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Author: Lirulin
Fiction Rated: T - French - Romance/Drama - Reviews: 5 - Published: 01-16-07 - Updated: 03-01-07 - id:2305152
Mes meilleurs amis

Je le fais pas exprès mais …

Chapitre 1

Ça m’a fait tout drôle d’arriver comme ça, tout simplement. Je veux dire, l’aéroport, la foule, les rues éclairées par un soleil invisible. Je n’aurais pas cru que ce soit aussi simple. Simple, mais brutal, radical. Tout semble si différent, au début. Je ne regrette pas cette impression désagréable, le dépaysement.

Je traversais la ville en m’y perdant un peu, dévisageant au passage des lycéennes dont l’étrangeté me saute encore aux yeux. Leurs vêtements… Comment peut-on porter des jupes courtes et un simple pull over, par un temps pareil ? ça me fait pitié. Il pleut, et pas qu’un peu. Je cherche mon chemin à l’aide d’une carte pas très précise. Mon bagage roule dans les flaques d’eau et je me sens aussi à l’aise que dans un labyrinthe géant. Larges façades de bâtiments en brique rouge. A force de patience je finis par trouver l’hôtel de ville, puis ce café aux vitrines noires dont m’a parlé l’un de mes futurs colocataires. Je ne suis pas qu’à moitié fier de moi. J’avance d’un pas plus vif vers ma future maison, comptant les numéros pour voir le plus vite possible lequel sera celui de mon chez-moi. Ma maison est absolument comme les autres, je suis peut-être un peu déçu. Est-ce que je m’attendais à quelque chose d’extraordinaire ? Je sonne.

Au bout de quelques instants d’émotion profonde, je m’aperçois que la maison est vide. Et je n’ai pas les clefs… Un grand moment de solitude. Belfast sous la pluie… Une chouette ville pourtant mais comment imaginer que je vais passer des moments mémorables ici ? C’est la fatigue qui me rend sombre et je me mets à penser à cette maison vide, comme c’est déprimant. Je décide d’aller prendre un café en attendant que les collocs arrivent.

Grande agitation au pub, il n’est que six heures encore. J’aurais peut-être dû rester en France, finalement. Je veux dire, à quoi ça rime, tout ça ? Laisser ses amis, laisser sa famille, et partir à l’aventure ? Qui va jouer à la console avec moi désormais, et remplacer mes vieux copains de la fac ? Nostalgie prévisible. Autour de moi les irlandais font beaucoup de bruit, je les observe longuement tous, la serveuse est assez jolie, elle a les joues roses. J’ai l’impression d’être un chien perdu quand elle s’extasie sur mon accent franchouillard des confins de Marseille. Elle me dit qu’elle trouve ça charmant, ce à quoi je suis tenté de répondre que je ne le fais pas exprès. Bref tout ça ne m’avance guère, même si je commence à sécher un peu de la dernière pluie. Après m’être saoulé de bruit et de sourires à joues roses je me décide à repartir vers mon hypothétique maison, l’âme en peine. Et je traîne toujours cette foutue valise contenant toute ma vie ainsi que mon ordinateur portable, derrière moi dans les flaques d’eau et sous la pluie battante. Je déteste déjà l’Irlande. C’est fou ce que c’est moche, à première vue. Je sonne de nouveau, arrivé là-bas.

La porte s’ouvre grande sur un type en tenue de soirée, en cravate et veston de pingouin, qui met un instant, un seul, avant de m’accueillir à bras ouverts. Inutile de me demander ce qu’il me raconte, je ne comprends rien sauf l’intention générale de me souhaiter la bienvenue. Trop tard. Je suis trempé jusqu’aux os, je lui avais dit sur internet l’heure à laquelle j’arriverais, et c’est sans compter les deux heures de retard de l’avion. Je le regarde dans le blanc des yeux, ses démonstrations de bienvenue me semblent follement hypocrites. Il sourit toujours, ce crétin, il me propose du thé et m’en apporte malgré ma réponse négative, et se dépêche, en plus. Il est vraiment trop bien habillé, trop bien peigné, trop bien rasé, dans l’état où je suis, j’ai vraiment l’air de sortir de la machine à laver à côté de lui.

Bon, et bien il faut que j’aille travailler, maintenant, conclut-il en jetant un coup d’œil à sa montre. Bienvenue en Irlande. Max a laissé tes clefs sur la porte de ta chambre.

Pardon ? Ce n’est pas toi, Max ? fais-je, tombant des nues.

Non, moi c’est Dimitri. Excuse-moi, mais il faut que je parte, je vais être en retard.

D’accord. Bon courage, alors.

C’est donc ça. Je commence à comprendre. Ça m’étonnait quand même que Max ressemble à ça. Comme on avait discuté par emails, ce n’était pas l’idée que je m’étais fait de lui… Dimitri est assez petit et fluet alors que Max disait être plutôt grand et gros. J’essaie désespérément de rattraper le coup avant qu’il ne s’esquive, mais j’ai droit à ce sourire passe-partout que les gens d’ici ont coutume d’adresser aux fâcheux, et qui ressemble en beaucoup de points à celui des japonais contrits. J’essaie de m’expliquer mais deux minutes plus tard, il n’y a plus personne. Envolé. Je m’en veux terriblement d’avoir aussi mal réagi. Ça commence bien, grâce à mon sale caractère… Pour me changer les idées je rallume mon téléphone portable, que j’avais éteint dans l’avion (sur l’ordre d’une gentille hôtesse), et que j’ai oublié depuis. J’y trouve dix messages de Max, qui m’attend à l’aéroport depuis trois heures, et qui ne comprend pas ce que je fabrique. Je l’imagine avec son carton à la sortie, suivant des yeux tous les jeunes types bruns portant une veste noire et un jean bleu sombre.

