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Author: Kestrel21
Fiction Rated: K - French - Drama/Spiritual - Reviews: 2 - Published: 04-06-07 - Updated: 05-31-07 - id:2344570

Titre : The boy with the Turkish flag – Chapitre II

Auteur : Kestrel21

Genre : Souvenirs dialogués, considérations philosophico-esthétiques de bas étage, un peu de yaoï mentionné…

Disclaimer : Tout ça est à moi. Non mais.

Merci LN pour ta review!

Nesrin ne chercha pas à revoir Tutku durant plus de trois jours et celui-ci, bien qu’en possession de ses coordonnées, n’essaya pas de la joindre.

Erdmann de son côté ne posa pas de questions même en constatant l’état de bouleversement de son épouse lorsqu’elle le rejoignit à son retour du cimetière de Karaca Ahmet. Elle qui jusqu’à présent lui avait chaque jour fait un compte-rendu détaillé de l’avancée de son enquête, elle resta ce soir-là muette sur ce qu’elle avait appris. Il ne chercha pas à lui forcer la main, ce n’était pas son genre, il était là dans le rôle de celui qui enregistrait et prêtait une oreille attentive à cette histoire qui ne le concernait que dans la mesure où elle concernait Nesrin.

Rien de plus.

La jeune femme quant à elle réfléchissait aux raisons de son propre trouble. Pourquoi donc la vue de la tombe d’Evren Kadri l’avait-elle à ce point secoué ? Elle ne connaissait l’existence de cette personne que depuis à peine deux jours et voilà que lui venait le besoin de le pleurer comme un vieil ami, de faire son deuil de celui qui avait été le modèle privilégié de feu son oncle. Elle ne parvenait pas à expliquer un tel excès de sensibilité mais savait pourtant au fond que plus rien désormais ne serait comme avant.

Elle avait au début l’intention trouble de quitter la Turquie sans même revoir Tutku et de lui envoyer une sobre lettre de remerciements une fois de retour à Brême. Sans doute espérait-elle qu’un retour en Allemagne, à des états d’esprit rassurants qu’elle connaissait, lui permettrait de retrouver ce qu’elle considérait chez elle comme une qualité, cette stabilité émotionnelle à l’épreuve des balles, solide…

Si solide qu’elle avait volé en éclat à la vue de l’inscription qui ornait la tombe, ensevelie sous le drapeau turc.

Mais plus le temps passait, plus elle doutait du bien-fondé de cette décision prise sur un coup de tête. Erdmann était pour beaucoup dans ce renversement de situation. Sans rien dire, surtout sans ne poser aucune question, rien qu’en la regardant, il parvenait à lui faire entendre ce qu’elle désirait vraiment.

Voilà pourquoi après trois jours de réflexion et d’incertitude, elle se rendit de nouveau à la maison de Beyoglu.

Cette fois convaincue que c’était là que se trouvait la véritable solution.

- Je ne m’attendais pas à ce que la vue de cette tombe vous fasse un tel effet ! s’exclama Tutku, un brin moqueur, lorsqu’elle se présenta face à lui.

Nesrin eut un faible sourire mais ne parvenait pas même avec un effort à en rire. Elle se sentait d’humeur revêche et ne répondit pas. Ce qui sembla mettre le petit homme mal à l’aise.

- Vous savez, je pensais en réalité que vous ne viendriez plus. Je crois que je commence à prendre goût à votre compagnie Nesrin. Ou bien est-ce le fait de dévoiler si soudainement ce que je n’avais avant jamais évoqué à qui que se soit, ce que j’avais même envisagé emporter dans ma tombe.

Nesrin qui avait détourné le regard avec agacement le ramena sur le petit homme, surprise par ce brusque changement d’attitude.

- Ce que vous cachez va finir par me faire peur, prévint-elle. Cela semble tellement vous peser…

Tutku qui s’étant retourné fixait le mur recouvert de plantes grimpantes comme s’il y trouvait un brusque intérêt, se retourna vers elle, comme interdit à l’entente de ces mots.

- Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ?

Nesrin haussa les épaules.

- Votre attitude, avec Ilkin surtout… Mais aussi cette propension à vous confier… Voir même à mener la conversation. Je vois bien que vous avez besoin de parler. Les secrets sont des poisons.

Tutku plissa le nez, à la fois vexé et gêné.

- Je vous signale au cas où vous l’auriez oublié que je ne vous ais pas abordé au hasard dans la rue pour vous forcer à m’écouter raconter ma vie !

Nesrin s’apprêtait à lancer une réplique cinglante mais elle ne désirait pas s’attirer l’acrimonie du petit homme plus que nécessaire.

- Ce n’était pas mon but de vous embarrasser…

Elle voulut ajouter quelque chose mais Tutku la coupa.

- Ce n’est rien, oubliez ça. Dites-moi plutôt la raison de votre retour. Puisque je me doute que ce n’est pas pour le plaisir de ma compagnie.

