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Titre :
Le grand frère que je n’ai jamais eu
Auteur :
Meanne77
Claimer : toujours à moi, fu fu fu…
Écrit en avril 2006 (... ça fait si longtemps que ça ? v.v)
Le grand frère que je n’ai jamais eu
Gaël tourna la tête vers la porte-fenêtre lorsqu’il entendit le bruit de la portière. Ses parents étaient rentrés. Il éteignit la télévision et se porta à leur rencontre, dans la cuisine.
Ce fut son père qui ouvrit la porte mais il s’effaça pour laisser passer sa femme. Mathilde se débarrassa de son manteau et sourit à son fils.
« Bonjour, mon chéri.
– Salut.
– Gaël, range le manteau de ta mère. »
L’adolescent jeta un coup d’œil à son père, sourcils haussés, mais obéit sans rechigner.
« Je monte me reposer, annonça Mathilde.
– Très bien. Ne te soucie pas du dîner, Gaël et moi nous en chargerons.
– Ah bon ?
– Oh là ! Je ne sais pas si j’ai envie de risquer ça ! plaisanta Mathilde, une main posée sur son ventre.
– Moi non plus », signala Gaël, au cas où on lui demanderait son avis. La cuisson d’une pizza surgelée était la seule technique culinaire qu’il maîtrisait. Lorsqu’il ne l’oubliait pas dans le four.
Mais Jacques ne prêta aucune attention à son fils.
« Monte, je te rejoins tout à l’heure, dit-il à son épouse après avoir déposé un baiser sur sa joue.
– D’accord. »
-
Gaël regarda sa mère passer à l’étage tandis que son père rangeait à son tour son manteau. L’adolescent attendit qu’il eût fini pour demander : « Elle a quoi, maman ? »
Jacques lui jeta un regard puis se dirigea vers le frigo.
« Suis pas débile, je vois bien que vous me cachez un truc, insista-t-il. C’est pas que je m’inquiète mais bon…
– Tu veux une bière ? »
La mâchoire de Gaël s’affaissa.
« Euh… Ouais, bien sûr ! »
Il tira une chaise et s’affala à la table de la cuisine.
Gaël savait que ses parents n’étaient pas dupes, ils avaient conscience que leur fils consommait de l’alcool à l’occasion, lors de soirées par exemple. C’était de son âge. Ils ne disaient rien tant que Gaël se montrait raisonnable et responsable à ce sujet, et qu’il ne le faisait pas devant eux. Mais de là à ce que son propre père lui fasse ce genre de proposition… il ne pouvait pas dire que cela le rassurait. D’un autre côté, hors de question de laisser passer une occasion pareille !
Jacques posa une bouteille devant lui.
« Tu veux un verre ?
– Merci, ça ira comme ça », répondit-il, circonspect.
Il préférait les boire au goulot.
Jacques décapsula la sienne et Gaël se demanda si son père comptait répondre à sa question, s’il avait l’intention de le saouler pour la lui faire oublier ou bien s’il venait de se faire piéger dans une conversation père-fils… Il prit une gorgée d’alcool.
« C’est bon, tu peux y aller. Je suis assis. »
Jacques se remplit un verre. Il releva ensuite les yeux vers lui et le jaugea. Gaël redressa les épaules et prit l’expression la plus adulte possible.
« Ta mère est enceinte.
– Hein ?! M… mais… Que… Comment…?
– Nous revenons de chez le médecin. On lui a fait une échographie. Tout va bien. »
Sa bière à présent oubliée, Gaël secoua d’un geste vif la tête.
« Attends, attends, c’est quoi cette histoire ? Comment ça, maman est enceinte ? Depuis quand ?
– Environ trois mois. »
Gaël se leva d’un coup et manqua de peu de renverser sa chaise.
« Trois mois ?!
– Ne crie pas, tu vas déranger ta mère.
– Trois mois ?! répéta Gaël, un ton plus bas. Mais… Et vous aviez l’intention de m’en parler quand, au juste ?
– Je t’en parle maintenant.
– Papa !
– Nous ne voulions pas t’inquiéter inutilement, pas avant d’en savoir plus. C’est une année importante pour toi. »
Gaël se laisse retomber lourdement sur sa chaise.
« Je passe le bac, faut pas exagérer non plus.