--

Fiona aurait pu être une fille adorable. La forme du visage, l’expression de ses mains blanches croisées sur ses genoux… Et son jean, négligemment délavé et effrangé, dessine de toutes ses lignes les hanches et les cuisses. J’aime les filles en blue-jeans. Ça me rappelle mes sœurs, je crois.

Malheureusement, cette fille ne discute jamais, ne fait jamais de commentaire et ne répond que vaguement à ce qu’on lui dit, d’un air plein de désintérêt. Elle est jolie, mais c’est tout. C’est cet espèce de refus de parler… Dimitri et Max, affalés dans le canapé devant la télé, contemplent sans enthousiasme mes efforts pour lier connaissance. Je finis par renoncer. C’est trop dur, j’ai l’impression de parler tout seul.

Une bière ? nous demande Max pendant un passage de publicités.

Je suis le seul à accepter, les deux autres colocs semblant être retournés à l’état larvaire.

Vous voulez aller faire un tour au pub, après le film ? me demande Max en me tendant une bouteille.

Bien sûr, fis-je.

Le film ne me passionne pas énormément, étant donné que je ne comprends pas grand-chose. Je dois fermer les yeux un instant mais ça suffit à ce que je m’endorme.

Je suis si fatiguée, soupire Fiona en s’étirant de tout son long, une demi-heure plus tard. Je vais plutôt aller me blottir bien au chaud sous ma couette.

L’un de ces rares sourires de Fiona l’Irlandaise, frappants comme une brève éclaircie.

Bonne nuit, les gars !

Je réponds en cœur avec Max : « Bonne nuit ! »

Bonne nuit, Dimitri, fait l’irlandaise.

Celui-ci lui rend un vague salut avant de reporter son attention sur la télé. Max suit des yeux Fiona qui s’en va, ravi par ce sourire inattendu. Je trouve ça pas très discret de sa part, mais c’est vrai que je suis tout aussi surpris. Le film va sur sa fin lentement. Péripéties télévisuelles qui nous tiennent en haleine dix heures par semaine.

Tu viens au pub, alors ? demande Max à Dimitri.

Je bosse déjà dans café, réplique-t-il.

Mauvaise idée, donc. Max lui explique en pure perte que les pubs et les cafés sont deux genres d’endroits complètements différents. « No way », répond le russe en lui jetant un regard terrible. Max comprend de moins en moins et ravale donc ses propositions avec un air indigné. J’entraîne Max dehors afin d’éviter une querelle stupide. Il m’emmène au pub le plus proche en râlant.

Et cet air de mépris, ça me dépasse, dit-il. Non mais, il se prend pour qui ?

Je le laisse déblatérer à son aise, songeant au regard de désespoir résigné de Dimitri. Je me demande pourquoi il fait ce genre de job. Avec la classe qu’il a, il pourrait trouver mieux. Au pub, Il fait chaud et la musique nous assourdit, empêchant peu à peu toute conversation. J’ai mal à la tête, Max fait la conversation à une jolie fille un peu boulotte qui lui sourit de toutes ses dents. Rapidement Mon coloc m’oublie et je décide de rentrer, le laissant à ses conquêtes. A peine arrivé dans mon lit, je dors déjà.

--

Au petit déjeuner, ce fut une jolie fille boulotte que je trouvai en train de rassembler ses affaires éparses. Des bouteilles vides de tout et n’importe quoi trônaient un peu partout dans le salon et la cuisine, à côté d’un cendrier plein de mégots.

Un café ? lui proposai-je.

Pas le temps, je suis déjà en retard, dit-elle en attrapant son sac à main d’où s’échappe un string d’assez mauvais goût.

Elle s’en va trottinant sur ses talons aiguille et bouscule Dimitri ensommeillé qui descend de sa chambre, en pyjama. La porte claque derrière la visiteuse.

C’est toi qui as ramené cette fille à la maison ? me demande le petit russe en ouvrant des yeux ronds sur la nouvelle déco du salon. Il a les yeux de couleur différente. Je m’en aperçois enfin.

Non, c’est Max. Tu as les yeux vairon, lui fis-je remarquer.

Le petit russe darde donc ses yeux vairon sur ma figure, bouche bée. On dirait qu’il va se mettre à pleurer. Je ne savais pas qu’on pouvait ne pas aimer son apparence à ce point.

Ce n’est pas grave, tu sais. Tu veux du thé, du café ?

Je m’excuse autant que possible, sentant tout à fait inutile à présent. Ce pauvre garçon est au désespoir, c’est encore ma faute. Pourquoi suis-je aussi maladroit ? C’est ce que je me demande toujours… Je ne voulais vraiment pas gaffer, cette fois encore… Je lui servis une tasse de thé sur laquelle il brûla les lèvres.