Il n’y avait dans sa voix aucune trace de mépris ou de sarcasme, aussi la jeune femme répondit-elle à l’invitation sans y réfléchir davantage.

- Qu’est-il arrivé à Evren ?

Tutku soupira, plia les jambes et s’assit en tailleur à même le sol.

- Que voulez-vous savoir au juste ? Ce qui l’a conduit à Istanbul, à Heydar ? Ou au cimetière ?

Il y avait dans sa voix une certaine amertume.

- Tout ce qu’il vous sera possible de me dire.

- Vous n’en manquez pas une… Mais si vous y tenez vraiment, je vais essayer la linéarité des évènements parce que réellement, je ne sais par où commencer. Les quatre années précédentes furent sans aucun doute les plus riches de ma vie. Et tandis que ce passé m’échappe, le présent se transforme en vide. Quant à l’avenir, je commence honnêtement à douter son existence. C’est étrange mais en vous parlant, j’ai l’impression que ce passé me fuit moins vite que prévu, qu’à ma manière, je le cristallise. C’est une sensation assez agréable, au moins me reste-t-il ça.

Bien qu’il l’évoqua dans ses propos, Tutku semblait avoir soudain oublié la présence de Nesrin. Il gardait les yeux levés vers le ciel qu’il apercevait à travers l’ouverture du toit, bleu profond et dépourvu de nuages.

- Evren est arrivé à Istanbul en 1997, pour des raisons qui me sont inconnues. Je m’en remets à l’appel de la capitale, à l’espoir de trouver du travail et une vie meilleure que celle qu’il avait vraisemblablement connu jusque-là. Sa rencontre avec Heydar fut un jeu de circonstances. D’après ce que je sais, Evren alla d’abord se présenter chez un ancien ami de son père, qui une fois qu’il lui eut décliné son identité, accepta de l’accueillir chez lui. Il y resta vraisemblablement très peu de temps avant que cet homme ne le présente à un de ses amis, médecin reconnu qui fut tout de suite très intéressé par son cas. Qui lui promis même je crois une opération pour le rendre définitivement mâle s’il parvenait à réunir assez d’argent pour cela.

- Je ne pensais pas cela possible après la puberté pourtant…, objecta Nesrin.

- Sans doute que si apparemment, j’ai connu cet homme et il n’était pas du genre à faire des promesses fallacieuses. Et c’est là que le hasard fit bien, ou terriblement mal, les choses. Heydar à cette époque se faisait soigner pour une arthrite sans gravité par ce même homme, qui venait très souvent dans cette maison. Si souvent qu’Heydar finit je crois par presque l’apprécier. Il lui évoquait parfois ses tableaux, ses recherches, ces problèmes d’alors. Le médecin, qui se nommait Coskun Havva, se confiait lui aussi en retour. C’est ainsi qu’il finit par en venir par hasard à Evren et lorsqu’il évoqua la malformation dont il était la victime, je vis Heydar changer de figure. Il le pressa de questions, lui demandant des détails, des détails, toujours des détails. Mais pas forcément des détails médicaux comme vous pouvez l’imaginer, il réclama d’abondantes descriptions physiques, ce que cet inconnu avait confié de lui-même, en un mot tout ce qu’il était susceptible de lui révéler. Coskun Havva qui ne s’était pas attendu à un tel enthousiasme de ce patient si aigri habituellement, n’osait trop au départ répondre à ces questions souvent très indiscrètes, en vertu je crois du secret professionnel, comme si c’était là la seule manière qu’il ait trouvé pour se protéger.

Je me souviens qu’Heydar n’en dormait plus et qu’il perdit l’inspiration en même temps que le sommeil. Il remisa au placard le dernier tableau qu’il avait commencé, renvoya sans ménagement la jeune fille dont il avait commencé à peindre le buste et se réfugia dans un mutisme inquiétant. Dont il ne sortait qu’irrégulièrement, pour faire les suppositions les plus folles. Il en venait à se demander si ce n’était pas l’ange qu’il avait toujours attendu, enfin venu lui donner de quoi réaliser ce grand œuvre à laquelle il aspirait depuis toujours.

