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Author: Feelation
Fiction Rated: K+ - French - Romance - Reviews: 4 - Published: 02-11-07 - Updated: 02-11-07 - Complete - id:2318232

Bonjour! Voici une petite nouvelle qui vient tout juste de naître.

Tracklist:

La rue Kétanou - La rue qu'est t'a nous.

La rue Kétanou - Les hommes que j'aime.

Les paroles de ces deux chansons sont utilisées dans ce texte.

Bonne lecture!

NB: le nom de "Keja" est un nom tzigane, donc le "j" se prononce "y"!


La Bohème

- Tu vois bien qu’on est perdu !!cria pour une énième fois mon compagnon.

Oui, j’avoue, cela doit faire au moins trois heures que nous marchons, ou plutôt que nous errons dans cette forêt. Au départ, nous étions avec d’autres amis, garçons et filles confondus, et nous devions nous rendre dans je ne sais quelle fête à la mode maintenant, en pleine nature (enfin, en pleine nature, ne veut pas dire exhibitionnisme…) et en voulant prendre un raccourcis, je nous ai perdu moi et Clément, mon meilleur ami. Il est claustrophobe et hypocondriaque. Et là, il panique complètement.

-Allez, s’il te plaît ! On s’arrête et j’appelle mes parents.

-‘Servirait à quoi, ils nous trouveront pas.

Un nouveau cri, suivit de mon rire. J’aime à le charrier sur des bêtises de ce genre, et naïf comme il est, il plonge dedans la tête la première.

-On avance encore un peu, et si on trouve rien ou personne, j’appelle les flics, je te le promets, mais te mets pas à pleurer.

-D’accord.

Silence. Dans l’obscurité, j’arrive presque à voir son cerveau qui travaille et retravaille sur la situation. Je souris jusqu’à ce que sa main prenne la mienne et qu’il me force à m’arrêter.

-Mais imagine qu’il y ait un psychopathe dans le coin, il va nous voir et nous tuer tout les deux !!

-Tu devrais arrêter de regarder des films d’horreur.

-Oui, mais imagine qu’on nous retrouve mort demain, violés et éviscérés !!

-Bah, dis toi qu’on aura pas eut la plus belle mort du monde. Tais toi et arrête d’imaginer.

Combien de fois avais-je du dire « arrête »… Du bruit, il y avait du bruit. Comme une musique lointaine, et des éclats de rire. Je sens sa main serrer la mienne encore plus fort. J’avoue que je commence aussi à avoir peur, surtout pour lui. Si fragile, pauvre enfant. Mais je continue de marcher dans le noir, nos pas bercés par les craquements des feuilles mortes et des branches sèches. Nous marchons, encore et encore. Toujours nous marchons. Je sens qu’il a envie de pleurer, qu’il a peur.

- Dis Clément, dans tout tes problèmes psychologiques, y a pas aussi paranoïa ?

- Si pourquoi ?

- Tu me l’avais pas dit.

- J’pensais que tu l’avais vu quand même.

-Je te protège si jamais il nous arrive quelque chose.

-Oh merci, je suis honoré.

Une tape derrière la tête. Sale gosse. Il a deux ans de moins que moi, mais parfois il peut en avoir dix de moins. Il s’arrête encore et tira sur ma main.

-Quoi encore ?

-Regarde à droite de la lumière.

Et la musique et les bruits qui s’intensifient.

-Bon Clément, j’ai pas envie d’aller là bas.

-Oui, mais y a peut-être des personnes qui nous aideront !

- T’as plus peur ?

-Tu m’as dit que…

-Ouais, c’est bon on y va.

Il m’exaspère. On part vers la droite, et effectivement, on pourrait presque sentir la chaleur d’un feu. On débouche sur une clairière, et là, j’ai l’impression de tomber des années en arrière, peut-être des siècles. Un camp de bohémiens. Je tourne la tête vers Clément, il a un air complètement émerveillé. Bon au moins, il fera pas une crise de nerf… Mon regard se tourne à nouveau vers notre découverte. Un feu immense, brûlant comme l’enfer, le bois craquant en de petites gerbes de cendre. Plusieurs roulottes comme on aurait pu voir dans des téléfilms, mais cette fois, ce n’était ni du décor, ni du papier mâché. En bois, décorées de rouge, de vert, de bleu, d’or. Des chevaux qui paissent ça et là, sans se soucier du bruit, des jeunes enfants qui courent, qui jouent, plusieurs personnes sont assises autour du feu et chantent, d’autres jouent une musique d’une bohême magnifique, accompagnant les pas de danse d’une silhouette fine, dans l’ombre se mêle à celle du feu, tout cela rythmé sur les battements de mains des spectateurs-chanteurs.

