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Author: Kestrel21
Fiction Rated: K - French - Drama/Spiritual - Reviews: 2 - Published: 04-06-07 - Updated: 05-31-07 - id:2344570

Titre : The boy with the Turkish flag – Chapitre I

Auteur : Kestrel21

Genre : Souvenirs dialogués, considérations philosophico-esthétiques de bas étage, un peu de yaoï mentionné…

Disclaimer : Tout ça est à moi. Non mais.

Istanbul

L’endroit était étouffant. Il y avait beaucoup trop de monde pour une aussi petite pièce et Nesrin se sentait prête à suffoquer. Soudain languissante, elle laissa son regard se fixer sur les milliers de petites particules de soleil que laissait à peine filtrer la fenêtre à chevrons ouvragée. Il lui fallait trouver un endroit où s’asseoir mais impossible avec ce monde. Si seulement elle pouvait s’approcher du lit…

Elle chercha des yeux Erdmann mais ne le vit pas, sans doute la moiteur accablante l’avait-elle obligé à se réfugier à l’extérieur dans l’espoir de trouver un coin d’ombre. Elle se souvenait avoir entraperçu une petite cour intérieure emplie de plantes grimpantes en entrant ici, il était probable que son mari y ait découvert son bonheur.

La pièce minuscule puait le renfermé, l’encens et la sueur nauséabonde de tous les corps qui l’avaient traversé depuis le lever du jour. Mais un corps devait normalement sentir plus fort que tous les autres réunis et c’était lui qu’elle voulait voir.

Il y eut alors un soudain et brusque mouvement de foule vers la sortie et la jeune femme se retrouva brutalement face au but de sa visite, couché sur un large lit, surnageant au milieu de pétales de rose jetés sur lui sans doute tout autant pour lui rendre hommage que pour couvrir l’odeur de mort qui émanait déjà de lui.

Nesrin le distinguait à peine dans la pénombre ambiante, juste pour le moment la tâche claire de sa longue barbe tressée et la forme tranquille de son corps vêtu d’une superbe tunique d’apparat.

Ses yeux s’habituèrent rapidement à l’obscurité et elle put enfin distinguer les traits rudes, burinés et parcheminés de l’homme qu’elle attendait de rencontrer depuis longtemps déjà.

Sans pouvoir bien sûr s’imaginer que celui qu’elle rêvait de retrouver serait réduit à l’état de cadavre et que son propre vœu ne serait exaucé que le lendemain de sa mort, survenue dans la nuit.

Elle le contempla longtemps, essayant de se souvenir de cet homme tel qu’elle l’avait aperçu des années auparavant et dont l’image présente ne cadrait pas du tout avec le souvenir qu’elle gardait de lui. Dans la mort, il paressait si tranquille et si aimable qu’elle doutait qu’il ne s’agisse de celui qu’elle avait connu.

« Il semble si détendu que se pourrait tout aussi bien être un autre homme… » Songea-t-elle avec ironie.

- Pourquoi dites-vous ça ? demanda une voix glaciale.

Nesrin sursauta, comprenant qu’elle avait pensé à voix haute sans s’en apercevoir. Mortifiée, elle n’osa d’abord lever les yeux vers l’origine de cette voix masculine si proche d’elle mais son regard finit fatalement par croiser deux petits yeux méchants qui la fixaient sans ciller. Ils appartenaient à une silhouette de petite taille postée prés du lit, que Nesrin n’avait pas remarqué tant elle était immobile et tant son costume sombre la faisait se confondre avec le mur où elle était adossée.

- Je vous ais posé une question, non ? La voix ne s’était en rien départie de sa froideur.

- … Pourquoi je… J’ai dis ça ? Bégaya-t-elle, respirant avec difficulté. Simplement parce que je l’ais rencontré voilà des années et que…

Elle désigna le mort d’un doigt nerveux et l’inconnu se désolidarisa du mur pour s’approcher d’elle.

- Normalement je ne dois répondre à aucune sollicitation…, bougonna-t-il avec énervement, comme si, plus que Nesrin, c’était sa propre attitude qui l’agaçait. Enfin… Vous êtes de sa famille ?

La jeune femme hocha la tête, soulagée de se retrouver en terrain familier.

- Vous êtes qui ?

Nesrin songea qu’il était de son droit de garder le silence. Mais elle se sentait pourtant forcée de répondre car cet homme, bien que plus petit qu’elle, l’impressionnait grandement.

- Je m’appelle Nesrin Stalter. Je suis la nièce d’Heydar Berham.

A la mention de ce dernier nom, le petit homme tourna lentement la tête vers le cadavre qui reposait sur le lit, comme pour s’assurer qu’il n’était parti.

- Heydar n’avait pas de frère, affirma-t-il, péremptoire.

- De frère non, c’est vrai, glissa Nesrin audacieusement. Mais il avait une sœur, qui était ma mère.

L’homme la fixa par en dessous, suspicieux.

- Qu’est-ce que vous faites-là, mademoiselle Stalter ? demanda-t-il férocement. Vous venez pour la succession, c’est ça ? J’aurais dû m’y attendre.

- Madame, osa-t-elle corriger, timorée. Mon mari est venu avec moi à Istanbul exprès pour que je puisse voir mon oncle. Et la succession ne nous intéresse pas.

Son interlocuteur haussa les épaules dédaigneusement.

- Tôt ou tard, je suis sûr que je vous reverrais me tenant un tout autre discours, c’est certain. Lorsque la famille lointaine d’un défunt se présente à son oraison funèbre, c’est toujours pour des histoires d’argent. D’où venez-vous ?

- Justement, je n’ais pas fait tout ce voyage depuis Brême pour parler d’argent…

- C’est vrai, les femmes ne savent pas parler d’argent. Mais elles savent si bien y penser que s’en est nauséabond.

Nesrin jugea prudent de se taire.

- Sans rire, Madame Stalter, si vous n’êtes pas venue de Brême pour parler d’argent, pourquoi alors ? reprit-il, pince-sans-rire.

- Je voulais retrouver mon oncle. C’est l’une des dernières volontés de ma mère.

- J’imagine que vous ne deviez pas vous attendre à le retrouver mort. Comme la vie est mal faite…, ricana l’homme avec un rictus.

Nesrin en avait froid dans le dos.

- Vous connaissiez mon oncle ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

L’inconnu se départit instantanément de son sourire ironique.

- Drôle de question ! Railla-t-il. Bien sûr que je connaissais votre oncle ! Mais demandez au premier idiot venu de cette fichue ville et il connaîtra Heydar Berham, ou au moins la musique de son nom. Jusqu’à New York, jusqu’à Paris, on le connaît votre oncle !

- Bien sûr. Mais je suis certaine que vous avez très bien compris ma question. L’avez-vous côtoyé ? Vous en êtes-vous fait un ami ? Après tout, vous veillez vraisemblablement sur lui depuis ce matin, non ? Supposa-t-elle en abattant sa dernière carte.

Le petit homme ne répondit rien, son regard perçant se posa un bref instant sur le corps mort du vieillard, enseveli sous les pétales de rose et Nesrin compris qu’elle avait touché juste.

- Heydar n’a jamais eu d’ami, il n’en avait pas besoin. Oui, je l’ais côtoyé, cela vous va ?

Nesrin décida de jouer la naïveté.

- Pardonnez-moi de vous importuner. Je ne voulais pas vous déranger dans votre recueillement…

L’homme la scruta intensément, comme s’il essayait de mettre à jour ses pensées. Le silence s’installa entre eux, lourd et vraisemblablement fait pour durer.

- … Cette pièce pue vraiment…, grommela-t-il finalement avec mauvaise humeur, comme pour se donner une contenance.

- Accepteriez-vous de me parler de lui ? Sollicita-t-elle en le fixant à travers ses cils. Pas ici, bien sûr, cette atmosphère est trop pesante. Mais demain. Ou ce soir ?

