvé la vie, insista Ulrich, pas démonté par l’attitude de son hôte.
- Si tu veux.
- Super, de toutes façons j’ai jamais aimé vouvoyer les gens. Ça fait combien de temps que tu vis ici ?
Ian hésita à répondre et son temps d’arrêt ne passa pas inaperçu.
- Laisse tomber, si tu veux pas répondre c’est…
- Sept ans.
Ulrich en laissa tomber la patate qu’il avait dans les mains :
- Sérieux ? Et bien mes aïeux ! Je comprends mieux pourquoi tu as du mal à communiquer ! Ça fait combien de temps que t’as vu personne ?
- Je sais pas. Six mois. Peut-être huit.
Ulrich siffla.
- Je sais pas comment tu fais, moi je tiendrais pas une semaine sans parler à personne.
Ian se retint de préciser qu’il n’avait pas vraiment le choix. Il ne voulait pas gâcher l’ambiance et appréciait à sa juste valeur cette presque conversation.
- Et t’as quel age si c’est pas indiscret ?
Comme si ce qu’il avait demandé jusque là l’était ! Ian répondit cependant :
- Vingt huit ans… Et toi ?
Ulrich sourit : c’était la première question que son canon lui retournait.
- Vingt six. T’es pas un peu jeune pour jouer les ermites de montagne ?
A la crispation soudaine de son hôte, il comprit qu’il était aller trop loin. Faisant passer sa curiosité pour une simple question rhétorique, il enchaîna comme s’il n’attendait pas de réponse :
- En tout cas, tu es sacrément bien installé ici. Tu as même l’électricité et l’eau courante. Je pensais pas que les réseaux venaient jusqu’ici.
Ian se détendit et expliqua :
- Il y a une rivière souterraine un peu au-dessus du chalet. Elle fournit l’eau avec suffisamment de pression pour arriver jusqu’ici et j’y ai installé une dynamo pour l’électricité. Il n’y a que trois ampoules donc pas besoin d’un haut voltage.
Ulrich était aux anges. Il n’avait pas tout compris mais c’était la phrase la plus longue qu’il ait entendu sortir de ces lèvres.
Il passèrent finalement le repas et tout l’après midi à discuter ainsi. Ulrich apprit que son hôte vivait principalement de chasse et de la production du potager qu’il cultivait derrière le chalet. Qu’il lui arrivait très rarement de descendre vers la civilisation et uniquement quand il avait besoin de fournitures qu’il ne pouvait fabriquer lui-même. Il vendait alors quelques légumes de sa production et achetait ce dont il avait besoin avant de revenir au chalet pour les six ou huit mois suivants.
Ulrich raconta comment il était devenu photographe malgré les avertissements de ses proches qui lui assuraient que ce n’était pas une activité rentable. Comment il avait réussit à percer dans son métier grâce à ses paysages dont il donnait des points de vue uniques en leur genre.
De fil en aiguille, il arrivèrent au repas du soir, puis au moment de se coucher sans avoir cesser de discuter. Jamais Ian n’aurait pensé qu’il pourrait apprécier à ce point une conversation. Il n’imaginait pas qu’il était autant en manque de dialogue humain. Malgré les protestations d’Ulrich, il insista pour que celui-ci prenne à nouveau son lit et reprit sa place de la veille sur la peau de mouton.
oooooooo
La journée du lendemain fut entrecoupée de dialogues et de moments de lecture. Ian était beaucoup plus détendu et Ulrich aimait à le voir aussi à l’aise avec lui.
Le troisième jour, quand son sauvage homme des bois lui offrit son premier sourire, il sentit son estomac se nouer. Il était déjà magnifique en temps normal, mais là il était tout simplement irrésistible. Et d’ailleurs il ne résista pas. Ils étaient en train de terminer la vaisselle, quand Ulrich avait sortit une plaisanterie des plus banales. Ian lui avait sourit et il n’avait pas pu s’en empêcher : lâchant le torchon qu’il avait dans les mains, il avait saisi son compagnon aux épaules et avait gobé ses lèvres. Ian avait fait un bon en arrière :
- Qu’est ce qui te prend ?
Ulrich se serait frappé pour son manque de jugeote. Qu’est ce qui lui avait pris en effet ? Levant les mains en signe de paix mais sans essayer de s’approcher, il s’expliqua :
- Désolé, j’ai pas pu résister. Tu étais tellement… Je suis désolé, je voulais pas te choquer ou te blesser.
Il soupira en baissant la tête et continua :
- J’aurais peut-être dû te préciser que… j’étais gay. Et que tu étais complètement, mais alors carrément mon type.
