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Chapter 68
[Word Out]
Les hommes puissants n’ont pour plaquette que leurs costumes dichromes et leurs airs suffisants. Celui qui ignorait que M. Seeclis était assis juste aux côtés du président dans les échelons que s’était établis la Confrérie ne pouvait pas savoir qu’il serrait la main à l’une des têtes pensantes qui avait plongé les enfants de ce monde dans la peur constante d’être enlevé par des blouses noires. Mais Takako n’était pas de ces ignorants ; elle savait qu’elle effleurait un pouvoir interdit à tout autre, privilège qu’elle s’était promise de soutenir avec honneur le jour où on lui cèderait une entrevue avec les meurtriers de Shun.
Ce meurtrier-là n’avait pas foncièrement l’air redoutable avec ses grandes mains balafrées de veines et ses joues creuses. Il ne quittait plus son sourire administratif, celui-là même qui s’efface sèchement dès le départ d’un client. Takako n’était pas un négociateur en cravate ; c’était l’enquiquineuse dont tout le monde souhaitait s’emparer sans vraiment en avoir le pouvoir. Elle allait bientôt connaître la nature exacte de sa position dans l’affrontement, évoquée alors par ce long personnage joyeux qui l’accueillit d’une chaise avec beaucoup de courtoisie.
Ils s’assirent presque en même temps, Takako sur le siège qu’on lui présentait et M. Seeclis dans son fauteuil de ministre en cuir noir. La jeune fille jeta un œil au mobilier : il était étonnement mal agrémenté aux tons des murs, plaques de plâtre mises ensemble à la va-vite et contre lesquelles de très belles étagères de chêne et d’ébène triaient des almanachs inédits, des classeurs remplis de factures et des maquettes qu’on avait oubliées. Elle n’osait pas poser ses doigts sur la plaque de verre sur laquelle le vice-président avait semé ses papiers et ses stylos.
Après avoir fait semblant de remettre de l’ordre sur son bureau –ce qui n’était utile compte tenu du fait qu’on ne ferait rien signer à Takako– M. Seeclis prit une forte respiration, donnant à croire qu’il était prêt à débiter toutes les explications nécessaires à l’entrevue. Au lieu de ça, il dit simplement :
« Ça vous plait ici ? »
D’abord interloquée, Takako sentit une montée d’indignation. Si elle avait écouté écouté son esprit revêche, elle aurait sûrement lancé : « magnifique oui ! Un splendide camp de vacances ! Je vous remercie ! ». Mais l’air ravi de M. Seeclis laissait imaginer une faible ouverture à l’ironie.
Takako acquiesça juste en hochant la tête d’un mouvement méfiant.
« Vous vouliez me voir ? » enchaîna t-elle sans lui laisser le temps de rajuster son manteau sur son fauteuil.
« Tout à l’essentiel ! plaisanta le vice-président en tapant dans ses paumes bleues et chair. Bien sûr, je ne vous ai pas fait descendre pour rien ! »
Puis il se courba sur son bureau, les disques de ses vertèbres pliant un à un dans un léger craquement.
« J’ai éminemment besoin de dresser certaines conditions »
Son visage guilleret revêtit des teintes plus sérieuses. Mais il restait cordial, orchestrant de nombreux tics les angles de son explication.
« Vous voyez l’homme que je saluais tout là l’heure ? »
« Celui de l’émission ? » s’essaya Takako en étant à peu près sûre de ne pas se trouver.
« Oui ! Il vous connait bien ! Ce reportage, c’est lui qui l’a monté »
Takako crut s’y tromper au ton joyeux qu’avait employé M. Seeclis pour ses présentations. Pourtant, il n’y avait rien de très entendu dans les objectifs des deux hommes. Takako le comprit vite en écoutant la suite.
« L’exercice de cet homme n’est libellé par aucune institution. La chaîne qu’il représente appartient à son oncle, le directeur de prod’ de la filiale ******. Les reportages qu’il mène ici n’ont pas de valeur à mes yeux ni à ceux de mes collègues… »
Ce hors-la-loi belliqueux du petit écran n’avait pas l’air d’un ennemi redoutable pour la Confrérie. Or, le principal obstacle n’était pas le personnage en lui-même mais les masses qu’il secouait avec ses images de propagande. M. Seeclis l’expliqua à Takako avec beaucoup d’impartialité puis lui laissa donner son avis sur la question. Elle n’y répondit que par une autre :
« Mais pourquoi il s’intéresse à moi ? »
« Voyons, ce n’est pas à vous qu’il s’intéresse, parla le vice-président en agitant les doigts. Les médias raffolent du désordre ! Vous n’êtes qu’un prétexte pour leur permettre de livrer du vent »
Mal installée sur sa chaise, Takako gardait le dos droit, le visage au dessus du fonctionnaire à l’armature tombante. Elle se sentit piquée par une crise de nerfs.