Il l’observait, comme réfléchissant.

- S’il n’y a que ça pour vous faire plaisir…, marmonna-t-il après avoir laissé passer un ange. Je suis libre de mes journées à présent. Ça ne dérangera pas votre mari ?

- Il comprendra.

- Je ne pensais pas que vous viendriez…

L’homme haussa les épaules.

- Je n’avais rien de mieux à faire. Votre mari n’est pas là ?

- Vous voyez l’homme là-bas, assis au café, celui qui porte son verre à la bouche ? C’est lui.

- J’aurais pu le deviner, fatalement le seul là-bas à être blanc aux cheveux châtains. Il vous surveille de délicate manière.

- Ce n’est pas de la surveillance. Il a compris que c’était important pour moi.

- Et bien, je ne comprendrais sans doute jamais les Européens sur ce point… Si vous étiez ma femme, jamais je ne vous aurais laissé en tête-à-tête avec un autre homme sans me trouver moi-même à moins d’un mètre de distance.

- Je peux dans ce cas me réjouir de ne pas vous avoir épousé. Quel est votre nom ?

- Tutku.

- Vous êtes Turc ? Tutku comment ?

- Tutku tout court. Oui, je suis Turc.

- Vous êtes né à Istanbul ?

- Je croyais que vous désiriez m’interroger sur votre oncle ?

- N’ais-je pas le droit d’en savoir plus sur celui qui a eu la gentillesse de venir répondre à mes questions ?

Tutku l’observa, pensif, puis se racla la gorge.

- Sachez alors que je n’ais pas d’identité. Et par respect pour votre mari, je le laisse se charger de vous sermonner pour votre curiosité.

- Vous connaissiez mon oncle depuis longtemps ?

- J’ai été à son service pendant dix ans. Jusqu’à la nuit dernière.

Nesrin en resta confondue.

- Mais c’est bien plus que côtoyer ! Vous allez pouvoir m’en apprendre bien plus que je ne l’espérais dans ce cas !

Tutku renifla.

- L’espoir est mauvais et d’autant plus inutile. Je ne m’attendais pas à devoir le faire comprendre à une femme. Vivre en Europe ne vous dispensez pas de le savoir, Madame Stalter. Soit dit en passant, vous parlez un excellent turc.

- Je vous remercie, c’est mon père qui me l’a appris.

- Voilà qui explique votre vocabulaire parfois un peu usé. Vous venez ici pour la première fois ?

- Mon mari préférait aller à Prague pour notre premier voyage mais j’étais investie d’une mission. Et le pauvre ne parle qu’allemand, il est un peu perdu ici. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de moi. Parlez plutôt, parlez moi d’Heydar, parlez-moi de votre vie avec lui.

Le petit homme eut malgré lui un léger sourire.

- Par quoi voulez-vous que je commence ?

- … Racontez moi votre rencontre par exemple.

- Encore un moyen détourné de me faire parler de moi.

- Pourquoi refuseriez-vous de parler de vous ?

- Il n’y a rien à dire de moi.

- Pardonnez-moi mais ce n’est pas un argument. Faites comme il vous plaira mais il vous sera difficile je crois d’évoquer mon oncle sans parler au moins un peu de vous.

- Si ça vous amuse…

- Cela ne m’amuse pas. Taisez ce qui vous semble trop personnel, je n’en ais cure. Mais si vous êtes là, c’est que vous avez accepté de parler avec moi de mon oncle, si je puis me permettre.

- Vous n’étiez pas sensé pouvoir, en toute logique. Mais vous avez raison néanmoins, j’aurais aussi bien pu ne pas venir. Et je suis, je crois, du genre à tenir mes promesses.

- Racontez-moi votre rencontre avec mon oncle.

- Nous nous sommes rencontré deux fois à vrai dire, la première fois aurait pu lui être fatale mais la seconde fois fut la bonne. La première fois, ce fut dans cette ville, non loin d’ici d’ailleurs, la nuit était tombée. J’étais embusqué dans une petite rue sombre, je l’ais entendu s’approcher lentement, déjà à l’époque il s’appuyait sur une canne. Je l’ais agressé avec un couteau que j’avais volé la semaine précédente, j’ai voulu le tuer pour prendre son argent, je me suis retrouvé assommé par un homme que je n’avais pas entendu, sans doute un garde du corps.

- Pourquoi l’avoir agressé aussi sauvagement ?

- J’avais faim. Je vivais dans la rue depuis six ans.

- Ah…

- Ne dites rien, s’il vous plaît.

- D’accord.

- … Tiens. D’habitude les gens ne sont pas aussi conciliants. Je me suis retrouvé sans savoir comment au commissariat principal, en attente d’un transfert à la prison militaire de Davutpasa. Inutile de vous dire qu’on ne me cacha rien de tout ce que j’allais subir une fois là-bas, on se régala même de détails qui vous feraient blêmir rien qu’à les entendre. Je ne savais même pas pourquoi une telle sévérité. Je sais que les dirigeants de ce pays ne sont pas tendres avec les criminels mais enfin, je ne suis pas Kurde, je n’avais jamais abordé le génocide arménien dans une conversation... Seulement là n’était pas la question, me fit-on savoir.

- La question était l’identité de celui que vous aviez agressé n’est-ce pas ?

- Mais comment pouvais-je savoir qui il était, vous pouvez me le dire ? J’étais coupé du monde depuis six ans et jamais de ma vie je ne m’étais intéressé à l’art, j’avais d’autres chats à fouetter. Etais-je sensé deviner que celui qui avait failli succomber ce soir-là était le seul artiste du pays à posséder un rayonnement international ?

- C’est extrêmement hypocrite non ? Alors qu’il était ici si controversé et suivi de prés par la censure…

- Je ne vous le fais pas dire. Quoi qu’il en soit, je devais payer le prix de mon acte de folie, on prévoyait mon transfert pour le lendemain. Je m’apprêtais à m’y résigner lorsqu’il est arrivé. Je l’ais tout de suite reconnu à sa démarche claudicante, plus claudicante encore que je l’avais blessé à la hanche. Il demanda à me parler. On nous laissa seuls avec une prudente vitre de plexiglas nous séparant. A présent que je savais à qui j’avais affaire (encore que je n’avais jamais avant eu le moindre respect pour la condition d’artiste), j’avais honte et n’osais le regarder dans les yeux.

- Réaction attendue.

- Ah vous trouvez ? J’ai juste été lâche, j’aurais au moins pu assumer les conséquences de mon acte. Mais il n’est pas lieu d’avoir des remords. Car je me taisais pour le laisser parler. Et je n’oublierais jamais ces mots. Vous savez ce qu’il m’a dit ?

- Non.

- Il m’a dit qu’il ne me tenait pas rigueur de mon acte, qu’il comprenait mes motivations. Il m’a proposé de payer la caution qui me rendrait la liberté, et mieux, il offrait de me prendre à son service exclusif. Avant de venir me voir, il avait licencié l’homme qui m’avait cassé la gueule et me donnait sa place, un toit et de la nourriture en échange de ma protection et de ma compagnie.

- On ne me l’a jamais décrit si généreux.

- Je vous répète que j’entendais parler de lui pour la première fois. Et qu’il fallait être idiot pour ne pas accepter.

- Vous l’avez donc fait sans hésiter.

- Sans hésiter. Vous pouvez imaginer que pour quelqu’un comme moi qui depuis six ans n’avait plus mangé à sa faim ni dormi sous un vrai toit, cette proposition avait tout du paradis que vante le Coran. Sur terre, sans avoir besoin de mourir.

- Vous n’aviez pas envie de mourir ?