D’autant qu’une fois enfin mis en confiance, le médecin se révéla prolixe quant à la description physique d’Evren, il avait fini par céder et avait abondamment vanté ses charmes. Il évoquait même de plus en plus volontiers cette beauté qu’il qualifiait lui-même de « si mystérieusement attirante » sans pouvoir bien sûr mettre un mot sur ce qu’il éprouvait. Mais pour Heydar, ça ne faisait plus aucun doute. En plus d’être dépossédé d’identité sexuelle, Evren possédait visiblement cette Sensualité que lui-même recherchait si ardemment. Et pourtant, il ne pouvait alors deviner jusqu’à quel point. Mais il n’y avait pas que cela, le comportement du médecin au fil des jours devenait de plus en plus éloquent. Imaginez Nesrin, cet homme de science que j’avais toujours connu comme ennuyeux et pisse-froid, tellement plus sensible à la beauté d’une analyse d’urine qu’à celle d’un coucher de soleil, je l’observais de loin s’échauffer et se passionner à parler d’Evren, dont il était vraisemblablement devenu assez proche. Les incessantes questions d’Heydar devaient certainement frapper juste, elles n’étaient pas hasardeuses et devaient lui faire prendre conscience de ce qu’il ressentait. Je me souviens qu’il finissait toujours par repartir d’ici courbé et rouge, comme si lui venaient soudain à l’esprit des images réprouvées par la morale. Puis il espaça ses visites, celles-ci se réduisant finalement à une brève auscultation et l’assurance qu’il était sur la voie de la guérison. Puis il repartait le plus vite possible comme si il craignait les questions après s’être tant passionné pour elles. Heydar après son départ m’observait toujours en coin et m’assurait qu’il voyait clair dans son jeu. Mais lui aussi doutait. Pourtant, après avoir tant fantasmé sur cet être qu’il ne connaissait que par les paroles de son médecin de confiance, la réaction la plus logique eut été de désirer le rencontrer.

- Vous voulez dire qu’il ne le désirait pas ?

Le ton de Nesrin était interloqué. Tutku hocha la tête, avec neutralité, comme si cela allait de soi.

- Et bien non. Enfin si, il désirait ardemment cette rencontre et son impatience n’avait d’égale que sa terreur de la voir se produire. Il avait déjà le sentiment que sa vie allait en être bouleversée et n’était pas sûr de pouvoir le supporter. Souvenez-vous qu’il avait déjà plus de soixante-dix ans et les grands chambardements n’étaient plus de son âge. Mais il finit par prendre sa décision et profita d’une désormais rare visite de Coskun Havva pour lui demander de but en blanc de lui arranger une rencontre avec Evren. Ce n’était alors déjà plus une prière mais un ordre. Pourtant Havva refusa. Mieux, il inventa toutes les excuses possibles pour différer sa réponse jusqu’à ce qu’il puisse prendre la fuite. Mais il en fallait plus pour décourager Heydar. A partir de ce moment, il n’eut de cesse de le harceler, d’abord par téléphone, ensuite en lui envoyant des pots-de-vin par la poste. Puis comme il ne répondait toujours pas, des menaces. Nous ne le revîmes plus chez nous.

- Qu’avait-il apprit de mon oncle pour lui opposer un refus aussi catégorique ?

Tutku eut un petit rire à l’entente de cette question.

- Sans doute ce que je qualifiais en esprit le « cannibalisme » d’Heydar, cette propension qu’il avait à… Comment dire ? A ingurgiter la beauté et la Sensualité pour ensuite la régurgiter sur toile et se débarrasser sur un coup de tête du cadavre désormais vidé de sa substance, si je puis me permettre cette métaphore digestive. En d’autres mots, la manière dont Heydar traitait les modèles qu’il abandonnait ensuite à leur sort, c’est-à-dire trop souvent à leur pauvreté, à leurs conditions de prostituées ou de sans-abri ; et cela aussi soudainement qu’il leur avait manifesté de l’intérêt. Je ne pouvais que comprendre la réaction de Coskun Havva. Car il voulait non seulement épargner à Evren ce sort cruel mais aussi l’empêcher de le quitter au moment où il se découvrait puissamment dépendant de lui. Comme, je suppose, on pouvait l’être d’une drogue dure.

- Heydar n’avait donc aucun scrupule à faire souffrir ce pauvre homme en le harcelant de cette manière ?

Tutku secoua la tête.

- Pas le moindre. Comprenez bien que maintenant qu’il avait pris sa décision, rien ne pouvait l’en faire dévier. De plus, je crois même qu’il prenait un plaisir sadique plaisir à le torturer ; en y repensant avec le recul, j’en suis sûr. Car il aurait très bien pu me demander d’enquêter pour trouver Evren par ses propres moyens. Puisqu’il ne l’a pas fait, c’est qu’il est fort probable que c’était parce que les réactions du docteur Havva l’amusaient finalement bien plus qu’il n’aurait pu le prévoir. Mais il ne l’aurait jamais avoué de vive voix, bien sûr.

- … Donc si je comprends bien, ce Coskun Havva a fini par ployer ? D’après ce que vous m’en avez dit, il ne semblait pourtant pas prêt à céder.

- Effectivement, je ne sais pas vraiment ce qui le fit changer d’avis. Quoi qu’il en soit, Heydar reçut un matin un encart l’invitant à se rendre au cabinet du docteur Havva, dans le quartier de Samatya. Pour lui qui depuis des années n’était plus sorti de chez lui, cela se révéla une aventure mais il était plus déterminé que jamais. C’est là qu’il pu enfin rencontrer Evren. Dans la salle d’attente d’un cabinet médical.

- Très romantique.