– Ne sois pas si nonchalant.
– Comment c’est arrivé ? Je veux dire… Enfin… heu… » Gaël détourna le regard et se racla la gorge. « Elle prend la pilule, non ? » bafouilla-t-il, presque dans un murmure.
« Ta mère a eu 37 ans cette année, c’est… un peu un palier pour une femme… Nous avons voulu essayer une dernière fois.
– Parce que tu veux dire que vous l’avez fait exprès ?! s’écria de nouveau Gaël. Mais vous êtes tarés !
– Gaël !
– Non ! Vous avez joué avec la vie de maman !
– Tout va bien, Gaël ! Calme-toi ! Pour l’instant tout se passe bien. Et elle va continuer d’être suivie de près par les médecins. »
L’adolescent se passa une main nerveuse dans les cheveux. Il protesta à voix basse :
« Oui, mais… Pourquoi ?
– Nous avons toujours voulu un second enfant, mais tu sais qu’après ta naissance ça n’a pas marché…
– Justement… Je croyais que vous aviez renoncé.
– Nous en avons longuement discuté avec ta mère…
– … Sympa de me tenir au courant.
– … et nous avons pris la décision de réessayer une fois encore. Jusqu’à présent, lorsque ta mère a… eu des problèmes, c’était dans le premier trimestre de grossesse. Mais cette fois, le bébé semble bien accroché. »
Gaël déglutit. Il baissa les yeux et joua machinalement avec sa bouteille de bière.
« Hum… Bon… Mais… »
Jacques lui posa une main sur l’épaule et la serra.
« Ne t’inquiète pas, tout se passera bien. »
Il y eut un moment de silence durant lequel Jacques laissa son fils digérer la nouvelle.
-
C’était Mathilde qui en avait reparlé la première, avec hésitation tout d’abord mais aussi de l’envie au fond des yeux. Jacques avait voulu se montrer prudent, ne pas précipiter les choses. La conception de Gaël les avait quelque peu pris au dépourvu, leur avait fait anticiper leur mariage, mais ils avaient toujours désiré avoir des enfants. Après deux années où ils s’étaient habitués à la vie de jeunes parents, ils avaient décidé de mettre en route le second, à l’âge où ils avaient envisagé le premier. Mais ils ne voulaient pas non plus trop d’écart entre Gaël et son petit frère ou sa petite sœur. La nature en avait décidé autrement.
Jacques était certain que le visage de Mathilde après sa quatrième fausse-couche le hanterait jusqu’à la fin de ses jours. Et il avait fallu expliquer à Gaël qu’il ne serait jamais grand frère mais que personne n'était responsable. La dernière fausse-couche avait effrayé l’enfant, trop jeune pour se souvenir des fois précédentes. Jacques avait dû conduire tout le monde d’urgence à l’hôpital.
Il avait fallu longtemps pour convaincre Mathilde qu’elle ne concevait pas que des enfants anormaux. Jacques n’aurait jamais pensé que sa femme aurait un jour été prête à prendre le risque de revivre ça.
-
« Il va falloir que tu aides davantage à la maison, ta mère va tout de même devoir faire attention… »
Gaël s’empressa d’acquiescer.
« Oui ! Bien sûr !
– Et essaie de ne pas la stresser avec ça, elle va déjà très bien se débrouiller toute seule pour ça sans qu’on lui en rajoute. »
À nouveau, Gaël opina. Il baissa un court instant les yeux puis les releva.
« Hum… Il… est prévu pour quand au juste ?
– Fais le calcul », répondit Jacques avec un sourire.
Gaël compta rapidement sur ses doigts.
« Juin ? Juillet ?
– Plutôt juillet. Alors ne laisse pas la grossesse de ta mère perturber tes études. »
Gaël grogna, agacé. Le bac, le bac… Ses parents ne pouvaient plus lui parler sans le mentionner ou y faire référence… Parfois, il s’interrogeait sur leur sens des priorités. Sa mère était enceinte !
Jacques eut un sourire puis prit une gorgée de bière.
« Nous connaissons le sexe du bébé… Tu veux savoir ? »
Les yeux de son père s’étaient mis à briller et son sourire lui rappela celui d’un enfant à la veille de son anniversaire.
