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Author: Lirulin
Fiction Rated: T - French - Romance/Drama - Reviews: 5 - Published: 01-16-07 - Updated: 03-01-07 - id:2305152

Merci pour vos reviews :)

Bises d'Irlande,

Liru

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Menteur contre Winner

Chapitre 4

« Rien n’est jamais acquis

A l’homme ni sa force

Ni sa faiblesse ni son cœur…»

Aragon

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Ma famille m’avait envoyé une lettre, et je l’avais trouvée alors que je m’apprêtais à partir pour la fac. Je l’avais donc glissée dans mon sac, me réservant le plaisir de l’ouvrir pour plus tard. J’avais failli l’ouvrir pendant le cours de grammaire, mais je m’étais raisonné. Il continuait à pleuvoir à verse dehors, et le blues m’avait envahi à mesure que le ciel matinal s’assombrissait. Par la fenêtre de l’amphi, la circulation continuait à grouiller derrière les traits de pluie qui rayaient la vitre. Le bas de mon jean et mes chaussettes étaient encore trempés d’avoir marché dans l’eau. Mes cheveux aussi. Où était passée l’Irlande de mes rêves, celle des vertes prairies à moutons sous le ciel lumineux ? Probablement quelque part dans ces stupides cartes postales.

Ce ciel noir et les visages sérieux des étudiants annonçaient quelque événement funeste. Je sortis de l’amphi bon dernier, distrait par la lettre que je m’apprêtais à ouvrir, cédant au besoin impérieux d’avoir des nouvelles. Etonnant comme cette lettre se rapprochait du cadeau de Noël… pensai-je en décollant le rabat de l’enveloppe. Tom, qui attendait là avec ses sempiternels amis, suivit des yeux mon geste d’un air inquiet. Je remis la lettre dans ma poche, sentant des regards pesants converger vers moi. Encore l’asperge de la dernière fois, tout aussi déplaisante.

Viens avec nous, dit l’asperge d’un ton des plus sérieux.

Les autres avaient l’air tellement hostiles que je mis un instant à accepter, pétrifié de surprise. Encore un jour à la con. L’envie insistante de rentrer en France me fit de nouveau frémir. Après tout, Tom était avec eux, alors qu’est-ce que je risquais ? Les jeunes gens se mirent en route sans se presser, traversant la fac d’un bout à l’autre avant d’entrer dans une salle déserte. Puis ils s’assirent sur les tables nonchalamment, observant le type qui m’escortait et moi-même, qui étions restés debout. Il allait falloir m’expliquer.

Je crois que tu sais déjà ce qui nous amène ici aujourd’hui, commença celui qui était resté debout. Tu as dépassé les limites en répandant ces bruits de couloir sur Lenny. Il est normal que nous te mettions une bonne correction. Histoire de t’apprendre un peu la vie.

Les autres hochèrent la tête, apparemment résolus à me remettre dans le droit chemin. Leur sérieux avait quelque chose de comique, comme s’ils étaient convaincus qu’il s’agissait d’une mesure pédagogique mûrement réfléchie. Un cercle de futurs profs me toisait dans toute sa sagesse. Ils voulaient que je sois persuadé du bien-fondé de la chose. On aurait dit mes parents, quand je faisais des bêtises, petit. Ce souvenir me fit rire un peu, malgré l’intuition étrange qu’ils ne blaguaient pas.

Tu recevras donc cinquante coups du dictionnaire ici présent, fit le grand dadais qui était assis à côté de Tom en désignant l’énorme dico anglais-irlandais qui trônait sur le bureau du prof. J’espère que tu trouves toujours ça drôle, parce qu’on va commencer à s’amuser.

Ecoutez, je sais que vous êtes persuadés que ce n’est que justice, mais ce n’est pas moi qui ai répandu cette rumeur. Vous croyez vraiment que je me vanterais d’un truc pareil ? Je veux dire, ce n’est pas à mon honneur, tout ça, non ?

