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Pampre
Une voûte.
Large, puissante, imposante, majestueuse, implacable.
Feuillue.
Ses couleurs semblaient suspendues dans l’air, comme si un peintre virtuose et velléitaire les avaient étalées sur la toile du ciel, les diluant dans l’eau de la brume errante qui s’effilochait le long du jardin. Il n’aurait jamais achevé son geste, trouvant dans ce fouillis d’émeraude et de granit des nuances suffisamment satisfaisantes.
Plantée dans la terre noire d’humus comme un monumental épieux de pierre, l’arcade se cambrait solennellement au-dessus du sol, tordant son solide squelette dans cette perpétuelle acrobatie. Le regard admirait les courbes blanchies par les clairs rayons du soleil, suivait les sinuosités sombres et silencieuses, l’auguste unité de la masse grise. La main n’osait s’avancer, ni pour toucher la créature immobile, ni pour goûter du bout des doigts la saveur inattendue et improbable de la pierre massive.
Le monstre muet était resté là des siècles durant, vestige de quelque puissance perdue. Les histoires avaient oublié aux creux de leurs pages la raison de son existence, de sa présence au centre de cet immense jardin. Alors d’autres les avaient réinventées.
Merin avait imaginé un gigantesque serpent aux écailles d’albâtre se torsadant autour des grands noyers, s’entortillant dans leurs branches noires et crayonnant de vifs éclairs ivoirins dans les frondaisons luxuriantes. Las, le reptile s’était assoupi et, avec une lenteur infinie, sa tête avait glissé pour enfin toucher le sol. Jamais il ne s’était réveillé. Avec le temps, le noyer avait disparu, mais le corps de l’extraordinaire serpent avait survécu aux outrages du Grand Voleur. Fossilisé par les siècles, emprisonné dans la gangue des années, il ne restait aujourd’hui que son empreinte immuable.
Appuyé contre le tronc lisse d’un bouleau, le poète ferma les yeux, redessinant en mots et en vers cette vision d’éternité et de fierté, cette orgueilleuse et audacieuse voûte, ce mensonge éhonté des hommes, inventé pour saper le pouvoir des rêves. Une main sur son épaule le ramena sans ménagement à la réalité.
Rencontre d’un regard différent. Deux prunelles qui racontaient une toute autre légende et dans lesquelles le monde n’était plus formé de lettres et de paroles, mais de couleurs, de nuances, d’ombres et de lumières. Les formes n’étaient plus les courbes d’élégantes lettrines, mais la danse amoureuse d’un pinceau sur sa toile. L’équilibre recherché n’était plus celui du sonnet, mais celui d’une aquarelle.
Alors l’arcade, qu’en dire à présent ? Elle perdait son empire d’immobilité, et devenait une révolution de changements. Chacun de ses traits se métamorphosait imprévisiblement sous les efforts joints du soleil, du vent et des nuages, perdant son parfum figé pour l’alterner imperceptiblement. Un élément peut se transformer, la structure, au fond, reste la même. Cependant, le monument était habité de ces grouillements infimes de clairs-obscurs, et sa peau rugueuse tremblotait dans les jeux malicieux et puérils de la brise et des feuillages.
La voûte n’était plus simplement grise, non, elle s’ingéniait à reproduire en touches infimes toutes les possibilités offertes par l’arc-en-ciel. Aucune écaille du serpent n’était semblable aux autres. Ici, à son sommet, la chaleur et le soleil méridional y préféraient une teinte corallienne. Là, à son pied, les herbes folles et séchées leur conféraient de délicats reflets dorés. Ici encore, à l’endroit où le dos cambré de la voûte paraissait prêt à être brisé, c’était peut-être le ciel qui lui prodiguait cette hésitation céruléenne. Le reste se noyait dans un océan d’ambre, d’améthyste, de sable et d’écume. Des vagues irréelles et improbables se perdaient dans l’écrin de velours et de jade octroyé par le lierre et la vigne vierge, comme une rivière de diamants dans son lit d’émeraude.
Syfo ne laissa pas les larmes embrumer son regard, bien que son cœur se serrât devant de telles promesses. Si seulement il avait emporté avec lui un carnet d’esquisses et un fusain… Il aurait pu au moins conserver cette harmonie pure et compacte pour la reproduire plus tard, dans le secret de son atelier. La palette que lui offrait la nature était amplement suffisante, il aurait recomposé ses couleurs en prenant ici quelques feuilles de sauge, deux ou trois brins d’herbe, plusieurs primevères et peut-être même des lys.
Soudainement découragé, il s’assit aux côtés du poète, désarmé devant la menace d’éternité à laquelle il ne pourrait jamais échapper. Peu importait la technique utilisée, ou même le talent de l’artiste, une étincelle divine lui manquerait toujours, impossible, inaccessible et intouchable.
- Je ne pourrai jamais l’atteindre, soupira-t-il.
Merin laissa un sourire ourler ses lèvres.
- Et si tu commençais simplement par un détail ?
Syfo considéra la réponse avec un hochement de tête. Le poète n’avait pas tort. De la même manière que la peinture était constituée d’une multitude de pigments dilués, les pierres entassées formaient l’édifice. Et chacune d’entre elle n’avait rien de particulier qui pût forcer l’admiration ou la contemplation…
Se levant, le peintre s’approcha de la voûte, se glissant ensuite timidement en dessous d’elle. Là, entre deux feuilles sinople veinées de crème, le granit s’hérissait de reliefs fragiles. Un dessin de pampre.
Ses yeux s’agrandirent, émerveillés et rieurs. Du bout des doigts, il effleura les courbes sensuelles et féminines de ce trésor dissimulé, de cet ornement effarouché. Le séduire, l’apprendre, l’imiter, le dépasser ensuite. Commencer par un détail.
Syfo tourna un visage triomphant vers Merin. Ce dernier acquiesça, dardant son regard hanté vers les frêles et chatives ramures du bouleau sous lesquelles il se tenait. Son esprit s’envolait déjà dans les nuées, bien loin de cette voûte feuillue et de ses gracieuses tonnelles. Il songeait que dans quelques mois, une main neigeuse et duveteuse étendrait ses longs doigts craquants et glacés pour s’emparer de ce bijoux précieux, l’enfouissant dans un sommeil impénétrable jusqu’à ce que quelques fleurs timides percent sa peau laiteuse et craquelée. Alors l’histoire se répèterait, inexorablement.
Le peintre s’en moquait éperdument. Lui avait compris ce que cachaient les écailles du serpent, ce qui reposait sous la voûte feuillue et les motifs de pampre.
Une mosaïque d’imperfections.
La Beauté.