Il se traita intérieurement de tous les noms. Mais qu’est ce qui lui prenait de sortir des trucs pareils ? Pour faire fuir Ian, il ne s’y serait pas pris autrement !
Ian le regardait, incrédule. Il recula lentement pour s’assoire sur le banc et se prit la tête dans les mains en disant :
- Ne refais jamais ça.
Pour un peu, Ulrich en aurait pleuré : il savait qu’il venait de perdre tout le terrain qu’il avait réussit à parcourir pour se rapprocher de Ian, sans espoir de le regagner. Malgré sa gorge serrée, il voulut rassurer son hôte :
- D’accord. T’inquiète pas. Je vais me surveiller et je ne t’embrasserais plus.
Ian soupira et Ulrich comprit qu’il était soulagé. Il était déçu mais savait que les goûts et les couleurs ne se discutaient pas.
De son côté, Ian s’était bien rendu compte que le brun avait mal interprété ses paroles mais il n’était pas encore en état de s’expliquer. Il fallait d’abord qu’il se calme. S’appliquant à respirer lentement, il s’efforça de ralentir les battements de son cœur. Ses tempes le serraient. « Seigneur, je vous en supplie, pas maintenant. »
Toujours la tête entre les mains et la gorge nouée par l’appréhension, il sentit la vague de douleur refluer. Mais il savait que le répit ne serait que de quelques minutes, une heure au plus. Depuis le temps, il savait reconnaître les symptômes d’une crise en approche. Avec cette maudite tempête qui ne voulait pas se calmer, il devait expliquer à Ulrich ce qui allait se passer ou il serait en danger.
Quand il estima qu’il avait suffisamment repris le contrôle, il releva la tête lentement. Ulrich n’avait pas bougé d’un centimètre. Il ne pensait pas qu’il pouvait dégoûter quelqu’un au point de le plonger dans une telle transe. Et il était vraiment chagriné que Ian soit aussi homophobe. Il le vit se lever sans geste brusque, comme s’il craignait qu’il ne lui saute dessus, et aller se servir un verre d’eau qu’il but lentement. Enfin, et tout aussi précautionneusement, Ian se tourna vers lui.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Ulrich ne saisissait pas.
- Comment ça ?
Mais de quoi parlait-il ? Ian précisa :
- Quand je t’ai demandé de plus jamais refaire ça, ce n’est pas ce que je voulais dire.
Il crispa les paupières et retourna sur le banc en demandant :
- Assied-toi, s’il te plait. Il faut que je te parle.
Ulrich s’assit en face de lui, de plus en plus perplexe. Il ne comprenait vraiment pas la réaction de Ian. De la colère il aurait pu le concevoir. Du dégoût, il aurait pu l’accepter. Mais là il n’arrivait même pas à déchiffrer l’expression de son vis-à-vis. Où plutôt il hésitait à la nommer car, ce qu’il voyait, c’était de la douleur. Ian reprit :
- Il ne faut pas me prendre par surprise comme ça.
Ulrich hésitait à comprendre : apparemment, son baiser n’était pas en cause, s’était plutôt qu’il aurait fallu… prévenir ? Le voyant soulever un sourcil, Ian compris qu’il n’était pas du tout clair. Mais la vague revenait et il posa sa tête sur ses bras, attendant qu’elle passe.
- Ian ? s’inquiéta Ulrich.
- Attends… une… seconde… juste… bouge… pas… dis… rien…
Sa voix était déformée par la douleur et Ulrich commençait vraiment à se faire du souci. Mais il n’osait pas bouger, de peur de faire encore une gaffe. Quand la vague reflua à nouveau, Ian releva la tête. Il n’avait que quelques minutes avant la prochaine pour expliquer à l’homme inquiet face à lui.
- Tu veux une aspirine ou quelque chose ?
S’il n’avait pas eu si mal, Ian en aurait ri. Qu’est-ce qu’une malheureuse aspirine pouvait pour lui ?
- Non. Tais-toi et écoute.
- OK.
- Il y a onze ans, j’ai eu un accident de voiture. Je suis passé à travers le pare-brise. J’ai été plongé dans un coma artificiel pendant huit semaines parce que des éclats de verre s’étaient logés dans ma colonne vertébrale et que la douleur était trop insupportable.
Ulrich s’était figé. Que pouvait-il faire de toutes façons à part écouter ?