Clément me reprend la main, et m’entraîne vers eux. Je me montre réticent, ces personnes ne veulent peut-être pas que nous les dérangions, et je lui montre mon mécontentement en le regardant froidement. Mais son vœux semble s’exaucer quand les enfants nous attrapent les bras, et les mains pour nous tirer vers des bancs juste à coté de toute cette grande famille. Ceux qui sont assis nous regardent avec un sourire, on nous tend deux verres de vin, on nous propose même des fruits. Je refuse les fruits mais le vin me semble presque obligé dans ce genre de situation, et je reste toujours tendu et gêné d’être là, alors que Clément accepte gaiement. Ils reprennent leur chant comme si rien ne s’était passé. Mon ami m’attrape par le cou et me murmure :

-Tu as eut raison de nous perdre, c’est beaucoup mieux ici que dans cette fête !

Au moins, s’il est heureux c’est le principal, il oublie un peu toutes ses difficultés psychologiques et physiques. Oui, il est aussi asthmatique, et diabétique. Et moi, je le protège depuis toujours.

Mon regard se porte vers le ou la danseur/danseuse. A vrai dire, d’où je suis, je ne pourrais pas déterminer le sexe de cette personne. Mais son corps se mouvait comme s’il se trouvait dans son élément naturel, si fin et musclé, ses cheveux d’ébène flottant dans sa nuque à chacun de ses mouvements. Et là, je vis enfin que c’était un garçon quand sa courte tunique se souleva, laissant deviner une poitrine plate et bien dessinée. Il portait aussi une sorte de sarouel, lui arrivant juste en dessous du genoux . Autour de ses poignets, des tatouages que je ne pourrais correctement décrire dans la pénombre, à ses oreilles cliquetaient quelques boucles dorées, et ses pieds nus faisaient se soulever des feuilles mortes. L’orangé du feu, le rougeoiement des flammes dansaient eux aussi sur sa peau brune, et je me demandais comment il faisait pour être dans une osmose complète avec une musique si irrégulière. J’étais presque en transe, si bien que mon verre de vin fut très vite fini. Et à peine finit, tout de suite rempli.

Au point que j’en étais à mon sixième quand le jeune gitan me donna sa main pour que je l’accompagne dans une nouvelle danse. Je refusais catégoriquement, mais Clément m’y poussa. Tiens, il était encore là lui ? Oh, il était partit discuter avec les musiciens, et participait même à leur musique. Quand je fus debout, je titubais légèrement, et j’entendis le rire feutré du jeune garçon. Mes yeux se fixèrent dans les siens, sur son visage, lui que je n’avais pas vu de près. Des yeux d’or, ou plutôt d’un vert doré, une bouche étirée dans un charmant sourire, un nez fin avec un piercing, le tour de ses yeux étaient tatoués, d’ailleurs je voulus y toucher mais me retins. Ils étaient entourés de petits points noirs formant des belles arabesques sur ses paupières et sur ses tempes. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.

Il réussit donc à m’entraîner dans une danse, avec lui, je me sentais maladroit, alors qu’il me tournait autour, m’effleurait, mes yeux suivant avec difficulté son corps se mêlant à la musique, à l’accordéon. Soudain, tous se levèrent, se prirent les mains et se mirent à danser aussi, lui aussi. Et sans les regards des autres je me sentis mieux. Je suivais ses mouvements gracieux, dans leur rapidité, dans leur précision. Je vis même Clément qui dansait avec un des enfants qui nous avaient accueillit. Ils chantaient, ils dansaient, on buvait tous ensemble, ils jouaient avec des instruments fait par eux-même. De la vraie bohème. J’étais aussi heureux que Clément. Nous étions complètement déconnectés d’une certaine réalité, nous nous amusions d’une toute autre façon que les autres. C’était un instant intemporel, magique, j’aurais aimé que rien ne s’arrête…

