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L'univers merveilleux des bonzaïs des jardins de Vincennes
Les princes des quatres saisons
Le vieil érable déployait gracieusement ses branches, couvertes de bourgeons par l'approche du printemps, au-dessus des habitations construites à ses pieds.
L'arbre était le centre de ce monde plat aux frontières de terre cuite.
Au-delà, le vide.
Les beaux jours revenaient enfin et la neige fondait lentement, découvrant de longues étendues de terres nues et fertiles.
Dans une petite chambre du palais royal, aménagé dans le tronc sacré, maître et dieu du monde, un jeune adolescent ouvrit les yeux.
Le printemps revenait et avec lui, le règne du jeune prince Avril. Celui-ci s'étira dans son lit et frotta ses yeux encore embués de sommeil.
C'était à lui de prendre la place de Décembre, le prince de l'hiver.
Ce dernier préparait son sommeil proche, réglant quelques affaires urgentes dans son bureau, quand une tornade brune lui sauta dessus, étreignant son corps sans âge avec une chaleur que le froid hiver n'aurait pas dû connaître.
Décembre! Comment vas-tu depuis l'année dernière? Que s'est-il passé pendant que je n'étais pas là? Que faut-il que je sache?
Une nouvelle fois, comme chaque année, le seigneur des rhumes et des engelures se demanda ce que pouvait lui trouver son jeune ami.
En quoi un homme aussi calme et taciturne que lui pouvait bien intérésser ce garçon à l'énergie inépuisable?
Même physiquement il n'y avait aucune ressemblance, chaque prince incarnant sa saison.
Ainsi, lui avait les cheveux aussi blancs que la neige et les yeux gris comme un ciel d'hiver. Son apparence et ses traits presque trop lisse empêchaient quiconque d'estimer son âge – même s'il était immortel.
Avril, de son côté, avait des cheveux de la couleur de la terre, aussi brun que ses yeux étaient verts. Petit et fluet, condamné à rester un enfant, un Peter Pan involontaire, c'était toutefois quelqu'un de joyeux et optimiste que d'aucun pensaient trop « jeune » pour diriger un royaume, ne serait-ce que le temps d'une saison.
Mais il était l'un des princes de ce monde – presque aussi vieux que ce dernier – et la volonté du vénérable arbre devait être respecté.
Certaines personnes, souhaitant un roi unique, l'avaient appris à leur dépend un siècle plus tôt, en tentant de renverser le dirigeant qu'ils estimaient le plus faible.
Décembre guida son successeur jusqu'à son bureau, traversant un couloir où les portraits des quatre princes étaient accrochés, et le mit au courant des récents évènements.
Ils n'avaient que quelques jours devant eux.
La douceur du climat s'affirma et l'hiver se retira, permettant à la nature de se réveiller totalement. Une transition naturelle et douce.
Deux semaines après le réveil du vif Avril, Décembre retourna au coeur de l'arbre pour prendre un long repos bien mérité.
Et l'été succéda au printemps.
Avril laissa sa place au prince Juillet, comme ce dernier le fit avec Octobre, seigneur de l'automne. Puis ce fut à nouveau l'hiver, le printemps, l'été, l'automne et ainsi de suite. Du début à la fin des temps.
Encore et toujours.
Du moins, du commencement des temps à l'aventure du prince de l'été.
o0O0o
Avril retourna se coucher pour l'année en traînant les pieds. Il aurait aimé rester plus longtemps avec Juillet – le jeune homme était tellement drôle – mais le vieil érable en avait décidé ainsi et il ne pouvait aller contre la volonté d'un dieu.
Juillet reprit donc sa place annuelle sur le trône et se prépara à s'ennuyer trois mois supplémentaires. Tous les ans, c'était la même histoire: il dormait les trois quart du temps et quand enfin, il se réveillait, il devait gouverner un royaume paisible et sans problème.
Mais cette année-là ne fut pas l'énième répétition des précédentes.
En effet, une jolie frimousse était arrivée à la cour et le coeur du prince s'emballa.
Sous de lourdes boucles de cheveux noirs, se cachaient deux yeux d'un brun doré envoûtant. Juillet fut conquis par la belle, encore ignorant des sentiments de cette dernière.
Il était vrai qu'avec son physique et sa vivacité d'éternel jeune homme, l'été laissait peu de monde indifférent et surtout pas les femmes.
Son corps bien fait était embelli par une longue chevelure de soleil, encadrant sa personne comme autant de rayons lumineux et par des yeux d'un bleu limpide.
