| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
Titre : Ma Marie
Auteure : Milenaz
Rating : K+
Résumé : Retrouvailles entre deux amis qui se sont perdus de vue, au hasard, dans un bus strasbourgeois.
Je lui ai rien dit parce qu'elle et moi, on s'est pas parlé pendant plus de six mois. Mais malgré ça, je me suis toujours tenu au courant. Nos sœurs et nos mères se connaissent, alors c'était facile d'avoir des nouvelles. J'aurais préféré les avoir directement à la source, mais on fait comme on peut avec ce qu'on a. Nos chemins s'étaient éloignés, et c'était comme ça. Pourtant, j'ai jamais arrêté de penser à elle.
Ma Marie, ma meilleure amie depuis toujours.
Ca m'a fait un sacré choc de la revoir. J'avais gardé le souvenir de longs et épais cheveux châtains qu'elle portait toujours lâchés, d'une fille avec quelques rondeurs, un sourire perpétuellement scotché aux lèvres et des paillettes plein les yeux. Mais dans le bus, ses cheveux sont relevés dans sa nuque en un chignon duquel s'échappent plein de mèches folles.
Elle lit. Elle a toujours aimé lire, et a essayé plus d'une fois de me faire partager sa passion, mais c'était peine perdue. Je suis pas littéraire, moi. Assise sur la banquette, elle est tellement plongée dans son bouquin que si le monde s'était écroulé autour d'elle, elle aurait rien remarqué.
Le soleil fait flamboyer ses cheveux de reflets blonds et roux, et j'ai envie de contempler ces reflets sur une chevelure lâchée. Alors je quitte ma place et m'installe à côté d'elle. Elle me reconnaît et me fait un sourire. On discute un peu, on échange quelques civilités, je pose quelques questions, mais elle se montre assez évasive. Alors je me tais, et elle se replonge dans son bouquin. J'ai vaguement vu que ça parlait d'un type et de sa femme et de leur môme qui croit aux fées.
Le bus roule dans Strasbourg et le voyage se passe en silence. Dans trois stations, je sors. Son chignon commence à m'agacer, à bouffer tous les jolis reflets de ses cheveux. Je lui retire donc doucement l'élastique qui maintient tout ça en place. Elle ne dit rien, elle ne bronche pas. Elle me connaît trop bien pour ça. Elle pose pas la moindre question. Elle sait. Elle se contente de secouer la tête, et ses cheveux retombent autour de son visage penché sur le livre.
Elle les a plus longs dans mes souvenirs. Plus épais aussi. Elle se frotte les yeux et retourne à sa lecture après avoir coincé quelques mèches derrière ses oreilles. Ce qu'il y a de fou avec elle, c'est qu'elle est pas belle à proprement parler, mais qu'elle a toujours exercé sur moi une sorte de fascination et d'attraction que je m'efforce de combattre. C'est, ou c'était ma meilleure amie, je sais plus très bien, mais ce qui est sûr, c'est que je l'ai jamais considérée comme une fille à part entière. A mes yeux, elle a toujours été bien plus que ça.
On approche de mon arrêt, et j'ai pas envie de la quitter. Pas envie qu'après six mois sans nouvelles, on se sépare comme si on ne s'était pas vus. Je lui demande où elle va. Elle lève les yeux de son bouquin, les frotte machinalement et hausse les épaules. Elle répond qu'elle avait pensé rentrer en train, et je lui propose de la ramener. Elle accepte avec un sourire.
Et quand nos regards se rencontrent, je suis surpris de constater à quel point ses yeux sont rouges. Comment ça se fait que j'ai pas remarqué ça avant ? Elle se détourne, baisse les yeux vers son livre. Je l'observe discrètement.
Elle lit, et au détour d'une page, je vois ses yeux s'emplir de larmes. A ce moment là, elle lève une main et les frotte. Pour pas qu'on la voit pleurer, et pour que personne ne lui pose de questions en voyant ses yeux rouges, elle s'est créé un tic. Je détourne le regard, avec un étau serré autour du cœur. Pour ne pas penser à me découverte, je me concentre sur le chemin que prend le bus. L'arrêt s'approche de plus en plus. Le bus commence à ralentir et pas mal de monde se lève.