Puis la musique se stoppa. Ils se rassirent, et moi aussi, le jeune garçon s’asseyant sur mes genoux sans demander le moindre avis. Mes mains me démangeaient de lui prendre la taille. Mais, il le fit de lui-même, prenant mes mains dans les siennes, et les enroulant autour de son ventre. La musique s’éleva à nouveau, dans un autre genre, accordéon, guitares, tambourin. Et ils se mirent tous à chanter. Même celui sur mes genoux, je le sentais aux mouvements de son ventre nu contre mes paumes.

« C'est pas nous qui sommes à la rue
C'est la rue qu’est t’a nous
Nao son en que sou da rua
É a rua que é nossa »

Je ne sais pas quelle heure il est, mais la nuit est avancée, et je suis bercé par cette mélodie que j’ai l’impression de connaître depuis toujours.

« Crevons la sourde oreille
En avant la musique
Chauffe, chauffe, chauffe le soleil
Souffle un vent de panique
Gagnons les causes perdues
Déployons notre jeunesse
Sa fougue et son chahut
Sa rage et sa tendresse »

Il chante seul avec une des gitanes, leurs voix s’accordant parfaitement. Je pose mon front sur son dos, mon corps copiant le mouvement de celui du jeune garçon.

« Les gosses sur les épaules
Les filles par la main
On s'ra triste, on s'ra drôle
Partagez notre chemin
Et vive la bohème
Et vive les voyages
Leurs réponses, leurs problèmes
Peut-être leurs dérapages »

Je fermais les yeux, et je trouvais que leurs paroles s’accordaient parfaitement avec leur mode de vie. Au fond, je les enviais, libres comme l’air, libres de vivre où bon leur semble. Une vie sur les chemins que j’aurais aimé avoir par dessus tout. Des hommes comme on en voit plus maintenant, des vrais Hommes.

« Nous couchons si souvent
Avec la belle étoile
Son amour est vivant
Gonfle notre grande voile

Et grave dans notre voix
L'empreinte des gouttes de pluie
La chaleur et le froid
L'enfer, le paradis »

Et les entendre chanter tous ensemble comme une seule et unique voix, comme des gens qui sont dans la même transe, dans le même état. Des gens qui sont fiers de ce qu’ils sont, qui n’ont pas honte d’être des nomades, d’être la méprise de beaucoup de gens. Ils sont si beaux. Le jeune garçon se leva, prenant ma main, me forçant à me lever et m’emmena plus loin, m’obligeant à laisser Clément seul, mais après avoir jeté un coup d’œil à celui-ci, il était trop occupé à s’amuser qu’à se soucier de moi.

Le bel inconnu m’entraîna jusque dans une autre petite clairière. Les rayons de la lune baignaient tendrement sur l’herbe encore verte, et il y avait un petit ruisseau. Mon dieu, je me rendis compte que je ne connaissais vraiment pas cette forêt. D’ailleurs qui croirait à mes dires une fois revenue à la vie normale ?

Il me regardait avec un sourire aux lèvres, marchant à reculons et il me fit asseoir sur cette herbe légèrement humide. Les évènements s’enchaînèrent à une vitesse vertigineuse… Ses lèvres sur les miennes, des baisers au goût de voyage, un corps brunit par le soleil, où la lune jouait dessus comme s’ils étaient amis. Et moi, je me laissais faire envoûté par le charme de ce garçon tzigane. Tout son corps ressemblait à un appel à la luxure, à un déhanchement pressant. Diable, j’avais envie de l’aimer… Enfant de la terre, et du vent. Fils de la Sainte Sara, mère des gitans. Dans un murmure faible et rauque de désir, je lui demandais son nom. Et pour la première fois, j’entendis sa voix, sa vraie voix.

