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Œdipe complex.
L’enfant hurla dans le noir, griffant l’obscurité autour de lui. Un bruit de course, suivie d’une respiration hachée, lui répondit. Un chuintement se fit entendre, avant que la respiration ne s’arrête définitivement.
Un second hurlement résonna le long des couloirs sombres, se répercutant sur la pierre froide. Une main nerveuse vint essuyer le filet de sueur qui coulait sur son front.
Encore un.
Il ne comptait plus les victimes de l’enfant depuis bien longtemps, il avait du s’arrêter à la centaine...
Et l’enfant continuait d’hurler. Toujours plus fort, toujours plus longtemps, toujours plus terrifiant.
Il se maudit intérieurement de sa lâcheté. Tant de morts pour un espoir devenu apocalypse. Il se leva et se dirigea vers la pièce où il avait fait enfermé l’enfant.
Il s’arrêta devant, tendu alors que le hurlement avait cessé aussi soudainement qu’il avait commencé.
Il était attendu, apparemment. Il déglutit difficilement.
Tout allait se jouer. Quitte ou double. Et il n’était pas sûr de remporter cette partie.
- Entre.
Il était le seul à qui le gamin adressait la parole. Il y avait des fois où il le regrettait.
Il poussa la lourde porte en chêne et entra dans la salle.
Le gamin le regardait, immobile, les jambes entravées pour lui éviter de se... Il se reprit mentalement. Pour empêcher le gamin de courir libre comme l’air dans les couloirs, et tuer tout ce qui passait sous ses griffes.
Il s’avança encore un peu, tout en gardant une distance suffisante pour ne pas être blesser par l’enfant.
Ce dernier lui sourit. Il frissonna. De peur plus que de froid. Il regarda les dents démesurées de l’enfant, dont le rouge sanguin tranchait avec sa peau, plus que pâle.
Il ferma les yeux en espérant oublier le cadavre que l’enfant était en train de saigner.
-Bonjour...
La voix enfantine lui glaçât le sang. Il s’inclina respectueusement.
-Je voudrais...
La demande sonnait comme un ordre. Il pâlit en fermant les yeux.
-Je vous écoute.
-Un...
Il pria silencieusement un dieu qui pourrait répondre, et exaucer sa prière.
-Nouveau jouet.
Il se redressa, plus pale encore que l’enfant. Il le regarda, remarquant les taches de sangs sur sa robe encore immaculée il y a peu. Ses immenses cheveux blonds, rattachées en deux adorables couettes lui donnaient un air faussement angélique.
-Comme le désire Votre Grâce.
Il se détourna rapidement, voulant mettre le plus de distance entre lui et cette… chose. Pourtant, comme il le redoutait, la voix cristalline s’éleva une nouvelle fois.
-Reste… s’il te plait… je me sens seule ici, dans le noir…
Le ton, presque suppliant aurait fait fondre tout autre que lui, mais lui savait ce que ces accents enfantins cachaient.
-Comme vous le voulez…
Il tremblait désormais, comme à chaque fois qu’il se trouvait en face de l’enfant. Ses grands yeux noirs se posèrent sur lui, le fixant intensément. Il gigota, mal à l’aise sous ce regard aveugle.
-Je sais qu’il n’y a pas de lumière. Même si je ne peux le voir, je le sais…
-Je m’en excuse, je vais remédier à ce problème…
-Non.
La voix claqua dans le silence. Il se tendit, attendant la sentence.
-Viens. Approche-toi, je te prie.
Il ne bougea pas, figé par l’horreur de la situation.
-N’aie pas peur…
Il ferma les yeux et avança d’un pas. Sa respiration hachée s’accéléra alors qu’il se tenait qu’à quelques mètres de l’enfant.
-Tu sens la peur.
Il ne répondit pas, maudissant intérieurement la mère de l’enfant. Une chienne qui avait mis au monde une abomination.
-Tu pues tellement… suis-je si horrible que cela pour que tu trembles devant moi ? ne suis-je donc pas du même sang que toi ? de ta race ?
-Non !
Ses mots avaient dépassés sa pensée, il écarquilla les yeux d’horreur devant l’étendue de sa bêtise.
-Qui suis-je ? Non. Plutôt, que suis-je pour que vous me craigniez au point de m’enfermer ? De me sacrifier chaque jour un innocent ? Suis-je une espèce de minotaure ? un monstre sanguinaire avide de sang et de massacre ? Réponds-moi…
Un sentiment de pitié le prit au ventre, lui nouant les entrailles comme autant de serpents venimeux. L’enfant devant lui baissât la tête, comme résignée. Elle soupira.
-Certainement était-ce dit dans les étoiles… Combien se sont sacrifiés pour moi ? Combien d’hommes et de femmes sont morts pour me garder en vie ? Combien ont cru en un espoir futile ? Réponds-moi…
Il inspira.
-Je ne le peux.
-Pourquoi ?
-Je ne peux vous répondre.
Il regarda l’enfant assise à ces pieds, les mains couvertes de sang. Il eut un instant d’égarement pendant lequel il s’agenouilla pour prendre l’enfant dans ses bras et la bercer contre lui.
L’enfant soupira de contentement, fermant ses grands yeux sombres.