Le jury délibéra un instant, à voix basse.

Tu as toi-même admis que tu l’avais fait. Maintenant, il est l’heure de t’amender. Les excuses ne suffisent pas, dit la seule jeune fille d’un ton sans réplique.

Puisque je vous dis que je n’ai rien fait ! fis-je, impatienté par cette mise en scène.

Allez, mets les mains sur le mur, dépêche-toi, fit la jeune fille, inflexible. Garde tes jérémiades pour quand tu auras vraiment une raison de te plaindre.

J’ai dit NON, répliquai-je en me dirigeant vers la porte.

J’étais en train de les maudire tous autant qu’ils étaient lorsque le dico s’abattit sur ma tête dans un bruit éloquent.

Tu ne vas nulle part, fit le type qui tenait le dico. Dépêche-toi de faire ce que dit cette fille.

Mais je…

Le dico me tomba encore sur le crâne, me faisant sérieusement voir des étoiles cette fois. Je m’exécutai donc, sentant venir la raclée de ma vie. Je n’avais jamais reçu une telle punition jusqu’à présent, malgré toutes mes conneries qui rendaient mes parents totalement fous de rage. Les coups sur mon postérieur ne faiblissaient pas, et je me sentis assez ridicule de la façon dont ils me punissaient. Leur raisonnement était que je me conduisais comme un gamin irresponsable, et que j’allais donc être puni comme tel. Selon eux, ils me rendaient service. Au bout de dix coups, le dico changea de mains. Chaque coup me faisait reculer sous le choc, et la douleur devenait peu à peu horrible. Mes yeux et mon nez se mirent à couler sans que je ne puisse m’en empêcher. Il se passa un éternité avant que le châtiment ne prenne fin. Dire que j’étais innocent, en plus, me répétais-je en jetant un regard plein de larmes aux jeunes gens.

Je pouvais à peine tenir debout tellement mon postérieur était douloureux. Le petit groupe se leva et m’abandonna à mon triste sort. Tom ne releva pas les yeux en s’en allant. Je restai un moment à penser à son expression. On aurait vraiment dit qu’il était désolé pour moi. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir empêché ses amis de me mettre cette fessée mémorable ? La façon dont il me suivait des yeux me manquait. Son regard sur moi me donnait tellement d’assurance… A présent, la fac me semblait être déserte. Plus de lutin apparaissant spontanément pour me voler mes cours. Je n’aurais pas dû me complaire dans ce jeu, pensai-je en vérifiant d’une main hésitante que ma fesse gauche était toujours en un seul morceau.

Des étudiants passèrent en jetant un œil interrogatif sur ce geste incongru (voire déplacé ?). Soudain ma posture de petit vieux cagneux m’apparut, et me tira un sourire. Au milieu de ses amis, il avait l’air presque encore plus classe que d’habitude, Tom. Ses yeux mélancoliques et sa dégaine de jeune premier m’avaient frappé maintenant qu’il était hors de portée. Une certaine fierté, qu’il n’avait pas lorsqu’il se trouvait sans ses amis, changeait son attitude. J’aurais dû le prendre plus au sérieux… Des regrets, trop tard, malheureusement, pour revenir en arrière… Trop tard…

J’allais m’en aller lorsque la porte s’ouvrit, avant que ma main ait touché la poignée.

Julien, fit-il, aussi surpris que moi.

Il y eut un gros silence pendant qu’il cherchait ses mots.

Je suis désolé, finis-je par dire. Pour tout, depuis le début…

Il referma la porte derrière lui, avec un léger soupir.

On ne va pas reparler de cette malheureuse tasse de thé, grogna-t-il.

Je me tus un instant, sentant qu’il fallait tout avouer. Peut-être ne serait-il pas trop tard pour des excuses ?

Je ne parle pas de ça, mais de ton beau-père… commençais-je.

Mon beau-père ? répéta-t-il, se grattant la tête et me regardant intensément.