Deux joyaux dans un visage d'homme.
Cet été-là, Juillet fit sa cour et gagna le petit coeur de la jeune femme.
Quand Octobre se réveilla, il maudit la terre entière et c'est le coeur lourd de promesses que le prince blond longea le couloir menant à sa chambre. Il prit quand même le temps de contempler les portraits.
Si l'érable était leur créateur, les quatre saisons n'étaient pas frères, ayant tous été créés à partir d'éléments différents.
Décembre était né d'une boule de neige et d'un nuage gris.
Avril avait pour « parents » une feuille de l'arbre sacré et une jonquille.
Lui, Juillet, avait été fait grâce à une tige de blé et un bout de ciel bleu.
Une goutte de la sève rouge de l'arbre et une grappe de raisin avaient donné naissance à Octobre.
Et les hommes les avaient suivi, issus d'un mélange tenu secret par leur dieu.
L'été s'arrêta devant l'image d'Avril et sourit.
L'enfant – qui malgré tout n'en était plus un depuis longtemps – n'avait jamais rencontré l'automne et pourtant, celui-ci se mourrait d'amour pour lui.
Sa crinière de feu perdait chaque année un peu de son éclat, mais il ne désespérait pas de le voir un jour.
Curiosité du coeur qui obligeait le prince du soleil d'été à enregistrer les agissements du printemps pendant les quelques jours qu'ils passaient ensemble, pour en faire un compte rendu détaillé à son éternel succésseur.
Il soupira et s'éloigna, s'endormant en rêvant à sa douce.
L'automne s'écoula au fil des rêveries mélancoliques d'Octobre et l'hiver arriva, libérant Décembre de ses songes.
Puis ce fut au printemps de revenir du pays des rêves qu'il ne quittait que trois mois l'an.
Une nouvelle année s'était écoulée et l'été retrouva la douceur des bras de celle qui l'avait attendu. Ses cheveux étaient plus longs, sa peau sans doute plus pâle mais elle était toujours la même. Celle qu'il aimait. Jamais été ne fut plus radieux que celui-là, même si de violents orages rappelaient le désespoir du prince.
Il lui faudrait bientôt repartir.
Alors qu'Octobre revenait à la vie, l'été et son amie se jurèrent un amour exclusif et Avril eut la joie de recevoir dans ses bras, le jour même de sa naissance, le minuscule fruit de ce pacte: un bébé aux yeux couleur de ciel d'été.
Quand son père se réveilla, il versa toutes les larmes de son corps.
Lui, Juillet, avait un fils, mais il ne pourrait le voir qu'une toute petite partie de l'année.
Il était tellement désespéré de voir son bonheur ainsi gâché qu'il se prit à haïr son dieu.
Mais le vieil arbre veillait.
o0O0o
Pour la première fois depuis le commencement du monde, les quatres saisons étaient toutes réunies. Au centre du vieux tronc, dans la chambre du dieu, ils attendaient de connaître les raisons de leur réveil.
L'érable était heureux; il pouvait s'adresser à ses quatre enfants en même temps.
Sa voix, rendue rauque par des millénaires de silence, s'éleva sous les hautes voûtes de bois.
J'ai compris que j'avais fait une erreur. Je vous ai fait homme mais je ne vous ai jamais considéré autrement que comme les saisons. C'était irresponsable de ma part. Le fils de Juillet me l'a fait réaliser. J'ai donc décidé de vous écouter enfin, en vous accordant à chacun un voeux.
La douce voix de l'arbre s'élevait dans la pièce comme la caresse du vent dans les branches millénaires.
Et j'ai également décidé de changer votre situation. Vous se serez plus obligé de dormir quand s'achèvera votre saison, continua l'érable, mais à la place, vous deviendrez des hommes comme les autres. Vos pouvoirs vous seront retirés quand viendra le moment de passer le relais. Pour vos voeux, je vous écoute.
Le silence de la réflexion ne dura guère, brisé par le plus énergique des prince, celui dont la gaieté contribuait chaque année à la renaissance de la terre et des fleurs.
Avril souhaita grandir.
J'en ai assez d'avoir treize ans. Je sais que je symbolise le printemps et la jeunesse d'une nature nouvelle, mais les mortels ne voient en moi qu'un enfant et ils ne me font pas confiance. Tous les ans, je dois supporter leurs regards jaloux et furieux. Je veux devenir un homme.
L'érable ne dit rien.
