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Daniel rentrait d'un rendez-vous avec un client. Riche homme d'affaire, il savait pourtant prendre le temps de vivre, et comme son client n'était qu'à quelques pâtés de maisons de son lieu d'habitation, il décida de rentrer à pieds, profitant des derniers jours de beau temps de ce début d'automne. Il longea quelques immeubles du quartier des affaires, puis il arriva au parc. Des enfants jouaient dans le bac à sable et sur les toboggans sous le regard vigilent de leurs parents.
Le vent soufflait dans les branches des platanes, ce qui amoindrissait les bruits des voitures qui passaient dans la rue commerciale, le long du parc. Pour un peu, Daniel se serait cru à la campagne. Il n'avait rien contre la ville, mais le stress des gens toujours pressés devenait marchand de glaces ambulant servait les gourmands qui avaient gardé les habitudes de l'été.
En l'espace d'un instant, Daniel sentit un choc contre sa poitrine et il se retrouva sur les fesses, un adolescent affalé sur lui. Le garçon se mit à quatre pattes et scruta Daniel.
-Ca va ? Tu n'as rien ? lui demanda ce dernier.
Hébété, l'adolescent continua à fixer Daniel sans rien dire. Daniel remarqua qu'il avait de grands yeux verts qui auraient été magnifiques s'ils n'avaient pas été rouges et gonflés de larmes.
-Désolé, dit le garçon en se relevant.
Daniel put enfin se relever.
-Ce n'est rien, répondit-il.
-Mais si, enfin... votre manteau, et... vous ne vous êtes pas fait mal ?
-Juste un peu de poussière, ne t'en fais pas. Je t'offre une glace ?
-Pour quoi faire ?
-Pour la manger, tiens donc.
L'adolescent esquisca un pâle sourire.
-Pourquoi m'invitez-vous ? Après tout, c'est moi qui vous suis rentré dedans.
Daniel lui sourit gentiment.
-Tu pourrais me raconter ce qui ne va pas, par exemple. Me dire pourquoi tu courrais tête baissée comme un taureau dans une cape. Je suppose que tu ne faisais pas un jogging.
-Pourquoi vous parlerais-je ? Et pourquoi m'écouteriez-vous ?
-Il est parfois plus facile de parler à des gens qu'on ne reverra jamais, tu ne penses pas ? Alors, quel est ton parfum préféré ?
L'adolescent dévisagea Daniel.
-Quel est le rapport avec mes soucis ?
-La glace !
-Ah... caramel.
-Une seule boule ? Petit joueur !
-Caramel et Nutella alors. Merci monsieur.
Daniel alla acheter auprès du marchand ambulant et revint avec deux cônes. Il en tendit un à l'adolescent et d'un accord tacite, ils se mirent à marcher au hasard. Le garçon raconta son histoire, s'interrompant pour lécher sa glace.
-Ma mère est partie. Nous avons déménagé il y a trois semaines pour venir ici, avec mes parents. Papa a trouvé un nouveau job et comme maman ne travaille pas, ça ne lui posait aucun problème de déménager. De plus, c'était pendant les vacances scolaires donc mes études n'en patissaient pas. Seulement, quand je suis rentré du lycée tout à l'heure, maman n'était plus là. J'ai bêtement supposé qu'elle était partie en courses... Papa est rentré du travail et m'a expliqué que ma mère avait un amant à Toulouse, là d'où nous venons. Elle est venue avec nous pour m'aider à m'adapter à ma nouvelle ville, mais maintenant que j'ai commencé les cours, elle est partie retrouver son amant.
Daniel vit les yeux verts de l'adolescent se mouiller. Il fit semblant de ne rien voir pour ne pas heurter la fièreté d'homme du gamin qui cachait ses larmes derrière sa glace. Puis tournant la tête, devant un magasin de jeux vidéos, le lycéen s'écria en voyant une affiche :
-Oh ! World of Warcraft !
-Tu connais ce jeu ? demanda Daniel.
-J'adore ! J'y ai joué chez un copain quand j'étais à Toulouse. Mais je ne l'ai pas. Je n'ai ni ordinateur, ni connexion à Internet alors.
-J'ai ce jeu. Je n'y joue pas souvent, je n'ai pas le temps, mais j'aime bien y jouer de temps à autre.
-Vous ??? J'ignorais que des gens de votre âge jouaient à des jeux vidéos.
-Des gens de mon âge... Fais gaffe à ce que tu dis ! Je ne suis pas si vieux que ça, quand-même... A peine 25 ans.
-Désolé.
Pensif, l'adolescent termina sa glace, puis il sortit un paquet de cigarettes de sa poche et il en alluma une.
-Vous en voulez une ? demanda-t-il à Daniel en lui tendant le paquet.
Daniel prit le paquet, sortit un stylo de sa poche, et écrivit sur le paquet son prénom et son numéro de portable. Puis il vida le paquet sur le sol et écrasa les cigarettes.
-Hé ! Mes clopes !
Daniel lui rendit le paquet vide, montra son numéro et dit :
-Voilà à quoi devrait servir un paquet de cigarettes, seulement à ça ! Appelle-moi si jamais t'as envie de parler, si tu ne sais pas quoi faire ou si tu as envie de te faire une partie de Wow ! A la prochaine.
Sur ce, Daniel tourna les talons et rentra chez lui.