Depuis le début, tout le monde est au courant pour nous deux, et lui aussi. Il m’a dit que si je ne m’occupais pas de toi, après cette histoire de thé, il a dit que je serais renvoyé de la fac.

Tom baissa les yeux, frappé par l’énormité de la chose, et devenant très rouge.

Tout était faux, murmura-t-il avec une grimace. J’y ai cru, vraiment…

C’était aussi affreux que de dire à un enfant que le père Noël n’existe pas. Surtout à ce moment où la tendresse que j’avais pour lui se révélait lentement. Je passai la main dans ses cheveux bruns, ayant l’impression d’être le dernier des salauds. Il la chassa aussitôt, levant un regard rageur sur moi.

Mais quel con je fais, putain, fit-il en passant ses mains sur sa figure.

Je ne me sentis vraiment pas fier de moi, à cet instant. Peut-être aurait-il fallu ne rien dire ? Mais ce secret aurait trop pesé sur ma conscience. Il fallait malgré tout parvenir à la vérité, avant toute autre chose.

Alors c’est ce qui compte le plus pour toi ? Tes études ? finit-il par dire. J’ai de la peine à le croire. Il fallait que tu sois vraiment au désespoir pour croire mon beau-père sur parole, pauvre crétin. Il n’a jamais eu le pouvoir de te mettre à la porte de façon aussi arbitraire.

Tom, écoute, les choses ont changé depuis ce moment-là. Tu es vraiment un ami, maintenant. Tu le sais, protestai-je.

Un ami, tu plaisantes ? Tu t’es servi de moi, soupira-t-il. Comment pensais-tu que j’allais réagir ? Tout le monde me traite comme ça, comme si j’étais … Pourquoi jamais personne ne me prend au sérieux ?

Je l’écoutai se lamenter, me sentant plus coupable que jamais. Irréparable.

Tu vas me manquer, fis-je après un temps. Je sais que j’ai eu tort, mais j’ai jamais voulu te faire de mal. Et puis… Je ne suis pas vraiment attiré par les garçons, même si… Mais toi, ce n’était pas pareil. Tu es une exception.

N’essaie pas de te justifier, répondit-il après réflexion. Je n’ai rien de spécial, c’était juste l’occasion. Je devrais peut-être laisser tomber, chercher une copine. Ça serait tellement plus simple.

Mauvaise idée, fis-je avec un soupir, fatigué d’avoir autant parlé.

Désagréable impression, penser à l’effet que devait produire sur ces dames ses grands yeux noirs. Nous restâmes un moment sans rien ajouter. Nous étions redevenus des étrangers. L’histoire se finissait là. Outre la douleur et le ridicule de ma punition, je me sentais abandonné, vaincu par la situation. A quoi bon expliquer quand il est si facile de mentir ?

Je ne sais pas si tu as répandu cette rumeur, mais en tout cas, tu auras mérité ta punition, répliqua finalement Tom en relevant ses beaux yeux noirs sur moi. Mais une chose est sûre : tu ne vas pas me manquer, Julien.

Après m’avoir ainsi poignardé, il sortit de la salle, cette fois pour ne pas revenir.

--

Par un beau samedi matin d’hiver, Daniel emmenait Rory chez le médecin, lorsqu’il tomba nez à nez avec celui qu’il cherchait à joindre au téléphone depuis une semaine.

Eh bien, on peut dire que tu n’aimes pas faire de nouvelles rencontres, soupira-t-il.

Désolé, s’excusa piteusement son baby sitter. Qui était-ce ?

Viens, je vais t’expliquer en route, fit le Prince Charmant en reprenant sa marche vers le cabinet médical. C’était la maman de Rory. Comme elle a fini sa cure et qu’elle s’est bien stabilisée, je dirais, on a décidé de partager la garde. Je pense que c’est mieux pour tout le monde qu’elle puisse élever son fils elle aussi, tu vois…

Vous vous êtes séparés il y a longtemps ? fit Tom.