Je pose ma main sur son épaule sans rien dire de plus que son prénom. Elle range son bouquin et se prépare à me suivre. Elle a compris et ça ne m'étonne pas. Il y a des choses qui ne changent pas. Plus de six mois, n'ont pas réussi à altérer notre relation. On se connaît depuis qu'on est gosses, alors forcément, y'a pas mal de choses qu'on comprend sans que l'autre ait besoin de parler. Je voudrais juste qu'elle m'éclaire sur ce temps d'obscurité pendant lequel on a été séparés. Mais je dis rien. Elle sait que je veux qu'elle me raconte. Elle prend son temps, c'est tout.
On marche sous la canicule. Hier il pleuvait et aujourd'hui, il fait une chaleur à crever. Et rien ne témoigne le temps de chien qu'on avait hier. A part, j'en suis sûr, de la terre boueuse dans son immense jardin. Mais c'est comme ça ici, un jour il pèle, et le lendemain, on crève comme dans un four. Bienvenue en Alsace.
Je sors mes clés et déverrouille côté passager. Une bouffée de chaleur sort de la voiture en même temps qu'elle ouvre la porte. Elle attend un peu avant de s'installer. Finalement, elle s'engouffre dans la voiture, et je la rejoins après avoir ouvert les fenêtres en grand. Un jour, j'aurai une voiture avec clim. Mais c'est pas pour tout de suite, parce que là, je suis étudiant, donc fauché.
On quitte la ville et la voiture file sur l'autoroute. A cause du vent, ses cheveux qu'elle a laissés lâchés volent dans tous les sens, et fouettent certainement un peu la peau de ses joues. Et moi, j'essaie de comprendre ce qui est arrivé à ma Marie. J'essaie de comprendre comment cette fille qui respirait le bonheur et la joie de vivre par tous les pores en est arrivée à se frotter les yeux toutes les cinq minutes pour justifier leur rougeur. J'essaie de comprendre pourquoi elle tire ses cheveux en arrière, alors qu'elle est tellement plus jolie quand, comme là, rien ne les retient de faire ce qu'ils veulent. Enfin, j'essaie de comprendre pourquoi le sourire qu'elle portait toujours aux lèvres, bien plus seyant que n'importe quel article de maquillage, comment ce sourire là a pu disparaître de son visage.
On ne discute pas en voiture. Je me contente de lui lancer quelques regards à la dérobée, et elle, elle se cache derrière ses cheveux qui volent. Et de temps en temps, elle se frotte les yeux pour donner le change. J'ai envie d'arrêter le mouvement de ses mains, de lui dire que c'est pas la peine, qu'elle n'a pas à faire semblant avec moi, mais je me tais, parce que ce qui renaît entre nous est très fragile, et que je ne veux surtout pas la braquer.
Je sais, vous me direz qu'il ne renaît pas grand-chose dans tout ce que je viens de vous dire, mais quand on la connaît comme je la connais, on peut considérer que beaucoup s'est déjà passé. Derrière des silences, on s'est dit bien plus que si on avait parlé.
Je mets le clignotant et quitte l'autoroute. Je lui demande si elle veut passer boire quelque chose chez moi, mais elle refuse. Je prends la direction de sa maison. C'est la première fois je crois que je fais le chemin en voiture. Avant, c'était toujours en vélo. Ca fait vraiment longtemps que je suis pas venu ici. Pourtant j'aurais pu, bien des fois. Mais la vérité, c'est que j'avais trop peur de la voir heureuse avec son mec alors que ça fait un an que je cherche désespérément quelqu'un pour m'accompagner dans la vie.
Elle soupire. Je me demande combien de choses ont changé chez elle. Est-ce qu'elle a toujours la même chambre avec les mêmes affiches et les mêmes photos collées au mur ou bien est-ce que tout est tapissé de souvenirs à l'eau de rose ? Et dans la maison ? Qu'est-ce qui a changé ? Ca commence à me faire peur tout ça, et quand j'entre dans la cour sans couper le moteur, j'espère qu'elle ne m'invitera pas à prendre un verre.