Aïe, glapit-il en lâchant la tasse de surprise.

Un magnifique son lorsque la tasse éclata sur le carrelage…

Mais qu’est-ce qui se passe, encore ? râla Max en arrivant, avec la tête des lendemains de fête.

Je vais ramasser, répond le petit russe en s’empressant de s’agenouiller à nos pieds.

Réflexe de serveur sans doute.

Dimitri, tu es vraiment crétin, des fois, commente Max en se dirigeant vers les toilettes.

Ainsi penché sur les éclats de la tasse, je dirais plutôt qu’il est plutôt bien roulé, pour être poli. Un physique à faire pâlir une bimbo californienne. Incroyable. Il ne manque que la poitrine, sans rire.

Attends, je t’aide, fis-je spontanément.

Comment un homme peut-il être aussi mignon ? Est-ce que c’est possible ? Je meurs d’envie de vérifier. Et si c’était une jeune fille déguisée, comme dans les romans ? Ce serait tellement adorable… Ahem. Mais si ce n’en est pas une… ça craint, voilà. Je jette les éclats de la tasse à la poubelle en lui jetant un œil suspicieux. Je n’aime pas ça. Quelle horreur, quand on y pense… Dimitri éponge de son mieux le thé répandu partout dans la cuisine, échange un regard avec moi, se mordant les lèvres. Impossible de dire si c’est un garçon ou une fille. Je vais le tuer…

Dis-moi, tu ne serais pas une fille, par hasard ? Hein ? Avoue !

Comment ? proteste-t-il en se relevant, indigné. Ça ne se voit pas ? Tu veux vérifier ?

Je me racle la gorge. Quel soulagement ce serait, de pouvoir lever ce doute… Mais non, son regard furibond m’indique clairement qu’il n’en est pas question.

--

Un beau début en exil, donc. Comme le soir où nous sommes allés nous perdre dans un coin oublié de Belfast, à la recherche d’un hypothétique cabaret. Il était minuit bien sonnées, la pluie s’était mise à tomber à verse, nous offrant une douche gratuite.

Je suis sûr que c’est par ici, grogne Max, obstiné. Ça devrait être ici.

Je vois rien, répond Dimitri, portant sa main en visière pour mieux contempler la rue déserte et lessivée par tant d’eau. Le vent ressemble de plus en plus à la houle marine, on sent presque le bateau tanguer. J’ai froid, je suis trempé jusqu’aux os. A qui la faute ? Je grogne intérieurement mais je me tais, plutôt mourir que d’admettre que j’ai froid. Je suis du sud, moi, je ne suis pas habitué à ces trombes d’eau. Max nous mène résolument vers ce lieu chimérique, un peu comme un aveugle dans le brouillard, suivi du fidèle Dimitri, qui le suit non moins aveuglément. Je veux rentrer… Qui donc me pousse à suivre ces deux ahuris ?

Je crois que c’est ça ! s’exclame le petit russe tout à coup, vingt minutes de déambulations plus tard. Regarde, la porte, celle-là…

Ah, ça se peut, admit Max, tournant un regard surpris sur les alentours pouilleux.

Ils pressent le pas vers cette découverte, poussent la lourde porte et restent béats devant le spectacle. Je veux voir aussi ! Le videur vient à notre rencontre et nous extorque le droit de passage pour le paradis. Des filles, des filles, des filles partout !

Je te dois une bière, pour avoir trouvé, dit Max à Dimitiri.

Celui-ci est aux anges, le laisse passer son bras autour de ses épaules comme s’ils étaient copains depuis toujours. Du jamais vu. Même l’atmosphère embrumée de ce lieu de débauche ne lui ôte pas le sourire, à notre petit russe, du moment que Max lui témoigne son amitié. Et c’est à ce moment que la vérité m’apparaît, eh oui, tout ceci est bien louche, je pense, assis sur un tabouret, écoutant du coin de l’oreille leur conversation tout en matant les danseuses sur scène. Ses yeux vairons, profondément bancals, ne lâchent pas Max un instant, c’est presque risible. Les danseuses enlèvent leur ‘bra’, cela ne le fait même pas ciller. Le son, la musique qui vibre à une hauteur proche de l’Enfer donne au spectacle des airs de souterrain hanté. Des harpies et des chimères tordent leurs bustes et leurs cuisses comme si un feu invisible les rongeait. Fasciné, je reste longtemps hébété à les dévorer des yeux, croisant parfois leurs regards magnétiques de poupées possédées. (et je ne parle pas des poupées Chucky)

Quand j’échappe enfin à leur influence il n’y a plus personne autour de moi que des inconnus. Lentement, rassasié pour l’instant de ces corps huilés, je fais le tour du cabaret, cherchant le grand et gros Max et le petit russe qui le suit comme son ombre. Je tangue un peu, c’est peut-être la chaleur. Mes tempes battent sous l’impact du son qui semble de plus en plus lourd. Bientôt la fin du monde, sûrement. Je n’ai pas tellement bu mais en tout cas une chose est sûre : ça ne va pas. Au bout de deux rondes autour du bar en ébullition je m’échoue dans un coin obscur et le sommeil s’empare de moi brusquement, un lourd rideau tombe sur la scène de ma petite vie.