- Etonnement non, je m’en souviens bien. Si j’avais désiré mourir, je les aurais laissé m’emmener à Davutpasa sans tergiverser davantage. Heydar m’offrait de quoi recommencer totalement ma vie, à moi qui à trente ans passés avait déjà tout perdu. Plus qu’une seconde chance, c’était un sacre. Il m’a donné plus que je n’aurais su en rêver, même quand je suis arrivé à Istanbul à vingt ans, plein d’espérance dans tous les domaines.

- Vous avez perdu votre emploi ?

- Je n’étais pas le seul, la société n’est pas tendre dans ces cas-là, l’inflation ne pardonne pas. Mais ce n’est pas le sujet.

- Non c’est vrai mais est-on pour autant obligés de faire comme si cela n’existait pas ?

- Vous savez Madame Stalter, je crois qu’à la longue, je vais finir par revoir mon opinion sur vous. Vous au moins vous regardez les réalités en face. Pour une femme, c’est assez rare.

- Merci du compliment.

- Etes-vous sûre que s’en est un ? Ici, on considère que c’est handicapant pour une femme, d’avoir les pieds sur terre.

- Qu’importe, cela me touche. Mais continuez. Il vous a donc fait sortir de prison ?

- J’y avais déjà un pied en effet. Je n’ais jamais compris ce qui l’a poussé à faire cela. Je ne le saurais sans doute jamais. Car pendant dix ans de vie commune, rien ne fut modifié dans notre contrat initial. Jamais il n’essaya d’avoir avec moi une relation plus poussée que cette amitié qui méritait à peine ce nom. Effectivement je devins son garde du corps, son « bras droit » au sens le plus littéral du terme, une compagnie pour lui mais il se serait sans doute autant satisfait d’un chat ou d’un perroquet. Jamais malgré l’énormité du service qu’il m’a rendu et qui a fait de moi du moins j’ose le croire un homme nouveau, il n’exigea quoi que ce soit de plus en retour. Me donner cette nouvelle vie est peut-être au fond la seule bonne action désintéressée qu’il ait fait de toute sa vie. Avant, il aidait les gens pour leur argent, et lorsqu’il en eut lui aussi suffisamment pour faire tourner des têtes, il aidait en échange de relations sexuelles si les gens lui plaisaient assez. Il s’en servait presque toujours comme modèles pour ses œuvres même si bien peu passeront à la postérité grâce à cela. Moi je n’ais jamais eu à faire quelque chose de cet ordre, jamais je n’ais eu à coucher avec lui, jamais il ne me demanda de poser pour ses tableaux. J’étais là, c’est tout et cela a lui a vraisemblablement suffi.

- Cela cadre déjà plus avec l’image que l’on m’a toujours donné de lui. Mais ce qu’il a fait pour vous devrait déjà suffire à le faire passer pour un saint.

- Oui, je ne sais pas qui d’autre en aurait fait autant. Parfois il m’arrive de m’imaginer ma vie si j’avais tenté d’agresser quelqu’un d’autre, ce soir-là. J’aurais peut-être réussi mais ma vie n’en aurait pas été aussi incroyablement changée. Pensez donc, je vivais sans toit depuis des années et il m’installa dans la maison que vous avez visité ce matin, à Beyoglu (1) où jamais je n’avais même jamais songé mettre un jour les pieds. Mieux, on m’y escorta comme un sultan. De la fenêtre de la chambre qu’il m’a attribué ce jour-là, au second étage, je vois le dôme de la Mosquée Bleue et la ville qui s’étend autour, comme des perles enchâssées pour magnifier le lapis lazuli central d’un collier ouvragé. Par temps clair, j’aperçois même la mer Noire à l’horizon. Grâce à Heydar, je domine une ville qui m’a toujours rabaissé et m’a regardé mourir pendant si longtemps du haut de sa superbe, imaginez ma jouissance !

- Vous parveniez à vous dire que la vie ne vous avez pas encore oublié.

- C’était un peu ça. Bien entendu je ne me doutais pas alors des contreparties que ma nouvelle situation entraînerait. Souvenez-vous que je ne connaissais même pas par ouï-dire la réputation d’Heydar, je ne pouvais donc pas deviner qu’il était vu tout autant comme un solitaire ascétique que comme un génie excentrique. On ne lui connaissait aucune famille, tout juste savait-on que la sienne s’était exilée en Allemagne des années auparavant. Et aucun ami, pour la bonne raison qu’il n’en avait pas. Car il rejetait avec agacement tout ce qui ressemblait à une relation poussée au delà du « Bonjour, comment allez-vous ? ». Alors quand on apprit que je partageais son intimité, à chaque nouveau scandale déclenché par ses œuvres, je n’avais plus un moment de paix car il ne sortait presque jamais et le mot « interview » était banni de son vocabulaire.

- Là encore je reconnais bien le Heydar que j’ai rencontré.

- A mon tour de vous retourner la question donc. Quand l’avez-vous rencontré ?

- Je ne l’ais rencontré qu’une fois, lors de l’ultime retour de mes parents en Turquie. J’avais huit ans et je m’en souviens peu, nous n’y avions guère passé plus d’une semaine. Et déjà à une époque où d’ordinaire on manque de discernement, je l’avais jugé infect, particulièrement avec ma mère qui espérait toujours le voir venir s’installer en Allemagne à nos côtés.

- Pour lui ou pour son argent et sa notoriété ?

- Ne soyez pas mesquin.

- Je ne suis pas mesquin, je pose une simple question.

- Gardez-vous de nous jugez, vous ne savez rien de ma famille.

- Soit, vous ne me répondrez pas. Je ne le disais pas dans l’optique de vous froisser. De quand date ce voyage ?

- J’avais huit ans, j’en ais vingt-trois aujourd’hui.

- Soyez rassurée, je peux d’autant moins vous juger qu’à l’époque, j’ignorais jusqu’à l’existence d’Heydar.

- Ce n’est rien, ne vous excusez pas.

- Vous êtes magnanime. Dites-moi, ce n’est pas votre mari qui vient vers nous ?

Nesrin releva la tête et sourit à l’homme qui s’approchait d’eux. Ils échangèrent en allemand quelques mots que Tutku ne comprit pas. Puis la jeune femme se retourna vers lui.

- Je crois que nous allons devoir nous quitter, annonça-t-elle avec un petit haussement d’épaule désolé. Dites-moi vite quand je pourrais vous revoir !

- L’enterrement a lieu après-demain. Il aurait dû normalement être enterré le plus tôt possible mais il y aura sans doute tout autant foule autour de son lit demain qu’aujourd’hui. Je serais toute la journée de demain à la maison de Beyoglu. M’y rejoindrez-vous ?

Nesrin sourit.

- Dés que possible.

Lorsque Nesrin se présenta ce matin-là à la maison de feu Heydar Behram, elle y croisa avec une certaine surprise outre les dernières personnes venues rendre hommage au défunt des ouvriers en uniforme de travail qui prenaient des mesures de toutes les pièces du rez-de-chaussée pour les reporter sur un plan détaillé. Elle aurait voulu leur demander la raison de leur présence mais se rappela qu’elle n’était pas voilée et que leur adresser la parole dans ces conditions serait certainement mal pris. Aussi attendit-elle de trouver Tutku avant d’ouvrir la bouche.

Erdmann cette fois-ci avait refusé de l’accompagner, ce qu’elle ne pouvait que comprendre. Aucune personne possédant un esprit normalement sain ne pouvait voir un quelconque intérêt à passer plusieurs heures dans cette maison qui malgré sa beauté sentait beaucoup trop la mort pour être agréable.

Elle découvrit Tutku quelques minutes plus tard en passant devant l’entrée de la cour intérieure, au milieu des plantes exotiques et juché sur un banc de pierre qui le faisait paraître bien plus grand qu’il ne l’était en réalité. Nesrin le voyait ouvrir et fermer la bouche, parler sans qu’elle ne puisse entendre ses mots et s’agiter étrangement. Tout dans son attitude dénotait une colère dont elle ne comprenait pas la raison.