On a divorcé il y a un an environ. Comme nous venions des Etats-Unis, ce n’était pas pour nous une chose aussi bizarre que les gens d’ici le croient. Elle déraillait depuis assez longtemps, et ça devenait difficile de l’avoir à la maison avec le bébé, expliqua Daniel.

Tom acquiesça, appréciant ces explications à leur juste valeur. Il était assez rare que l’on parle de ce genre de choses, par ici. Mais peut-être que pour un américain, ce n’était pas un tel tabou ?

Pendant un long moment, après avoir décroché, elle est venue voir Rory à la maison, bien qu’elle ait été interdite de visite. Mais elle avait vraiment changé, je pense, et c’est ce qu’elle voulait vraiment. Elle a fait beaucoup d’efforts pour ça.

Tom hocha la tête, ne sachant pas quoi répondre. Etre dans la confidence n’était pas rien. En Irlande, on ne parle pas de ces choses-là à son babysitter. On en parle aux proches, par contre.

J’aurais dû t’en parler, désolé, s’excusa Daniel avec un sourire. Maintenant, tu sais tout. Ce soir, je vais déposer Rory chez ma mère, et on pourra se voir, si tu veux.

D’accord, accepta Tom en sentant le sang lui monter à la figure.

Je te vois ce soir à la maison ? Je vais essayer de cuisiner quelque chose… En espérant que ce soit mangeable !

Ils sourirent par-dessus la poussette, avant d’être interrompus par les pleurs du petit. Daniel finit par s’en aller dans une direction et Tom dans l’autre, le cœur battant.

Le soir même, ils étaient enfin seuls devant un dîner acheté au restaurant à emporter chinois du coin de la rue. L’odeur de brûlé dans la cuisine attestait de la tentative de dîner cuisiné. Ils regardèrent un match de foot gaëlique en mangeant et parlèrent peu. Pourtant ce fut le meilleur dîner possible aux yeux de Tom. Tard dans la soirée, lorsque le match prit fin, ils restèrent les yeux dans les yeux un long moment, heureux. Mais aucun des deux n’osa prendre l’initiative. Daniel finit par se lever du canapé où Tom passerait la nuit et lui dit bonsoir. Il referma la porte de sa chambre derrière lui et Tom s’allongea en songeant à ce qu’il venait de rater… Il fut tenté de le rejoindre dans son lit mais eut soudain la pensée que Daniel avait refusé ses avances et que la porte refermée soigneusement le prouvait. Derrière la porte, sous sa couette, Daniel menait à peu de chose près le même raisonnement.

--

Ça faisait maintenant un peu plus d’une semaine que je séchais les cours, l’âme en peine et le postérieur en miettes. Le ciel gris ne laissait présager aucune amélioration de ma situation. La télévision, l’affligeante télévision irlandaise, non plus. Dimitri, qui revenait de son travail au café, me jeta un regard impatient. Elle soupira que j’étais encore devant la télé, que je ruinais mes études, mon moral, mes relations, bref : il fallait que je fasse quelque chose, absolument. Comme par exemple retourner au derniers cours de la journée que j’étais en train de manquer. J’entendis la porte d’entrée claquer derrière Max, qui rentrait comme par hasard du boulot, lui aussi… Dimitri sortit son tablier de son sac d’un geste nerveux, me toisant sans plaisanter. On dirait que je dérange… Je comprends enfin.

Tu as raison, Dimitri, comme d’habitude, dis-je en me levant du sofa et en attrapant mon sac de cours au passage. Amusez-vous bien.

Elle me suit des yeux, furibonde, sûrement prête à mordre. Je croise Max dans l’entrée et je fais claquer la porte derrière moi. Le pauvre reste avec ses salutations en l’air. Je marche à grands pas dans la rue, rageur sans savoir pourquoi. J’en ai marre que cette bolchévique ait toujours raison. J’en ai marre de tout, de cette fac, de cette ville, de ce temps… Je suis hors de moi mais je retourne à la fac aveuglément, et la fureur l’emporte sur mes hésitations. Je suis allé si vite que j’arrive largement en avance. Il me faut un café. J’entre dans la cafétéria sans un regard pour les étudiants paisibles qui bossent ou fainéantent là. Je vais droit à la machine à café et puis je regarde le liquide brun couler dans un gobelet dans un bruit caractéristique.