« Mais c’est important pour moi ! Ça ne l’est peut-être pas pour eux ni pour vous, mais il s’agit quand même de mon frère ! »
Elle baissa automatiquement la tête, le flot de ses paroles l’ayant visiblement entraînée trop loin. Mais le vice-président ne débordait jamais dans la colère ; il se gratta la tête comme si ce qu’il allait dire l’ennuyait et dispersa quelques feuillets de sa paume sur son bureau.
« Oui, par ailleurs… »
Il croisa les doigts, posa ses coudes et joua avec ses épaules, les bloquant contre son cou puis les relâchant violemment.
« Vous êtes acquéreuse d’informations confidentielles de la propriété de la Confrérie, vous êtes conscientes de ça… »
Takako tressaillit. Elle sentait tomber la sentence et ça, même le plus aguerri des sourires ne pouvait l’adoucir.
« On ne va pas vous poursuivre pour ça, ajouta M. Seeclis en découvrant ses lèvres longues et minces. Le mal est déjà fait. »
Takako ne voyait pas où se cachait le mal dans la divulgation d’un crime ; le mal était l’événement à la source et non le billet sur lequel il était inscrit.
M. Seeclis reprit peu de temps après, laissant peu de marge à Takako pour s’imaginer tout ce à quoi elle venait d’échapper.
« Mais vous ne devez pas coopérer avec ces gens, ils ne vous veulent pas de bien. Ils ne voudront rien vous donner mais ils prendront sans hésiter votre histoire. C’est ce que vous voulez ? »
Takako ne donna pas son assentiment. Une gamine ! Il la traitait comme une gamine, ingénue et inconsciente qui donne la main au moindre inconnu qui lui promettrait des sucreries. Elle n’avait jamais encore parlé à ce neveu –à ce « Steve »– mais comptait le faire un jour de la façon la plus péremptoire possible.
« S’ils trouvent ce que moi je cherche, ça me va » lança t-elle d’un air de défi.
« Des réponses ? Oui, évidemment… »
M. Seeclis jouait très bien les hommes affairés par ces problèmes de seconde zone, meurtrissures psychologiques qui intéressaient tant cette bonne Confrérie. Dans l’expression amène de ses yeux minuscules, Takako pensait voir une grave et sérieuse réflexion.
« Je ne connais rien de cette affaire ! conclut-il en seul résultat. Ce n’est pas moi que ça regarde mais le Laboratoire »
« Ils peuvent vraiment faire ça ? »
« Faire quoi ? Tuer des gens ? s’esclaffa le bâton humain qui s’était tout à coup renversé en arrière. Ne soyez pas ridicules… »
Il retrouva brutalement son sérieux, perpétrant de nouvelles mimiques avec ses mains veinées.
« Arrêtez la compétition ! ça ne vous donnerait rien et ça enliserait le conflit de la Confrérie contre ces médias »
La conversation prenait une tournure d’aveux que la jeune privilégiée sentait cogner contre les remparts de ces lèvres minces qui pensaient pouvoir lui dire mieux qu’elle ce qu’elle avait à faire.
« Mais, c’est vous qui les avez faits venir, pas vrai ? »
Sans répondre, M. Seeclis usa de beaucoup de métaphores comme celle de l’hydre qui souffrait parfois des décisions de certaines de ces têtes, mettant ainsi tout le corps en danger. Takako écoutait avec scepticisme ; ce qu’elle déduisait ne pouvait pas arranger les affaires de la Confrérie mais, qu’importe, elle n’était qu’une enfant à ses yeux.
« Excusez-moi mais je comprends pas trop… Vous saviez que ces gens fouilleraient partout, non ? »
« Il n’était pas prévu qu’ils se pencheraient sur votre cas »
Takako haussa les épaules et songea : « rien n’est jamais prévu ».