Se décalant, elle s’aperçut qu’il n’était pas seul. Un jeune homme placide l’observait gesticuler sans paraître plus affecté que cela par les apparents reproches du petit homme qui fulminait. Il l’observait les bras sagement croisés sur la poitrine et plusieurs fois leva les yeux au ciel en signe d’ennui. Il était grand, Tutku juché sur son banc le dépassait à peine et portait un habit d’une couleur vive et chaude qui tranchait avec l’obscurité du costume du petit homme. Mais l’aspect riche de sa tunique formait un contraste saisissant avec son allure négligée. Il allait pieds nus, l’étonnante clarté de la paume de ses mains était gâchée par la poussière qui les recouvrait, ses ongles étaient longs et jaunis comme ceux d’un mandarin chinois. Une légère et inégale barbe lui couvrait les joues et le menton, durcissant son visage encore très juvénile, sans doute n’avait-il pas plus de vingt-cinq ans. Il était très sombre de peau et ses cheveux mi-longs et beaucoup plus crépus que ceux de la majorité des Turcs étaient retenus en un strict chignon au sommet de son crâne bombé.

Nesrin se surprit à le fixer longuement, comme prisonnière d’un étrange sortilège que n’expliquait pas son seul charme. Il y avait autre chose en lui qu’elle ne parvenait pas à identifier mais qui lui donnait une irrésistible envie de l’approcher de plus prés et de poser ses mains sur son visage.

Son visage dont les traits lui semblaient soudain étonnement familiers sans qu’elle ne réussit à faire le moindre rapprochement avec personne…

Consciente soudain de la tournure que prenaient ses pensées et de la manière dont elle le fixait qui frisait la vulgarité, elle détourna brusquement la tête.

Mais ce fut pour s’apercevoir qu’elle était seule, personne ne l’avait vu. Elle se détendit notablement.

Se rapprochant de l’entrée de la petite cour, elle se plaça de manière à ne pas être vue pour continuer à observer cet échange inaudible qui commençait à la fasciner.

Tutku avait cessé son petit laïus et fixait à présent son interlocuteur comme s’il avait le pouvoir de le foudroyer sur place. L’autre l’observait avec tranquillité s’énerver seul sans qu’il ait besoin d’intervenir.

Nesrin détecta dans ce comportement tout autant de suffisance que de sadisme. Mais il lui apparut peu après que cette attitude masquait une jouissance mal contenue. Elle n’avait aucune idée de ce qui se jouait sous ses yeux mais en devinait pourtant l’importance. Ce jeune homme au magnétisme original prenait véritablement plaisir à torturer Tutku, comme en témoignait le petit sourire victorieux qu’il ne réprimait qu’à grand peine.

Le petit homme en réponse semblait prêt à s’effondrer sur lui-même, Nesrin le sentait en détresse et éprouvait pour lui une véritable empathie.

Surtout lorsque l’inconnu prit la parole avec nonchalance et désintérêt, son regard se posant plus volontiers sur la végétation qui l’entourait que sur son interlocuteur. Ses paroles semblèrent achever Tutku qui le fixait sans ciller, bouche ouverte et yeux écarquillés par le choc.

Lorsque le jeune homme se tût, l’ancien garde du corps d’Heydar Behram sembla vouloir répliquer mais ne parvint qu’à imprimer à son corps un violent soubresaut, qui l’agita comme l’onde de choc d’une balle traversant le corps d’un petit animal déjà mort.

Le jeune homme alors tourna les talons sans ajouter un mot de plus et quitta la cour à grands pas décidés. Arrivant à la hauteur de Nesrin qui avait baissé la tête avec humilité, il s’arrêta et la scruta un bref instant, comme la soupçonnant d’avoir entendu quelque chose.

Elle malgré son envie de le voir de plus prés n’osa lever les yeux et ne le fit que lorsque le léger frôlement des pieds nus sur le carrelage en mosaïque ne se soit tu.

Se déplaçant, elle s’avança à pas discrets jusqu’à la cour intérieure. Tutku était toujours là et lui tournait le dos. Elle attendit quelques instants puis fit racler sa chaussure sur le sol. Il se retourna, l’observa comme s’il ne la reconnaissait pas mais eut finalement un faible sourire.

- Je ne vous attendais pas avant au moins une heure. Mais cela me fait étonnement plaisir de vous voir.

Elle sourit à son tour, se demandant soudain à la vue de la manière dont le petit homme l’observait s’il n’avait pas deviné sa présence lors de sa mystérieuse conversation. Des questions lui brûlaient les lèvres mais elle devinait Tutku encore si mal qu’elle différa son impatience.

- Que font tous ces ouvriers dans le hall ? demanda-t-elle pour le mettre à l’aise.

Il eut un soupir inaudible.

- Vous l’ignoriez ? La maison de votre oncle va être transformée en un musée qui lui sera consacré. Ils préparent les travaux qui se feront pendant la rétrospective de ses œuvres à Madrid, dans trois mois.

Nesrin fronça les sourcils.

- Mais et vous ? C’est également votre maison !

Tutku haussa les épaules, défaitiste.

- Mon cas les indiffère. Ils m’ont vaguement proposé de louer ma chambre quand les travaux seront finis, en oubliant de mentionner son prix sans nul doute astronomique. Et comme à présent je n’ais plus de travail…

Nesrin sentit qu’elle abordait là un sujet délicat. Aussi orienta-t-elle la conversation vers un terrain moins glissant. Tout du moins en apparence.

- Heydar a donc eu tant d’importance ? Les journaux de ce matin ne parlent que de lui, en le louant comme un demi-dieu. Ou un génie incomparable.

Le visage du petit homme fut déformé par un sourire cynique.

- Etonnant non ? Avant sa mort, il n’apparaissait dans les journaux que pour être taxé de « licencieux », « d’horriblement vulgaire », en un mot, à proscrire. S’il n’a été finalement que si peu censuré ici, c’est uniquement à cause de son succès monstrueux en Occident et des touristes toujours plus nombreux que ses vernissages attiraient. Voilà bien la seule chose qui l’a sauvé, même s’il refusait de l’admettre. Quelle hypocrisie vous ne trouvez pas ?

Nesrin opina sans mot dire.

- Vous avez pu voir certains de ses tableaux bien sûr.

Elle hocha à nouveau la tête, lentement.

- Evidemment, c’est grâce à la communauté turque d’Allemagne qu’il a été découvert en Europe. On le voit là-bas comme un génie sans concession. Chez les musulmans pratiquants, son statut est plus ambigu. Ma mère a toujours beaucoup de mal à les regarder sans frémir. Nous n’en avons aucune reproduction chez nous.

Tutku haussa les épaules.

- Réaction attendue.

- Mais j’en possède une depuis un an, même si elle est bien mauvaise. Pour ce que je sais, sa conception date d’il y a déjà trois ans.

Son interlocuteur se renfrogna.

- Je crois que vous avez eu de la chance. C’est ce qu’il a réalisé durant cette période qu’il a toujours jugé le plus abouti. Je ne doute pas que ce soit vrai. Ce tableau, il vous plaît ?

Nesrin réfléchit un bref instant.

- C’est sans aucun doute le plus beau de tous ceux que j’ai pu voir. Pourtant la première fois que je l’ais aperçu, il m’a dérangé.

Cette dernière donnée sembla intéresser Tutku.

- Vous ne seriez pas la première.

- Oui mais celui-ci m’a seulement dérangé. Les autres que j’ai pu voir étaient carrément choquants, avec qui plus est une atmosphère moins mystérieuse.

- Lequel est-ce ?

- Il représente une personne nue couchée sur le dos, genoux relevés et bras autour du visage. Elle flotte dans un espace indéterminable, très coloré et kaléidoscopique. Mais ce n’est pas vraiment le problème.

- C’est plutôt le personnage, le problème, non ? Avança Tutku, dont le regard s’était fait vague.