Elle sort de la voiture, me remercie, remet ses cheveux derrière ses oreilles et essaie de les ordonner un peu. Mais après une demi-heure de vent comme ils en ont vu, il leur faudra plus qu'un démêlage du bout des doigts. Elle fait quelques pas et j'entame ma marche arrière. Et puis elle fait demi-tour dans la cour en même temps que moi dans la rue, et se penche par la fenêtre restée ouverte.
Est-ce que je veux entrer un moment ? J'ai envie de dire que j'ai du boulot à la maison, un exam bientôt, ou de dire que je dois tondre la pelouse, mais je coupe le moteur et sors. Je mets mes clés dans la poche de mon jean alors qu'elle cherche les siennes dans son sac. Quand elle les trouve et les glisse dans la serrure, je ne peux empêcher mes lèvres de sourire légèrement. Elle a toujours le même porte-clé, avec une languette de canette de Coca qui était bleue, et qu'on a ajoutée à son trousseau ensemble. D'autres trucs se sont ajoutés et d'autres ont disparu. Mais ce souvenir, ce moment de connerie partagée, il est toujours là, depuis quoi… trois ans ? Peut-être même plus.
Ma Marie m'ouvre la porte, et me laisse passer. Il fait délicieusement frais à l'intérieur. Et là, les vieilles habitudes reprennent le dessus. J'enlève mes pompes face à l'entrée, et elle aussi. Elle bazarde son sac sur un petit meuble et me propose à boire. J'accepte, parce que ma gorge est devenue sèche tout d'un coup.
Qu'est-ce que je veux ? Du Coca, du thé glacé, de l'eau, du jus de fruit ? J'opte pour pareil qu'elle, un thé glacé bon marché à la mangue, beaucoup trop sucré, mais bien frais. On est installés face à face autour de la table de la cuisine, et on sirote notre boisson sans rien dire. Mais on n'a pas besoin des mots. En tous cas je crois.
Dans ses yeux qui sont un peu moins rouges depuis qu'on est là, je lis pas mal d'inquiétude. C'est qu'elle a l'air pas mal tourmenté, ma Marie. Tourmentée, c'est exactement ça. Elle a l'air tourmenté de quelqu'un qui ne veut pas que ça se remarque. Alors elle sourit beaucoup, d'un sourire plein d'excuses, et elle a un regard fuyant. C'est pas ma Marie, ça.
Je prends d'un coup conscience que je peux pas faire face à ça. Je peux pas l'aider et la guider. Je peux écouter ses doutes et ses questions, mais je suis incapable de lui donner la moindre réponse. Et puis je croyais que son mec la rendait heureuse. Mais je me suis visiblement planté royalement.
Je suis con quand même. J'attends qu'elle parle alors qu'elle attend que je parle. Mais j'ose rien dire, j'ose pas demander comment ça va avec son copain, parce que s'ils sont plus ensemble et que c'est ça qui la rend triste, j'aurais l'air d'un abruti. C'est certainement pas ça, mais je suis froussard aussi, alors je me contente de boire mon thé glacé en fermant ma gueule.
Et quand le silence devient trop pesant et que mon verre est vide, je la complimente sur leur nouvelle piscine. Elle a encore un de ses sourires bizarres. Un sourire à la fois triste, parce qu'elle est certainement très triste ma Marie, et un sourire à la fois plein d'excuse. Comme si elle s'en voulait d'être dans cet état là sans rien pouvoir faire. Un sourire qui me glace le cœur. Bien plus que si on m'avait coupé en deux et qu'on m'avait renversé toute la bouteille de thé glacé dedans.
Elle parle, finalement, et commence sa phrase par "tu sais". C'est un truc qu'elle ne faisait jamais, avant, mais là, je sais pas pourquoi, je sais que c'est mauvais signe. Enfin, bon signe, puisque ça veut dire qu'elle va m'annoncer pas mal de trucs, mais mauvais aussi, parce que je sais que ce sont de mauvaises choses.