- N’est-ce pas ? La salle d’attente du cabinet du docteur Havva donc, en présence de celui-ci, qui se tenait en retrait, derrière Evren, sans oser nous regarder en face, Heydar et moi. Heydar ne s’en aperçut probablement pas mais il était visiblement tout aussi furibond que désespéré. Lorsque plusieurs fois il m’arriva de croiser son regard, il me sembla qu’il m’appelait à l’aide, comme si j’avais le pouvoir d’empêcher Heydar de chercher à emmener Evren avec lui. Le docteur Havva semblait malade de haine et je ne pouvais que le comprendre. Il sentait déjà Evren s’échapper alors que lui-même venait tout juste de comprendre qu’il aurait pu être à lui. Pour cet homme bientôt quinquagénaire qui toute sa vie ne s’était consacré qu’au travail, le choc de voir irrémédiablement s’en aller ce corps qu’il s’était surpris de désirer dû être terrible.

Tutku se tût un bref instant, comme s’il réfléchissait à un moyen de ménager la mémoire de Coskun Havva.

- Et… Comment dire ? Evren était-il tel que mon oncle l’avait imaginé ? Risqua prudemment Nesrin.

Tutku eut un inaudible soupir.

- Tel qu’il se l’était imaginé ? Je crois que même Heydar n’avait pas une imagination suffisamment fertile pour se préparer à ce qu’il allait découvrir. La preuve, c’est qu’en apercevant Evren, il fut frappé de mutisme, il ne pouvait vraisemblablement rien faire d’autre que le regarder, sans rien dire, sans même bouger un muscle. Au point que tout le monde s’en sente mal à l’aise, Evren surtout, vu que la politesse le forçait à attendre qu’Heydar parle le premier. Et heureusement il finit par prendre la parole. Vous savez ce qu’il lui dit ?

- Je crois en avoir une petite idée…

« - … J’aimerais vous peindre.

En laissant échapper ces mots d’une voix désagréablement rauque, le vieillard sembla enfin quitter sa transe. Derrière lui, Tutku roula des yeux, désespéré devant cette incapacité à différer son impatience.

Mais en réalité, il n’était même plus question à ce stade d’avoir ou non su attendre, il avait tout simplement été vital pour Heydar de prononcer ces mots, comme si c’était l’unique moyend’exprimer au plus prés ce qu’il venait de ressentir.

Evren lui resta interdit face à cette entrée en matière pour le moins cavalière et ne répondit rien. Derrière lui, Coskun Havva avait fermé les yeux.

Un silence plus tendu encore que le précédent s’installa. Tous les regards, toutes les attentions étaient portés sur Evren, qui finit par s’agiter, mal à l’aise.

Tutku comme tous les autres avait beaucoup de mal à détacher son regard de lui. Après avoir supporté les crises de doute et d’impatience d’Heydar pendant prés de deux mois, il avait été finalement extrêmement curieux à l’idée de rencontrer ce « jeune homme » qui en si peu de temps avait mis à genoux sans même s’en apercevoir le si prude docteur Havva.

Evren était vêtu à la manière d’un homme mais tout dans sa morphologie l’empêchait de faire illusion quant à sa nature véritable. Il portait ses cheveux noirs très courts, presque ras, quelque chose dans la couleur de ses yeux, inhabituelle sous ces latitudes, fit s’interroger Tutku quant à une parenté possible en Europe même si les traits de son visage restaient assez arabisés.

La longue tunique qu’il portait, d’un bleu terne et très ample, empêchait d’avoir un aperçu de ses formes.

Beau ? Difficile à dire. Ses traits étaient si complexes, ce métissage des deux sexes se lisait tant sur sa face qu’il demeurait impossible à cataloguer. Des traits anguleux et une mâchoire assez forte, masculine à n’en pas douter, se mêlaient sur son visage à une peau lisse qui laissait supposer qu’il n’avait jamais touché le moindre rasoir, tout en encadrant des joues et des lèvres pleines, si féminines dans leur rondeur et leur gracilité.

« Nuageux ». Ce mot de Gautier était probablement celui qui le décrivait le mieux.

Tout dans son aspectobscurcissait la pensée, qui ne laissait voir qu’une absence de repères déstabilisante et, à terme, paralysante.

Paralysée, c’était ce qu’était la situation alors.Tutku à ce moment était sans doute le seul à avoir les idées claires sur les enjeux qu’entraînerait la réponse d’Evren. Il n’était lui dominé par aucune forme de passion ou de crainte, sinon celle, mineure, de la réaction d’Heydar face à un possible refus.

Le silence semblait prêt à se prolonger jusqu’à l’absurde, il fallait que quelqu’un le brisât rapidement car Tutku sentait déjà la colère monter à la tête de son acariâtre bienfaiteur mais celui qui parlât ne fut pas celui qu’on attendait.

- … Je crois que maintenant, vous devez partir Heydar ! s’exclama soudain Coskun Havva avec dans ses yeux une sombre jubilation tandis qu’il s’avançait pour se mettre entre le peintre et son protégé. Ce silence est pour moi suffisamment éloquent, il est clair maintenant que notre jeune ami a refusé votre… !