Nesrin acquiesça, songeant qu’il était en train de se faire une exacte représentation mentale de ce qu’elle lui décrivait.

- Disons que sa position permet une vue plongeante sur son corps. Et ce corps est… Je ne connais pas le mot en turc… Il y a ces seins menus sur cette poitrine ferme, ce sexe de jeune garçon qui pend entre ces cuisses si féminines, cette pomme d’Adam bien visible sur cette gorge qui s’arrondit comme celle d’une femme, ce bassin étroit et ces hanches pourtant larges… Cette créature qui est à la fois rien et tout. Elle pourrait être hideuse, de tels monstres ne sont pas sensés exister dans nos sociétés. Et pourtant elle est si belle, il suffit de l’avoir vu une fois pour qu’elle nous obsède. Son charme est littéralement magnétique. Un peu comme celui de…

Prenant soudain conscience qu’elle avait failli nommer le jeune homme aperçu quelques instants plus tôt, elle se mordit la lèvre mais cette hésitation ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.

Tutku la fixait, les sourcils froncés en accent circonflexe, une colère diffuse semblant soudain émaner de son corps tout entier.

- A qui pensiez-vous, Madame Stalter ?

La menace perceptible sous le ton doucereux donna envie à la jeune femme de disparaître sous terre.

- … A personne… ! Simplement je…

Tutku soupira dangereusement.

- Vous n’êtes pas douée pour le mensonge. Dites-moi immédiatement à qui vous pensiez.

Il avait à peine susurré cet ordre mais Nesrin eut encore préféré qu’il le crie. Elle déposa les armes.

- … A l’homme à qui vous parliez tout à l’heure. Je vous ais observé. Mais je n’ais rien entendu de votre conversation ! S’empressa-t-elle de préciser, espérant qu’il la croit.

Tutku lui tourna le dos, comme agacé par sa seule vue. Nesrin était mortifiée.

- Il… Il ressemble tellement à la personne qui a posé pour le tableau que je vous décrivais, de visage sinon de corps ! Comment est-ce possible, me le direz-vous ?

Sa voix affermie fit se retourner Tutku qui lui lança un regard mi-ulcéré mi-admiratif.

- Ainsi vous l’avez vu vous aussi… Peut-être n’êtes vous pas la nièce d’Heydar pour rien après tout. Ce garçon se nomme Ilkin Aydin…

A la seule mention de ce nom, son regard s’assombrit sinistrement mais Nesrin détecta dans son expression autre chose que de la colère brute.

- Et il n’est rien moins que l’assassin de votre oncle, voilà, continua Tutku comme pour l’achever.

Nesrin resta un instant muette, se demandant si elle avait bien entendu.

- Enfin, ce que vous dites n’a pas de sens ! Finit-elle par s’exclamer, perdue. Mon oncle est décédé d’une attaque cardiaque, tous les médecins qui l’ont examiné l’attestent. Et puis il était si âgé… Qui irait soupçonner un assassinat en retrouvant un vieillard de soixante-quinze ans mort dans son lit ?

Tutku renifla dédaigneusement.

- Gardez-vous bien de juger sur le peu que vous avez appris. Sachez que les blessures les plus mortelles ne sont pas forcément celles qui sont visibles à l’œil nu.

Nesrin plissa le front.

- Expliquez-vous.

- Ce garçon que vous avez vu est bel et bien le responsable de la mort de votre oncle. Seulement si je l’attaquais en justice, on me rirait au nez. Car il n’a pas été assez stupide pour laisser une trace de son acte. Comme vous dites, quand un homme de soixante-quinze ans est retrouvé mort dans son lit, personne ne se pose de questions. Il l’a pourtant tué de la manière la plus cruelle et la plus douloureuse qui existe.

- … Etes-vous seul à le savoir ? demanda la jeune femme après quelques instants. Vous rendez-vous compte que ce que vous dites est grave ?

- Non, je ne suis pas seul. A présent il y a vous. Ce garçon est arrivé un jour voilà déjà un an et a laissé croire à Heydar qu’il parviendrait à retrouver grâce à lui ce qu’il avait perdu et qu’il n’espérait plus revoir un jour : Son inspiration, son génie et surtout une nouvelle preuve qu’il était capable d’amour. J’entends capable d’amour pour un être humain.

- Pourquoi ?

- Parce que jusque là, il n’avait été capable d’aimer qu’une seule fois dans sa vie. C’était il y a trois ans, lorsqu’il a conçu le tableau que vous m’avez décrit. A part cela, il est possible qu’il n’ait aimé personne. Jamais.

- Et vous, il ne vous aimait donc pas ? Pour être capable d’une telle commisération à votre égard, n’a-t-il pas au moins cru que vous seriez capable de lui faire ressentir quelque chose ?

- Il m’appréciait je pense. J’étais un être silencieux qui ne demandait pas beaucoup. Mais ce que vous avez dit est juste, sans doute a-t-il crû « que je serais capable de lui faire ressentir » un sentiment autre que la haine que lui inspirait le genre humain en général. Je crois qu’en réalité cette défaillance du cœur lui a toujours été pénible et qu’il cachait cette douleur derrière cet égoïsme à tout crin qu’on a si souvent vilipendé. Il était très pieux vous savez.

- Non, je l’ignorais. C’est difficile à croire. Il serait donc parvenu à concilier sa foi et son respect de la religion avec la… Quel est le mot… ? ‘L’impiété’ de ses œuvres ?

- Dans la mesure où il n’a jamais éprouvé le moindre remord en peignant, on peut le dire. Mais cela allait plus loin que ça. Allah fut encore plus salutaire pour lui que pour les autres croyants. En l’aimant aussi passionnément qu’il l’a aimé, Heydar se prouvait à lui-même qu’il n’était pas insensible, qu’il était capable d’amour. D’un amour certes éthéré, immatériel, sans surprise et sans fondement mais un amour tout de même.

- Jusqu’où cela allait-il ?

- Quelque soit son activité du moment, il l’interrompait pour faire sa prière quand retentissait l’appel du muezzin de la Mosquée Bleue, cinq fois par jour. Il avait dans son atelier un tableau représentant la Pierre Noire (2) qui indiquait la direction de la Mecque. Il ne toucha jamais à la moindre goutte d’alcool. Il se renseignait toujours sur la manière dont était morte la bête dont il allait consommer la viande (3). Il s’acquittait toujours de la Zakât (4) et du jeûne réglementaire du Ramadan, qu’il lui arrivait même de prolonger…

- Je vois.

- C’était quelque chose d’excessivement important pour lui. Surtout dans les dernières années de sa vie, la vieillesse accentue toujours certains comportements jusqu’à l’absurde. Mais c’était avant la rencontre qu’il fit il y a trois ans de cela.

- Vous voulez dire qu’il n’a pris conscience qu’il pouvait aimer les humains seulement trois ans avant sa mort ?

- Mieux vaut tard que jamais, vous ne croyez pas ?

- Bien sûr mais… Pourtant vous avez laissé entendre hier que de nombreuses personnes lui plaisaient tout de même, puisqu’il échangeait ses services contre des relations sexuelles.

- Ah. Je crains d’avoir parlé un peu vite alors. Ces gens-là furent rares, la plupart du temps il ne couchait pas avec ses modèles, sauf dans certains cas exceptionnels. Je n’ais jamais réussi à savoir si c’était à cause d’une sincère absence de désir physique ou parce qu’il était déjà impuissant à l’époque de notre rencontre.

- Ou peut-être était-ce une certaine forme de respect, de ne pas chercher à assouvir des appétits si vils alors qu’il avait besoin de les transformer en œuvre d’art ? Proposa Nesrin.

L’expression de Tutku montrait un étonnement poli lorsqu’elle croisa son regard, il n’avait visiblement jamais envisagé les choses ainsi.