--

Fiona arpentait la faculté en faisant la tête, comme à l’accoutumée. De fines ridules de contrariété striaient son front haut, indéchiffrables hiéroglyphes des soucis. Nous étions inscrits dans la même faculté, quoique dans des départements différents, et je l’avais croisée, seule, sombre, dans les couloirs agités. Belle comme une apparition, les sourcils froncés sur ses pensées. J’aurais dû comprendre dès le premier regard sur elle, pourtant, je n’ai rien vu.

Alors, vous vous êtes bien amusés, hier soir ? me demande-t-elle, levant ses yeux éternellement courroucés sur moi.

Oui, c’était bien. Je crois que j’aurais dû rentrer plus tôt, quand même… répondis-je.

En effet, j’ai tellement eu froid, hier, à marcher dans les rues pluvieuses, ventées de Belfast, que ce matin c’est à peine si j’ai pu me lever pour aller en cours. Mais ça je ne lui en parle pas, fierté masculine oblige.

Et toi, qu’est-ce que tu as fait, pendant ce temps là ?

Rien de spécial… J’ai passé la soirée au téléphone avec ma meilleure amie, qui est restée en République d’Irlande.

Ah bon. Et de quoi vous parliez, pour y passer autant de temps ? fais-je.

Oh… Des trucs de fille, tu vois… dit-elle.

Non, je ne vois pas du tout de quoi il s’agit. « Des trucs de fille » ? Il faudra qu’on m’explique, un jour… Fiona s’arrête devant la porte de cafétéria, jette un long regard sur les tables avant de me proposer un thé. Je la suis à l’intérieur, rêveur. Les gens se retournent sur notre passage, c’est peut-être une impression mais je sens l’ attention générale peser sur nous… J’en conclus bien sûr que c’est dû à cette beauté qu’elle irradie autour d’elle bien sûr. Elle va chercher du thé pour deux et nous discutons un peu de nos deux pays, la France et l’Irlande. Aucun de nous n’est vraiment convaincu que la vie est meilleure chez nous… Dans cet entre-deux, on est bien… A cinq heures, je m’excuse et je retourne en cours, encore, la nuit tombe pendant que je prends le cours en note, attentif au débit de la voix du prof. Quand je sors du cours sur le théâtre, deux heures plus tard, la fac déserte n’abrite plus que quelques fantômes attardés. La cafétéria est fermée et Fiona n’est bien sûr plus là. Des filles passent en discutant tout fort et je les regarde passer en écoutant attentivement, leur fort accent m’empêchant de tout comprendre.

Eh, comment ça va ? me demande le plus amicalement du monde un parfait inconnu.

Mais bien, et toi ? dis-je, surpris.

C’est rare, des garçons dans cette section, alors il faut se serrer les coudes, n’est-ce pas ? dit-il, un large sourire aux lèvres.

C’est vrai qu’on est toujours en minorité, dans les voies littéraires, dis-je avec un haussement d’épaules fataliste.

Le type est un charmant étudiant bourgeois, les cheveux bien coupés, bruns, l’œil vif, une certaine allure, bref, je me sens assez miteux à côté de lui. Ça me fait tout drôle que quelqu’un de cette prestance vienne m’adresser la parole, à moi pauvre miséreux en baskets et jeans de petite marque. Comme quoi le fossé des classes sociales n’est pas rédibitoire partout… Mon dieu, et ces dents d’une blancheur de dentifrice… Je me sens de plus en plus petit à côté de ce merveilleux produit des classes aisées de l’Irlande du Nord… Il cause d’un ton enjoué et je l’écoute à peine tellement je me fais l’effet d’être le rat des champs.

Dis, finit-il par avouer, j’ai raté le cours, tu ne me prêterais pas tes notes, par hasard ?

C’était donc ça. Je me fais avoir à tous les coups. A chaque fois, je prête mes cours, et à chaque fois, on me les rend après les partiels. Juste quand je n’en ai plus la moindre utilité… ça commence à bien faire.

Je te donne des photocopies la semaine prochaine, si tu veux…

Allez, sois sympa. Promis, je te les rends au prochain cours, sans faute !

ça ne peut pas attendre une semaine ?

Quel culot, vraiment, sécher les cours et exiger que les autres vous les fassent passer le jour même… Je m’étonnerai toujours de cet empressement à vous faucher vos notes qu’ont les sècheurs. Je connais ce numéro par cœur maintenant. La grande amitié, là, maintenant, livrée en paquet cadeau si j’accepte.

Désolé.

Je commence à m’en aller mais il me suit, ce crétin, sans cesser de me baratiner.

Tu les veux vraiment ? Tu n’as qu’à venir chez moi et les recopier sur place.

Je suis vache, aujourd’hui. Il me suit quand même, résigné. Lui aussi connaît ce numéro sur le bout des doigts… Mais voilà, cette fois, il s’y est mal pris. Ou il n’a pas accosté la bonne personne.

Tu veux que je te ramène en voiture ? me propose-t-il, apparemment résigné à s’infliger la honte de recopier les notes d’un pouilleux.

Pourquoi pas ?