« On sait déjà ? »
Jacques opina, son sourire gagna encore en largeur.
« Normalement, on le sait plus tard, lors de l’échographie du cinquième mois, mais dans le cas de ta mère, elle est suivie un peu différemment de ce qui se fait d’habitude et à treize semaines les organes sexuels externes sont déjà différenciés. Si on a de la chance et un bon angle de vue, on peut savoir… »
Gaël s’humecta les lèvres.
« Alors… c’est un garçon ?
– Une fille, corrigea Jacques. Tu vas avoir une petite sœur. »
La gorge de Gaël se serra.
« Tu veux voir sa photo ?
– Hein ?
– Les échographies…
– Ah ! Euh, ouais, bien sûr… »
Jacques se leva et alla chercher sa sacoche dans l’entrée. Il retourna s’asseoir, ouvrit sa serviette et en sortit un fin dossier duquel il tira un cliché sombre et dans les tons orangés. Gaël y jeta un coup d’œil et haussa les sourcils.
« C’est en couleur maintenant ?
– Il y a les deux.
– Et… faut regarder quoi au juste ?
– Alors… » Jacques rapprocha sa chaise de celle de son aîné. Il examina un moment la prétendue photographie et Gaël le soupçonna de ne pas plus y voir quelque chose que lui. « Là, c’est une vue de son ventre, et là, c’est entre ses jambes. Tu vois là où c’est entouré ? Et le petit point, là ? Ce sont ses organes sexuels.
– Beurk… T’es obligé de me montrer ça ? »
Jacques prit un autre cliché, celui-ci en noir et blanc.
« On la voit mieux sur celle-ci, » dit-il, de la fierté dans la voix. « Regarde, on voit bien sa tête, avec son dos et ses pieds. On peut même compter ses doigts de pieds. »
Gaël se rapprocha de la photographie, plissa les yeux.
« Je vois rien du tout.
– Mais si, là, regarde ! Un, deux, trois… quatre… Heu…»
Gaël adressa à son père un regard moqueur.
« Elle les a tous », lui assura Jacques.
Gaël se mit à rire.
« Je vois rien mais je veux bien te croire, ou plutôt croire le médecin sur parole ! Mais je t’accorde qu’elle a une tête !
– Elle ne fait encore que douze centimètres. C’est environ… la taille de ta paume et de ton auriculaire, un peu moins. »
Gaël leva la main et la fixa avec intensité. Sa gorge se noua de nouveau. Il allait avoir une petite sœur… L’avait déjà, en fait, même si elle ne faisait que quelques centimètres. Il ne pouvait pas dire « il » par défaut en parlant du bébé, ce n’était pas un « il », encore moins un « ce », c’était un « elle ». Elle avait déjà une identité, se faisait déjà sa place dans la famille…
« Hé ! Vous allez la mettre où ? Dans votre chambre ? Et après ?
– Dans ta chambre d’enfant.
– Ton bureau ?
– Je vais déménager mon bureau dans la pièce du bas. Nous réaménagerons la pièce en chambre. Réserve tes week-ends, mon fils, on va avoir du travail !
– On va s’amuser, avec les meubles !
– Et nettoyer de fond en comble, repeindre la porte, le cadre de la fenêtre, poser un nouveau papier peint…
– Oh là, doucement ! Je choisirai le papier peint. Vous avez un goût de merde, maman et toi !
– Gaël, parle correctement.
– Mais c’est vrai ! Il est hors de question que ma petite sœur ait une chambre ringarde, et je suis le seul à avoir bon goût dans cette maison ! Oh… faudra que je vous surveille, que vous alliez pas me l’habiller n’importe comment non plus ! »
Jacques sourit avec tendresse.
« Je vois que tu prends déjà ton rôle de grand frère très à cœur ! »
Gaël se mit à rougir et rit, gêné.
« Vous allez l’appeler comment ?
– On ne sait pas encore, nous n’avons pas voulu… lui chercher un nom trop tôt… Mais si tu as des prénoms qui te plaisent, fais-nous une liste, nous y réfléchirons ensemble. »
Le sourire de Gaël manqua de lui déchirer le visage en deux.
(Fin.)
NdA : le genre de truc qui pourrait être mignon si on n'a pas lu tout le reste avant... lol.