« Mais pensez, reprit une fois encore M. Seeclis, aux problèmes que cela pose : vous n’obtiendrez rien de cette manière, pas plus de nous que d’eux »
Bien sûr, c’était logique ! Ce qui ne l’était pas, c’était pourquoi risquer de poser un pion incontrôlable quand on a déjà l’échiquier parfaitement en mains.
« Alors pourquoi m’avoir intégrée au tournoi ? » demanda Takako sans tarir de véhémence.
« Car nous pensions que vous alliez renoncer. C’est votre décision qu’ils attendent pas la nôtre »
Takako avait du mal à se faire à la réponse : sa décision avait pris une réelle importance. Le vice-président, qui pianotait maintenant sur son téléphone filaire, l’avait peut-être envisagé ainsi lui aussi.
« Soyez raisonnable… Vous êtes réputée pour connaître les enjeux de la vie. Votre frère vous en a donné l’exemple »
Il porta le combiné à son oreille sans arrêter de parler.
« Cette affaire m’attriste moi aussi vous savez. Jouer avec la mémoire des gens, et puis vos sentiments à vous… Mais ces gens-là n’ont aucun respect de la personne humaine, ils… Oui, allô ? –car on avait décroché à l’autre bout du fil– Madame ? Oui, c’est le monsieur de tout à l’heure… Oui, cela même… Comme promis je vous la passe ! »
Après ce maigre échange, il tendit le combiné à Takako.
« Téléphone pour vous »
La jeune fille le prit avec hésitation. Les petits yeux bruns du vice-président étaient rétractés dans leur orifice et surveillaient avec gourmandise les gestes peu assuré de notre Takako, ignorant totalement qui pouvait avoir besoin de lui parler.
« Bonjour, dit alors la jeune fille sans beaucoup d’imagination. A qui ai-je l’honneur ? »
Sa voix tremblait un peu sous l’effet de l’anxiété. Mais, de l’autre côté de l’appareil, c’était l’émotion qui parlait, rendant presque inaudible la petite voix féminine qui glissa quelques mots :
« Takako ? C’est bien toi ma… Takako ? »
Rendue muette par l’intensité de cette voix au bord de l’effondrement, Takako usa d’efforts pour répondre à cette simple question.
« C’est moi, oui »
Il se produisit comme une sorte de soufflement qui résonna avec force dans le combiné.
« Ma chérie ! Ma petite fille ! »
Le sang de Takako se glaça. De sa vie, jamais elle n’aurait cru ce moment possible. Si, comme tout Weapon Master, elle embrassait secrètement le rêve de pouvoir un jour serrer sa mère dans les bras, elle n’y croyait pas plus qu’à un coucher de soleil en milieu de journée.
Elle leva des yeux perdus vers le vice-président comme si c’était lui-même son allié en de telles circonstances. Il se contenta de sourire avec complicité, quittant sa chaise pour laisser un peu d’intimité à la fille et à la mère dans leurs « retrouvailles ».
« C’est… ? Vous êtes vraiment ma mère ?» osa Takako, sous le choc.
« Ils m’ont pas menti ! Ma petite fille va bien ! Je suis si contente ! »
La voix de l’autre côté chevrotait comme celle d’un vieillard. Elle devait beaucoup pleurer pour la tordre de cette manière. Cela intimidait beaucoup Takako, ayant affaire à l’inconnue qui lui avait donnée naissance. Comme elle ne savait pas quoi dire, elle ne dit rien.
« C’est vrai ce qu’ils ont dit ma Takako ? que Shan a… ? »
Elle n’arrêtait pas d’utiliser ce possessif pour parler de la pauvre enfant, replongée dans le soupir d’une enfance presque effacée.
« Parle-moi ma chérie ! Je veux t’entendre »
« Oui, je… C’est bien moi. Je…vais bien »
Elle n’avait aucune autre idée. La teneur des mots lui manquait ainsi qu’une émotion vraie et profonde qui ne se cantonnerait pas à la simple surprise. Elle ne donnait pas à cette étrangère l’honneur du nom « maman » mais y croyait suffisamment. Cependant, elle gardait cet insupportable silence. Cette pauvre femme immergée dans l’amour pour sa fille avait besoin d’être rassurée. Or, Takako n’avait pour elle aucune bonne nouvelle.
La femme demanda encore pour Shun, se faisant plus pressante, priant la jeune fille de nier tout ce qui s’était dit à la télévision. Mais Takako ne disait rien, coupée dans ses sursauts de voix par le redoublement des questions de la veuve Kanuui.