- Les médecins pensaient que je ne survivrais pas. Je ne sais plus combien il a fallu d’opérations pour enlever tous les morceaux de ma colonne. Ça a duré dix mois. Ils ont enlevé tous ceux qu’ils pouvaient mais il m’en reste un. Il est juste à la base de mon cerveau et s’ils avaient essayé d’y toucher, je serais un légume aujourd’hui.
Ian ferma à nouveau les yeux, sentant la vague enfler. Il fallait qu’il finisse avant.
- Au bout… d’un an, tout… le monde pensait que… j’étais tiré d’affaire. Mais… en fait, quand… j’ai repris les cours, mes copains avaient… préparé une fête pour… mon retour… ah…
Il reposa la tête sur la table. Ulrich ne bougea pas, ne sachant pas quoi faire. Il souffrait de le voir comme ça. Surtout que cela semblait être sa faute. Il le comprenait aux derniers mots de Ian. Quand celui-ci releva la tête, les stigmates de la douleur encore sur les traits, il reprit son récit. Il fallait qu’il termine.
- C’était le genre « fête surprise », comme dans les films où tout le monde crient en même temps. Ça a été ma première crise. Au début ça commence toujours comme ça. La douleur. Par vagues. Et puis… je ne contrôle plus rien. Je deviens… violent. J’ai faillis tuer trois personnes… ce jour-là. J’ai cassé… le bras à un gars… et j’ai… défiguré… mon meilleur ami. J’ai été interné pendant un an et puis… ils m’ont laissé sortir. Je suis venu ici. J’ai construit ce chalet avec l’argent de l’assurance. Et ça fait maintenant…sept ans.
- Je peux faire quelque chose ? demanda Ulrich, anxieux et se sentant coupable.
- Non, il faut… que ça passe. C’est… l’adrénaline… qui… accélère… mon cœur… et qui… fait bouger…le… aaahhh…
Ian s’écroula sur la table. Ulrich tendit la main vers lui mais suspendit son geste. Mieux valait sûrement ne pas le toucher. Mais que faire ? Quand Ian se calma un peu, il reprit :
- Ulrich…
- Oui ?
- Aide-moi juste à me lever.
Ulrich se leva lentement, ne voulant pas le surprendre à nouveau. Il contourna la table et l’aida à son tour à se redresser. Ian s’appuya lourdement sur lui.
- Emmène-moi… là-bas…
Ulrich comprit instantanément : la porte de droite ! Celle que Ian avait si brusquement refermée le premier jour. Son compagnon à moitié écroulé sur son épaule, il se dirigea vers la porte en question, se demandant ce qu’elle cachait. Il s’imagina beaucoup de choses pendant le court trajet entre la table et la porte, mais pas ce qu’il découvrit derrière et l’ouvrant : une salle blanche, d’environ un mètre sur deux, tapissée du sol au plafond. C’était une salle capitonnée.
- Pose-moi… parterre…
Il laissa doucement Ian glissé de son épaule pour qu’il s’assoie sur le sol damassé. Quand son compagnon commença à déboucler sa ceinture, Ulrich mit un moment à réagir :
- Qu’est-ce que tu fais ?
Ian laissa retomber ses mains au sol, épuisé par la dernière vague de douleur. Il expliqua :
- Je pourrais… me blesser… avec. Je n’ai plus… la force… Aide-moi…
Son ton était implorant. Jamais Ulrich n’aurait pensé entendre des suppliques sortir de la bouche de cet homme si fier. Ce fut sans doute ce qui le choqua le plus dans toute cette histoire. Il se reprit cependant rapidement et ôta à Ian sa ceinture qu’il jeta hors de la pièce.
- Le reste… aussi. Il faut… tout enlever.
Les dents serrées, Ulrich le déshabilla donc entièrement, le laissant en caleçon quand Ian lui dit que c’était suffisant en se recroquevillant sur lui-même sous la douleur. Quand il put à nouveau parler, Ian le fixa de son regard voilé par la souffrance :
- Maintenant, va-t-en. La prochaine… sera mauvaise. Je ne veux pas… te blesser.
Ulrich hésita à obéir.
- Je ne peux pas te laisser comme ça.
- Va-t-en. Tu ne peux rien faire. Promets… Promets-moi que tu n’ouvriras… pas cette porte. Sous aucuns… prétextes.
- Mais, et toi ? Tu ne risques pas d’en sortir et de te blesser ?
- Non. La poignée… est là-haut.
Il montra un fil qui pendait du plafond et à laquelle était accrochée la poignée de la porte.
- Je ne peux pas… me mettre debout… alors… je ne risque pas… de l’atteindre.