« Keja »

J’eus l’impression d’entendre la plus belle chose du monde. Une voix feutrée et exotique. Des baisers brûlant qui avait dansé avec lui, la musique, je l’entendais encore, je le voyais encore danser avec félinité et toute la souplesse d’un serpent. D’ailleurs ce serpent m’avait mordu, empoisonné, j’étais à sa merci. Et il ne manqua pas de me le montrer. Son corps se coulant avec sensualité contre le mien, ses mains douces et caressantes, sa bouche au goût de cendre. Ses doigts qui couraient sur ma poitrine. Et je me trouvais à lui faire l’amour, comme si nous connaissions depuis des années, comme si je venais de retrouver un amant de ma jeunesse, le seul amour de toute mon existence. Chaque mouvement de son ventre, de ses hanches, un tourbillon de couleur… Si c’est ça la Bohème, je m’y jette pieds et poings liés. L’extase du nouveau, de ce corps qui m’a attiré dans ses filets, dans son piège de petite araignée dangereuse, les baisers brasiers de ce garçon. L’extase physique, la chaleur, la douleur de l’orgasme. Le garder avec moi, partir avec eux…

« Entre un ange et un démon, ainsi j'aime les hommes que j'aime. »

Je ne me souviens de rien après.

Je me suis éveillé nu dans l’herbe, en entendant les cris de Clément qui me cherchait. Ce que je faisais là, je ne voulais pas essayé de m’en rappeler. Je m’habillais avec lenteur, pour remarquer que le tour de mon nombril était encerclé de petits points noirs. Un sourire se perdit sur mes lèvres, alors que mon meilleur ami se jeta sur moi.

-Je te trouvais pas, j’ai eut peur.

-T’inquiète pas…

-Ils sont partit tôt ce matin, je te trouvais pas, et le garçon m’a donné un sourire pour toi.

-On dira rien aux autres, on dira que c’était un rêve, d’accord ?

-Pourquoi ?

-Parce qu’ils n’ont pas le droit de savoir. Et ils auront trop bu, ils voudront pas nous écouter. Tu as dormi ?

-Un peu…

On retrouva facilement et silencieusement la route. Je restais perdu dans mes pensées, les odeurs, les sons de la nuit restaient ancrés dans mon esprit, le goût de sa peau, son sourire, et sa voix. « Keja » . J’ai envie d’écrire ce nom partout. Mais il l’a fait à ma place, à sa façon, autour de mon nombril. J’entourais les épaules de Clément de mon bras, et on prit le bus pour rentrer.

Notre transport croisa plusieurs roulottes, et nos deux regards se portèrent sur l’extérieur. Oui, c’était eux, évidemment. Clément sourit, et moi je cherchais des yeux celui qui me hantait. Mais rien… C’est triste de voir qu’une personne d’un soir puisse autant me marquer…

On revint Clément et moi à notre vie normale, ne parlant plus de cette aventure, personne n’ayant vu le tatouage autour de mon nombril, personne ne nous ayant demandé où nous avions passé la nuit… Les mois passèrent comme ils ont l’habitude de passer, et je m’ennuie, et je me languis de lui… Je rêve parfois de partir avec eux, et de vivre sans barrière…

Jusqu’au jour où, presque un an après cette soirée, en me promenant avec Clément dans le centre ville, nous vîmes sur la place un petit regroupement de personnes, et une musique que nous connaissions bien. Mon ami me regarda et nous eûmes le même sourire. On alla se joindre à la foule et là, mon poing se serra. C’était eux, et lui surtout. Ils jouaient un morceau que j’étais sur d’avoir entendu l’autre soir, et lui dansait. Sous le ciel gris, il brillait comme un soleil chaud de l’été. Les gens les regardaient certains avec dédain, d’autres complètement emportés par l’atmosphère. Et mes yeux ne quittait pas ce corps que le mien réclamait depuis un an… Il n’avait pas changé, peut-être les cheveux légèrement plus longs, mais le même sourire, la même osmose.

Peu à peu, la foule se dispersa, et Clément m’obligea à rester avec lui pour les saluer. On nous reconnut sans problème, on nous salua chaleureusement, on nous reproposa à boire, on demanda de nos nouvelles. Je restais silencieux à dévorer du regard Keja. Soupire de désespoir…

Nous avons passé la soirée avec eux, le même genre de soirée que la fois dernière, à danser, à boire, à oublier la réalité…

Et maintenant, Clément et moi parcourons les chemins de la Bohème avec eux, à se dire que la rue est à nous, que le monde est à nous, et que nous sommes redevenus de vrais Hommes.



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