Je vois dans ses beaux yeux marrons qu’il me hait sans réserve, à présent. Jusqu’où vais-je aller avant de lâcher mes cours ? C’est ce que je lis dans le sourire crispé, presque incrédule, qu’il affiche à présent. Héhé. C’est vraiment très agréable d’avoir un taxi dans cette ville ventée…

Tu me fais marcher, hein ? me demande-t-il. Tu ne sais pas qui je suis ?

Non, et je te ferai savoir que je m’en tape.

Ah oui ? fait-il, étouffant d’indignation.

Ça y est, il ne sourit plus du tout. On est passés au stade de l’intimidation. Sauf que j’ai passé l’âge d’être effrayé pour un rien. Je ne crois plus à ce genre d’affabulations. Je lui souris :

Alors, tu viens prendre le thé à la maison ?

--

Tiens, tu ramènes du beau monde à la maison, maintenant ? me demande Max, encore en bleu de travail, depuis le canapé où il regarde la télé, sa sempiternelle bière à la main.

Mais oui mais oui. Je te présente Tom. On va travailler les cours ensemble tous les mardis soir, maintenant. C’est super, n’est-ce pas ?

Oui, c’est cool. Je pense que tu devrais prendre exemple sur lui, question vêtements. C’est classe, pour un étudiant, commente Max.

Mon invité ne répond rien, méprisant franchement de telles affirmations. L’habillement est pour lui quelque chose qui va de soi, et dont on ne parle même pas. Si je choisis mal mes vêtements, c’est que j’ai mauvais goût, c’est tout. Il se dirige vers la table du salon et s’assoit avec un soupir.

Pourquoi Tom ? Je ne m’appelle pas Tom, et je déteste ce nom, d’ailleurs.

Vraiment ? Dans ce cas, je suppose, que tu n’as pas besoin non plus de secrétaire particulier pour prendre tes cours de théâtre ?

Arrête. C’est bon, j’ai rien dit.

Je vois que tout ça commence à faire beaucoup pour lui. Il n’a pas l’habitude de se faire mener en bateau à ce point. Dans un geste magnanime, je lui passe mes notes. Il sort ses affaires et se met à recopier sans souffler mot. J’ai gagné, mais la victoire a un drôle de goût. J’ai gagné parce que je sais que je peux le faire venir tous les mardis soirs, me faire ramener en voiture, l’appeler comme je veux, tout ça parce que je sais pertinemment qu’il va sécher tous les cours de théâtre. Comme tous les sécheurs de la Terre, quand ils sont fâchés avec une matière, il ne viendra jamais prendre ses notes lui-même. Tom enlève son écharpe de grande marque et la pose sur la table à côté des copies, concentré sur son travail. Par charité je lui apporte une tasse de thé, puis je me mets à bouquiner, confortablement installé dans un fauteuil.

Hello, nous salue Dimitri qui part travailler, et jette un regard curieux dans le salon en passant.

Bonsoir, répond Tom en se tordant les cervicales pour mieux le voir. Eh, attends. J’étais impatient de te rencontrer, il m’avait tellement parlé de toi !

Tss. Il ne connaît même pas mon nom, pas plus que moi le sien.

Vraiment ? fait le petit russe en venant lui serrer la main, pas méfiant pour un sou.

Il le croit sur parole. Tom passe la main dans sa tignasse brune sans cesser un instant de le baratiner sur ses origines exotiques, sur la curiosité qu’il a d’en savoir plus sur la culture polonaise.

C’est pas de chance, fait Dimitri, étonné, je suis russe, quel dommage. Bon, il faut que je parte, je vais être en retard au travail…

A la prochaine, alors, dit chaleureusement Tom.

Oui, répond Dimitri en ajustant sa cravate qu’il voit mal nouée dans le miroir.

Attends, tu ne le fais pas comme il faut.

Je rêve. Il refait vraiment le nœud de sa cravate comme s’il était sa propre mère à le soir des formals. Le petit russe le remercie brièvement avant de disparaître. Tom reste un moment à méditer, ses intentions sont claires comme de l’eau de roche. J’aurais dû m’en douter, il est vraiment trop bien habillé, trop bien coiffé, trop bien fagoté pour être un homme normal, notre Tom.

N’y pense même pas, dis-je en voyant un sourire corrompu s’étirer sur sa figure.

Je te demande pardon ?

Tu sais très bien de quoi je parle, et je te le répète : n’y pense même pas.

Regard malicieux de Tom qui rit silencieusement.

Penser à quoi ?

Il veut me le faire dire. Pas question. Il se marre follement de voir la tête que je fais à cet instant.

Tu sors avec lui ? me demande-t-il.

Bien sûr que non, crétin.

Tu m’as fait peur, j’ai cru que tu étais jaloux, dit-il, hilare. Rassure-toi, je suis tout à toi, mon chéri.

Je vais le tuer. Il passe la main sur la mienne et la caresse gentiment.

Va te faire …, m’entendis-je répondre.

J’adore quand tu es méchant, poursuivit-il, d’un ton des plus explicites.