Evren alors abattit brusquement sa main sur l’épaule du médecin, comme agacé par son attitude même si, depuis la demande d’Heydar, son expression n’avait pas varié d’un iota.

Le docteur Havva se figea puis se retourna lentement vers lui, son visage exprimant la crainte de ce que ce geste signifiait mais aussi une sorte de ravissement et d’incrédulité, comme si c’était la première fois qu’Evren le touchait de son plein gré et qu’il s’en trouvait exceptionnellement ému.

- Ne parlez pas à ma place, je vous prie, mit en garde le jeune hermaphrodite sans méchanceté. Monsieur Behram, j’accepte votre proposition.

Tutku se tint prêt à soutenir Heydar comme s’il craignait de le voir défaillir de joie.

- … A une condition cependant… »

- Laquelle était-ce ? Demanda Nesrin, saisie.

Tutku soupira brièvement.

- Il désirait être payé. Ce qui m’a surpris sur le moment mais qui était finalement très logique vu son état d’esprit d’alors. N’oubliez pas que le docteur Havva lui avait promis une opération pour lui donner un sexe unique s’il parvenait à réunir assez d’argent pour cela. Sans doute a-t-il senti dés le premier instant qu’Heydar serait prêt à faire n’importe quoi pour arriver à ses fins. Peut-être Coskun Havva avait-il évoqué avec lui l’excentricité de votre oncle, allez savoir. Quoi qu’il en soit, Evren avait accepté. Il est possible que jamais rien n’ait rendu Heydar plus heureux.

Tutku fit silence un bref instant, les yeux fermés en signe de concentration, comme s’il essayait de rassembler ses souvenirs.

- Il s’installa donc chez vous ? En conclut Nesrin.

- Dés le lendemain, acquiesça Tutku. Heydar avait été fermement saisi par les capricieux ciseaux de l’inspiration et il lui fallait commencer tout de suite sinon plus personne ne répondait de rien. Voilà bien une chose que je ne supportais pas chez lui, cette propension à arrêter les frontières du monde à son propre nombril. Mais après tout, il faut croire qu’on pardonne beaucoup de choses aux artistes… Et puis, étonnement… Ou en tout cas cela m’étonna sur le moment, quelque chose avait changé en lui et je fus je pense le seul à m’en apercevoir. En pareil cas, l’habitude d’Heydar était de tirer ses modèles du lit à des heures indues et de les maintenir prisonniers jusqu’à la crampe tant qu’il n’était pas satisfait de son propre travail. Mais là… Je n’en crus pas mes yeux, il différa son impatience jusqu’à ce qu’Evren se lève lui-même. Ce qui heureusement ne tarda pas. Ensuite il lui expliqua ce qu’il attendait de lui avec un calme et une patience que je ne lui avais jamais connu. Evren commença par se plier à chacune de ses directives mais changea de figure lorsque Heydar exigea qu’il soit nu. Heydar le remarqua et déploya des trésors d’imagination pour le convaincre. Dans les premiers temps, ça ne suffit pas, Evren refusait catégoriquement et je sentais Heydar perdre progressivement et dangereusement cette patience pourtant si nouvellement et mystérieusement acquise.

- L’argent n’était donc pas une motivation suffisante…

- Et bien non, figurez-vous. Moi aussi cela me surprit, surtout que j’avais pris l’habitude de modèles tous plus vénales les uns que les autres et leur servilité n’avait d’égal que leur désir de gloire et de richesse. Mais pas lui, ce petit était plus coriace qu’il en avait l’air. Mais il faut que vous compreniez qu’il avait déjà tant souffert de son aspect qu’il n’osait même plus se contempler dans une glace. Alors imaginez, se voir ainsi sur une toile, exposé aux regards de tous… Je comprends qu’il lui ait fallu un temps d’adaptation. Et une vision neuve et déconnectée de tout ce qu’il connaissait… que soit dit en passant, Heydar était probablement le seul à pouvoir lui donner.

Nesrin réfléchissait.

- Cela ne fut-il pas salutaire pour lui, de voir quelqu’un comme Heydar fasciné par ce que lui avait toujours haï et vu comme une tare monstrueuse ?

Tutku la regarda fixement. Puis un petit sourire éclaira son visage.

- En effet. Je crois avec le recul que ces deux-là se sont finalement trouvés et accordés le mieux du monde. Chacun incarnait ce dont l’autre avait le plus besoin, dans une certaine mesure. Heydar avait désormais la figure, la muse idéale à laquelle vouer son art, l’expression terrestre de tout ce qu’il recherchait et mieux encore, une personne pour laquelle il se découvrit non pas de l’amour mais de l’adoration. Quant à Evren…

Il se tut un bref instant, inspira bruyamment.