Et d'un coup, j'espère qu'elle est pas enceinte. Je sais pas pourquoi cette idée m'est venue en tête. C'est apparu comme ça, et ça a pris toute la place dans mon cerveau. En même temps, j'ai senti un gros creux dans mon ventre, comme si toutes mes entrailles s'étaient envolées d'un coup. Me fait pas ça ma Marie. Vous avez pris vos précautions quand même ?
Elle me déballe tout et mes entrailles reviennent. Elle n'est pas enceinte, ma toute petite Marie. Dix-neuf ans, c'est pas un âge pour avoir un bébé. Mais quand j'entends tout ce qu'elle me dit, je regrette presque qu'elle ne soit pas enceinte. C'aurait été beaucoup plus simple. Mais là, elle me parle de son mec, et de tout ce qui fait qu'elle soit dans cet état là. Et je suis supposé lui expliquer la psychologie masculine, lui dire que tout ça c'est juste une petite crise de machisme à la con. Sauf que j'en sais rien.
Je voudrais la rassurer, et lui dire que c'est passager, mais je connais pas son copain et je sais pas ce qui lui passe par la tête à ce type là. Alors, je continue sur ma lancée et je ne dis rien. Je me contente de lui prendre la main, pour lui montrer que je suis là, et qu'elle peut compter sur moi en cas de coups durs. Et mon geste, que j'espérais rassurant a l'effet inverse de ce que j'escomptais.
Ma Marie se met à pleurer. Elle pleure en silence, les yeux fermés, la respiration haletante, et de temps en temps, elle sèche ses larmes avec la paume de sa main libre. Quelques larmes viennent s'écraser sur la nappe colorée et puis elle se redresse et frotte machinalement ses yeux. Elle s'excuse. D'habitude, elle est pas comme ça, précise-t-elle inutilement. Je le sais qu'elle est pas comme ça. C'est pas une chialeuse ma Marie. Elle s'est toujours montrée forte, comparée à moi. Et maintenant, c'est moi qui doit être fort.
Mais j'ai pas l'habitude. C'est toujours elle qui m'a soutenu quand ça allait pas, et j'en prends conscience maintenant seulement. Elle m'a traîné comme un boulet pendant toutes ces longues années, et je faisais rien pour arranger ça. Je me demande combien de tourments elle m'a cachés pour que je puisse lui raconter les miens en long en large et en travers. Cette fois, c'est à mon tour de prendre sur moi et de l'écouter comme elle l'a fait avec moi.
Finalement, cette pause d'un an nous aura fait du bien. En tous cas, elle m'aura permis de réaliser que j'ai été un gros con pendant dix-sept ans. Et je compte bien passer au moins autant à lui prouver que maintenant je suis un mec bien.
Elle interprète mal mon silence et se remet à pleurer doucement. Si ses épaules n'avaient pas été agitées de soubresauts, j'aurais même rien remarqué tant elle pleure en silence. Une goutte de tristesse tombe sur ma main près d'elle, et mon cœur se serre. Elle s'excuse à nouveau et me dit que je ferais mieux d'y aller. Elle lâche ma main et s'excuse de m'avoir retenu.
Je lui dis qu'elle est bête et je me lève pour être plus près d'elle. Et je fais ce qu'elle a fait pendant longtemps. Je la prends dans mes bras et la laisse pleurer sur mon épaule. Et le temps qu'elle se calme, un souvenir remonte doucement.
C'était un soir, on était invités à une soirée en comité réduit. On passait la nuit chez une amie, avec deux trois autres personnes. Et ils ont commencé à parler de mon ex en rigolant et en demandant si j'étais toujours avec. Heureusement qu'on était tous couchés et dans le noir le plus complet, parce que du coup, je pouvais au moins garder un semblant de dignité en leur annonçant qu'elle avait un autre copain en même temps que moi, et ce depuis six mois. Et heureusement surtout que ma Marie était à mes côtés. Sans rien dire, elle a cherché ma main dans le noir, et l'a serrée très fort.
Elle est comme ça, ma Marie. Elle donne sans compter, et ça lui retombe souvent sur la gueule. Elle m'a compris mieux que tous les autres réunis ce soir là. Et alors que je serre son corps tremblotant contre le mien, je me fais la promesse de veiller sur elle comme elle a veillé sur moi pendant toutes ces années.