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In nomine tuo
(Cyan)
Note : De nouveau, écrit pour l’anniversaire de Leippya :3
La chute est longue, longue, longue, infinie, la Mort l’attend en bas, les bras ouverts. Cyan lui tend la main. Lorsqu’il ouvre les paupières, un visage inconnu au-dessus de lui, jeune et satisfait. Il n’a jamais pensé que la Mort pouvait avoir les yeux si bleus, si flous.
« Je t’ai sauvé, Voleur, tu m’appartiens », entend-t-il.
Les lèvres bougent, Cyan les voit former son nom, le vrai, celui avec lequel il est né, celui qui détient tout pouvoir.
« Tu m’appartiens. »
Les jardins de l’Académie étaient plus grands, plus beaux, plus florissants que ceux du palais impérial, ou même du Grand Temple. L’on prétendait que toutes les espèces végétales du monde y poussaient, que chaque oiseau à un moment où un autre y avait niché. Les murs y étaient si hauts, la barrière magique de protection si forte que nul ne pouvait y pénétrer sans y être mené par un mage.
La première fois que Cyan avait tenté d’y entrer, il était jeune, arrogant, stimulé par les encouragements admiratifs de ses camarades de vols. Il y avait perdu son véritable nom, sa liberté. Il y avait gagné une cicatrice impressionnante sur le flanc, et Lapis Lazuli.
Souple et silencieux, il sauta de la branche du chêne qui le portait pour atterrir dans l’herbe verte et dense. À cette distance des bâtiments de l’Académie, nul ne le verrait, mais par habitude il se dissimula dans les ombres mouvantes des arbres. Guidé par un simple sort de localisation offert au vent, il mit peu de temps à découvrir Lapis Lazuli.
Ce dernier, débarrassé de sa cape de novice, abandonnée à terre avec négligence, se tenait debout au milieu d’une tâche de soleil, les yeux fermés. La concentration de magie élémentale qui l’entourait aurait donné mal au crâne à n’importe qui, mais non loin, une souche creuse, un ruisseau et un terrier servaient de conducteur à trois des quatre éléments, en portaient presque tout l’impact.
Cyan dissimula un peu mieux sa présence.
Lapis n’était pas le plus puissant des mages, loin de là. Sa force brute ne valait certainement pas grand-chose, mais il possédait une qualité que Cyan n’avait jusque-là trouvé chez personne d’autre : il comprenait la magie, son fonctionnement, ses caprices, son absence de limites. En trois ans de « servitude » auprès de lui, Cyan avait assisté à la création de dizaines de sorts, avait vu Lapis briser et remanier toutes les règles de magie que Cyan avait apprises dans sa vie.
Le vrai nom de Lapis devait s’apparenter au Chaos. Un jour, il lâcherait ce chaos sur le monde et Cyan serait dans son ombre pour le protéger de tout ce contre quoi la magie ne pouvait rien.
Il attendit, sans impatience, que Lapis ait terminé ses exercices. Cyan doutait que lesdits exercices étaient donnés par l’Académie. Il doutait même que les Autorités Supérieures, si elles avaient la moindre idée qu’un simple novice était capable d’associer ainsi deux éléments différents, n’interdisent pas ce genre de manipulation.
Regarder Lapis Lazuli se fondre dans la magie, servir de vaisseau, de trait d’union entre l’intangibilité de l’air et la solidité de la terre, entre l’eau guérisseuse et le feu destructeur, n’avait pas de prix.
Puis, tel un vol d’oiseaux effarouchés, tous les éléments s’évaporèrent et Lapis se retourna.
« Cyan ? »
Cyan esquissa un sourire, sortit de l’ombre pour le rejoindre dans la lumière. Lapis, agité, vint à sa rencontre.
« Cyan ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu es fou ?
– Si peu…
– S’ils t’ont senti entrer…
– Ton manque de foi me blesse. »
Lapis le foudroya du regard, Cyan lui sourit et appela à lui le fruit de son dernier vol. Le livre pesait lourd dans ses mains, la couleur rouge de sa couverture réveilla la douleur de la blessure qui déchirait sa cuisse, mais la lueur de joie dans les yeux de Lapis effaça la terreur de son interminable fuite de la Bibliothèque des Sacres.
« Encore un ! » s’exclama Lapis, les mains avides.
Mais alors même que son regard caressait virtuellement les pages, Lapis s’en arracha, tourna les yeux vers Cyan.
« Cela fait deux semaines que je t’attends, dit-il d’un ton de reproche. Où étais-tu ? »
Là, l’inquiétude, l’anxiété même, maladroitement dissimulées dans sa voix.
« J’avais des choses à faire, répondit Cyan.
– Plus importantes que de venir m’apporter ce que je t’ai demandé ? »
Plus importantes que de venir me voir ? entendait Cyan.
« Je n’ai pas pu me libérer plus tôt. »
Lapis le fixait avec suspicion, une main agrippée au livre comme si l’on allait le lui arracher, les doigts de l’autre s’agitaient et Cyan réalisa trop tard qu’il ne s’agissait pas d’un geste nerveux.
« Tu es blessé ! » s’exclama Lapis.
La douleur se réveilla de nouveau, il était trop tôt pour sortir, trop tôt pour escalader des murs et pénétrer dans des jardins imprenables, mais Cyan ne pouvait se résoudre à rester loin de Lapis plus longtemps.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tu as mal ? C’est à cause de moi ?
– J’ai d’autres clients », répondit Cyan pour éviter de mentir directement.
Lapis secoua la tête sans commenter. De nouveau, ses doigts dansèrent dans l’air ; Cyan sentit les éléments se rassembler sans efforts, assista au mariage de l’eau et de l’air.
« Laisse-toi faire », ordonna Lapis.
Il ne sentit rien, rien d’autre que la douleur qui disparut soudain. Il appuya d’un doigt sur sa blessure.
« Alors ?
– Plus rien, fit Cyan, impressionné.
– Ah ! Je savais que ça fonctionnerait, triompha Lapis.
– … tu viens d’expérimenter sur moi.
– L’eau pour réparer, l’air pour effacer la douleur de l’esprit ; il n’y avait pas de raison que ça ne marche pas mais je n’ai pas eu l’occasion de tester sur des plaies assez importantes pour que cela soit confirmé. »
Il hocha la tête d’un air entendu, puis s’en prit de nouveau à Cyan :
« Fais attention ! Je ne t’ai pas sauvé pour que tu te fasses tuer ailleurs ! Tu m’appartiens, lui rappela-t-il obstinément.
– Je t’appartiens », acquiesça doucement Cyan.
Il ne comprenait pas vraiment pourquoi Lapis Lazuli ne s’était pas rendu compte que la Dette avait été remboursée des mois plus tôt. Cyan l’avait su, immédiatement, mais Lapis ne semblait pas en avoir conscience.
Cela lui convenait parfaitement.
Ce n’était pas comme s’il mentait. Cyan lui appartenait, corps et nom, âme et coeur.
Et un jour, le contraire serait aussi vrai. Cyan y veillait.
Il ne lui manquait plus que le nom.
(fin)
dimanche 21 octobre 2007