« C’est pourtant la vérité, avoua finalement Takako quand sa mère se fut calmée. Mais t’en fais pas, je vais trouver pourquoi ils ont fait ça »
« Ça ne sert à rien ma chérie ! Arrête de faire ça ! reprit la femme d’un ton implorant. Je veux que tu reviennes quand tu auras ton diplôme, saine et sauve. Ne fais pas comme ton père ! On ne peut pas leur échapper ! »
Takako frémit. Moins encore qu’elle, sa mère n’avait plus foi en ces grandes valeurs humaines que sont le courage et la lutte qui accompagne son bras.
« J’ai parlé à ce monsieur. Les enfants comme toi sont bien traités une fois qu’ils reviennent »
Comment pouvait-on s’acquitter du retour quand on avait précipité le départ ? Les pensées douloureuses à propos du jour de son enlèvement n’effrayaient plus Takako.
« Je ne suis plus une enfant » dit-elle en bravant l’inconnue.
« Mais pense à moi ! »
Penser à elle ? Takako, bien qu’elle soit touchée par le flux de cette voix, n’arrivait pas à prendre en pitié celle qui l’avait laissée se faire emporter. Elle n’avait pas l’empathie de son frère ; lui aurait tout pardonné. Elle…, elle affrontait son démon.
« Mais… et Shun ? » soupira Takako.
La mère attendit avant de répondre.
« Je suis contente que tu l’aies connu »
Envoyer ses enfants à la mort était une chose cruelle, bien plus que de la laisser les prendre pour vous. Pour Takako, c’était du pareil au même. Elle n’arrivait pas à adhérer aux inquiétudes de cette mère-là, sans doute absente depuis trop longtemps pour ressentir la perte de ses enfants.
Le vice-président s’était lui-même coincé entre la porte et son encadrement. Il n’avait pas le corps entièrement dehors ; il maintenait un pied sur le lino gris poussière de son bureau. On n’aurait pas pu déterminer s’il comptait sortir ou pas. Il surveillait Takako d’un œil étroit, son respect de la confidentialité laissé à l’extérieur.
« Je dois te laisser » glissa Takako dans le combiné en voyant le grand personnage tendre impatiemment le genou dans sa direction.
Et sans plus de déception, elle reposa le combiné devant elle. La mère eut à peine le temps d’appeler une fois sa fille que le vice-président avait posément regagné sa place pour couper court à ses soucis. Cet acte charitable allégeait Takako d’un grand poids même si, cruelle fille qu’elle était, elle avait fait fondre en larmes la plus apitoyée des mères à des milliers de kilomètres de là.
Elle leva ensuite des yeux ternis par l’incompréhension vers l’homme de la Confrérie. Il avait comme un air grave mais déchargé par horrible une grimace de contentement. Le menton baissé, il observait Takako sans en dire plus qu’elle. A quoi bon ? Le message était très bien passé ! Si Takako allait dans le sens de la Confrérie et si elle abandonnait ses espoirs illusoires, alors tout lui serait pardonné et, peut-être même, reverrait-elle l’inconnue du téléphone. Si, en revanche, elle persistait, son épisode risquait de tomber dans la rubrique des faits divers…
Elle quitta le bureau d’un pas lourd, pesant entre sa sécurité et son entêtement. L’un la charmait, l’autre la poussait. Il y a, dans l’Histoire, beaucoup de ces dilemmes opposant salut et honneur. Leurs grandes valeurs n’arrivaient pas à la cheville des préoccupations de la petite Takako. Cependant, il lui semblait que son sort allait se décider. Cette considération lui rendait son sérieux de même qu’une énorme boule dans la gorge.
La porte du bureau disparut derrière son dos. Dans la salle aux milles petites lumières qui clignotaient frénétiquement, elle entendit des bouts de phrase incompréhensibles qui confondaient ses pensées. Puis, elle songea à Saeki. Elle voulait la voir rapidement, elle plus que n’importe qui.
Or, une fois encore, alors que tout semblait indiquer qu’il se trouver loin d’elle, Mitsuki surgit devant elle. Takako fut piquée d’une crainte si tordue et si profonde que ça n’avait plus rien de naturel. Ce personnage qui surgissait, en bas ou en haut, partout là où elle se trouvait, n’avait plus rien des gens bien policés du monde réel. Il faisait partie du monde des coïncidences et du conditionnement absurde de toutes les rencontres qui s’étaient passées et qui se passeraient encore entre eux deux. L’explication autre, la plus rationnelle, était qu’il la suivait, ce qu’elle lui brandit sans attendre devant le nez.