- Qui sait ? Quoi que cela m’étonnerait sincèrement, vu la manière cavalière dont il se débarrassait d’eux après avoir épuisé leur charme…

Nesrin à l’entente de cette dernière donnée resta pensive et Tutku fit silence, l’observant sans qu’elle ne s’en aperçoive. Un long moment passa ainsi, un moment dont elle se rappellerait juste combien il lui avait été agréable. Surtout lorsqu’un petit vent venu de la mer et amenant une odeur de sel et une poignée de sable fin pénétra la pièce par le puit de lumière au dessus d’eux, venu pour faire murmurer la végétation qui les entourait.

- … Dites-moi Madame Stalter…

- Nesrin.

- Pardon ?

- Appelez-moi Nesrin, simplement.

Tutku parut surpris.

- … Pourquoi pas, après tout…, murmura-t-il. Nesrin donc, qu’est-ce que la sensualité pour vous ?

La jeune femme haussa un sourcil interrogateur.

- Pourquoi cette question ?

- Pourquoi pas ?

Elle réfléchit, ne sentant qu’à peine sur elle le regard de l’ancien homme de main de son oncle.

- La sensualité… ? C’est d’abord plutôt semblable au charme, quelque chose qui n’est pas incompatible avec la laideur physique apparente. La laideur et le charme font parfois bon ménage. J’imagine qu’on la perçoit plutôt dans la manière de bouger, de se tenir, dans la voix, dans le regard peut-être, je ne sais pas… Je ne m’étais jamais posé la question, j’ai vraiment l’impression de raconter n’importe quoi…

- Continuez au lieu de dire cela.

- Bon… C’est à rapprocher de l’érotisme, on éprouve une attirance quasi immédiate et pas uniquement physique pour quelqu’un qui la possède…

Songeant soudain au jeune homme que Tutku avait nommé Ilkin, le présumé meurtrier de son oncle, elle put enfin mettre un mot sur cette alchimie mystérieuse qui avait fait qu’elle avait été incapable pendant de longues minutes de le quitter des yeux.

Comme elle s’était tue, Tutku reprit la parole.

- La conception qu’en avait Heydar n’était pas si différente de la vôtre, si ce n’est qu’elle possédait un sens beaucoup plus profond et un rayonnement plus étendu encore. Bien au-delà du simple domaine érotique. C’était cela qu’il recherchait dans ses œuvres, c’était cela qui lui permettait d’avancer. Comme vous l’avez dit, on peut être beau, beau selon l’angle le plus strict de la beauté canonique, et n’avoir pourtant aucune trace de sensualité. Le contraire est tout aussi vrai. Beaucoup de gens en possèdent mais elle ne forme bien souvent qu’une infime partie de leur être. Elle peut avoir élu domicile dans une partie du corps par exemple. Dans les lèvres, dans les yeux, dans les jambes, dans les mains, dans le bassin aussi, n’importe où. Il suffit alors d’un simple mouvement pour qu’elle se révèle et fascine. Heydar a passé sa vie à la chercher et à la retranscrire sur toile. Pour un seul tableau, il avait toujours besoin de quantité de modèles, dont il ne peignait que la partie qui possédait cette Sensualité, jusqu’à former un corps entier, parfait en quelque sorte puisque puissamment sensuel de bout en bout.

- Voilà pourquoi vous disiez tout à l’heure que bien peu d’entre eux ne purent passer à la postérité comme ils l’espéraient sans doute…, se rappela Nesrin que l’idée séduisait autant qu’elle déroutait.

- Exactement. Car les êtres qui peuvent se vanter de posséder la Sensualité dans son entièreté, dans toute sa complexité et sa complétude… Heydar toute sa vie s’est demandé s’ils existaient vraiment où si c’était une chimère qu’il s’était inventé. C’est sans doute l’une des raisons pour laquelle il n’était jamais parvenu à tomber amoureux jusqu’à cette fameuse fois. Il était beaucoup trop exigeant.

- Mais puisqu’il est tombé amoureux, voilà trois ans de ça… Vous voulez dire que ces êtres existent réellement ? Des êtres qui possèdent l’entière Sensualité ?

Nesrin avait du mal à y croire.

Pourtant Tutku hocha la tête.

- Je n’ais rencontré qu’une seule personne qui jouissait de cette qualité rarissime. La personne qui incarnait toutes les aspirations artistiques d’Heydar à elle seule mais également tous ses fantasmes. La seule personne à avoir jamais figuré en entier sur ses toiles.

- Quels étaient ses fantasmes ?

- Voyez-vous, il était pétri de culture occidentale, de littérature particulièrement. Il n’a laissé aucun écrit à la postérité mais Théophile Gautier et Platon entre autres étaient ses maîtres à penser et il les idolâtrait.

- Excusez-moi mais quel rapport… ?

- J’y viens, ne soyez pas impatiente. Connaissez-vous le mythe de l’androgyne platonicien ? Cette idée que les hommes au début des temps étaient heureux car complets, à la fois homme et femme ?

- Bien sûr.

- Et bien voilà. Pour Heydar, perdre son identité sexuelle était sans aucun doute la clef du bonheur totale car la clef de la complétude de l’être dans toute sa dualité. La terre et le ciel, le bien et le mal, l’ange et le démon, le corps et l’esprit, l’homme et la femme, tous réunis comme aux origines en une seule entité, le monde entier concentré en un seul corps. En cela aussi il croyait dur comme fer, tout comme en l’existence de la Sensualité.

- Que vient faire Théophile Gautier dans tout ça ? Demanda Nesrin, intriguée.

- Avez-vous lu Mademoiselle de Maupin ?

- Non.

- Moi non plus. Mais j’ai entendu Heydar lire un extrait de la préface de ce bouquin de si nombreuses fois que je suis capable de vous le réciter de mémoire. Voyons… Ah oui. « L’hermaphrodite est une des plus suaves créations du génie païen. Il ne se peut rien imaginer de plus ravissant au monde que ces deux corps tous deux parfaits, harmonieusement fondus ensemble, que ces deux beautés si égales et si différentes qui n’en forment plus qu’une supérieure à toutes les deux, parce qu’elles se tempèrent et se font valoir réciproquement. Pour un adorateur exclusif de la forme, y a-t-il une incertitude plus aimable que celle où vous jette la vue de ce dos, de ces reins douteux, de ces jambes si fines et si fortes que l’on ne sait si l’on doit l’attribuer à Mercure prêt à s’envoler ou à Diane sortant du bain ? … Le torse est un composé des monstruosités les plus charmantes : Sur la poitrine potelée et pleine de l’éphèbe s’arrondit avec une grâce étrange la gorge d’une jeune vierge. Sous les flancs bien enveloppés et d’une mollesse toute féminine, on devine les dentelés et les côtes, comme aux flancs d’un jeune garçon ; le ventre est un peu plat pour une femme, un peu rond pour un homme, et tout l’habitude du corps a quelque chose de nuageux et d’indécis qu’il est impossible de rendre, et dont l’attrait est tout particulier… » (5)

Voilà. C’était d’après Heydar l’exact reflet de ses convictions artistiques profondes.

Nesrin fronça les sourcils.

- Vous voulez dire qu’il a réellement rencontré une personne qui correspondait à cette description ?

- Tout à fait.

- … On les laisse donc exister dans ce pays ? Partout ailleurs les bébés qui présentent ces caractéristiques sont opérés à la naissance ! Quand ils ne sont pas tout simplement noyés comme des chiots !