- … Quant à Evren, je l’ais beaucoup observé durant ce temps qu’il passa prés de moi. Pouvais-je faire autrement ? Car même si je n’ais jamais réussi à savoir avec certitude si ou non il possédait une réelle beauté… Je vous l’ais dis, il ne possédait pas la Sensualité, il était la Sensualité ! … Chaque fois que je le voyais, que je le croisais, que j’assistais aux séances de pose… Il m’arrivait d’être pris d’une telle hébétude que j’avais l’impression d’avoir bu. Mais je n’en fus cependant pas aussi étourdi qu’Heydar. Puisque c’était vraisemblablement impossible, notre étourdissement n’atteignait pas le même degré, le sien fut trop fort pour même l’imaginer.

- Pardon de vous posez cette question, ne vous sentez pas obliger d’y répondre…, commença alors Nesrin avec hésitation.

- Je crois deviner ce que vous voulez savoir. Mais demandez toujours.

- L’avez-vous désiré ?

Tutku haussa les épaules et détourna la tête, posa son poing fermé contre sa bouche.

Il toussota.

- Très honnêtement je ne sais pas. C’est vrai qu’il était difficile de ne pas y penser, surtout pour moi qui finit par le voir nu aussi souvent et dans des positions qui avaient de quoi faire rêver… Ne m’en voulez pas, je ne saurais en être vraiment sûr.

- Ce n’est rien, j’ai été indiscrète. Mais vous aviez commencé à parler de ce qui avait changé en Evren après sa rencontre avec mon oncle.

- … En effet. Comme vous l’avez signalé avec justesse, il est certain qu’Evren avait besoin de quelqu’un comme Heydar pour s’accepter tel qu’il était. D’ailleurs après un certain temps, il ne parla plus d’opération. Votre oncle s’était apparemment chargé de l’en dissuader. Un soir, bien après son arrivée, je le surpris même en train de se regarder dans une glace, avec sur ses traits la même expression que l’enfant découvrant soudain que cette personne de l’autre côté du miroir est en réalité lui-même. A la fois étonné et naïvement surpris. Il avait appris grâce à Heydar et ses tableaux à reconsidérer autrement ce corps qu’il avait toujours jugé hideux, la présence si dérangeante sur un même organisme d’un sexe imberbe de petit garçon et d’un vagin non fonctionnel, de ces seins minuscules arrêtés dans leur développement sur ce torse sec… Tout ce qui faisait qu’il était lui, il semblait en entrevoir désormais la beauté particulière, si loin de celle dont on nous assène toujours les mêmes représentations. Et croyez-moi si vous le voulez, c’est cet amour de soi qu’Heydar a su cultiver en lui qui lui a permis de répondre à ses attentes. Je veux dire à ses attentes artistiques bien entendu. Cette Sensualité, que sa honte de lui-même avait toujours empêché de s’épanouir pleinement, se révéla au grand jour grâce à cela. Si le tableau que vous m’avez décrit l’autre jour est bien celui auquel je pense, elle n’affleurait encore qu’à peine… Mais laissait déjà tant présager…

- Combien de tableaux a-t-il peint avec Evren comme modèle ? Demanda Nesrin.

Tutku fit mine de compter sur ses doigts puis laissa retomber mollement ses bras.

- Je n’en sais trop rien. Tellement… Ne sont exposés qu’une infime partie de ceux qu’il a réalisé durant cette période, la plupart dorment encore dans son atelier mais plus personne ne l’a ouvert depuis sa mort. Et je ne compte même pas les dessins au fusain, à l’encre de Chine, à la sanguine, les croquis, les esquisses de mouvement. Car n’allez pas croire qu’il ne le peignait que nu non plus ! Il prit l’habitude à l’arrivée d’Evren d’avoir toujours un carnet sur lui et il saisissait au vol un mouvement, une expression, une attitude, ce qu’il n’avait vraisemblablement jamais fait de sa vie. Il eut au début d’ailleurs un peu de mal malgré son don pour le dessin mais cela passa vite. Je le voyais gribouiller sans cesse et de plus en plus rageusement, comme s’il était devenait incapable de quitter Evren des yeux, ne serait-ce qu’un instant. Comme si en le dessinant, il pouvait se rassasier de cette sensualité qu’il avait alors l’illusion de connaître jusqu’au bout des ongles, d’en appréhender toute la complexité. Et puis surtout, lorsqu’il le peignait ou le dessinait, il avait l’illusion qu’Evren était à lui et cela le transportait. Jamais je ne l’ais vu peindre avec une telle hargne et une telle frénésie que durant cette période, aussi intense qu’elle fut courte.

- Mais même vous vous n’osez plus pénétrer dans son atelier ? S’interrogea Nesrin, intriguée.

Tutku parut surpris par cette remarque.

- Pourquoi le ferais-je ?

- Je ne sais pas, pour vous souvenir peut-être…

- Et si je n’avais pas envie de me souvenir ? Savez-vous que c’est dans cet atelier que je l’ais retrouvé mort ?!

Nesrin se tût, affligée.

- Non, je l’ignorais. Mais vous ne pensez pas que cela pourrait intéresser des collectionneurs, des musées ?