« T’as pas sauté de ton toit encore ? Arrête de me poursuivre ! »
Mitsuki lui attrapa le bras et serra sous ses doigts le polaire de la jeune fille.
« Qu’est-ce qu’ils t’ont mis dans la tête ? »
Son regard inexpressif tendait vers la colère et sa main, solidement accrochée, montrait quelques rainures nerveuses sur le dessus. Takako prit peur et, au lieu de fuir, se fâcha à son tour pour l’éloigner.
« Mais ça veut dire quoi ça ? Mêle-toi un peu de ce qui te regarde »
Mitsuki allait rétorquer quelque chose quand le regard inquisiteur des techniciens dans la pièce coupa court à ses dires. Il se mordit la lèvre et lui demanda plus calmement de réfléchir à ce que la Confrérie voulait d’elle. Parfaitement maîtresse d’elle, Takako se redressa comme une grue et lui jeta au visage tout ce qu’elle pensait de cette paire d’opportunités que lui laissait le vice-président. Mitsuki y réfléchit en même temps qu’elle mais, plus sagace, il trouva la réponse bien plus vite qu’elle :
« Accepte et arrête tout ça ! »
« Et ouais ! Et faire ce qu’ils veulent de moi ? C’est ce qui t’arrangerait ? » répondit Takako avec sa virulence des situations qui n’appartenaient qu’à elle.
L’emprise de Mitsuki se desserra peu à peu. Il se fit plus doux et sa main caressait presque le poignet de la jeune fille, néanmoins tétanisée par l’ardeur de la Lune en face d’elle.
« Non, c’est ce que ceux qui tiennent à toi voudraient pour ton bien. C’est ce que Shun ou ta mère aurait préféré »
Sa voix cachait quelque chose de mielleux et de bienveillant même si elle ne se fondait pas encore assez harmonieusement aux gentillesses qu’il avait énoncées. Takako retira sa main, presque à regrets ; mais elle avait une opinion à défendre.
« Mais c’est moi qui décide ! C’est pas mon rôle de renoncer, non… ce n’est pas moi »
Elle se laissa ralentir. Les flashs dansaient autour d’eux, projetant leurs lumières multicolores contre la peau de leur visage, tantôt bleu, tantôt rouge, obéissant strictement aux codes et aux messages des grosses machines derrière eux.
« Non, c’est vrai, admit Mitsuki en baissant la tête. Ce serait pas toi »
« A qui tu obéis ? »
Takako eut à peine le temps de poser cette question qu’une grosse main noire se saisit de l’épaule de Mitsuki pour retourner violemment sa carrure d’oiseau. Sa grosse voix tonna dans la pièce, renvoyant les techniciens à leurs machines. Elle ébranla à peine Mitsuki mais donna à Takako une bonne raison de reculer dans le couloir.
« Tu devrais être parti » dit le grand black qui avait traîné Takako jusqu’ici et qui, d’un revers de la main, pouvait les renvoyer tous deux vers le haut.
« Je file où ça me chante ! répondit Mitsuki sans sourciller. Tu vas me foutre dehors, c’est ça ? »
Rob reprit de sa voix de ténor :
« Bouge ton p’tit cul sinon j’y serai obligé »
Montrant du doigt l’assistance curieuse qui tendait une oreille malade, Mitsuki se débarrassa de ces menaces par la seule force de son habituelle indifférence des ordres.
« Ils te filent combien pour leur lécher les bottes à ces types ? »
Rob soupira, ordonna une dernière fois à Mitsuki se quitter les lieux puis, baissa ses petits yeux de panthère sur Takako et lui conseilla d’en faire autant. La jeune fille, plus docile, fila devant, entraînant Mitsuki, comme commandé par ses déplacements.
La rapidité de leur course les avait presque amusés. D’abord échauffés par la brutalité de ce congé, leur bile redescendit doucement jusqu’à les doter d’un mince sourire qu’ils n’osaient pas partager entre eux. Leur fuite était stupide ! Ils couraient alors qu’ils auraient pu marcher ; ils partiraient bien de toute façon, alors pourquoi se presser ? Peut-être pour découvrir ce qui les attendait encore dehors.