Eh ? ça va ? me demande une fille en agrippant mon bras. Tu sais, on s’était trompés, l’autre jour. On s’excuse.

C’est elle, l’une de ceux qui m’ont flanqué la branlée de ma vie à coups de dictionnaire. Quelle humiliation… Et devant Tom, en plus. Je les déteste tous autant qu’ils sont. Je m’apprête à l’envoyer balader avec tout le venin qu’il me reste, lorsque je vois Tom assis parmi eux, me tournant le dos. Et si… ça s’était un peu tassé ? S’il m’avait un tout petit peu pardonné ? Impossible à dire même si sa tête brune oscille pendant qu’il discute avec ses amis. La jeune fille m’invite à leur table et je la suis en pensant intensément à ce que je vais trouver à lui dire. Qu’est-ce que je peux lui dire de plus, sincèrement ? Je ne sais même pas ce que je ressens. Je prends place parmi eux sans arriver à relever les yeux, frappé du plus terrible accès de timidité de ma vie. J’ai beau avoir devant moi des étudiants d’apparence très banale, je sais que ce sont des psychopathes. Et que Tom est parmi eux.

Lorsque je parviens à surmonter le choc, celui que je vois devant moi n’est pas Tom. Tom ne sourit pas si familièrement. Tom n’a pas les yeux bleus, ni les cheveux en bataille. Tom ne fume pas cette marque de cigarettes et surtout, il n’a pas l’air d’un grand gamin fanfaron. Je suis stupéfait. Je n’en finis pas de comparer les deux personnages pour me convaincre que ce n’est pas Tom. C’est un sacré coup. Je me remets lentement tandis qu’il sourit sans réserve de ma surprise. Les autres aussi trouvent ça très drôle. Je sens que je rougis jusqu’aux oreilles, je suis pris la main dans le sac. Ils sont à présent persuadés que je suis amoureux transi de Tom, que je le cherchais et que je l’attendais, ce qui est une hypothèse vraisemblable. C’est la seconde plus grande honte de ma vie, après le moment où je me suis mis à pleurer comme un bébé devant eux, au trente-sixième coup de dico.

Je me lève de ma chaise et une force impérieuse m’entraîne loin de mon café, de mon sac, de leurs figures rieuses. Je marche si vite que je cours presque et je percute plusieurs étudiants sur mon passage. Je ne sais pas ce qui m’arrive mais je sens que mon cœur va imploser dans ma poitrine. Je vais m’enfermer dans les toilettes les plus proches. Ma tête est douloureuse et mes yeux fondent dans leurs orbites, c’est mon premier vrai chagrin d’amour. Ca me lessive l’esprit, me laissant avec la révélation dérangeante que je suis un imbécile. Mais ça finit par passer, je ne suis pas apaisé mais plutôt épuisé. Je crois que je viens de réaliser que j’ai raté la chance de ma vie, par pure stupidité.

Tu as oublié ton sac, me dit l’avatar de Tom en me le tendant, lorsque je sors des toilettes. Aïe, si tu voyais ta tête…

Je vois très bien ma tête dans le miroir des chiottes, merci. Sale petit morveux. Je prends mon sac de ses mains et il me tend un mouchoir, pure charité.

Je m’appelle Charlie, dit-il en me tendant la main. Je suis le cousin de Lenny.

Comment se fait-il que je ne t’aie jamais vu ?

Je suis en droit, et les bâtiments sont assez éloignés. Et puis j’ai mes propres amis, répond-il avec assurance.