- D’accord, je te promets de ne pas ouvrir. Combien de temps ça dure ?
- La plus longue… trois jours… en… moyenne… vingt quatre… heures…
Ulrich en fut épouvanté : son beau compagnon allait souffrir pendant si longtemps et il n’y avait rien qu’il puisse faire. Il sursauta et poussa un cri de douleur quand Ian lui attrapa brusquement le poignet et le serra à le briser. Encore à moitié conscient, Ian tenta de maîtriser ses muscles suffisamment pour ne pas broyer le bras d’Ulrich. Dans un dernier effort de contrôle il l’éjecta de la pièce en criant :
- Ferme ! Vite ! Ça arrive !
D’un coup de pied, Ulrich claqua la porte sur son compagnon qui hurlait maintenant de souffrance.
oooooooo
Assis sur le tapis, le dos calé contre l’assise du fauteuil, Ulrich regardait le feu brûler face à lui, sans le voir. Plus le temps passait, plus il sentait la panique le submerger. Il avait beau se raisonner en se disant que Ian avait vécu de cette façon pendant sept ans et qu’il savait ce qu’il faisait, ce silence mettait vraiment ses nerfs à rude épreuve.
Il avait passé toute l’après-midi et la nuit à écouter les cris et les coups sourds qui lui parvenaient de la chambre où Ian était enfermé. L’esprit focalisé sur ces bruits, il n’avait même pas réalisé que la tempête avait cessé pendant la nuit. Il était maintenant dix heures du matin et le silence qui régnait depuis deux heures lui faisait craindre le pire. Ian était-il seulement encore vivant ?
Il n’osait même pas prendre son fauteuil. C’était idiot, mais il avait l’impression qu’ainsi il prendrait possession de ses affaires comme s’il le déclarait mort. Assis parterre, il attendait que Ian sorte enfin. Il n’avait jamais été croyant et pourtant il s’était surpris à prier pendant cette longue nuit, et il continuait en cet instant.
Les yeux perdus dans les flammes, mais l’esprit tourné vers la porte close, il entendit tout de suite quand la poignée tourna et se leva d’un bon. Il se précipita puis ralentit le pas : il ne fallait pas surprendre Ian à nouveau. Il se tint donc à un mètre de la porte qui s’ouvrait lentement. Même s’il s’y attendait, la vue de son compagnon lui arracha une grimace : affaibli, des cernes noirs et immenses sous les yeux, des traces de coups un peu partout sur le corps, il revenait vraiment de loin.
Quand il plongea les yeux dans son regard gris, il y lut d’abord l’épuisement puis de la stupeur. Visiblement, Ian ne s’attendait pas à le trouver là. Ne risquant plus de lui faire peur, Ulrich s’approcha et le prit par le bras pour le soutenir jusqu’à son lit. Ian eut d’abord un mouvement de recul, surpris, puis se laissa faire.
- Ça va ? Tu veux dormir ? Tu préfères manger avant ? Tu veux prendre une douche ?
Ian sourit avec lassitude en s’asseyant sur son lit. Ulrich fut rassuré par ce sourire, même s’il était encore un peu forcé.
- Je vais bien. Et dans l’ordre je veux me laver, manger et dormir. Mais ne t’inquiètes pas pour…
Ulrich ne lui laissa pas finir. Il savait que Ian allait lui dire qu’il pouvait se débrouiller tout seul mais c’était hors de question.
- OK alors je vais te faire couler un bain, ne bouge pas.
- Ulrich ce n’est pas…
- Ne discute pas avec moi, lui répliqua Ulrich avec autorité, laisse-moi m’occuper de toi. Tu me dois bien ça après la nuit que je viens de passer, ajouta-t-il avec un grand sourire charmeur.
Ian soupira. De toutes façons, dans son état il ne pouvait pas lutter. En avait-il seulement envie ? Assis sur son lit, le dos calé au mur, il ferma les yeux et écouta l’eau couler dans la salle de bain. Depuis combien de temps ne s’était-on pas occupé de lui ?
Ulrich revint rapidement.
- Viens. Le bain va te faire du bien.
Il l’aida à se relever et le conduisit à la salle d’eau. Toute petite, elle ne comportait qu’un lavabo et un WC sur un mur et une baignoire dans un angle. C’était une baignoire sabot, toute petite, dans laquelle il était difficile de rentrer à cause de la hauteur mais où l’on pouvait s’assoire confortablement car elle comportait une marche. L’eau chaude était déjà à mi-hauteur et la mousse dégageait un parfum agréable et boisé.