Quoiqu’il en soit, Takako arrêta Mitsuki devant la grosse porte en métal, sortie des souterrains ; il avait encore quelques mots à lui dire avant qu’ils remettent les pieds dans le vaste monde.
« Attends ! Où tu vas aller finalement ? »
Elle ajouta dans une secousse nerveuse :
« Ça servait à quoi de venir à l’hôtel si au final tu restes ici ? »
La petite visite rendue à Takako –et qui s’était terminée par une démonstration d’escalade– lui avait laissée une drôle d’impression qu’elle avait du mal à expliquer. Il se trouvait à où elle était, mais pas ailleurs. Alors quoi ? Il s’agissait d’une traque ? L’explication, Mitsuki ne la livra pas ce jour-là. Il répondit mollement :
« Je pensais que tu serais libérée de savoir que j’étais parti »
Sa langue fourcha et il poursuivit :
« Mais ils essayent de te manipuler ! »
« T’es de leur côté non ? »
La véhémente Takako posa ses deux mains sur la barre de la porte puis poussa avec une force masculine que nos femmes mortelles n’ont pas.
« Je sais ce qu’ils sont capables de faire, c’est tout… » offrit Mitsuki en seule réponse.
Le jour frappa contre ses yeux verts. Il les baissa sensiblement comme brûlé par ce halo rare qui perçait à travers l’architecture tassée des nuages. Takako le regarda comme une inconnue aperçoit un animal ou un enfant sur le bord du trottoir et, attendrie, lui demande charitablement si tout va bien.
« Tu n’as pas tué Shun, hein ? »
Elle éveilla bien sûr l’attention du jeune homme. Mais si des générations avant elle n’avaient jamais réussi à lui extorquer la moindre larmiche, elle n’était elle non plus pas à même d’éconduire cette aquarelle à demi-effacée sur laquelle nageaient les maigres émotions de Mitsuki.
« Pourquoi tu réponds rien ? demanda t-elle soudainement. Qu’est-ce que t’as à perdre ? »
« Savoir la vérité, c’est déjà se compromettre… C’est pour ça qu’il fallait que je t’arrête » trancha Mitsuki en sortant une cigarette de son imper.
Puis il soupira.
« Regarde où on en est »
Takako leva ses yeux vers le ciel presque lumineux. Mitsuki avait-il tué Shun ? Un petit oui ou un petit non, en soi ça n’avait pas beaucoup de grandeur. Ça n’usait que peu de salive et ça aurait donné le sourire à tous les tabloïdes du monde. Et pourtant, même ça, elle n’arrivait pas à le demander une deuxième fois. Sa chance était reportée à plus tard et, bizarrement, elle l’acceptait ainsi.
« Et toi ? Tu peux rien me dire ? » osa t-elle une dernière fois, le ton de la voix tombant comme si elle n’avait plus aucun autre ressource après ça.
« Si j’en savais un peu plus… »
L’illusion de la révélation retomba aussi sec.
« Mais je sais rien »
« Et moi j’en sais encore moins ! »
Une fois encore seule à seule avec son ignorance, Takako douta un moment de la bonne foi de Mitsuki. Elle n’arrivait plus à trier ses mensonges et encore moins cibler les raisons –même charitables– qu’il avait à lui cacher le reste.
« Et toi ? Qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda Mitsuki.
En effet, il y avait toujours ce dilemme qui confondait Takako entre ses devoirs envers sa conscience et la peur élémentaire que tous avaient de la Confrérie.
« Je sais pas… »
Elle aurait pu argumenter, mettre en mots les pensées qui la taraudaient si une silhouette cambrée, particulièrement gracieuse n’avait pas jalousement volé le regard de Mitsuki. Il pâlit, croyant avoir quelque apparition.
« Yuu-Na ? »
Ses yeux s’habituèrent à la luminosité du ciel et définirent un peu plus fidèlement les contours de la personne qui leur tournaient le dos. Il secoua la tête. Non, ce n’était pas elle.
Il protégea la flamme de son briquet pour allumer la cigarette qu’il se réservait, prit quelques bouffées puis soupira longuement. Il lui souhaita bonne chance et repartit. Ainsi se conclut leur rencontre.
Takako devinait alors qu’il y avait une femme, plus importante encore qu’elle pour détourner ainsi Mitsuki de cette « traque » qu’il menait contre ou pour elle.