Je ne sais pas quoi ajouter, je suis captivé par l’éclat de ses yeux clairs, et par tout ce que j’y lis de terrible. Mon nez coule encore et je me mouche dans son mouchoir, après avoir serré sa main et pris mon sac.

Tu veux récupérer mon cousin, on dirait ? finit-il par me dire, avec un petit sourire qui fait froid dans le dos. C’est vraiment très facile, tu sais …

Je crois que son mouchoir ne va pas suffire à éponger tout ce qui coule de mes yeux et de mon nez malgré l’effort que je fais pour me contrôler.

Comment je fais ? dis-je d’une voix tremblante.

Il me tend un deuxième mouchoir, patient comme un chat avec la souris qu’il a attrapée. Je sens que je vais souffrir atrocement mais peu m’importe, je ferais tout pour avoir une deuxième chance. Puisque c’est son cousin, il doit sûrement avoir de très bonnes idées.

Tu promets de faire tout ce que je te dis ? dit cette petite peste.

Il faudrait vraiment que je sois au désespoir pour accepter ça, m’entends-je répondre.

Dans ce cas, tu te débrouilleras sans moi, dit-il en haussant les épaules et en tournant les talons.

Attends, je te le promets, c’est bon, dis-je.

Très bien, marché conclu, répond-il en revenant sur ses pas. Tu verras, le plan est d’une simplicité enfantine. Il suffit que tu fasses semblant de sortir avec moi.

Je soupire en entendant cette idée stupide, las de ces petits jeux qui risquent d’envenimer encore la situation, si c’est possible. Ça me fatigue d’avance.

Charlie, c’est évident que ça ne va pas marcher. Qui va croire que nous sortons ensemble pour de vrai, hein ? Tu as quel âge ?

J’ai mes dix-huit ans, fait-il fièrement. Pourquoi, tu te crois trop bien pour moi ?

Mais non, mais… C’est pas crédible, voilà.

Tu ne sais rien de la jalousie de Lenny pour moi. Partout où il s’est planté, j’ai réussi. J’ai toujours eu ce qu’il voulait. Maintenant, je vais avoir ce dont il ne veut plus. Ça va le rendre fou !

C’est possible. Mais il se peut aussi qu’il s’en moque éperdûment, dis-je.

Mais il y a aussi des chances pour que ça marche très bien, poursuit-il sur le ton de la conversation. De toute façon, qu’est-ce que tu ferais pour le récupérer, tout seul ? Ramper à ses pieds et pleurnicher des excuses ?

Il hausse un sourcil amusé et je sens ma figure chauffer une fois de plus. Il y a vraiment des baffes qui se perdent… Si seulement j’avais une réplique intelligente, là, maintenant. Mais non, ce soir, à minuit, je saurai ce qu’il faut répondre à ce petit crétin. J’ai comme qui dirait l’esprit de l’escalier…

Admets-le, tu n’as rien à perdre. Même si ça ne suffit pas à te le rendre, je te garantis que ça va lui peser, qu’il va y penser un moment avant d’arriver à se débarrasser de l’idée.

Je parviens de moins en moins à peser le pour et le contre, je crois que je suis trop fatigué. Mais plus il s’explique, et plus j’ai l’impression qu’il a parfaitement raison. C’est prendre le risque de perdre Tom, mais après tout, c’est aussi ma dernière carte. Je soupire, j’ai oublié ce qui ne me plaisait pas dans cette affaire. J’ai bien envie de tenter le tout pour le tout, mais il y a quelque chose qui ne sent pas très bon dans cette histoire… Mais quoi, exactement ?

Il me dévisage patiemment, et ses yeux sont étonnamment brillants dans sa figure pâle. Un demi-sourire des plus retors étire un seul côté de ses lèvres fines. J’ai l’intuition que ce type est une bombe à retardement mais je ne saurais pas dire pourquoi. Tout ce que je sais, c’est que ce sourire-là ne va pas plaire à quelqu’un…

Alors ? me demande-t-il finalement.