Je sais, je suis soupe au lait. Ne me faites pas de reproche, pitié, si je vous dis que je lui ai vraiment envoyé son thé à la figure, sous le coup d’une rage soudaine. Je sais, je sais, c’était une réaction trop vive. Je peux encore voir la vapeur s’élever de sa figure et de ses cheveux, je peux encore entendre les cris qu’il a poussés quand Max lui a passé la tête sous le jet du robinet derechef. Une heure plus tard il pleurait encore, allongé dans le canapé, tandis que Max lui passait de la pommade sur la figure. Heureusement qu’il portait des lunettes…

Julien, mon vieux, j’espère qu’il ne va pas porter plainte contre toi, me dit Max en essayant de le calmer. Le mois dernier, sur le chantier, je me suis renversé une bouilloire sur la main, alors que je faisais le café. Je crois que je n’ai jamais eu aussi mal de ma vie. Je ne sais pas s’il va te le pardonner un jour.

Tom, ça va ? fis-je, plein de remords.

Tu vas me le payer, je te le jure, sanglota-t-il. Mon père est le doyen de la fac, je te jure que je vais te le faire regretter.

Faut jamais plaisanter avec ces choses-là, enfin, fit Max sans cesser de passer de la pommade sur ses joues. Quand je t’ai entendu faire le malin, d’ici, je me suis dit que tu y allais fort.

Rendez-moi mes lunettes. Je ne vais pas rester ici une minute de plus, dit-il au milieu de ses larmes, la figure rouge comme une tomate malgré l’épaisseur de crème.

Le fils du doyen. J’ai jeté une tasse de thé à la figure du fils du doyen, me répétai-je en retournant au salon pour rassembler ses affaires et chercher ses lunettes. Heureusement que Max avait su le soigner un peu, parce que même après un tube entier de pommade, il était toujours écarlate. Il y avait de fortes chances que je sois renvoyé de l’université, maintenant… J’avais tout gâché, avec mes humeurs incontrôlées… Je décide de le raccompagner et il me suit dehors jusqu’à la voiture.

Ferme les yeux, me dit-il.

Pourquoi ? m’inquiétai-je.

Fais ce que je te dis.

D’accord.

J’obéis et j’attendis le coup qui allait partir. Au lieu de ça je sentis ses lèvres sur les miennes, et je subis le baiser le plus répugnant qu’il m’ait jamais été donné de supporter. Ce n’était qu’un léger contact et pourtant, une fois rentré à la maison, je pouvais encore sentir la brûlure qu’il avait laissé sur mes lèvres.

--

Mais il doit être amoureux de toi, dans ce cas. J’aurais été lui, je t’aurais frappé, et pas pour rire, répondit Max.

Tu crois ? Alors il ne va pas me faire renvoyer de la fac ?

Je ne pense pas… Par contre il risque de te mener la vie dure…

Que se passe-t-il ? nous demanda Fiona qui montait se coucher.

Il a jeté une tasse de thé brûlant à Tom, qui le draguait, expliqua Max avant que j’aie pu le faire taire.

Tom ? Connais pas, répondit l’Irlandaise. Je ne savais pas que tu détestais à ce point les homos, Julien.

Bah, je ne les déteste pas, mais… Quand il a commencé à me caresser la main, ça m’a rendu dingue. Je lui ai balancé à la figure la première chose que j’avais sous la main. Je regrette que ça ait été du thé brûlant.

Tu devrais peut-être lui faire des excuses, non ? suggéra l’irlandaise.

Je vais essayer, soupirai-je.

Je viendrai avec toi demain, dit-elle. Tu n’auras qu’à lui offrir des fleurs.

--

Le lendemain, nous nous mîmes donc en quête du fils du doyen, surnommé Tom, une gerbe de fleurs dans les bras. Mais la faculté était vaste, et au bout d’une heure de recherches, l’idée nous vint qu’il séchait peut-être, comme d’habitude. Nous avions demandé à une bonne vingtaine d’étudiants dans les couloirs. Certains le connaissaient mais ne l’avaient pas vu aujourd’hui. Tom devait être resté chez lui. La pluie se mit à tomber dru sur le campus, et la cloche sonna. Il était l’heure de retourner à nos cours respectifs.

Je te les offre, Fiona, lui dis-je en lui tendant le bouquet de fleurs. Après tout, une fille avec des fleurs, c’est naturel, je trouve. Surtout toi.

Elle les prit sans répondre, peut-être un peu trop flattée pour me remercier. Ce n’était pas qu’une galanterie… Plus je passais de temps avec elle, et plus je la trouvais attachante. C’est cet instant que choisit Tom pour apparaître, à peine moins rouge que la veille. On aurait dit l’un de ces touristes allemands lorsqu’ils se font bronzer pour la première fois de l’année, en juillet, sur les plages de ma ville natale.

Tiens, Tom, on les avait achetées pour toi, dit Fiona en se retournant très gentiment vers lui.

Il vient de te les offrir, imbécile, répondit le fils du doyen en croisant les bras obstinément. Qu’est-ce que c’est, encore ? Mes amis m’ont envoyés des textos me disant que des gens me cherchaient dans toute la fac. Vous voulez que tout le monde soit au courant, ou quoi ? Et toi, qu’est-ce qui t’a pris, de raconter ça à ta copine ? Ce n’est pas assez humiliant comme ça ?

Bon, je vous laisse, dit Fiona en me refilant les fleurs.