Jeremy retourna encore et encore le paquet de cigarettes vide dans ses mains. A vrai dire, il ne regrettait pas son contenu. Ce paquet était le premier qu'il avait acheté, et le dernier qu'il comptait acheter. Il avait détesté le goût des trois seules cigarettes qu'il avait fumées. Mais inspirer et expirer, même du poison, lui avait aidé à garder son calme.
Cela faisait trois jours qu'il avait croisé Daniel. Trois jours qu'il gardait en mémoire les moindres détails de cette rencontre : la poitrine dure contre laquelle il s'était cogné, le regard gris qui l'avait dévisagé, la gentillesse gratuite de cet homme.
Devait-il l'appeler ou pas ? Et surtout, le pouvait-il ?
-Allez, je me lance ! Mais s'il n'a pas répondu à la troisième sonnerie, je raccroche.
Il prit son téléphone portable, vérifia qu'il avait encore du temps de communication, et une fois rassuré, il composa le numéro inscrit sur le paquet vide.
Une sonnerie... Deux.
-Allô ?
-Da... Daniel ? C'est Jeremy.
-Jeremy ? Je ne... Ah ! le paquet de cigarettes ?
-Oui c'est bien moi, répondit l'adolescent. Je me demandais ce que vous faisiez demain ?
-Demain ? Rien... répondit Daniel avec un sourire. Souhaites-tu y remédier ?
-Je... Ca pourrait être sympa d'aller boire un verre quelque part, ou.
-On se retrouve à 12h30 et on va au resto chinois, ça te va ?
-Je ne suis pas ici depuis longtemps, je ne sais pas où est situé le resto chinois.
-On se retrouve dans le parc où on s'est recontrés si tu veux. Le restaurent n'est pas loin. Comme ça, nous pourrons tranquillement décider du programme de l'après-midi.
-D'accord ! Alors à demain !
-A demain Jeremy.
En entendant Daniel prononcer son prénom, Jeremy sourit. Il ignorait ce qui lui arrivait. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il se sentait bien avec cet homme. Ces trois jours, depuis la rencontre avec Daniel, avaient passé très lentement... et attendre jusqu'au lendemain serait très long également.
Enfin, c'est ce que Jeremy supposait car contre toute attente, le lendemain finit par arriver et c'est le coeur léger qu'il se rendit au parc. Il faisait beau et rien ne pourrait altérer sa bonne humeur.
Daniel était déjà arrivé et avança à sa rencontre. Vêtu d'un jean moulant et d'une chemise bleue, il était très élégant et faisait plus jeune que lorsque Jeremy l'avait vu avec son costume sombre.
-Bonjour Jeremy, lança Daniel avec un sourire. Comment vas-tu ?
-Très bien et vous ?
Daniel ébouriffa les cheveux de l'adolescent et répondit :
-Ca va. Je suis en week end, il fait beau, c'est génial !
Sa gaité était communicative et c'est le sourire aux lèvres que Jeremy le suivit jusqu'au restaurent.
Une fois à table, on leur amena les menus. Et là, Jeremy perdit son sourire. Il sortit discrètement son porte-feuille de sa poche et jeta un oeil à l'intérieur. Il n'avait que dix euros. Jamais il ne pourrait.
-Range ça, c'est moi qui offre, dit Daniel avec un clin d'oeil complice.
-Mais je.
-Allez, tu m'inviteras ailleurs une prochaine fois.
Une prochaine fois... C'était si doux à entendre.
-D'accord ! s'exclama Jeremy avec un immense sourire. Mais... je n'y connais rien, qu'est-ce que vous me conseillez dans tout ça ?
-Tu n'as jamais mangé chinois ? Bon, est-ce qu'il y a des aliments que tu n'aimes pas ?
-Non, rien en particulier.
-Les mélanges sucrés et salés ne te dérangent pas ?
-Non.
-Bon, alors je vais commander pour toi ! J'espère que tu vas aimer.
-J'en suis sûr.
Daniel commanda puis lorsque la serveuse partit, il demanda :
-Alors, que souhaites-tu faire cet après-midi ?
-Pourquoi pas un ciné ?
-Il y a un film que tu aimerais voir ?
-Pas spécialement, mais il y a toujours quelque chose de sympa.
-Ok alors un ciné, et ensuite nous aviserons. Quel est ton film préféré ?
Ils discutèrent jusqu'à ce que leur commande arrive. Jeremy saisit ses baguettes de manière maladroite sous le regard amusé de Daniel.
-Attends, je vais te montrer, dit ce dernier en se levant.
Il se plaça derrière Jeremy, entoura la main droite de l'adolescent avec la sienne, et positionna ses doigts sur les baguettes.
-Essaye, dit-il.
Jeremy tenta mais les baguettes ne se maintenaient pas entre ses doigts. Daniel les lui positionna à nouveau, et Jeremy réussit à saisir un morceau de viande... qui tomba quelques centimètres plus loin.
-C'est pas gagné ! s'exclama-t-il en éclatant de rire.
-Courage, tu vas y arriver. Et si jamais, tu peux toujours utiliser une fourchette.
-Non ! Ce serait dommage. Mais vous devriez manger sinon ça va refroidir.
Daniel engloba la main de Jeremy dans la sienne, positionna à nouveau ses doigts. Il saisit entre les baguettes le morceau de viande récalcitrant et le porta à la bouche de Jeremy. Puis il dit :
-Allez, essaye seul, maintenant.
Jeremy obéit. Il prit un autre morceau de viande et le porta vite à sa bouche avant qu'il ne quitte les baguettes.
-On va dire que j'y arrive, même si j'ai encore besoin d'entraînement.
Daniel éclata de rire et regagna sa place.