- Et disperser encore plus la mémoire du seul amour de votre oncle ? Non merci, ces vautours en ont bien assez comme ça, même s’ils ne semblent jamais rassasiés.

Nesrin baissa les yeux.

- Comment est considérée son œuvre ici ? Je suppose que son succès n’est pas aussi assuré qu’en Europe…

Tutku renifla dédaigneusement.

- Vous supposez bien. En vérité, il est du meilleur goût pour les nouveaux riches de posséder chez soi un tableau d’Heydar Behram, ne serait-ce que pour prouver que l’on est large d’esprit. Sinon, son statut est toujours très incertain. Je vais vous raconter une anecdote qui pourra vous éclairez si vous le voulez.

- Allez-y.

- Il y a deux ans, l’un des portraits qu’avait fait Heydar d’Evren fut acheté par le musée Santral. Il refusa d’assister à la cérémonie de dévoilement mais m’y avait envoyé en qualité de témoin. Le tableau était intitulé « Le garçon au drapeau Turc », ce qui était déjà en soi une provocation. Tiens, ce même drapeau turc qu’Ilkin a jeté sur sa tombe il y a trois jours…

A la mention d’Ilkin, son visage se durcit notablement.

- C’était l’adjoint du maire de l’époque qui était chargé de découvrir le tableau à l’emplacement qui serait le sien. Et bien au moment où il l’a aperçu, il est entré en érection et pas une seule personne dans le public n’a pu l’ignorer. Le pauvre a eut l’obligation de sauver les apparences quelques instants de plus mais il a dû partir précipitamment pour cacher son émotion et la cérémonie a tourné court. Je crois que je fus le seul à juger ça drôle. Cet épisode ne fut pas ébruité comme je l’avais d’abord crû, on en entendit plus parler. Du tableau non plus d’ailleurs, je crois même qu’il a été d’office remisé aux réserves du musée après cet accident, vous ne le verrez pas là-bas. Je crois que c’est assez révélateur de ce que ressentent les gens d’ici vis-à-vis de votre oncle, que les Européens et les Américains avaient sans doute ressenti avant eux. Pour moi cela reste un exemple parlant de cette fascination sans borne que nous éprouvons pour tout ce qui nous révulse…

Il acheva cette dernière phrase dans un sifflement réprobateur qui fit sursauter Nesrin tant il était subit. Puis le petit homme se leva brusquement sans lui jeter un regard et se précipita d’un pas rapide à l’intérieur de la maison.

Décontenancée, Nesrin décida de le suivre malgré son incompréhension. Elle traversa en sens inverse l’allée couverte qui menait à la cour intérieure en supposant que c’était ce chemin-là que Tutku avait emprunté. Ne le voyant nulle part et ne désirant pas s’aventurer plus loin dans la maison sans permission, elle songea à retourner s’asseoir sur le petit banc au milieu des plantes grimpantes, ne sachant au juste que faire lorsqu’une voix forte et toute proche attira son attention.

- Tu ne vas pas oser. Je t’ordonne de me donner cette clef tout de suite !

C’était la voix de Tutku et il avait dans son cri autant de rage que d’horreur. Ne pouvant résister, la jeune femme suivit l’écho, ce qui la fit traverser une large pièce richement décorée puis se retrouver à l’entrée d’un large couloir peu éclairé par la lumière du jour.

Deux silhouettes se tenaient devant la porte de l’unique pièce qu’il desservait et Nesrin mit un certain temps à s’accoutumer à l’ombre qui y régnait.

Mais bientôt, comme dans un mauvais rêve, elle reconnut Ilkin, qui tenait à la main un petit trousseau de clefs et le faisait tournoyer autour de ses doigts.

Comme la première fois qu’elle l’avait aperçu, il faisait face à Tutku avec une nonchalance quasi comique. Rasé de frais et habillé richement, il irradiait de sa propre lumière et Nesrin le jugea plus beau que jamais. Dissimulée dans l’angle, elle attendait de connaître la raison de cette visite impromptue qui faisait tant enrager son confident.

Le silence entre les deux hommes était de plomb, seules les clefs d’Ilkin cliquetant désagréablement par intermittence venait le troubler.

Puis finalement la voix du jeune homme s’éleva, exagérément calme.

- Ce n’est pas à toi de t’interposer, Tutku, souviens-toi, tu n’as plus aucun pouvoir ici. Et à part moi, la seule personne qui pourrait encore imposer sa loi se trouve là-bas, à l’autre bout du couloir…

Nesrin retint un hoquet. La voix d’Ilkin se fit plus douce.

- Approchez Nesrin, n’ayez pas peur.

Poussant un profond soupir, la jeune femme quitta sa cachette et s’avança face aux deux hommes, les yeux fixés sur ses chaussures en signe de gêne.

Tutku la fusilla du regard lorsqu’elle passa prés de lui mais Ilkin souriait avec bienveillance.