Avril avait été marqué à vie par la tentative de coup d'état dont il avait été victime. L'arbre avait puni les coupables, les ensevelissant à jamais sous ses racines, mais le temps passant, la mémoire de cet évènements s'était effacée et l'histoire risquait de se reproduire.
Dans un halo de lumière dorée, Avril grandit, devint un jeune homme gracile et beau, au visage toujours juvénile.
Dans la galerie des portraits, le tableau du printemps changea, révélant la nouvelle apparence du prince.
Octobre intervint à son tour, ses yeux ne quittant jamais son ange devenu grand.
Je ne sais pas ce que je veux.
Oh si tu le sais, railla l'érable, mais je ne peux pas t'aider pour ça. Garde ton voeu pour plus tard et laisse-moi te faire un cadeau.
Sous les yeux de tous, le mûr Octobre rajeunit.
Ses cheveux retrouvèrent leur éclat et leur couleur de sang frais, et son visage perdit cette dureté que confère l'âge adulte.
L'automne pouvait enfin courtiser le printemps qu'il n'avait, jusque là, aimé qu'en image.
L'érable espéra qu'il ne serait pas déçu.
Personne ne fut étonné par le souhait de Juillet: l'immortalité pour sa famille.
Mais cette fois, l'érable refusa.
Je ne peux rendre immortel ce que j'ai créé mortel. J'ai fait une erreur en vous donnant le même coeur qu'aux hommes mais je ne peux la réparer de cette façon. Et crois-tu que lui imposer l'immortalité la rendra heureuse? Crois-tu que vous vous aimerez encore autant dans quelques siècles? J'ai créé les hommes, je sais que leur amour ne peut durer éternellement que parce que leur temps est limité!
Vous voulez m'imposer la perte de cette femme, de mon fils, de mes descendants si j'en ai un jour?
Je veillerai à jamais sur ta famille, elle ne t'oubliera jamais, mais je ne peux faire plus. Dit l'arbre, sans préciser toutefois que le bonheur de ses fils était plus important pour lui. Si jamais Juillet finissait par ne plus supporter de perdre les membres de sa famille, alors il interviendrait.
Juillet garda donc son voeu mais son coeur s'emplit de dépit.
Puis, l'érable s'adressa au seul qui n'avait encore rien dit.
Et toi mon bel hiver? Que désires-tu?
Garder mon voeux pour plus tard, quand je saurai comment l'utiliser.
Accordé. Maintenant mes enfants, n'oubliez pas de continuer à vous relayer. Si l'automne devient l'été ou le printemps, l'hiver, les conséquences seront très graves. Je veillerai sur vous pour que votre liberté ne vous fasse pas oublier votre devoir.
Ne craignez-vous pas les conflits qui pourrait résulter? L'un de nous pourrait vouloir garder le pouvoir.
Décembre, cesse d'être si prosaïque et profite de ce que je t'offre. Votre nature n'est pas bélliqueuse et je veillerai à ce que personne ne vous menace. Sois sans crainte, Avril, ce qui s'est passé il y a cent ans ne se reproduira pas. Maintenant allez et découvrez ces saisons que vous ne connaissez pas.
Et les princes profitèrent, regardant passer les saisons.
Le fils de Juillet devint adulte sous le regard tendre de son père et son propre enfant ne tarda pas à courir en riant dans tout le palais.
Son jeu préféré était de faire tourner son grand-père en bourrique. Et bien sûr, le blond ne pouvait pas compter sur ses amis pour l'aider.
Au contraire.
Avril ne résista pas longtemps au charme de l'automne. Il aimait les couleurs chaudes de cette saison. Toujours ensemble, s'aimant toujours, ils servent d'exemple pour prouver aux enfants que l'amour peut être aussi éternel que les saisons, même quand le temps est limité à une vie.
C'est un vendredi de printemps, alors qu'il observait les perce-neiges, que Décembre rencontra la jeune personne qui allait changer sa vie et lui faire découvrir bien plus que toutes les fleurs de la saison.
L'hiver l'aima à en perdre la raison et quand vint le moment de la séparation éternelle, le prince utilisa son souhait pour ne jamais la perdre.
L'érable ne put la rendre immortelle mais il lui accorda la réincarnation éternelle.
Juillet explosa de colère en l'apprenant mais ses arrières-arrières-arrières-petits-enfants se firent un devoir de le calmer.
L'amour de Décembre, revenue sur terre, se mit en tête de réchauffer l'hiver.
L'histoire ne dit pas si elle y réussit mais elle avait encore de nombreuses vies pour arriver à ses fins.
FIN (05/11/2005)