Tom la regarda s’éloigner, faisant une tête de cent pieds de long.

Désolé. Je savais que je n’aurais pas dû, dit-il. Je pensais pas que tu réagirais aussi mal, finit-il par dire. Je pensais que ce serait bien d’oser quelque chose, pour une fois…

Je suis scotché. Moi qui avais préparé mes excuses, qui les avait écrites sur un papier au milieu de la nuit, qui m’étais ingénié à trouver des fleurs qui lui plairaient, je suis incapable de dire un mot. Tout ça dure une éternité, je peux entendre son cœur se briser en mille morceaux. Et c’est le fils du doyen… Un prof passe par là en fumant sa cigarette, nous jette un regard entendu, passe son chemin. Moi avec mes fleurs et Tom avec sa figure consternée… ça fait un peu demande de fiançailles ratée.

Maintenant, les profs sont au courant… murmure Tom.

Mais non…

Mais si, fait-il en me prenant le bouquet des mains.

Il le jette par terre et écrase quelques lys avec ses talons, furieux. Ma parole, je venais de les offrir à Fiona… Ce mec commence vraiment à me sortir par les yeux. Je sens qu’une réplique méchante se prépare dans un coin de ma cervelle sous le coup de l’agacement. C’est le fils du doyen. Impossible de l’étriper. Impossible de lui dire que c’est bien fait pour lui. Je ravale donc tout ça dans un froncement de sourcils. Il écrase chaque fleur méticuleusement, et chaque piétinement me donne envie de l’étrangler, parce que je connais le prix de chaque fleur. Des excuses. C’est peut-être ce qu’il attend pour s’arrêter. Je rassemble mes idées dans mon esprit mais ça ne veut pas sortir.

ça ne te fait donc rien, que je piétine ton bouquet ? me demande-t-il, haletant de rage.

Mon dieu, je ne veux même pas penser à ce que doivent s’imaginer les quelques spectateurs qui nous suivent des yeux de loin. Une vraie scène de ménage.

Mais si, parce que je sais très bien ce qu’elles m’ont coûté. Chacune représente environ une heure de travail…

Tom rigole, à présent.

Attends, je vais te faire un chèque, dit-il d’une voix méconnaissable.

Et il pleure maintenant. Ahlala. Il me fait vraiment un chèque, en plus.

Tom. Arrête. Calme-toi. Ces fleurs sont à toi, tu en fais ce que tu en veux. J’ai eu tort de faire ça, hier, je suis désolé. Je suis sincèrement désolé. C’est dommage que tu sois un mec, c’est tout. Ce n’est pas personnel.

Mouchoirs. Je les dégaine de mon sac et je les lui file. Je voudrais faire ce geste pour une fille, un jour. J’aimerais bien consoler une fille. Ça me ferait sincèrement plaisir. Je pourrais peut-être en profiter un peu. Passer la main autour de ses épaules et lui dire que tout va s’arranger. Jouer un peu au grand frère protecteur. Je ne demande pas grand-chose, bordel. Pardon, je me laisse emporter. Au lieu de ça, je reste les bras croisés et l’air gêné, et j’attends que ça passe. Ça me fait mal au cœur, d’ailleurs, de faire pleurer quelqu’un. Je crois bien que ça ne m’est jamais arrivé. Eh merde. Je le serre dans mes bras, je ne peux pas supporter ça sans rien faire.

Ne t’imagine rien, par pitié. Je suis désolé, désolé, désolé… Au fait, comment tu t’appelles ?

Peu importe. Tu n’as qu’à m’appeler Tom, ça me va.

Il en profite un peu pour se blottir et je le repousse diplomatiquement.

Eh, mais tu sais qu’on a cours, en ce moment ? La cloche, on a raté la cloche ! m’exclamai-je.

Et alors ?

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Dimitri, pourquoi tu es parti de Russie ? lui demande Max en lui tendant une bière.

Ah, j’ai une femme et des enfants, là-bas, et je ne gagnais pas assez pour les nourrir en travaillant au pays, répond-il sous nos yeux éberlués. Je plaisante. Je n’ai que dix-neuf ans, vous savez. Et ma copine m’a plaqué un mois avant le départ, donc…

Tu m’as fait peur, dis-je nerveusement en serrant le goulot de sa bière dans ma main.

Bah, ce genre d’histoire serait plus crédible si j’avais… disons au moins cinq ans de plus, poursuit le petit russe avec un grand sourire.

Il rit doucement. Il est tard, presque deux heures du matin. Dimitri rentre juste du pub, qui ferme plus tôt en semaine. Notre mascotte est en pleine forme.

Dis, Julien, (dans sa bouche, ça donne un peu « Julia » ou même « Julie ». Effrayant) tu te souviens de la soirée au Red Moons ? Tu t’es endormi sur une table et on a dû appeler un taxi pour te ramener à la maison. C’était drôle. Tu parlais de beaucoup de choses, dont…

Je t’en prie, Dimitri, appelle-moi Julien, pas Julie. C’est un prénom de fille. On en est pas encore là, tous les deux, à ce que je sache.

Gros silence. Je l’ai coupé dans son élan.

Tu es vachement susceptible, depuis cet incident avec Tom, remarque finement Max. Tu ne vas pas en faire tout un plat, quand même ?