- Je ne sais rien de ce qu’à été sa vie avant qu’Heydar ne le rencontre. Tout juste sais-je qu’il a eu la chance d’avoir une mère qui a décidé de son sexe à sa place et l’a élevé comme le plus normal des petits garçons. Il a ainsi été autant que possible protégé des railleries et du regard scrutateur des gens. Reste que malgré cela, il n’a vraisemblablement jamais réussi à s’accepter tel qu’il était. Qui le pourrait ? Admettre de n’être ni homme ni femme mais un obscur quoique harmonieux mélange des deux ? Un être stérile qui mourrait sans descendance ? Il venait de Zonguldak, une obscure petite ville sur les rivages de la mer Noire où on n’avait jamais ne serait-ce que pensé voir sortir un jour d’entre les jambes d’une femme une telle « petite monstruosité ». On y était donc pas préparé, voilà sans doute ce qui l’a sauvé de cette horrible mutilation qui affecte généralement les bébés tels que celui-là.

- Mais qui le prédestinait pourtant sans aucun doute à la mort. Pourquoi d’après vous en a-t-il réchappé ?

Tutku l’observa un bref instant.

- Vous n’avez pas là-dessus une petite idée ?

Il avait au coin des lèvres un petit sourire ironique. Nesrin plissa les yeux.

- Vous croyez donc qu’Elle est perceptible dés la naissance ?

Tutku hocha la tête.

- Quoi d’autre ? Qu’est-ce que cette femme aurait pu ressentir en croisant le regard de son rejeton sinon qu’il était un être béni de Dieu ? Qu’il aurait la chance prodigieuse de posséder ce que nous cherchons tous en vain ? Qui est outre l’hermaphrodisme la Sensualité avec un ‘S’ majuscule ?

- Ne trouvez-vous pas cela un peu gros ?

- Pas du tout. Heydar s’est trompé sur de nombreuses choses c’est vrai mais pour cela, je suis sûr qu’il avait raison.

Nesrin ne se sentait guère convaincue mais Tutku le prendrait sans doute mal si elle le lui faisait savoir. Elle préféra abréger la conversation.

- Est-ce vous qui êtes chargé de la toilette funéraire ?

Tutku hocha la tête.

- Qui d’autre ?

Nesrin pensa à Ilkin mais prit bien garde de ne pas le nommer.

- Je ne pourrais hélas pas assister à l’onction et au dernier habillage mais je vous promets d’être présente au cimetière de Karaca Ahmet dés l’arrivée du cortège, demain.

Quelque chose d’autre la tourmentait mais elle ne savait si le moment était ou non mal choisi pour formuler sa requête.

- … Dites-moi, sera-t-il… Enfin elle… La personne dont vous me parliez sera-t-elle présente demain ?

Tutku l’observa un bref instant, interdit. Puis son regard se voila.

- Oui, il sera là. Je pourrais même vous le présenter.

- Et Ilkin ? Osa-t-elle questionner, consciente de son audace.

La bouche de Tutku se tordit en une grimace.

- Cela je l’ignore…

- Es-tu sûre de vouloir aller à cet enterrement ? Tu ne penses pas en avoir assez fait comme ça ?

Nesrin sourit devant l’air défait d’Erdmann.

- Tu sais, ce n’est finalement pas tellement pour Heydar… Mais Tutku a promis de me présenter quelqu’un. Quelqu’un qui est très important pour comprendre la personne qu’était réellement mon oncle. Après tout, c’était ce que ma mère voulait.

Un sourire releva le coin gauche de la bouche d’Erdmann.

- J’espère en tout cas que tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je ne t’accompagne pas… Mais les enterrements, ça m’a toujours…

- Oui je sais, moi aussi ça me donne le cafard…, acheva Nesrin en s’asseyant aux côtés de son époux. Je serais idiote de t’en tenir rigueur. Que vas-tu faire pendant ce temps ?

Erdmann haussa les épaules.

- Ne t’inquiète pas, je trouverais de quoi m’occuper. Je pourrais en profiter pour aller voir Sainte Sophie, pourquoi pas…

Nesrin soupira.

- S’il n’y avait pas cette promesse de rencontre, je m’en serais volontiers passé…

- Désolé de te le rappeler mais tu ne peux plus reculer à présent.

« Je reconnais qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Mahomet est son prophète. Ô Seigneur puissant et miséricordieux, rend l’entrée de l’enfer illicite pour ce corps… »

Tutku marchait parmi la foule qui suivait le corbillard à petites enjambées rapides. Après l’avoir repéré, ce qui ne fut pas facile, Nesrin se glissa à ses côtés dans le cortège, s’attirant par là même des regards courroucés.

- Vous avez fait vite…, remarqua Tutku sans la regarder. Votre mari n’est pas là ?

- Il a préféré passer son tour…, murmura-t-elle en reprenant son souffle.

« Seigneur, fais lui entendre du bien au paradis… Ô Puissant, Ô Clément… »

Nesrin n’entendait qu’à peine les invocations de l’imam qui précédait le véhicule mortuaire. Elle avait autre chose en tête. Masquée derrière un voile, chose pour elle inhabituelle, elle parcourait le plus discrètement possible la foule des yeux, cherchant sans y croire la personne qu’elle désirait ardemment rencontrer depuis la veille. Mais elle ne vit personne qui correspondait à cette description. Elle ne vit guère plus Ilkin et ne sut pas si elle devait ou non s’en étonner.

Dans le ciel, le soleil au zénith était de plomb et les écrasait littéralement de chaleur. Arrivée devant l’endroit prévu pour l’inhumation de son oncle, on pressa les femmes du cortège de s’éloigner tandis que les hommes, Tutku en tête, descendait dans sa tombe le corps mou recouvert d’un suaire à la désagréable couleur jaunissante. Chacun ensuite se baissa pour ramasser une pelletée de terre mêlée de sable pour la jeter sur le corps et l’ensevelir, tandis que l’imam professait sans qu’elle ne puisse entendre ses mots. Pour finir et une fois la tombe rebouchée, il se tût, ramassa cérémonieusement une pierre préparée à cette occasion pour la poser à l’emplacement de la tête du gisant désormais invisible.

Puis il ordonna d’un geste aux hommes de s’éloigner tandis qu’il procédait à une dernière prière, l’exhortation intime du défunt.

Nesrin remarqua que Tutku ne semblait guère être ému par la cérémonie, son visage demeurait d’une neutralité confondante, bien qu’il soit en sueur à cause de la chaleur et de ses efforts récents.

Chacun de leur côté attendirent patiemment le signal de la fin de la cérémonie. Puis lorsque le cortège se dispersa, il vint à sa rencontre.

- Venez avec moi Nesrin. J’ai quelqu’un à vous présenter.

Elle le suivit dans le cimetière, se demandant où il la menait. A l’exception de la toute récente tombe d’Heydar Berham qui voyait encore se bousculer les derniers hommages, l’endroit était vide, d’un vide qui le rendait inquiétant. Elle continuait de suivre Tutku toujours sans ne rien savoir de ce qu’il avait derrière la tête lorsqu’elle aperçut soudain au milieu de ce désert de mort et de cette marée de tombes une silhouette solitaire vêtue de rouge qui se tenait droite comme un mât de cocagne. Elle fut surprise de voir celui qui l’accompagnait stopper net, comme stupéfait à sa simple vue. Ils continuèrent néanmoins leur marche silencieuse. Au fur et à mesure de leur avancée, les contours du personnage se faisaient plus distincts et Nesrin s’aperçut qu’il leur tournait le dos.

Tutku à chaque pied posé devant l’autre semblait ralentir l’allure, comme s’il voulait à tout prix retarder la rencontre tout en même temps la désirant ardemment. Nesrin calcait la vitesse de sa marche sur lui et finit par avancer à petits pas désespérément lents qui soulevaient à chaque fois un nuage de poussière.

Elle tendait son regard et son esprit vers le corps immobile, se le représentant comme le but ultime à atteindre. Elle s’aperçut bientôt que la couleur rouge de son habit était due au drapeau turc dont il s’était enveloppé, elle distinguait à présent très clairement le croissant de lune blanc et plus loin l’étoile à cinq branches de même teinte, déformée par les plis du tissu.

Tutku à son côté paressait vivre cette découverte de manière beaucoup plus intense.