- Savez-vous ce qui se trouve derrière cette porte, Madame Stalter ? Demanda-t-il, mystérieux, en agitant son trousseau avec plus d’insistance.

Le regard de Nesrin passa rapidement du visage d’Ilkin aux clefs qu’il tenait puis à la poignée de porte ouvragée. Elle fit non de la tête.

- Dans ce cas, je vais vous le dire, continua-t-il avec un sourire exquis, son regard soudain éclairé d’une lueur malsaine. Il s’agit de…

- C’était l’atelier de votre oncle, là où il a été retrouvé mort ! S’exclama brusquement Tutku en lui coupant la parole. Et plus personne ne l’ouvrira à présent, surtout pas toi ! Cracha-t-il en coulant vers Ilkin un regard lourd de sens.

Le jeune homme haussa les épaules, pour donner l’illusion que cette crise de colère ne l’impressionnait guère. Tutku ne s’en aperçut pas et lorsqu’il reprit la parole, sa voix avait gagné en fermeté ce qu’elle avait perdu en décibels.

- Je t’ordonne de me rendre ces clefs tout de suite et je ne chercherais pas à savoir ce que tu comptais aller faire là-dedans.

Nesrin, prise entre deux feux, ne savait plus où se mettre et désirait à la fois disparaître et rester à écouter cet échange venimeux dont elle ne saisissait pas les enjeux.

Ilkin au contraire du petit homme n’avait rien perdu de son flegme et ne semblait pas s’inquiéter outre mesure du ton menaçant de Tutku.

- Je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais te les rendre, nuança-t-il avec désinvolture. Plus rien de ce qui se trouve ici ne t’appartient, si tant est que cela t’a appartenu un jour, bien entendu. Tout ça m’a été offert par feu ton bienfaiteur, tu ne t’en rappelles pas. Y compris cette pièce et tout ce qui se trouve à l’intérieur.

Le visage de Tutku devint couleur de cendre, il exhala un profond soupir et détourna les yeux. Il fit un instant mine de répliquer mais ses lèvres parurent se figer comme elles essayaient de former des mots, révélant son impuissance.

Ilkin patienta, l’ombre d’un sourire étrange flottant sur son visage. Mais Tutku gardait le silence.

- … Mais par égard pour toi, je vais demander son avis à cette jeune beauté et je la laisse seul juge de la décision.

Se tournant vers Nesrin, il l’interrogea d’une voix chaleureuse, son ton contrastant désagréablement avec celui, cassant, qu’il avait imposé au petit homme.

- La décision vous appartient, Nesrin, et je m’y plierais sans protester. Dois-je ou non ouvrir cette porte ?

Nesrin réfléchit. Pendant un instant, elle faillit céder à sa propre curiosité de découvrir l’atelier de son oncle, cette pièce qui semblait renfermer tant de secrets et de beauté. Elle détourna un instant les yeux de la porte pour essayer de croiser le regard de Tutku mais celui-ci avait fait volte-face et lui présentait son dos voûté et qui à ce moment précis fut parcouru d’un frisson incontrôlable. Elle eut brusquement honte d’elle.

- Non, trancha-t-elle avec assurance. N’ouvrez pas cette pièce. Gardez-en les clefs mais partez, s’il vous plaît.

Les yeux d’Ilkin à l’entente de ses mots se plissèrent jusqu’à n’être réduits qu’à deux fentes sombres.

- … Comme vous voudrez, finit-il par répondre après plusieurs instants de silence. Profitez-en Nesrin, aujourd’hui vos désirs ont valeur d’ordre.

Refermant son poing autour de ses clefs, il la salua civilement et fit volte-face. Quelques instants plus tard, il avait disparu, non sans avoir lancé un petit signe d’au revoir ironique en direction de Tutku.

Nesrin attendit quelques instants de plus puis se dirigeant vers Tutku, elle posa sur son épaule une main légère et hésitante. Il se retourna sur elle, son expression indéchiffrable.

Sans prononcer un mot, il quitta le couloir à pas lents et Nesrin le suivit, ils retraversèrent la maison en sens inverse puis le petit homme se retourna pour lui faire face à l’entrée du petit patio.

- … Je vous remercie, marmonna-t-il avec un visible trouble, n’osant la regarder.

Nesrin secoua la tête.

- Ne me remerciez pas, je vous devais bien ça.

Elle se tût, malgré les questions qui se bousculaient dans sa tête. Et Tutku sembla instamment deviner ses pensées.

- Il y a tellement de choses que vous ne savez pas, Nesrin, tellement de choses… Et j’aimerais être capable de vous les expliquer mais…

- Mais pas maintenant, n’est-ce pas ?

Tutku acquiesça, visiblement soulagé.

- Non, pas maintenant, surtout pas maintenant. Laissez-moi quelques jours et je vous promets que je vous mettrais tout cela par écrit. Parce que, vous comprenez…

Il soupira, détourna les yeux.

- … Je ne suis même plus sûr d’avoir le courage de vous l’avouer en face.

A suivre…



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