Je crois rêver en voyant le bras de Max se passer autour des épaules de Dimitri. Je suis entouré de tantes… J’ouvre de grands yeux. Je suis scié. Mon univers mental bascule dans le chaos, Max est gay. Le trouble se peint sur ma figure, à voir le fou rire qui s’empare des deux larrons. Ma bière manque de m’en tomber des mains. Je suis traumatisé à vie, maintenant.

Parle-moi de Tom, Julien, me demande le petit russe avec un sourire à tomber foudroyé. Max m’a dit que vous étiez très proches… Tu lui as offert des fleurs, ce matin ? Comment a-t-il réagi ?

C’est un cauchemar, sortez-moi de là ! Ils se gondolent, ils se tapent sur les cuisses et ils pleurent de rire à voir ma tronche. Mauvaise, mauvaise blague.

Dim, il faut lui dire, le pauvre, il va imploser d’une seconde à l’autre, finit par dire Max.

Non non, je veux savoir d’abord ce qu’il en est de ce Tom qui m’a si gentiment refait mon nœud de cravate, hier… rigole Dimitri.

Il a piétiné mes fleurs et il s’est mis à pleurer comme un bébé, fis-je, rouge de honte. Ma parole, j’ai jamais vu un mec se comporter comme ça. Je ne trouve même plus ça drôle, moi. Arrêtez de rire, ça craint.

Et alors, tu l’as consolé ? me demande Max en reprenant un peu contenance.

Dimitri rigole à n’en plus finir.

Oui, mais sans lui donner de faux espoirs, quoi. Je vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans. Ce n’est pas parce que vous êtes pédés et que ça vous rend très heureux que c’est le cas pour tout le monde. Je ne suis pas fier de ce qui s’est passé avec ce type.

Julien, on n’en est pas, c’est une fille déguisée. Montre-lui, Dim.

Dimitri retrousse son T-shirt et me montre fièrement une minuscule mais adorable petite poitrine. Les lignes des hanches, du buste, tout est parfait. Une jolie petite femme, tout ce qu’il y a de plus mignonne. Je me suis vraiment fait couillonner. C’est le cas de le dire. Avec une tête pareille, ça ne pouvait être qu’une petite jeune fille.

Alors, cette histoire avec Tom ? On n’a pas réussi à te le faire dire ? me demande Max.

Mais arrêtez, avec ça. C’est un gentil garçon, mais c’est tout. C’est vraiment tout.

Oui, mais vous vous êtes embrassés, l’autre soir… insiste Dimitri.

Comment vous le savez ? fais-je, consterné.

C’est Fiona qui nous l’a dit. Elle était ravagée par cette histoire, pauvre chérie. J’ai passé toute la soirée à lui remonter le moral, raconte la petite russe.

C’est lui, qui m’a embrassé, dis-je, mortifié. Pas moi. J’étais convaincu qu’il allait me frapper, à ce moment-là.

Cette nouvelle, c’est pire que tout. Fiona n’est pas là ce soir et j’ai l’impression que cette histoire avec Tom n’est pas étrangère à son absence… Dim et Max ont beau m’approvisionner en bière, je suis quand même triste et je passe une nuit affreuse, l’une de celles d’où l’on émerge complètement sonné. Au matin, je me fais un café en pensant à la manière dont les choses auraient pu tourner si je n’avais pas invité ce crétin à la maison malgré lui… Je me rends à la fac peu après, mélancolique. Où est mon Irlandaise, ma harpiste imaginaire, ma rouquine aux yeux sombres ? Des filles pépient à mon sujet dans un coin de l’amphi. Ça se voit à leurs regards en coin, pas très discrets. Elles me font des mines en voyant que je les regarde. Tss. C’est puéril. Et c’est même assez méchant de leur part quant à Tom, que je vois se planquer dans le coin opposé, toujours aussi écarlate. Leurs chuchotements me parviennent d’assez loin, même si on ne comprend pas ce qu’elles disent.

Le cours se déroule lentement, lentement. Je me demande pourquoi Dimitri se fait passer pour un garçon… Quelle drôle d’idée… Les choses ne sont-elles pas plus simples, au quotidien, pour une femme ? Surtout une jolie fille, non ? ça me dépasse. Je me sens vraiment mal au sujet de toute cette histoire. Quel genre de boulet peut s’en prendre à un beau garçon comme Tom ? Tout le monde ne semble parler que de ça, et je me sens affreusement coupable. S’il n’était pas déjà écrevisse, il rougirait certainement de tous ces potins. Le fils du doyen, vous pensez… Moi aussi, j’ai les oreilles qui sifflent. Le cours s’achève sans que j’aie pris en note une seule phrase complète. L’atmosphère qui règne dans cet amphi me donne la nausée. Je sors bon dernier, longtemps après les autres.

Et quelqu’un m’attend à la sortie de l’amphi, droit comme la justice. Costume, cravate, chaussures cirées qui miroitent… Je pense que je vois de qui tient notre Tom… C’est la même marque de fabrique, on dirait. Le doyen s’approche, il ne sourit pas. Ça ne me fait pas rire non plus, remarque. Maman…

Suivez-moi, dit-il.

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