- … C’est le même, je suis sûr que c’est le même… Regardez, il y a une déchirure béante au milieu du croissant… C’est bien posant avec ce drapeau-ci qu’Heydar avait commencé à le peindre il y a deux semaines…

Il s’arrêta alors, à quelques mètres seulement derrière la silhouette et Nesrin l’imita.

- Je ne m’attendais pas à te trouver ici…, clama alors Tutku d’une voix forte, si soudainement que la jeune femme sursauta.

L’inconnu ne sembla pas surpris outre mesure ou tout du moins rien dans son attitude ne l’indiqua. Après quelques secondes, il se retourna nonchalamment et Nesrin eut un hoquet. C’était Ilkin.

- Que fais-tu là ?

La voix de Tutku était de glace mais les lèvres du jeune homme se retroussèrent. Il semblait prêt à éclater de rire.

- Que crois-tu ? La même chose que toi. Parler, rendre hommage… Je constate de plus que tu es venu élégamment accompagné, remarqua-t-il en posant sur Nesrin ses yeux bruns chauds qui s’éclairèrent d’une lueur appréciatrice. Elle se sentit rougir.

- Je ne t’ais pas vu dans le cortège, continua Tutku comme s’il n’avait rien remarqué. Après tout ce qu’Heydar a fait pour toi, tu aurais au moins pu faire cet effort.

Ilkin détourna le regard en riant. Il semblait trouver cette situation du plus haut comique.

- Tutku, veux-tu bien être sérieux cinq minutes ? Tu penses vraiment que ce qu’il prétend avoir fait pour moi sera à la hauteur de ce qu’il a défait avant ? Crois-tu sincèrement que je vais aller rendre hommage à un homme qui a prétendu « être gentil » avec moi uniquement pour se laver de ses fautes passées ? Ce n’est pas lui que je suis venu voir et pour tout te dire, j’ignorais même que l’enterrement avait lieu aujourd’hui. Quelle ironie tu ne trouves pas ? Siffla-t-il avec cynisme.

Tutku ne répondit rien, à nouveau il semblait avoir perdu les moyens qui lui auraient permis de répliquer. Nesrin se sentait peinée pour lui, surtout qu’il en souffrait visiblement et que cela semblait follement amuser son bourreau.

- De plus, tu ne nous a pas présenté, continua Ilkin comme pour l’achever. Tu m’avais habitué à davantage de savoir-vivre.

Les poings de Tutku frémirent comme s’il rêvait de le frapper.

- Ilkin, je te présente Nesrin Stalter. La nièce de celui dont tu n’as eu aucun remord à piétiner les illusions. Et la vie par la même occasion, asséna-t-il d’une voix faible.

Le jeune homme l’ignora.

- Enchanté mademoiselle. Je suppose à son ton défaitiste que Tutku vous a déjà parlé de moi. Aussi ais-je l’espoir de vous donner une meilleure image de ma personne que celle offerte par ses soins.

- Madame, corrigea Nesrin à nouveau. Contrairement à ce que vous semblez croire, il ne m’a que très peu parlé de vous. Et ce n’était ni en éloge ni en blâme.

Ilkin sembla surpris, à la fois par son audace et par ses mots. Il était probable qu’aucune femme avant elle ne se soit adressée à lui de la sorte. Il se détourna alors et se débarrassa du drapeau dont il s’était enveloppé pour le poser avec cérémonie sur la tombe qui lui faisait face.

- Rendons à César ce qui appartient à César, annonça-t-il, sibyllin. Madame Stalter, je suis ravi de vous avoir rencontré. J’espère sincèrement que nos chemins se recroiseront.

Son regard se détourna un bref instant vers Tutku avant de revenir sur elle.

- Car sachez que si vous voulez réellement savoir quel homme était votre oncle, il ne suffit pas d’un seul point de vue. Surtout si c’est celui d’une personne qui l’idolâtrait, tout est automatiquement faussé.

Il s’était déjà éloigné de quelques pas lorsque, comme pris d’une inspiration soudaine, il lança à la cantonade :

- Au fait Tutku, même si Heydar n’est plus là pour t’y forcer, j’espère te voir à la Mosquée de Soliman le mois prochain…

Tutku le fusilla du regard mais il s’en allait déjà et Nesrin se surprit à le fixer jusqu’à ce qu’il disparaisse complètement. Secouant la tête comme pour sortir d’un rêve, elle s’aperçut que Tutku scrutait toujours avec hébétude l’endroit où le jeune homme s’était évanoui.

- Que va-t-il se passer à la Mosquée de Soliman ? Demanda Nesrin pour le faire sortir de sa transe.

Tutku en se retournant vers elle essaya de se composer une expression neutre mais son visage s’était défait.

- Le mois prochain, Ilkin épouse la fille d’un riche négociant. Ils sont fiancés depuis à peine une semaine.

- Cela vous attriste tant que ça… ? Osa murmurer Nesrin avec le sentiment qu’elle entrait dans un jeu dangereux.

Tutku la fit taire d’une voix rude.

- Taisez-vous tout de suite ou je ne réponds plus de mes actes…

Disant cela, il se baissa soudain et attrapa un pan du drapeau turc qui gisait sur le sol.

- Maintenant ça ne sert plus à rien de vous faire attendre et espérer...

Il tira dessus rageusement et le drapeau en soulevant un nuage de poussière révéla la petite tombe sobre qu’il masquait.

- La voilà la personne que vous espériez rencontrer, la seule et unique personne qu’Heydar ait jamais vraiment aimé. « Evren Kadri ; 1974 Zonguldak – 1998 Istanbul », récita-t-il hargneusement.

Nesrin écarquilla les yeux et fixa longuement Tutku, comme pour s’assurer qu’il ne se moquait pas. Mais il était parfaitement sérieux.

- … Pourquoi ?

Ce fut le seul son qu’elle parvint à émettre. Tutku tapa du pied, impatient.

- Pourquoi quoi ? Explicitez-vous au lieu de rester bêtement bouche ouverte comme un poisson hors de l’eau !

Mais Nesrin ne parvenait pas à s’expliquer à elle-même ce qu’elle ressentait à la vue de cette tombe si commune et si laide. Un obscur mélange d’incompréhension, de dégoût, de tristesse, de désarroi et de révolte. Sans répondre, elle s’agenouilla prés du monticule, effleura à peine la pierre posée pour marquer l’emplacement de la tête du défunt puis débarrassa la petite plaque de bronze du sable qui la recouvrait.

« Evren Kadri ; 1974 Zonguldak – 1998 Istanbul » fut effectivement ce qu’elle décrypta. Il était mort à vingt-quatre ans, comme l’éternel enfant androgyne qu’il avait sans doute toujours été.

Une seule chose lui vint à l’esprit alors qu’elle fixait sans pouvoir s’en détacher la petite plaque commémorative. « Evren » en turc signifiait « cosmos » ou « univers ».

En plus d’être mixte, il ne faisait à présent aucun doute pour elle que ce prénom exprimait tout à fait la réalité des choses…

A suivre…

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Notes :

(1) Le quartier le plus chic d’Istanbul.

(2) Selon la tradition, c’est une météorite offerte à Abraham par l’ange Gabriel. Elle est enchâssée dans la Kaaba, bâtiment en forme de cube vide construit au centre de la cour de la mosquée de la Mecque. Les pèlerins doivent tourner sept fois autour d’elle dans le sens des aiguilles d’une montre tout en se recueillant.

(3) Le Coran interdit aux musulmans de consommer une bête qui serait morte de « mort naturelle », c’est-à-dire sans que l’homme soit intervenu pour la chasser ou l’immoler.

(4) « L’aumône légale » qui est sensée prouver la solidarité que l’on doit à une personne faisant partie de la communauté musulmane (lorsqu’on en fait soi-même partie bien sûr).

(5) Préface de Mademoiselle de Maupin, donc, du bien nommé Gautier.



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