Dans quel engrenage suis-je en train de passer le doigt ?

D’accord. On peut essayer, dis-je, pas tranquille.

--

Tom rentrait de chez John à qui il avait emprunté des cours pour les recopier. John avait essayé de le convaincre de revenir à la fac, une fois encore. Il avait parfaitement raison, ce n’était pas sérieux de sécher les cours pour faire du baby-sitting, après tout. Daniel rentrait toujours tard et il s’endormait presque aussitôt. Quant à Rory, il exigeait toute son attention, et il était pratiquement impossible de se concentrer sur autre chose quand il était là. Une dernière nuit, et après je rentre, se dit Tom en essayant de faire rentrer la clef dans la serrure machinalement. La clef se heurtait à l’intérieur sans parvenir à tourner, bloquée dans son mouvement. Tom la ressortit, surpris, et essaya de nouveau, sans plus de résultat. Quelque chose devait être cassé dans la serrure, ou bien … ? Ou bien la serrure avait été changée, comprit-il.

Après un instant de réflexion il décida de sonner, il était possible que Daniel ait fait changer les verrous pour une raison ou pour une autre. Des pas de l’autre côté de la porte confirmèrent cette hypothèse, effectivement Daniel avait dû l’attendre pour lui ouvrir.

Encore toi ? fit la jeune femme blonde qu’il avait rencontrée un matin. J’étais sûre que tu reviendrais…

Eh bien… Oui, pour Rory, balbutia Tom, décontenancé.

Daniel ne t’a donc rien dit, répondit-elle avec un charmant sourire. Maintenant, c’est moi qui vais m’occuper de mon fils, alors nous n’aurons plus besoin de tes services.

Vraiment ?

Oui, nous avons décidé de nous remettre ensemble, expliqua-t-elle. Je te remercie pour ton aide, Tom. Nous n’aurions pas réussi à remettre les choses à plat si nous n’avions pas eu un peu de temps pour nous.

Elle avait l’air angélique, blonde et pâle comme un mannequin dans une publicité pour lait maternel. Rory babillait dans le salon de contentement et elle resplendissait dans sa robe blanche à jours. Manifestement Daniel ne lui avait rien dit, et elle lui souriait sans arrière pensée. Tom lui rendit les clefs que Daniel lui avait données d’un geste embarrassé.

Ah oui, nous avons fait changer les serrures, dit-elle en reprenant le trousseau. Regarde, c’est un verrou bien sécurisé !

Effectivement, ce nouveau verrou aurait pu défendre les coffres de la Banque d’Irlande à lui tout seul. Pas moins de cinq barres d’acier assuraient la fermeture de la porte. Logique, puisque l’ancien était plutôt usé.

Bon, alors je vais vous souhaiter bonne chance, dit Tom, vaincu par cet aperçu de la famille idéale.

Molly lui serra chaleureusement la main et le suivit des yeux dans le couloir jusqu’à l’ascenseur. Comment était-ce possible ? songea le malheureux Tom une fois à l’intérieur. Comment l’avoir remplacé aussi rapidement ? Comment avoir eu l’idée de changer les serrures pour l’empêcher d’entrer ? C’était une mesure tellement radicale qu’il avait peine à croire que Daniel l’ait prise contre lui. Bien que l’ancien verrou soit peu sûr, il paraissait vraisemblable que Daniel l’ait changé pour lui interdire l’entrée. Tom remonta dans sa voiture avec une douleur sourde logée entre ses tempes. Il avait l’impression d’avoir rêvé tout ça. Jamais il n’aurait de famille à lui et encore moins d’enfant à s’occuper. Cet espoir était tellement vain que même Molly ne s’était aperçue de rien.

--

Erratum : Charlie est bien le cousin de Tom. Desolee.

Et aussi, Tom a ete nomme ainsi par Julien au debut de l'histoire alors que ce n'est pas le moins du monde son nom. Il faut croire qu'il n'aimait pas des masses son prenom...



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