La jeune fille n’était pas Yuu-Na mais, de dos, elle laissait planer le doute. Les yeux noyés dans une strate de béton, elle observait le motif d’une prochaine polémique. En face d’elle, sur la surface grise bétonnée d’un mur du comité, les grandes lettres roses d’un appel au secours lui sautaient au regard. Takako observait elle aussi, déchiffrant le message qui coulait sur la paroi : « Set us free* ». La fin était à moitié effacée tandis que le premier mot flashait sur la teinte ennuyeuse du mur vandalisé. Il y avait dans ce coup de pinceau, un cri désespéré que les journalistes bombarderaient de commentaires une fois qu’ils l’auraient attrapé. Peut-être était-ce ce que son auteur voulait…
La grosse porte en métal se rabattit lourdement derrière Takako, la faisant sursauter ainsi que la jeune fille perdue dans ses rêveries.
« Excusez ! » dit Takako rouge de confusion.
Aubane inclina la tête pour annoncer son départ. Cependant, il y avait une entrée qu’aucune des deux filles n’auraient su annoncer sinon votre obligée qui détient toutes les clés de cette rencontre. Renmei revenait…
Elle avait demandé son chemin à plusieurs adultes au costume engageant. Ils l’avaient guidée vers des subalternes qui portaient l’uniforme comme elle. Mais comme personne ne savait ou avait disparu Takako, elle erra autour de l’arène avec beaucoup d’anxiété. Ses amis guiséens avaient à peine remarqué son départ –sauf peut-être Samuel qui s’était inquiété de sa fuite– et poursuivaient leurs discussions avec sérénité.
Renmei avait couru jusqu’à perdre tout repère, s’enfonçant de plus en plus dans le relief hostile d’un quartier inconnu. Lorsqu’elle revint vers le bruit, elle trouva le grand mur et les graphismes roses de sa détresse. Devant lui, il y avait sa Takako et une autre fille. Elle s’approcha à petits pas, prenant ses précautions comme pour ne pas les faire fuir ; et, si l’on en jugeait par le regard terrifié d’Aubane, on ne pouvait que lui donner raison.
« La danseuse ? » demanda Renmei en regardant Aubane comme pour lui demander des présentations.
Takako se tourna vers la dallénienne, curieuse de savoir par quels procédés cette inconnue s’était arrogée des préoccupations de Renmei. Car c’était sur Aubane qu’on fixait les regards plutôt que sur elle ! Takako ! remarquable objet de médiatisation !
« Pourquoi vous n’allez pas le rejoindre ? » fit la petite blonde de sa petite voix acidulée.
« Pardon ? »
Sans bien comprendre, Aubane se laissa reculer vers le mur de l’arène. Renmei rapprocha ses deux grands globes bleus –et d’ailleurs, sans connaître l’animal, on pouvait croire à une tentative d’hypnotisation.
« Il vous attend non ? » continua Renmei avec insistance.
Aubane tenta de se calmer. Elle ne pouvait pas parler en présence de Takako mais ne pouvait tout bonnement pas contenir sa personne. Cette fille, en plus d’entendre des mélodies que personne n’entendait, les décortiquait avec soin et poussaient l’analyse jusqu’à la thérapie.
« Et toi ? Pourquoi tu es ici ? » gémit Aubane en tremblant.
Renmei battit de ses cils de poupées, croyant innocemment que la question était purement informative.
« Je cherchais Takako ! »
En réalité, Aubane véhiculait bien plus que de la simple peur dans ses propos ; il y avait une haine que seuls les plus concernés par l’histoire de ses lieux pouvaient entendre ou même sentir.
« Non… pourquoi es-tu ici, sur cette île ? »
Les trois filles se regardèrent, partagées entre stupeur et dégoût. Il y eut un silence terrible durant lequel chacune d’elle sentit frapper ses propres démons. Aubane croyait étouffer sous l’étreinte d’un secret dans lequel elle était la seule confesse. Takako demandait tout bas des explications qui lui faisaient déjà horreur et, Renmei, dans toute sa philanthropie, réfléchissait à l’excuse qu’elle allait formuler pour avoir abandonné Saeki à ses heures de douleur.
* Set us free : Libérez-nous
Note : OMG j’ai dejà dit « chapitre de mes fesses » auparavant mais là c’est même pu mes fesses, ce sera un endroit ragoutant d’un monde parallèle ou je sais pas quoi XD Mais tuez moi before le chapter 69 !
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