Sans lui demander son avis, Ulrich termina de déshabiller son patient (après tout il en avait fait de même pour lui le premier jour) et l’installa dans la baignoire. Ian se laissa faire, un peu gêné quand même. Son compagnon entreprit alors de le nettoyer des pieds à la tête, lui lavant même les cheveux avec une douceur qui faisait à Ian un bien fou. Fermant les yeux, il se livra totalement aux mains de plus en plus tendres d’Ulrich.
De son côté, Ulrich devait faire appel à toute sa maîtrise de soi pour ne pas embrasser les lèvres entrouvertes, à sa portée, et se contenter de laver ce corps qu’il aurait préféré caresser de ses mains nues. Quand Ian ouvrit doucement les yeux et les plongea dans les siens, il tenta de chasser de son regard toute trace de désir mais sans succès. D’autant moins que Ian lui sourit.
- Si tu continus, je vais m’endormir et il faut que je mange.
Ulrich sourit à son tour : Ian avait vraiment le don de le faire revenir sur terre. Et sans méchanceté aucune.
Il l’aida donc à se sécher, le ramena dans la salle principale et le laissa s’habiller pendant qu’il faisait réchauffer une part de soupe. Ian mangea doucement puis s’allongea sur son lit. Ulrich le borda comme une mère et faillit se pencher pour déposer un baiser sur ses lèvres mais, se souvenant de sa promesse, se reprit. Il se redressait pour s’éloigner quand Ian agrippa son pull pour le forcer à se mettre à sa hauteur et posa sa bouche sur la sienne. S’était si inattendu, qu’Ulrich se figea. Ian le relâcha rapidement et s’endormit sans même un regard de plus ou une explication.
Revenu de sa surprise, Ulrich passa un doigt sur ses lèvres, aux anges. Il regarda un moment son ange blond dormir puis se décida. Après tout il n’y avait pas d’autre lit et il était épuisé par sa nuit de veille. Il s’allongea sur les couvertures, tout contre le corps de son compagnon et se laissa glisser dans le sommeil, un sourire bienheureux aux lèvres.
oooooooo
Il avait fallu trois mois à Ulrich pour faire admettre à son compagnon qu’il était maintenant hors de question pour lui de le laisser. Quand Ian s’était réveillé dans ses bras, il avait déjà pris sa décision et elle n’était pas discutable.
Ulrich avait commencé par récupérer son matériel qui, heureusement, n’avait pas trop souffert du froid. Il avait béni au passage sa mère qui lui avait offert cette sacoche qui venait de sauver deux semaines de travail. Il était ensuite redescendu à la civilisation pour envoyer son travail à l’agence puis était revenu. Il lui faudrait renégocier son contrat pour pouvoir rester le plus souvent possible auprès de Ian, mais pour le moment il avait pris un congé pour se consacrer à sa conquête.
Il avait déjà été amoureux, souvent même, mais jamais il n’avait eu cette sensation d’appartenir totalement à quelqu’un, d’avoir besoin de lui pour avoir une raison de se lever le matin. Ian avait eu beau argumenter, lui dire qu’il ne voulait pas de sa pitié, se mettre en colère et le mettre finalement à la porte, rien n’y avait fait. Il était revenu jusqu’à ce que son compagnon finisse par lui tomber dans les bras, en larmes et en le traitant d’imbécile mais en l’embrassant désespérément.
Cela faisait maintenant six mois depuis cette première nuit d’enfer et il y avait maintenant deux fauteuils devant la cheminée du chalet. Le lit serait bientôt changer pour un plus grand, au grand dam d’Ulrich qui aimait ce lit dans lequel il avait aimé son homme des bois pour la première fois.
Même si Ian avait eu une autre crise, elle avait été moins violente. Mais surtout, il n’était plus seul à supporter ce fardeau. Quand il avait sentit les symptômes, il n’avait même pas eu à dire quoique ce soit. Ulrich l’avait aidé et était resté avec lui jusqu’au dernier moment. Il avait été là quand il était sortit de la chambre et s’en remettre avait été beaucoup plus facile puisque Ulrich s’était occupé de lui, le baignant, le cajolant et le tenant dans ses bras pour qu’il dorme.
Ulrich sourit à ce souvenir et à celui qui le suivait de très près.
- Qu’est-ce qui te fait sourire ?
Quand son compagnon tourna son regard émeraude à nul autre pareil vers lui, Ian su qu’il n’aurait pas dû poser une question aussi stupide. Il connaissait pourtant ce sourire depuis le temps.
- Tu veux vraiment savoir ?
Fin.