-Ce n’est pas grave… ce n’est pas grave…
Elle répéta cette phrase le temps que dura leur étreinte.
-Dis…
Il se tendit, se rendant compte qu’il était allé beaucoup, beaucoup trop loin. C’est avec appréhension qu’il répondit.
-Oui, Votre Grâce ?
-Comment s’appelaient-ils ?
-Je ne puis vous répondre.
-Vous ne pouvez…
Il raffermit sa prise sur ses épaules frêles.
-Comment étaient-ils ?
-Qui donc ?
-Ceux qui sont morts pour moi. Ceux que j’ai tué de mon existence. Etaient-ce des vampires comme toi ? de simples hommes ? ou bien…
Il secoua doucement la tête.
-Réponds.
Il réprima un sursaut en entendant l’ordre glacial.
-Ils croyaient…
-En moi. Je sais. Ils croyaient en un espoir de paix entre les races… un lien plus profond et plus intime qu’une haine générationnelle. Mais j’ai échoué. Je ne suis pas cet espoir. Je ne suis qu’un… monstre assoiffé de sang. Combien, réponds-moi moi, combien…
-Plus que je ne saurai les compter… trop pour certains…
-Tu me hais ?
Il se tendit, ne voulant pas répondre et mettre sa vie en jeu. Pourtant, sa langue fut trop rapide.
-Oui.
Il se maudit silencieusement.
-Je le savais.
-Comment ?
Il était surpris, il ne s’attendait pas à cette réponse… calme, presque sereine.
-Je sais que tu me hais. Depuis longtemps, en fait…
L’homme ne répondit pas.
-Mais je ne comprends pas pourquoi. À cause des victimes ? peut-être, mais il n’y a pas que ça. N’est-ce pas ?
-Peut-être en effet…
Il maudit aussi le sort d’avoir doté l’enfant d’un esprit trop vif.
-Mais tu ne peux pas me répondre…
Un moment d’éternité passa, ils restèrent enlacés. Il n’osait bouger pour ne pas avoir à subir les foudres de l’enfant qu’il serrait contre son cœur.
-Tu as peur.
Là encore, la langue fut plus rapide et répondit à sa place.
-Oui.
-De moi ?
Il abandonnât. Tous ceux qu’il avait aimé étaient morts à cause de cet enfant. Pour la protéger ou de ses mains. Il abandonnât l’espoir qui le maintenait en vie depuis de nombreuses années. Il laissât l’enfant décider de son sort.
-Oui.
-Tu me hais, tu me crains, et tu m’appelles « Votre Grâce » alors que nous sommes de la même race… Je trouve cela étrange…
Le grondement du tonnerre résonna dans les corridors maintenant désertés. L’enfant trembla dans ses bras, laissant passer un faible gémissement.
Il la serra un peu plus fort, lui chuchotant tout bas des paroles de réconfort.
-Ne vous inquiétez pas. Il ne peut rien vous arriver ici… vous êtes en sécurité…
Les épaules de l’enfant tressautèrent. Il recula son visage pour l’examiner.
L’enfant gloussait.
-En sécurité ? Est-ce moi qui suis en sécurité ici, ou les autres ailleurs, loin de moi ?
Son ton était redevenu glacial. Elle ferma les yeux et chuchota.
-Serre moi fort. Rien qu’une fois, pur savoir ce que c’est…
-Comme vous le désirez…
Il s’exécuta, rapprochant son petit corps frêle contre le sien. Elle fourra sa tête dans son épaule.
-Stan.
-Quoi ?
-L’un deux s’appelait Stan.
-Un de ceux qui sont morts ?
-Oui.
-Il est mort pour moi ?
-Oui. Nous avons retrouvé son corps dans une maison délabrée.
-Savait-il qui… ce que je suis ?
-Non. Il est mort quelques semaines seulement après votre naissance. Il avait été torturé.
-Par qui ? qui l’a tué ?
-Ceux de votre race.
-Ma race ?
-Celle de votre mère…
Elle hocha silencieusement la tête, réfléchissant.
-J’aurais aimé le rencontrer.
-Vous l’auriez…
Il s’arrêta à temps. Il ne savait pas si elle aurait compris le terme qu’il allait employé.
-Aimé ?
Il acquiesçât.
-Peut-être, oui… c’était un jeune homme plein d’espoir. Il croyait en vous.
Elle se nicha plus profondément contre lui puis elle s’éloigna, le visage baissé. Il fut pris d’un horrible pressentiment. Elle tenait ses poings fermés, les bras serrés contre elle. L’enfant ouvrit un à un ses doigts, découvrant lentement un petit éclat argent.
Une clef.
Une toute petite clef.
Il hurla intérieurement. Il l’avait oubliée.
Elle releva la tête avec un sourire triste, et fit tourner la clef dans la serrure qui l’enchaînait au sol. Elle soupira légèrement alors que les chaînes tombaient par terre dans un vacarme assourdissant. L’enfant lui jeta un dernier regard de ses yeux d’aveugle.
-Puis-je au moins savoir pourquoi ? pourquoi mon père me hait ?
Il ferma les yeux et se pencha pour effleurer le front de l’enfant de ses lèvres.
-Je vous hais à cause de votre mère…